PREMIÈRE PARTIE
N'en doutez point. Mesdames, la nécessité de ces pauvres nouvellement convertis, est très-pressante; et si l'on ne pourvoit à leurs besoins, il est évident qu'ils doivent bientôt tomber dans l'extrême misère : pourquoi? En voici la preuve sensible; c'est qu'ils n'ont plus les secours qui les faisaient autrefois subsister. Dès-là donc que vous ne suppléerez pas à ce qu'ils ont perdu, ou, pour mieux dire, à ce qu'ils ont volontairement quitté en se réunissant à l'Eglise , quelle sera leur ressource et qui les soutiendra? Je m'explique, et faites, s'il vous plaît, à cecixine sérieuse réflexion.
Car tant que la religion a été tolérée , et qu'ils ont vécu dans l'Eglise protestante, ils y étaient assistés, et bien assistés. On ne les voyait point alors s'adresser à nous; ils ne venaient point nous exposer leur pauvreté; ils ne nous faisaient point entendre leurs gémissements et leurs plaintes : marque infaillible qu'ils ne souffraient pas, et qu'ils trouvaient même sans peine, parmi leurs frères, ce qui suffisait à leur condition et à leur état. En effet, la pauvreté, parmi nos hérétiques, n'était ni négligée, ni délaissée. Il y avait entre eux, non-seulement de la charité, mais de la police et de la règle dans la pratique de la charité. C'était pour eux un devoir de secourir les pauvres dans leurs maladies, de les retirer de la mendicité : de procurer des places à ceux qui pouvaient servir, de l'ouvrage à ceux qui ne pouvaient s'aider eux-mêmes, ni s'appliquer; de n'oublier personne, et de veiller sans exception sur tout le troupeau. Soyons de bonne foi , et ne leur refusons point la justice qui leur est due. Rendons-leur là-dessus le témoignage qu'ils ont mérité, et qu'on leur a souvent rendu. Reconnaissons que sur ce point nous n'avons rien à leur reprocher, et souhaitons que sur cela même ils n'aient de leur part nul reproche à nous faire.
Voilà, dis-je, comment leurs pauvres étaient traités. Mais depuis
que ces pauvres, renonçant à l'erreur qui les séduisait, se sont soustraits à la conduite dés faux pasteurs qui les égaraient; depuis qu'ils sont sortis de leurs mains pour se jeter dans les nôtres, et que du sein de l'hérésie ils ont passé dans le sein de la vraie Eglise, de quel œil désormais les regarde tout le parti qu'ils ont abandonné? On les dénonce aux assemblées comme des déserteurs, on les efface du nombre des frères , et on ne les compte plus dans le consistoire que pour des apostats et des excommuniés : on ne leur donne plus de part aux distributions , et on leur retranche tout ce qu'ils recevaient. Bien loin de s'intéresser pour eux et de leur continuer les mêmes gratifications, peut-être au fond de l'âme se réjouit-on de les voir dans la souffrance et dans la disette, et peutêtre en triomphe-t-on. Ainsi donc, de ce côté-là, restent-ils sans espoir; et ces sources, auparavant si abondantes, se sont tout à coup desséchées, et ont tellement tari à leur égard , qu'ils n'y peuvent plus rien puiser. D'autant plus dignes de notre piété et de notre zèle, que c'est par esprit ''de religion et pour se joindre à nous qu'ils se sont privés de ce soutien , et qu'ils ont fermé les yeux à toutes les considérations humaines qui les pouvaient retenir.
