SUR LES FAUX TEMOIGNAGES RENDUS CONTRE JÉSUS-CHRIST
roi, et ose attenter aux droits et à l'autorité du prince; pour un impie qui blasphème la loi de Moïse , et qui parle même de renverser le temple de Dieu. Une parole qu'il a dite dans le sens le plus juste, et avec l'intention la plus pure et la plus innocente, ils la relôyent, ils l'empoisonnent, ils l'interprètent à leur gré, et lui en font un sujet de condamnation. Ne nous étonnons pas : c'est que ce sont des gens prévenus; c'est qu'ils ont le cœur envenimé, et qu'ils sont remplis contre lui d'amertume. Pourvu qu'ils contentent leur haine et qu'ils puissent venir à bout du dessein qu'ils ont formé de le perdre, rien du reste ne les arrête, et ils ne suivent que leur animosité et leur ressentiment. C'est de quoi le Prophète, s'expliquant au nom de ce divin Sauveur, se plaignait avec tant de raison : Ils ont aiguisé leurs langues, ils les ont rendues aussi subtiles et aussi pénétrantes que le glaive le mieux affilé, pour me percer des coups les plus mortels : Lingua eorum gladius acutus (Ps. 56).
Or, mes Frères, le même crime que commirent à l'égard de Jésus-Christ ces faux ténioins, je dis que c'est, par proportion, celui dont tous les jours nous devenons coupables nous-mêmes dans les discours que nous tenons du prochain , et dans les médisances que nous en faisons avec si peu de retenue et si peu de modération. Car prenez garde, s'il vous plait, et faites-en avec moi la comparaison autant qu'elle nous peut convenir. Ces accusateurs du Fils de Dieu avançaient contre lui mille impostures, et je soutiens que rien ne nous est plus ordinaire dans nos médisances, que d'y mêler des faussetés, que peut-être nous ne connaissons pas comme telles, mais qui le sont en effet, et dont nous aurions dû mieux nous instruire, pour en parler du moins avec plus d'exactitude, et pour n'y être pas trompés. Ces accusateurs du Fils de Dieu voulaient le noircir dans l'esprit de ses juges , et le faire condamner; et vous savez que l'injustice de la médisance est de s'attaquer à la réputation d'autrui, de la détruire dans l'estime publique, et d'exposer le prochain aux mépris et aux jugements les plus désavantageux. Ces accusateurs du Fils de Dieu n'agissaient que par passion; et l'expérience de la vie nous apprend assez que le principe le plus commun de tant de médisances où l'on se porte si aisément et si impunément dans tous les états, même les plus saints, c'est une secrète passion qui nous anime et qui veut se satisfaire. Expliquonsnous, et considérons encore chacun de ces trois articles plus en détail.
Je sais combien la calomnie , je dis la calomnie délibérée et préméditée, nous paraît odieuse; et je ne puis ignorer que pour peu qu'on ait de droiture d'àme et de probité, on ne voudrait pas imaginer des titres d'accusation contre le prochain , ni lui attribuer do pures fictions comme des faits réels et comme des vérités. Ce n'est pas que nous n'en ayons vu de nos jours , et que nous n'en voyons encore des exemples en certaines rencontres et sur certains sujets. Il n'y a rien qu'un faux zèle de religion n'ait employé et qu'il n'emploie pour décréditer, non point seulement quelques particuliers, mais des sociétés entières qui s'opposent à ses progrès. Les plus évidentes suppositions ne lui coûtent plus alors à soutenir, et lui semblent suffisamment justifiées, dès-là qu'elles peuvent servir à
ses desseins et favoriser ses entreprises. Cependant, Chrétiens, je veux bien reconnaître que la médisance ne va pas toujours jusquelà, et que ce sont des excès dont nous avons naturellement horreur. Mais voici en même temps ce que j'ose avancer, et de quoi le seul usage du monde doit pleinement nous convaincre. C'est qu'il n'y a guère de médisances où la vérité môme , outre la justice et la charité, ne soit au moins blessée en quelque manière; où elle ne soit au moins altérée, déguisée, diminuée. Combien d'histoires se racontent dans les entretiens, comme des choses certaines et avérées , et ne sont néanmoins que de faux bruits et de simples imaginations? On les croit comme on les entend, et on les répète de même. Elles deviennent communes par une démangeaison extrême qu'on a de les publier, et d'en informer toutes les personnes à qui elles ne sont point encore parvenues. S'il était question de les vérifier, quelle preuve en pourrait-on produire? point d'autre que le récit qu'on nous en a fait à nous-mêmes. Récit aussi mal fondé que la créance que nous lui avons donnée. Mais tout s'éclaircit enûn avec le temps, et l'on a la confusion d'apercevoir l'erreur dont on s'était laissé prévenir, et dont on a prévenu les autres. Je le pensais ainsi, dit-on, et j'en avais ouï parler de la sorte. Belle et solide excuse ! comme si c'était une raison suffisante pour former votre jugement et pour l'appuyer, que quelques rapports vagues et sans autorité ; comme si vous ne deviez pas savoir qu'il n'est rien de plus incertain ni de plus trompeur ; comme si la sagesse ne demandait pas d'autre examen , lorsqu'il s'agit de flétrir votre frère et de l'outrager. Ce qu'il y a de plus étrange , c'est que des gens , après y avoir été trompés cent fois, n'en sont dans la suite ni plus réservés, ni plus circonspects, et qu'on les trouve toujours également disposés à recevoir tous les mauvais discours qu'on leur tient , et à les répandre.
Accordons-leur néanmoins qu'ils ne disent rien qui , dans le fond, ne soit vrai : mais ce fond qui peut être véritable, combien ï'exagère-t-on? quelles circonstances y ajoute-t-on ! sous quelles couleurs empruntées le représente- t-oni de quels prétendu? embellissements l'orne-t-on, ou plutôt le déûgure-t-on 1 On fait làdessus mille raisonnements; on en tire des conséquences; on en veut pénétrer les motifs, les vues, les intentions, les principes les plus secrets : tout cela, autant de fantômes qu'on se figure, et autant d'idées vaines et chimériques où l'esprit s'égare et se perd. Or, n'est-ce pas là ce qui arrive presque sans cesse dans ces conversations où l'on met si volontiers en jeu le prochain? et n'est-ce pas ainsi que, sans vouloir être calomniateur, et sans croire l'être , on l'est toutefois, sinon absolument, du moins en partie et sur des points très-essentiels?
Mais sans aller plus loin, et à se renfermer précisément dans les bornes de la médisance, je n'ai, mes Frères, qu'à vous la faire considérer en elle-même, pour en faire connaître l'injustice; injustice la plus griève : pourquoi? parce qu'elle ravit au prochain, de tous les biens naturels, le plus précieux, le plus délicat , le plus difficile et à conserver et à réparer, qui est l'honneur. Et on effet, qui ne sait pas que l'honneur, dans l'opinion du monde , est un