POI
moi
mettre ordre. J y
dans le passé j'avais eu plus de courage à les vaincre , jo jouirais
maintenant de mes travaux et du fruit de mes combats. Nest-il prs
HUITIÈME JOUB. 525
temps de me déterminer tout de bon et de prendre un parti ferme? Les années s'en vont, et peut-être suis-je plus près du terme que je ne pense. Est-ce trop de donner à Dieu ce qui me reste encore jusque-là? Il n'y aura d'élus que ceux qui auront persévéré jusqu'à la fin.
Conclusion. Mettez, Seigneur, le comble à votre victoire. Employez, à tirer mon âme de l'état de tiédeur où je languis, la même puissance qui a tiré votre corps du tombeau où la mort l'avait réduit. Ne puis-je pas dire que l'un est un aussi grand miracle que l'autre? Votre seule vertu, sans qu'aucun y concourût avec vous, vous a ressuscité selon la chair; mais , afin que votre grâce me ressuscite selon l'esprit, vous voulez qu'il m'en coûte, et que je la seconde. Il est bien juste, mon Dieu, que je fasse pour cela quelque elfort, t't que je contribue, autant qu'il est en moi, à une résurrection qui m'est si nécessaire et si avantageuse. Elle m'engagera à une vie toute nouvelle; mais n'est-ce pas par ma faute, que ce sera pour moi une nouvelle vie? Car, combien y a-t-il d'années que je devrais m'y être accoutumé et m'en être fait une sainte coutume 1 ,
Grâces à votre miséricorde, il est encore temps, Seigneur, de l'embrasser, et la résolution en est prise. Oui, mon Dieu, il faut désormais que tout revive et que tout se renouvelle dans moi : mon esprit, mon cœur, toute ma conduite. Il faut que ce soit une résurrection, une réformalion entière. Point de composition, ni de milieu. Je n'envisage plus l'avenir. Je n'examine plus, si je serai toujours ce que je suis à cette heure, si j'aurai toujours les mêmes sentiments, et si je les suivrai toujours. Quand j'y fais attention, ma faiblesse naturelle m'étonne; et comment aurai-je toujours la force de la surmonter? Vous y pourvoirez. Seigneur, et si je me défie de moi-même, ce ne doit être que pour redoubler ma confiance en vous et en votre secours tout-puissant. Vous ne me le refuserez point, dès que j'aurai recours à vous et que je vous le demanderai. Or, avec votre secours, de quoi ne- viendrai-je point à bout? Non, ne pensons point tant à ce qui arrivera dans la suite; mais pensons bien au présent, parce que le présent me servira de préparation pour toute la suite, et qu'il me disposera à la sanctifier.
DEUXlEikIE IklEDITATION.
Du retour de Jésus-Christ au ciel dans son Ascension.
Qucr sursiLtn sunt quœrile, ubi Chrislus est in dcxUrâ Dei iedeiis; qu<e sursUm sunt sapiU, non quoc super lerram.
Cherchez les choses du citl , où Jésus-Christ est assis il la droite de Dieu ; roùIcz les choses du ciel , et non point celles de la terre. (Coloss., cli. 5.)
PREMIER POINT. J'ai commeucé ma retraite par la méditation de la fin dernière , pour laquelle j'ai été créé, et l'ascension de Jésus-Christ me donne lieu de méditer encore aujourd'hui le même sujet; car, dans cette ascension glorieuse, ce que
526 BETRAITE SPIRITUELLE.
]c Fils de Difu nous fait d'abord connaître, c'est le terme où nous devons aspirer, qui est lu ciel. Depuis î-a résurrection, il ne s'était fait voir à ses rlisciples que de temps en temps, tarilùt aux uns, tantôt aux autres; (nais eu ce dernier jour, où il avait enfin résolu de quitter la terre, il les assembla tous, et il voulut qu'ils le vissent tous sortir de ce monde et remonter à sou Père. Que prétendait-il leur faire entendre par là? sa principale vue fut de les convaincre sensiblement de cette grande vérité, qu'après avoir pas^é dans cette vie mortelle un certain nombre d'années, c'est au ciel que doit se terminer notre course, et que, dés le temps présent, nous y devons tourner toutes nos pensées et toutes nos espérances.