Mais dn reste. Mesdames, en faisant ce sacrifice, à quoi se sontils attendus, et à quoi ont-ils dû s'attendre? Ils ont cru que votre cbarité les dédommagerait de leur perte. Ils se sont persuades que dans le parti de la vérité qu'ils embrassaient, il y aurait des âmes aussi tendres et aussi secourables que dans celui de l'erreur dont ils se détachaient. Ils se sont promis que, devenant par une étroite alliance nos amis, nos frères, les membres du même corps, nous ne leur refuserions pas les devoirs de l'amitié, de l'hospitalité, de la proximité, d'une sainte fraternité. Que priant devant les mêmes autels que nous, participant aux mêmes mystères que nous, mangeant avec nous le même pain céleste, et usant du même aliment spirituel à la même table, qui est la table de Jésus-Christ, on ne les laisserait d'ailleurs ni manquer de la nourriture ordinaire, ni languir dans un triste abandonnement. Que Dieu penserait à eux, et que celte Eglise catholique dont on leur disait tant de merveilles : Gloriosa dicta sunt de te, civitas Dei (Psalm. 86); que cette Eglise, à qui ils recouraient comme à leur mère, et qui les admettait parmi ses enfants , ne serait pas insensible à leur indigence, et ne les verrait pas périr sans prendre de justes mesures pour la conservation de ièur vie. Telle a été leur attente; et dans cette confiance, ils ont franchi le pas ; ils ont rompu les liens les plus forts, qui depuis de longues années les arrêtaient; ils n'ont écouté ni les sentiments de la nature , en s'éloignant de leurs proches , ni la voix de leurs ministres, dont ils ont également méprisé et les menaces et les promesses , et les invectives et les offres. Ils nous ont tendu les bras , et nous les avons reçus. Dans un premier mouvement, nous leur avons témoigné la même joie que le bon pasteur marqua à tous ses voisins lorsqu'il eut ramené sa brebis : Congratulamini mihi^ quia inveni ovem quœ perierat {Luc. \b).
Mais en quel deuil doit se tourner pour eux cette courte joie, si de notre part ils demeurent sans assistance? N'ayant plus rien de ce qu'ils avaient , et ne trouvant rien chez nous de ce qu'ils es-
Bourdaloue. — 4
péraient, ne seront-ils pas dans un délaissement absolu? Quand les Israélites se virent engagés sous la conduite de Moïse et d'Aaron, dans une terre aride et déserte, et qu'ils se sentirent pressés de la faim, il s'éleva parmi celte innombrable multitude d'hommes, de femmes, denfanls, un murmure général contre leurs conrlucteurs et contre le Dieu même d'Israël. Où sommes-nous, s'écrièrent-ils, et en quel pays nous a-t-on fait venir? Du moins en Egypte nous avions du pain en abondance : Comedebamiis panem in saturitate (Exod. 16). Je sais, Mesdames, que ce murmure des Israélites était injuste et trop précipité. C'est pour cela qu'ils en furent punis, et que Dieu en lira une si prompte et si rigoureuse vengeance. Mais lorsque tant de nouveaux fidèles resteront parmi nous dans l'oubli, et qu'ils y seront dépourvus de toutes choses, n'auront-ils pas droit de se plaindre ; et que leur répondrons-nous quand ils nous diront : Comedehamus panem in saturitate; Rien ne nous manquait où nous étions : on nous recherchait, on nous entretenait. Vous nous avez appelés, vous nous avez invités à vous suivre; vos prédicateurs, vos pasteurs , toutes les puissances ecclésiastiques et séculières nous ont pressés là-dessus, et fait des instances auxquelles nous n'avons pu résister. Nous nous sommes rendus, nous sommes venus, nous voici, et chacun semble nous méconnaître, chacun se retire de nous? Que sera-ce quand ils le diront à Dieu : Comedehamus panem in saturitate; Hé! Seigneur nous avons éprouvé les effets de votre providence, tandis que nous marchions hors de vos voies. Nous y avez-vous attirés pour nous donner la mort?
Non, Mesdames, ce n'est point ainsi que Dieu l'a prétendu. Ce serait une honte, et pour son service, et pour son Eglise. L'honneur de l'un et de l'autre demande qu'on n'y trouve pas moins d'avantage, pas moins de douceur, pas moins de charité, gue dans de fausses religions et dans des sectes formées contre lui. Si donc il est touché des murmures qu'il entendra, et si ces murmures excitent sa colère, ce ne sera pas tant à l'égard de ceux qui les feront, que de ceux qui les causeront. Il pardonnera aisément à des malheureux trompés dans leurs espérances, accablés de leurs peines, incertains de leur sort, également troublés et de la vue du passé, et du sentiment des mi.sères présentes, et de la crainte des maux à venir. Mais sur qui il exercera sa justice avec plus de sévérité, c'est sur vous-mêmes : pourquoi? parce que c'est vous qui les aurez réduits en ces tristesses profondes et en ces dé.-olations, vous qui aurez été le sujet et l'occasion de ces plaintes amères et de ces révoltes, vous qui aurez renversé les desseins de la Providence, qui aurez déshonoré l'Eglise de Jésus-Christ , et donné à l'hérésie une espèce de supériorité et d'ascendant.
