DE NOS FACULTÉS INTELLECTUELLES ET MORALES
P remie j' degré „
J’ap perçois un ou plusieurs objets.
Je distingue un objet de l’autre.
Je remarque ce qui les distingue.
SecoJid degré.
Je reconnois les objets que j’ai apperçus.
Je reconnois ce qui les distingue.
Troisième degré.
Je me rappelle les objets que j’ai apperçus.
Je me rappelle ce qui les distingue.
Je me rappelle un ou plusieurs objets à-la-fois.
Quatrième degré.
J’ai le sentiment confus de mes perceptions.
Je commence à me distinguer moimême des objets que j’apperçois ou que je me rappelle.
Je compare un objet avec l’autre.
Je compare les objets même avec l’impression que j’en ai reçue, avec le souvenir que j’en avois conservé.
De l’exactitude de ces comparaisons dépend l’exactitude de mes premiers jugements; car tout jugement n’est en effet que le résultat , que l’énoncé d’une comparaison quelconque.
Cinquième degré.
A mesure que j’apperçois plus d’objets, que je les distingue mieux, et que je me les rappelle plus distinctement, que je les compare plus attentivement l’un avec l’autre, et chacun en particu-
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lier avec l’impression que j’en ai reçue , ou le souvenir que j’en ai conservé , j’acquiers enfin la conscience du moi.
Sixième degré.
Sans avoir encore une idée distincte de ce moi , sans en avoir même une idée aussi claire que de beaucoup d’autres objets , de tous les objets qui fixèrent mon attention, c’est pourtant celui dont je reconnois, dont j’éprouve l’existence de la maniéré la plus forte , la plus intime.
Je sens que je suis , et tout ce que j’apperçois autour de moi ne sont peut-être que des apparences ou de vaines images. Il n’existe du moins aucun autre objet dont j’aie un sentiment aussi vif, aussi sûr, aussi profond, que celui que j’ai de ina propre existence.
Septième degré.
Le seul milieu par lequel je puisse par-
venir à m’assurer de la réalité des objets qui m’environnent , c’est le rapport de ces objets avec le moi qui les apperçoit, se les rappelle , et les compare entre eux.
En réfléchissant sur ce rapport, l’expérience ne tarde pas à m’apprendre que ces objets ont plus ou moins d’action sur le moi , comme le moi paroît en avoir aussi dans certaines circonstances sur ces mêmes objets.
Jusqu’ici les développements successifs de mes facultés n’offrent pas , ce me semble , de lacunes fort importantes , mais comment franchir le passage du degré que je viens de marquer à celui que notre entendement doit avoir atteint pour former des abstractions , pour en inventer les signes , pour arriver , au moyen de leurs combinaisons , à des idées purement intellectuelles , à des sentiments purement moraux?
Il fa u droit ne pas même comprendre
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la difficulté de l’entreprise pour s’étonner de tous les systèmes plus ou moins imaginaires , plus ou moins absurdes auxquels les philosophes ont essayé de recourir dans l’espoir de résoudre un si grand problème.
La faculté de former, je ne dis pas une longue suite d’abstractions , mais une seule abstraction pure et simple, paroît au-dessus de tous les résultats connus et même possibles de toute sensibilité purement physique, comme de toute matière organisée , quelque parfaite , quelque sublime qu’on en suppose l’organisation.
11 y a dans la conscience du moi , dans la concentration d’un nombre plus ou moins grand d’impressions différentes, dans la spontanéité, dans l’indivisible instantanéité du mouvement qui les concentre ou les divise, une telle unité comme une telle simplicité de principe
et d’action , que la matière la plus subtile , mais toujours divisible à l’infini , telle du moins que nous la connoissons ou que nous pouvons la concevoir , ne sauroit en être susceptible.
Il y a moins d’invraisemblance encore à supposer que ce principe unique d’action auquel se trouve attaché le sentiment du moi n’est qu’un atome simple, que l’aggrégat d’atomes le plus merveilleusement combiné.
Je vois bien que c’est en remarquant dans un objet d’abord, et puis dans plusieurs autres le même trait, le même accident, que je suis enfin conduit à me faire de ce trait , de cet accident toujours le même, une idée, une image isolée.
Mais le procédé , tout foible qu’il nous paroît aujourd’hui sans doute, grâce à l’habitude que nous en avons acquise , suppose-t-il moins une faculté fort différente de celle qui ne nous donneroit que