Il leur avait fait là-dessus de fréquentes leçons; mais ils n'en paraissaient néanmoins encore que faiblement persuadés. Il leur fallait donc une dernière leçon, plus courte, [ilus persua^ive que tous les discours, et ce fut de les rendre eux-mêmes témoins de son ascension, et de s'élever en leur présence à cette demeure céleste où il les appelait. A ce spectacle , tous leurs doutes s'évanouirent; tout ce qu'il leur avait dit du royaume de Dieu, se retraça vivement dans leur souvenir, savoir : que ce royaume était leur véritable patrie, qu'il y avait des places pour chacun d'eux, et qu'il les allait préparer; qu'il devait les précéder, comme leur chef, et qu'étant ses membres ils devaient un jour le suivre; par conséquent, qu'il ne les laissait sur la tene que comme dans un lieu de passage, et qu'ils ne devaient s'y regarder que comme des étrangers et des voyageurs. Toutes ces pensées se réveillèrent , et les touchèrent de telle sorte, qu'ils en conçurent un parfait mépris du inonde, et n'eurent plus désormais de* prétentions ni de vues que pour celte autre vie, dont ils avaient dans la personne de leur Maître un gage si assuré.
(3r, tout cela ne m'est pas moins propre qu'à eux , et toutes les assurances que leur donna Jésus-Christ , il me les donna dès lors â moi-môme. Il est donc vrai que le ciel doit ôlre toute mon attente, et que je n'ai point d'autre terme à me proposer : je le crois, car c'est un point de foi; mais comment est-ce que je le crois? en ai-je une certaine conviction qui se fait sentir à l'âme, qui la saisit et la possède tout entière? Si je suis bien attaché à ce grand principe de religion , et si j'en suis bien prévenu , pourquoi est-ce que j'en lire si peu de conséquences, lorsqu'il a des conséquences qui s'étendent si loin?
Car, la vérité de ce principe une fois reconnue, je ne dois plus tendre que vers le ciel; je ne dois plus, en toutes choses, et par préférence à toutes choses, envisager que le ciel ; je ne dois plus, aussi bien que l'Apôtre, avoir de conversation que clans le ciel (Philip. 3). Tout ce qui se fait sur la terre, et qui n'a de rapport qu'à la terre, quelque part d'ailleurs que j'y puisse avoir, me .loit être indiiïérent, ou plutôt ne doit rien être pour moi. Et en ell'et, dès que la terre n'est qu'un passage, quel intérêt dois-je prendre à tout ce que j'y aperçois? J'y vois bien des mouvements, j'y vois des grandeurs et des* pompes humaines, des fortunes et des prospérités dont l'éclat éblouit les yeux. Dans mon état même et dans
la proropsion ro1i?:iense, jo vois des rlcgr("'S, des places, des diptinclioris, une diversilô d'emplois qui, loiil obscurs qu'ils sont scloii le monde, ne laissent pas quelquefois d'exciter des sentiments tout mondains, et de former divers inierèls tout nalurcls; mais ladessus qu'ai-jo à dire, que ce que disait un grand saint : Tout cela n'est pas mon Dieu; tout cela n'est point le ciel , ni mon terme? Ainsi, je dois ôlre insensible à tout cela, je n'en dois tenir nul compte. En quelle innocence et en quel dégagement de cœur m'en- Ireliendrail une telle disposition! je vivrais en vrai religieux , parce que je vivrais en homme vraiment mort au monde, et comme ces solitaires do l'ancienne loi, dont le monde n'était pas digne (Hebr. 11). Quelle eiait leur conlinuelle occupation? de considérer le ciel et d"y adresserions leurs vœux. Voilà ce qu'ils faisaient dans leurs déserts et dans leurs cavernes : qu'ai -je à faire autre chose dans ma solitude et dans la maison de Dieu?
Deuxième point. Ce ne serait point assez que le ciel fût notre terme si le bonheur qui nous est promis n'avait pas de quoi combler tous nos dôsirs ; mais c'est un bonheur parfait, puisqu'il consisle dans la po.sçession même du souverain bien, qui est Dieu. Aussi, quel ( mpressement témoigna le Sauveur du monde et quelle aideur fie retourner dans son royaume? quelles idées en donnait-il à ses apôlres, en les disposant à son départ, et les consolant de la perle qu'ils iillaii ni faire de sa présence vi.«ible? 11 leur représentait celle béatitude céleste comime un repos inaltérable, où ils seraient exempts de tous les troubles et de tous les maux de celte vie; comme une gloire élern'lle, que nul événement, ni nul changement ne-leur pourrait jamais enlever; comme l'assemblage de tous les biens, où rien ne leur manqueiait et où ils seraient pleinement rassasiés. Il y a lieu de croire que le jour même qu'il se sépara d'eux, il leur retraça toutes ces pensées et leur conlirma ces grandes promesses; de sorte qu'après qu'une nuée l'eût dérobé à leur vue, ils ne laissèrent pas de rester sur la montagne, ne pouvant pins retirer du ciel leurs regards, ni les abaisser vers la terre : tant ils étaient épris des beautés de ce bienheureux séjour, qu'ils ne voyaient pas encore, mais dont ils avaient néanmoins l'esprit tout rempli, et qui seul semblait digne de leur attention I
Ij'est le même royaume (pii m'est de.^tiné, c'est la même gloire. Je n'en puis avoir maintenant qu'une connaissance imparfaite : car nul homme en ce monde n'a vu, ni entendu , ni comjjris ce que Dieu prê[)are à ses élus ; mais la foi m'en apprend assez. Celle seule vue même de la foi, et ces hautes espérances qu'elle me donne, ont eu déjà assez de vertu sur moi pour me faire renoncer au monde et à tous ses b;ens; j'ai cédé [aux mondains tous les héritages lemi)orels, dans l'attente de l'héritage éternel , et en cela j'ai ('//o/ii la meilleure part {Luc. 40), comme Marie. Mais, après un tel choix, qui m'a coûté tout ce que je possédais sur la terre, ou tout ce(iuej'y pouvais un jour posséder, ne sni -'e pas bien à plaindre , si , ne m'êtant réservé que le ciel , je m'occupe de quelque autre chose , et si je suis sensible à quelque autre chose?