Car quelles seront les railleries et les insultes des hérétiques opiniâtres et endurcis, lorsqu'ils verront le déplorable état de ces troupes de catholiques tout récemment entrés dans l'Eglise , après s'être séparés d'eux? N'auront-ils pas lieu en apparence de leur dire ce que Moïse disait avec vérité aux Juifs incrédules et rebelles : Uhi sunt dii , in quihus habebant fiduciam (Deut. 32)? Où sont donc vos appuis? où sont ces bénédictions du ciel, dont on vous répondait avec tant d'assurance, et sur quoi vous faisiez tant de
fond? OÙ sont ces âmes charitables, ces protecteurs puissants et vigilants, ces patrons qui devaient vous secourir en tout et ne vous renvoyer jamais les mains vides? qu'ils paraissent, et qu'ils vous soulagent au moins en de si fâcheuses extrémités : Surgant, et opitulentur vobis , et in necessitate vos protegant (Deut. 32). Or, ces outrages, Mesdames, ne retomberont-ils pas sur toute l'Eglise, et n'en serez-vous pas responsables à Dieu?
Mais le nombre de ces convertis est trop grand. Trop grand , Mesdames, ahi le peut-il être trop? le pouvez-vous penser? le devez-vous? Et qu'y a-t-il à souhaiter davantage, que de le voir croître sans cesse et d'être tous rassemblés, selon le désir du Fils de Dieu, dans une même bergerie et sous un même pasteur? Et fiet unum ovile et unus pasior (Joan. 10). Le nombre de ces pauvres est grand : c'est pour cela que vous devez augmenter vos soins; c'est pour cela que vous ne devez pas vous contenter de vos aumônes ordinaires ; c'est pour cela que vous ne devez pas seulement y employer tout le superflu de votre état, mais quelque chose du nécessaire. Disons la vérité : le nombre ne serait pas trop grand , si chacune faisait son devoir, et donnait à proportion de ses forces. Il n'est donc trop grand , que parce que plusieurs ne veulent rien contribuer, ou ne veulent pas assez contribuer.
Mais les temps sont difficiles : j'en conviens; mais après tout, Mesdames, ne m'obligez pas à réfuter cette objection, toute spécieuse qu'elle est, par des preuves qui vous convaincraient et qui vous confondraient. Car ce sont des arguments pris de vous-mêmes, de votre propre exemple , de vos dépenses les plus communes dont nous sammes témoins , et dont nous gémissons. Quoi qu'il en soit, et quoi qu'il y ait à prendre sur vous, vous n'en ferez jamais tant pour bien accueillir ces généreux prosélytes, qu'ils en ont fait pour parvenir jusqu'à nous et pour vaincre tous les obstacles qui s'opposaient à leur réunion. Combien se sont arrachés par une sainte violence d'entre les bras de leurs parents qui les baignaient de leurs larmes et qui leur perçaient le cœur des cris les plus douloureux? combien ont abandonné leurs héritages et ont mieux aimé se mettre au hasard d'une ruine entière, que de s'obstiner contre la lumière qui les éclairait et contre la grâce qui les pressait? Que leur courage vous anime; que leur désintéressement vous instruise : mais surtout ayez égard à leur salut éternel; et souvenez-vous qu'en les assistant dans leurs besoins, vous les confirmerez par votre charité dans la foi , et vous achèverez leur conversion, comme je vais vous le montrer dans la seconde partie.
