‹ Eustache [microforme]Chapitre 8 sur 21 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

LE général devient domestique d’un Paysan.—Son bonheur dans la retraite.

Clite et Eustache se Promenèrent quelque temps au bord de la mer, silencieux et s’entretenant avec Dieu dans la tristesse de leurs cœurs. ‘ I] est nuit, dit Clite. J'ai fait Préparer à souper à l’auberge, et un

lit vous y attend, venez avec moi.” Eustache le suivit,

mais ils ne purent prendre aucune nourriture, Ils se relirèrent dans leur chambre, où ils s’entretinrent encore longtemps de ce triste événement ; enfin Clite

dit au général: ‘ Vous n'avez plus rien qui vous retienne cn Égypte, qu'allez-vous faire ? — Je n'y ai

Pas encore pensé, dit Eustache ; mais il ne me resle plus qu’à chercher quelque part un coin de terre pour

y pleurer et y mourir, si Dieu n’en dispose autrement. —Alors vous viendrez avec moi, ma maison et tout

ce que je possède sont à votre service. Venez demeurer

avec nous, mon vieux père et ma femme vous reverront avec joie ; ils vous consoleront de vos maux et adouciront vos souffrances. Vous vi nous, mes enfants dissiperont votre tristesse, ” Eustache réfléchit pendant quelques instants, et lui dit qu’il consentait à s’en retourner avec lui, mais qu'il

ne voulait pas leur être à charge ni manger Je pain

de leurs sueurs sans travailler. ‘* Celui qui ne travaille pas ne doit pas manger, ” dit l’Apôtre. 11 vou-

lit partager leurs travaux et les aider dans la culture e leurs champs ; il cspérait que son bras, qui avait

4 È EUSTACHE à

su autrefois manier la lance et l'épée, saurait conduire

la charrue. Le bon campagnard, tout joyeux de cette résolution, lui dit de venir avec lui sans in uiétude,

u'ils vivraient ensemble aussi heureux que be anges 4e ciel.

Le lendemain à la pointe du jour, ils montèrent sur le chameau et reprirent le chemin du village, où ils arrivèrent heureusement, La famille de Clite, le généreux vieillard, sa fille et ses enfants revirent les voyageurs avec la joie la plus vive. La triste certitude du malheur de leur nouvel ami leur arracha des larmes, et le vieux Clément, apprenant le projet d'Eustache de ‘travailler à la journée, secoua sa tête blanche en signe de refus; mais le”-général persista, demandant seulement d’avoir à lui, sur uné colline ombragée par des palmiers séculaires et voisine de la maison de ces pieux cultivateurs une petite cabane, où il pût dans la solitude méditer et se livrer à la prière durant les heures que lui laisserait le travail ; où lui promit tout, et dès le lendemain on se mit à l'ouvrage. Eustache en donna le plan, surveilla les travaux et contribua beaucoup à achever en peu de jours cette habitation de misérable apparence, qui était à peine un abri contre le vent. Une cloison mal jointe de planches de sapin divisait la hutte en deux compartiments égaux ; le premier devait lui servir d'habitation pendant le jour, et un mauvais lit avait été dressé dans la seconde chambre.

Une misérable cabane de mousse, recouverte d’un toit de chaume, était à présent la demeure de ce général qui naguère vivait au sein de l’opulence dans un palais de marbre, Il se livrait avec ardeur à l’agriculture, et il apprit ge peu de temps la culture des Champs ; ce travail, qui d’abord avait été pour lui si

énible, devint une occupation à laquelle il ne se fiveait pas sans plaisir. Eustache comprenait maintenant cette pensée du poète latin : “ Trop heureux les habitants des campagnes s'ils comprenaient leur bonheur! ” Il trouvait digne d’envie le sort de l’homme qui, loin des affaires du monde, passe tranquille. ment sa vie, comme nos premiers pères, à labourec

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ses charips avec ses bœufs, sans avoir connu l’usure ni les tourments de l'insatiable avarice. 11 vivait comme autrefois le célèbre général Cincinnatus, que les députés du sénat romain, venus pour le créer dictaleur, trouvèrent à labourer son champ. Ce grand homme quitta la charrue pour conduire au combat les armées de la république; il triompha glorieusement des ennemis, et revint après dans son modeste patrimoine retrouver sa charrue, ses mœurs champêtres et sa nourriture grossière, donnant ainsi au monde un bel exemple de juste mépris pour les richesses et les grandeurs.