Or, voilà tûuteiois ce que je suis dans la pratique , et ce que je
fais. Car en vérité n'ai-je pas encore l'esprit et le cœur tout terrestres? Où se portent plus communément mes réflcxioiis, mes affections, toutes mes prétentions? Les anges reprochèrent aux apôtres qu'ils s'arrêtaient trop à contempler le ciel; et il fallut qu'ils leur fissent une espèce de violence pour les tirer fie cette prolonde contemplation où ils demeuraient. Hélas 1 j'ai bien un autre reproche à me faire, et je puis bien me dire, tout au contraire : Pourquoi tant d'attention à de vains objets , indignes de nvattacher, comme ils sont incapables de me contenter? Il faut à mon âme un bonheur solide et un plein repos; mais où est-il? où l'ai-je cherché jusqu'à présent? l'y ai-je trouvé? puis-je compter de l'y trouver jamais ? Toute ma vie se passe donc et se passera, si je n y prends garde, en de frivoles amusements : car puis-je autrement appeler tout ce qu'on regarde, surtout dans la religion , comme de petites fortunes et de prétendus avantages? Encore si ce n'étaient que de simples amusements; mais n'a-ce pas été souvent pour moi, et n'est-ce pas pour bien d'autres , par les inquiétudes et les embarras que tout cela cause, de vrais tourments? Qu'heureuse dès ce monde est l'âme qui, détachée de tout bonheur humain et présent , ne soupire qu'après le bonheur à venir, et se met ainsi en état d'en goûter par avance la divine onction et les saintes douceurs !
Troisième point. Après nous avoir donné à connaître, et le terme où nous sommes appelés , et le bonheur qui nous y est proposé , il restait de nous apprendre à quelle condition celte souveraine félicité nous est promise , et par quelle voie nous y pouvons parvenir. Or, c'est enfin ce que nous enseigne le Fils de Dieu dans ce mystère. Il monte au ciel , et il y entre comme dans une place de conquête. Pour l'emporter, il a fallu qu'il versât son sang et qu'il donnât sa vie. Vérité que nous déclarent bien sensiblement les cicatrices de ses plaies qu'il conserve toujours sur son sacré corps, tout glorieux qu'il est, au milieu môme de son triomphe. En nous les montrant, il nous dit : Voilà le prix que m'a coûté le royaume que je vais posséder, et voilà comment vous devez l'acheter, et à quel litre vous le devez posséder vous-mêmes : car vous ne l'aurez point autrement que moi.
Qui peut se plaindre d'une loi si raisonnable? et qui peut aspirer à la môme couronne que Jésus-Christ, sans vouloir la mériter comme lui? Cependant que fais-je pour cette éternité bienheureuse? Ce n'est pas que je mène une vie assez contraire aux sens et assez dure; car toute vie religieuse est par elle-même une croix. Mais, si ce n'est pas purement pour Dieu, ni en vue de la récompense qu'il m'a préparée, que je porte cette croix, quoi que j'aie à souffrir, c'est, par rapport au ciel, comme si je ne souffrais rien, et quoi que je fasse, c'est comme si je ne faisais rien. Je ne marche point proprement après Jésus-Christ, et la malédiction de saint Bernard tombe sur moi : Malheur à l'àme qui porte la croix de Jésus- Christ , et qui néanmoins ne suit pas Jésus-Christ! Or, dans tous mes devoirs et dans tous les exercices de mon état, quel esprit me fait agir? est-ce un yrai dessein d'accomplir les volontés de Dieu et
d'oblenir sa gloire? Sans cela il serait bien à craindre que la vie religieuse ne fût point pour moi la voie du ciel.
