‹ EuthanasieChapitre 14 sur 30 · INTELLECTUELLES ET MORALES · texte numérisé non relu

INTELLECTUELLES ET MORALES

de simples perceptions ou de simples souvenirs des objets apperçus.

La faculté d’abstraire me paroît le premier échelon de la puissance active de notre intelligence.

Toute abstraction ne devient-elle pas une espece de création nouvelle ? par ce procédé du moins notre entendement sépare les objets qui s’offrent à notre attention, et les dispose dans un ordre qui n’existoit pas auparavant.

De ce premier effort l’intelligence humaine passe, pour ainsi dire, immédiatement à un autre ; c’est celui de généraliser ce qu’elle vient d’abstraire. C’est ainsi qu’elle donne bientôt à de simples accidents un caractère substantif.

En considérant beaucoup de rapports égaux elle se forme l’idée de l’égalité ; en considérant beaucoup de rapports divers , elle acquiert également celle de la diversité.

l3û ÉCHELLE DE NOS FACULTES

Cette première abstraction faite, elle la rapporte sur les objets mêmes, et comparant ensuite isolément cette même abstraction clans différents objets , elle y découvre encore de nouveaux caractères, de nouvelles différences dont elle forme autant de nouvelles abstractions.

De cette foule d’abstractions résulte en quelque sorte pour elle un monde nouveau dont elle détermine plus aisément tous les rapports , et qu’elle peut soumettre en conséquence à des combinaisons plus exactes et plus suivies. C’est ainsi qu’elle crée enfin l’espaceet le temps.

Mais par quelle suite de combinaisons , ou par quelle succession de sentiments notre ame arriver oit-elle jamais à l’idée du juste et du beau, si l’auteur de la nature n’avoit pas établi d’avance des rapports sympathiques entre elle et ces idées meres de notre bonheur et de notre moralité?

INTELLECTUELLES ET MORALES. l3l

Ce qui me confirme dans cette pensée, c’est que les résultats de ces rapports merveilleux se manifestent de la maniéré la plus frappante dans nos jugements et dans nos affections , long-temps avant le développement des seules facultés qui nous auroient conduits peut-être au même terme.

Cette hypothèse est fort loin des idées archétypes, des modèles éternels que l’on a tant reprochés à la philosophie de Platon , mais que ses enthousiastes comme ses détracteurs pourroient bien avoir commentés d’une maniéré également fausse , également absurde ; elle ne tend qu’à faire ressortir cette disposition particulière de notre intelligence ou de notre sensibilité, qui la rend naturellement susceptible d’idées et d’impressions d’un ordre supérieur à celui des objets qui ne frappent que nos sens.

L’ordre , la j ustice , la beauté , tous les

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rapports moraux que nous pouvons concevoir existent dans la nature aussi bien que les formes , les couleurs , les sons et leur harmonie. Mais si nous n’avions que des sens, une sensibilité purement physique sans autre moyen d’être en rapport avec le monde moral , comment nous élever jamais à l’idée de la beauté, de la justice , de l’ordre éternel ?

C’est par ses effets , c’est par ses conséquences que nous jugeons d’une force, d’un principe quelconque ; c’est par leurs liaisons que nous croyons pouvoir apprécier le caractère et les qualités des personnes avec lesquelles nous vivons dans le monde. Nous n’avons guere d’autre moyen de nous faire quelque idée de la nature de nos propres facultés, de leur destination, de leurs bornes ou de leur étendue.

Comme l’exactitude de nos jugements est fondée sur celle de nos comparai-

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sons, l’exactitude de nos raisonnements ne peut l’être que sur celle de nos abstractions, sur la juste mesure avec laquelle nous en généralisons le résultat, mesure encore dont nous ne pouvons nous assurer qu’en rapprochant ce résultat et les éléments dont il se compose avec les objets mêmes dont notre pensée a pu les abstraire, ainsi qu’avec les objets auxquels nous voulons en faire l’application. Je ne conçois point d’autre preuve de ce genre de calcul.

Ce qui peut déterminer, ce me semble, avec le plus de justesse et d’exactitude la force et l’étendue de notre entendement, c’est,

i° La plus ou moins longue série d’objets ou de souvenirs;

2° La plus ou moins longue série d’abstractions ;

3° La plus ou moins longue série de combinaisons ou de conséquences,

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Que notre entendement peut embrasser sans désordre et sans distraction.

Rien n’a plus facilité sans doute ces différentes opérations de notre entendement que l’invention des signes au moyen desquels on fixe et l’on abrégé singulièrement tous les x'apports des objets et des idées qn’il s’agit de rapprocher ou de comparer.

Dans ce cas toute langue est une véritable algèbre.

Mais aucune langue usuelle ne peut approcher du repos, de la brièveté, de la précision de l’algebre proprement dite.

C’est parceque l’algebre est la plus philosophique, quoique la moins riche de toutes les langues , que ceux qui en ont l’usage doivent acquérir naturellement ’ une plus grande aptitude à former ainsi qu’à saisir les combinaisons les plus compliquées et les plus abstraites.

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