Les heures que le travail des champs laissait à Eu. slache n’étaient pas oisives, il les employait à défricher autour de sa cabane et à planter de ja vigne: il y apporta du plant de figuier, et cultiva avec un soin tout particulier des légumes potagers et de beaux melons. Il dinait ordinairement avec la bonne famille à leur habitation ou aux champs. Assis avec eux sur le gazon, à l’ombre d’un arbre, il mangeait de bon appétit dans la même écuelle, sans désirer des mets plus délicats. Mais le plus souvent il préparait luimême son repas du soir ; assis devant son modeste foyer, il lisait quelques passages de l'Évangile, des

pitres des apôtres, ou chantait des psaumes en faisant cuire son frugal souper.

Les pieux campagnards venaient souvent, pour se délasser des travaux de la journée, s'asseoir avec lui sous les palmiers qui ombrageaient sa chaumine, et admirer dans une belle soirée Ja majestueuse beauté de la nature et le rouge pourpre de l’horizon du couchant: Ja nuit les surprit bien des fois à regarder les étoiles se lever une à une, en écoutant Eustache leur raconter d’une manière instructive quelques traits de sa vie. Cependant il leur cacha toujours quil était le général Placide, si célèbre dans l'empire romain, et . ils ne le connaissaient que sous le nom d'Eustache,

Les paysans qui l’avaient recu avec tant de charité étaient presque les seuls du village qui fussent chrétiens; néanmoins Eustache se faisait un véritable plaisir de les obliger: tous sans distinction. Ses conuaissances, son adresse et son courage le mettaient à

80 EUSTACHE ‘ même de les aider souvent de ses conseils aussi bien

ue de ses actions. Leurs champs étaient souvent

évastés par les cerfs, les sangliers et même les ani: maux féroces du désert, qui, poussés par la faim, tondaient par bandes sur leurs troupeaux. A cette époque où l’on ne connaissait pas encore les armes à feu, il était plus difficile, surtout aux paysans pacifiques, de se défendre contre ces attaques, Eustache, qui était brave, entreprit de protéger leurs champs et leurs troupeaux contre ces animaux dévastateurs, et il passa souvent tout seul des nuits sombres et arageuses à faire une garde active le long des montagnes. Chasseur habile, il apprenait à ces paysans à attaquer et à vaincre ces bêtes féroces ; il dirigeait la chasse, et parvint à détruire une assez grande quantité de loups et même des lions, sans qu’un seul homme eù été blessé.

Sa bravoère inspirait à tous une grande confiance, la noblesse de son âme commandait l'estime, et il savait gagner les cœurs par son humanité. Lorsque les travaux étaient terminés et qu'il se reposait assis sous les grands palmiers de son coteau, il voyait venir chaque soir un plus grand nombre de villageoïs, de fenimes et d'enfants, écouter avidement ses instructions. Alors il parlait de préférence du bonheur du vrai chrétien et de tous ceux qui connaissaient véritablement Jésus-Christ ; il parlait parce qu’il croyait, et ses paroles, qui partaient du cœur, pénétraient facilement dans les âmes, Chaque jour il faisait quelques nouvelles conquêtes au Seigneur. Un prêtre chrétien, poursuivi par les païens, vint se réfugier dans cette vallée, baptisa ces païens qu’Eustache avait instruits, et leur donna le pain de vie. La chaumière du générai servait de chapelle ; mais quelques années plus tard, lorsque le prêtre revint, il fut dans la nécessité de célébrer l'office divin sous les vieux valmiers, car Eustache avait vu avec joie tous les habitants du vallon se convertir au christianisme.

Tous les vertueux habitants de ce village, ne formant plus, pour ainsi dire, qu’un cœur et qu'une âme, offraient la réalité des images séduisantes de la fraternité évangélique.

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