SECONDE PARTIE
Toute conversion, même sincère, n'est pas. Mesdames, dans le sens que je l'entends, une conversion parfaite ; et je n'appelle conversion parfaite, que celle où l'âme demeure bien affermie, sans être sujette à ces incertitudes qui rendent sa foi chancelante, ni à ces retours qui l'ciilraîncnl dans ses premiers égarements, et détruisent en elle l'œuvre de Dieu. Suivant ce principe, nous pouvons dire : que s'il y a beaucoup de catholiques nouvellement convertis, il y en a peu en qui la foi ne soit encore faible, et dont on ne doive
craindre de scandaleuses rechutes. Il est donc d'une extrême conséquence de les fortifier et de nous les attacher si étroitement, que rien ne puisse les rengager dans leurs anciennes erreurs, ni les détourner du droit chemin où la miséricorde du Seigneur les a conduits. Que faut-il pour cela? gagner leur esprit et leur cœur : leur esprit, en leur persuadant toujours de plus en plus la vérité de notre religion ; leur cœur, en les alfectionnant à cette même religion et la leur faisant aimer. Or, l'un et l'autre, Mesdames, dépend de yous , et sera le fruit de votre zèle pour eux et pour tout ce qui les concerne. Voici comment : écoutez-le, s'il vous plaît.
Car, je soutiens d'abord que vous ne leur ferez jamais mieux connaître la vérité de notre religion que par la charité qui s'y pratique , puisque la charité est la marque la plus certaine de la sainteté, et que la sainteté est un des plus favorables préjugés de la vérité. Je ne prétends pas néanmoins que ce soit là le seul motif de leur créance. On sait assez que toutes les hérésies ont affecté l'éclat des bonnes œuvres et d'une charité fastueuse. On sait que saint Augustin, pour cela, voulait qu'on jugeât des personnes par la foi , et non de la foi par les personnes. Mais quand , aux autres motifs , la charité se joint, une charité bienfaisante, une charité prévenante, une charité toujours vigilante et constante, c'est ce qui achève de déterminer les esprits et de les fixer. Aussi est-ce cette charité envers les pauvres, qui si longtemps a donné du crédit à la religion prétendue réformée. Ce n'était pas une preuve suffisante pour elle , parce que ce n'était pas une preuve entière et complète; mais enfin cette preuve, quoique suspecte de sa part, ne laissait pas de faire impression et de lui attirer une infinité de sectateurs. C'était un faux métal , mais qui frappait les yeux; et ces pauvres dont vous êtes présentement chargés, n'étaient la plupart retenus que par là, et n'avaient point de plus puissante raison qui les convainquît.
Ainsi , Mesdames , pour se conformer à leurs dispositions , il faut maintenant que vous les détrompiez de la fausse opinion où l'on s'étudiait à les élever : que de toutes les religions , il n'y avait que la protestante qui s'intéressât pour les pauvres. Il faut, que vous leur fassiez voir, qu'entre les autres prérogatives de la religion catholique, elle a encore celle ci, d'être la plus compatissante et la plus miséricordieuse. On prépare des missions pour leur instruction , et je ne puis assez louer un dessein si digne du zèie apostolique. Mais du reste, il faut , avant toutes choses, que vous soyez vous-mêmes leurs missionnaires : par où? par vos libéralités. Car, pour appliquer ici la parole de saint Paul : Priùs guod animale, dcindè quod spirliuale (i. Cor. 15); Le temporel ouvre la voie au spirituel, et c'est un des préparatifs les plus efficaces. Voilà ce qui conciliera aux ministres du Seigneur l'attention de ces nouveaux disciples ; voilà ce qui donnera de la force à leurs paroles et ce qui appuiera leurs prédications. Quand ces pauvres que l'Eglise a recueillis dans son sein , verront des dames de qualité les rechercher elles-mêmes , les visiter, les encourager, les aider, c'est ce qui les touchera. Ils concluront qu'une religion qui inspire une charité si pure, n'est point si affreuse que leurs ministres la leur dépeignaient.
Ils reviendront des fausses idées qu'ils en avaient conçues, et ils en prendront de plus justes et de plus vraies ? Sans cela , les prédicateurs auront beau parler, toutes nos exhortations seront inutiles, et tout ce que nous dirons ne produira rien. Car, comment recevront nos discours des gens à qui nous refusons le pain et la vie , et qui, comparant ce qu'ils sont avec ce qu'ils étaient, se trouveront parmi nous assaillis de toutes sortes de calamités et sans espérance d'aucun soutien? Ne croiront-ils pas que leur misère est une punition du ciel ; que Dieu condamne leur changement et qu'il les en châtie? Ne penseront-ils pas à retourner en arrière et à rompre l'engagement qu'ils avaient contracté avec nous? Dangereuse tentation contre laquelle il ne tient qu'à vous, Mesdames, de les prémunir, et illusion subtile dont vos charités les détromperont.
