‹ Œeuvres complètes de Bourdaloue, de la Compagnie de JésusChapitre 56 sur 92 · SUR LES FAUX TÉMOIGNAGES RENDUS CONTRE J.-G · texte numérisé non relu

SUR LES FAUX TÉMOIGNAGES RENDUS CONTRE J.-G

bien du premier ordre? Qu'est-ce qu'un homme sans honneur? eûtil tous les autres biens, fût-il comblé de richesses, pût-il goûter dans son état tous les plaisirs, si c'est un homme noté et déshonoré, on le regarde comme le dernier des hommes. Ainsi, tout ce qu'un homme du siècle oppose à l'Evangile sur le pardon des injures, qu'il se le dise à lui-même sur la médisance, et qu'il mesure son péché par les maximes qu'il établit et qu'il suit en matière du point d'honneur. Il a horreur des concussions, des usurpations violentes ou frauduleuses, des vols, des assassinats, des meurtres; mais tout cela n'attaque , après tout, que les biens de fortune, ou que la vie. Or, il préfère l'honneur à tous ces biens : d'où il s'ensuit qu'il doit donc avoir encore plus d'horreur de la médisance, que de tout cela.

Est-il, mes chers Auditeurs , souffrez que je m'exprime de la sorte, est-il une bizarrerie pareille à la nôtre? Nous mettons l'honneur à la tête de tous les autres biens; nous sommes sur cet honneur sensibles à l'excès; il n'y a rien, pour sauver cet honneur, à quoi nous ne fussions prêts de renoncer ; nous nous en déclarons hautement; nous le témoignons dans toutes les rencontres, et la moindre atteinte faite à cet honneur, est capable d'exciter dans nos cœurs les ressentiments les plus amers : mais , par une contradiction qui ne se peut comprendre, et que nous ne justifierons jamais, nous traitons de péché léger ce qui enlève aux autres ce même honneur, ce qui le ternit, ce qui le détruit. Est-ce là raisonner conséquemment? Ou bien abandonnons ces grands principes auxquels nous paraissons si attachés, et que nous faisons tant valoir 'touchant l'honneur, ou bien reconnaissons notre injustice, lorsque nous le blessons si aisément dans autrui , et que nous en tenons si peu de Compte.

Injustice d'autant plus condamnable , que l'honneur est un bien plus délicat, un bien plus difficile à acquérir, à maintenir, à rétablir. Il n'y a qu'à voir combien il en coûte pour se faire dans le monde une bonne réputation. On n'en vient à bout qu'après de longues années d'épreuves, et des épreuves les plus critiques et les plus rigoureuses. Est-elle faite? que ne faut-il point pour s'y confirmer et pour la défendre de tout ce cjui en pourrait obscurcir l'éclat? Car cet éclat d'une réputation saine et heureusement établie, est comme la glace d'un miroir, à qui la plus faible haleine ôte dans un moment tout son lustre. Nous avons un tel penchant à croire le mal, nous sommes môme si accoutumés à l'augmenter et à l'exagérer, qu'une parole suffit pour perdre un homme, une femme dans notre estime. Nous prenons cette parole dans tous les sens, et toujours dans les plus mauvais, parce que c'est la perversité naturelle de notre cœur qui nous la fait interpréter. De sorte que la meilleure réputation et la plus jusle, est tout d'un coup renversée , et que souvent il n'est presque plus possible de la relever. Pour peu que vous touchiez à certain fruit , il perd toute sa fleur, et ne la peut plus reprendre; et dès qu'une fois l'honneur est endommagé, la tache est prt'sque ineflaçable et le dommage sans remède. Vous direz dans la suite toutce qu'il vous plaira; vous prendrez tous les soins imaginables pour guérir le coup que vous

liourdaloui. — 4 14

avez porté , et pour en fermer la plaie : malgré toutes vos réparations et tous vos soins, on se souviendra toujours de tel mot qui vous est échappé ; on s'en tiendra là, et l'on traitera tout le reste de discours étudiés et de cérémoiiirs.

Qu'est-ce donc que la médisance? c'est comme une grêle, qui ruine dans un jour, et môme en beaucoup moins de temps, l'ouvrage de vingt années de travaux, de précautions, de mesures. On regarde comme une cruauté de ravager des terres cultivées : que sera-ce de détruire une réputation achetée si cher et au prix de tant de peines? Mais vous ne la détruisez, dites-vous, que par une vérité , et la vérité ne peut être contre la justice;. Erreur : car il ne vous est pas permis de faire connaître toute vérité. Quoi que ce soit une vérité, tant qu'elle demeure .«secrète, ma réputation est entière, et vous l'entamez; j'ai droit à cette réputation , et vous m'en privez; je suis dans une possession actuelle de cette réputation , et vous m'en dépouillez; ce que j'ai fait est caché, et vous le révélez. Voilà votre injustice, et envers Dieu, et envers moi-même : envers Dieu, puisqu'il vous avait défendu de me ravir un bien dont j'étais le maître, et que vous violez sa loi; envers moi-même, puisque sans raison vous attentez sur ce qui m'appartenait le plus légitimement, et que par une espèce d'oppression, vous me l'arrachez des mains et le dissipez.

Oui, Chrétiens, c'est sans raison que le médisant se porte à de pareils attentats contre la réputation de son frère, et c'est aussi ce qui met le comble à son crime. Car je n'ai garde d'appeler de véritables raisons une vengeance outrée, une haine envenimée, une aveugle antipathie, une jalousie mortelle, un esprit d'intérêt, unehumeur chagrine et critique, un zèle mal entendu , une envie démesurée de parler, de railler, de plaisanter, une légèreté sans attention, sans réflexion, sans ménagement ni discrétion. Or, ne sont-ce pas là les principes de la médisance? Reprenons.

Une vengeance outrée : on se croit bien fondé à rendre médisance pour médisance. Il a dit ceci de moi , et je dis cela de lui ; il ne m'éi)argne pas, pourquoi l'épargnerais-je? Conduite en quelque sorte tolérable parmi des Juifs, parmi des idolâtres et des païens; mais si expressément réprouvée dans des chrétiens, à qui Jésus- Christ a donné cette grande règle de pardonner toute injure, et de bénir ceux qui les chargent d'imprécations. Du moins si l'on y observait quelque proportion; mais, pour une chose qu'on a dite de vous , et qu'on n'a dite qu'une fois, peut-être même pour le seul soupçon que vous en avez, il y a des années entières que vous poursuivez sans relâche cette personne et que vous la déchirez.

Une haine envenimée : c'est assez d'être mal ensemble, d'avoir ensemble quelque dispute , quelque contestation , quelque procès, pour conclure qu'on peut publier contre son ennemi tout ce qu'on en sait, ou tout ce qu'on en croit savoir. De là, dans la défense d'une cause, tant de faits scandaleux que l'on recueille et que l'on produit , sans autre sujet ni d'autre avantage que de contenter son animosité et de couvrir l'adverse partie de confusion.

Une aveugle antipathie : certaines gens ne nous plaisent pas, et

Page 1