Il y a plus : en persuadant leurs esprits , vous gagnerez leurs cœurs . Car, rien ne gagne plus le cœur que l'affection qu'on nous témoigne et que le bien qu'on nous fait. Ils trouveront de la douceur dans la foi catholique, et par là ils la goûteront; et elle leur deviendra chère et aimable. Tel est le moyen dont se servait le Sauveur même du monde : pour sauver les âmes, il guérissait les corps, et à peine a-t-il opéré l'un de ces miracles sans l'autre. Cela paraît intéressé ; mais , Dieu , dont la providence est adorable, emploie tout à la vocation et au salut de ses élus. Les riches et les pauvres se gagnent différemment : ceux-là d'une certaine manière, et ceux-ci par les dons. Mais qu'importe, pourvu qu'en effet on les gagne tous, et qu'à l'exemple de notre divin maître nous profitions des besoins des pauvres pour les acquérir à l'Eglise, et nous nous prévalions de leur indigence pour la gloire et les intérêts de Dieu ? Moyen le plus proportionné à leur faiblesse : convertis ou non convertis , ce sont les membres de Jésus-Christ, mais les membres souffrants et languissants qu'il faut, par conséquent , ménager et mettre en état de bien digérer la sainte nourriture qu'on leur destine. Comme pauvres, ils doivent être évangélisés : Pauperes evangelizantur (Matth. 11); mais il est nécessaire à leur égard que l'Evangile soit accompagné d'amples largesses et d'utiles secours. Moyen que vous avez entre les mains , vous , Mesdames, que Dieu a pourvues des biens de ce monde , et qui aurez là-dessus plus de compte à lui rendre. D'où s'ensuit une décision qui vous étonnera peut-être , et qui pourra troubler vos consciences ; mais dont vous serez obligées de convenir, pour peu que vous y fassiez d'attention, et que vous compreniez les principes les plus communs et les plus indubitables de la morale chrétienne. C'est par là que je finis, et c'est dans cette conclusion que je renferme tout ce qui me reste à vous représenter sur un sujet si important.
Voici donc comment je raisonne. Il est certain que les œuvres de miséricorde ne sont pas seulement de conseil, mais de précepte, dans le christianisme, puisque c'est particulièrement sur ces œuvres de miséricorde que nous devons être jugés un jour, et récompensés ou réprouvés éternellement. 11 est certain que ces œuvres de miséricorde ordonnées sous de si griôves peines , ne regardent pas seulement les besoins du corps, mais les besoins de l'âme; et même
les besoins de l'âme encore plus que ceux du corps, puisque l'àme est bien plus noble que le corps. De là je conclus, que ce qui suffirait pour être coupable d'un péché mortel par rapport aux besoins du corps, suffit à plus forte raison pour être également criminel par rapport aux besoins de l'âme. Si donc, comme il est évident et comme vous le reconnaissez toutes, ce serait un péché digne de la damnation, d'abandonner le pauvre dans le danger prochain de perdre la vie du corps, faute d'un secours qu'on peut lui fournir, c'est une conséquence incontestable, que ce ne sera pas un moindre crime (je devrais dire que ce sera un crime mille fois plus grand) de l'abandonner dans le prochain danger de perdre la vie de l'âme et de se pervertir, lorsqu'on peut, par une assistance salutaire, le mettre à couvert de ce malheur et l'en préserver. Or, ne savez-vous pas, Mesdames, que c'est là le péril où se trouvent une infinité de pauvres à demi convertis? Je dis à demi convertis, car, malgré toutes les démonstrations extérieures et toutes les paroles qu'ils ont données, nous ne devons pas supposer qu'à leur égard tout soit déjà fait, et nous devons plutôt supposer que tout est encore à faire. En effet, les uns, ainsi que je vous l'ai d'abord marqué, quoique convertis de bonne foi, ne sont pas néanmoins bien établis dans la grâce de leur conversion. D'autres sont dans le trouble et dans l'agitation qu'a dû leur causer un changement qui les éloigne de tout ce qu'ils avaient de plus cher, et qui les engage à une créance et à des pratiques où ils n'ont point été élevés. Quelques-uns demeurent dans une indifférence et une iroideur qui ne les attache à rien , et plusieurs ne se sont enfin soumis que par force, et catholiques au dehors , ne le sont guère dans le creur. Jugez ce qu'il doit arriver de tous ces gens-là, si votre charité n'y remédie. Jugez si l'on peut raisonnablement espérer qu'ils aient assez de persévérance pour tenir ferme dans l'affliction et dans la disette. Ce sont des arbres transplantés : s'il n'y a point de suc dans la terre pour les nourrir, si c'est pour eux une terre sèche, y prendront-ils racine , et dès le premier orage ne seront-ils pas renversés?
Reprenons, Mesdames : il est donc vrai que cette nombreuse multitude de nouveaux catholiques est exposée à retomber dans l'hérésie, à renoncer la foi et à se damner. 11 n'est pas moins vrai que vous pouvez les arrêter sur le bord du précipice et les sauver en les cultivant, en les consolant, en les soulageant, en subvenant à leur infortune. Si vous ne le faites pas, vous en croirez-vous quittes devant Dieu?
Hé! Mesdames, qu'on vînt actuellement vous dire qu'à la porte de cette maison un pauvre est sur le point d'expirer par la faim qui le consume, y en a-t-il une de vous qui ne courût à l'aide et qui s'en tînt dispensée? Or, je vous avertis, moi, et vous ne pouvez l'ignorer, que des milliers de pauvres sont prêts à périr spirituellement, parce que vous les laissez périr temporellement; et sur cela, vous vivrez tranquilles et sans scrupule? vous penserez n'en être point comptables à Dieu? vous ne craindrez point cette formidable menace qu'il vous fait dans l'Ecriture, aussi bien qu'à ces prêtres qu'il avait choisis pour la conduite de son peuple : Sanguincm autem ejus de manu tuâ requiram (Ezeçh. 3) ; Voilà des âmes dont
le snlut dépendait de vous. Elles m'étaient bien précim.^ps, puisque je les avais rachetées de mon sang : mais le? voilà perdues par votre faute. Je vous les redemande; et si vous ne pouvez me les rendre, il faut que la vôtre m'en réponde : Sanguinem autem ejus de manu tuâ requiram. Oui, Mesdames, la vôtre en répondra, mais ce qui doit être aussi pour vous d'une consolation infinie, c'est qu'autant d'âmes que vous conserverez à Dieu, autant mettrezvous le salut de la vôtre en sûreté, autant Dieu le comblera-t-il de grâces en cette vie, et de gloire dans l'éternité bienheureuse, que je vous souhaite, etc.
PREMIÈRE EXHORTATION Sur la Cliarité envers un Séminaire.
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SUJET
Marie-Madeleine prit vne livre d'huile de senteur, d'un nard excellent et de grand prix, et elle en arrosa les pieds de Jésus. — Ce que fit Madeleine pour Jésus- Christ , c'est ce que nous devons faire pour ses ministres assemblés dans cette maison, ea répandant sur eux nos charités.
DIVISION
Notre charité aura ces trois avantages : qu'elle sera d'un plus grand mérite auprès de Jésus-Christ, que l'action même de Madeleine, 1 re partie ; qa'eWe sera d'une utilité si évidente , qu'il n'y aura point d'esprits assez critiques pour ne la pas approuver, 2» partie; que le fruit s'en répandra dans toute l'Eglise, 3* partie.
PREMIÈUE PARTIE.
Charité d'un plus grand mérite auprès de Jésus-Christ que l'action même de Madeleine. L'action de Madeleine ne fut que l'ombre , que la figure de l'aumône et de la charité chrétienne. Or, la seule Ggure ayant été d'un si grand mérite auprès du Sauveur des hommes , combien plus est-il glorifié de la vérité même et de l'effet ?
Madeleine ne se contenta pas de répandre ce parfum sur les pieds de Jésus-Christ : elle le répandit encore sur sa tète. Image de ce que nous faisons , en assistant les ministres de l'Eglise. Les autres pauvres sont
LTSE.
comme les p-eds de Jésus-Christ ; mais ceux-ci en sont comme la tête.
On a du zèle pour l'ornement des autels : les tabernacles et les autels vivants du Dieu de gloire, ce sont les prêtres.