Mais pour qui l'est-elle ? pour une âme fervente , plus religieuse encore d'esprit et de cœur que d'habit et de nom. C'est pour la vie éternelle qu'elle a embrassé la pauvreté de Jésus-Christ, et son obéissance, ses humiliations, sa mortification; et cette espérance qu'elle n'oublie jamais, lui fait soutenir avec constance toute l'austérité et toute la sainteté de sa profession. Et est-il en effet une ])ensée plus touchante et plus capable de l'animer que celle-ci : Je tiens la même route que Jésus-Christ pour arriver au même terme. Autant d'observances que je pralique religieusement et constamment, ce sont autant de vos pas pour m'avancer vers ce saint héritage , et autant de degrés pour m'y élever. Dans cette vue , à quoi ne se résout-on pas et que trouvè-t-on dans la religion de trop rigoureux et de trop pénible? quelle estime conçoit-on pour un état qu'on regarde comme la porte du royaume dé Dieu? Serais-je moi-même si tiède et si négligent, si j'avais toujours cette réflexion bien imprimée dan? le souvenir? 0 quel comble de consolation pour un religieux, quand après s'être revêtu des livrées de son Sauveur pauvre et souffrant, il entrera en partage de la même béatitude, et de la même immortalité que son Sauveur glorieux et triomphant !
Conclusion. Qu'est-ce que l'homme , Seigneur, et qui suis-je , pour avoir part à votre gloire, et pour régner éternellement avec vous dans l'assemblée de vos élus? Vous êtes un Dieu vraiment magnifique dans vos dons, et non moins fidèle dans toutes vos paroles. Ce n'est pas seulement pour vous-même que vous êtes rentré dans le sein de votre Père; c'est |)Our moi, et pour m'y recevoir au temps et au jour marqués par votre providence. Vous me l'avez ainsi annoncé , et c'est sur votre promesse, si authentique et si infaillible, que j'attends ce suprême bonheur. Mais, dans une telle attente, comment puis-je. Seigneur, rester sur la terre? qu'y a-t-il dans le monde qui puisse me retenir? Ou si, jusqu'à la fin de ma course, je demeure encore nécessairement, selon le corps, dans cette vie mortelle, tout mon cœur n'est-il pas déjà avec vous dans le ciel , et n'y doit-il pas être?
Ahl mon Dieu! voilà ma confusion et ma condamnation. Malgré les divines espérances que vous me donnez, mon cœur est encore tout humain; car ce n'est pas seulement aux gens du monde, dissipés par le bruit du monde et enivrés de ses douceurs, mais c'est à moi-même que convient le reproche de votre prophète, lorsqu'en votre nom, et inspiré de votre esprit, il s'écriait : Enfants des Jiommes, jusqucs à quand votre cœur sera-t-il dans un si profond appesantissemcnt? Jusques à quand vous attacherez-vous à la vanité qui passe et au mensonge qui vous séduit (Psal. 4)? Je ne puis trop le reconnaître, ni trop m'en humilier: l'état religieux, quoique .saint d'ailleurs, et très-saint, n'est pas néanmoins exemi)t de vanités et d'illusions, à quoi l'on se laisse surprendre. Vous m'en détromperez. Seigneur, et vous m'en détacherez : je vous le demande. Vous me ferez comprendre ces trois points essentiels, qui ne doivent jamais sortir de mon esprit. L'un , qu'il n'y a que le
Bourdalont. — * **
bonheur du ciel que je puisse compter pour un bonheur véritable. L'autre , que ce bonheur ne doit point être un don de votre miséricorde, mais la récompense de mes œuvres. Enfin, que ce n'est point précisément le mériter que d'être religieux, mais d'agir en religieux. Suivant ces maximes, je réglerai toute ma conduite, et je trouverai bien à y changer.
THOISIEMIE IMEDITATION.
De la descente du Saint-Esprit, ou de l'amour de Dieu.
Charilas Del diffusa est in cordibus nostria per Spiritum Sanclum, gui datus est nobis.
La charité de Dieu s'est répandue dans nos cœurs par le Saint- Esprit, qui nous a été donné. (Rom., 5.)
PREMIER POINT. Toutcs les créatures nous annonçaient les perfections de Dieu , et toutes les créatures étaient à notre égard autant de bienfaits de Dieu , dont nous étions, comme nous le sommes encore, redevables à sa providence , et dont il ne cessait point de nous combler ; ainsi elles nous excitaient toutes à l'amour de Dieu. Mais après tout, cette voix des créatures ne touchait point encore assez nos cœurs, et rien , à ce qu'il semble, n'était capable de les émouvoir et de les engager. Quel est donc le moyen le plus excellent que Dieu a pris pour inspirer aux hommes son amour? c'a été de nous envoyer le Saint-Esprit , qui est lui-même, personnellement et substantiellement, l'amour de Dieu. Aussi, comment est-ce que descendit ce divin Esprit? en forme de feu : pour nous donner à connaître qu'il était tout amour par son ardeur, et qu'il venait embraser de cette même ardeur toutes les âmes.
Or, ce n'est pas pour cette fois seulement qu'il s'est communiqué sur la terre; il s'y communique tous les jours , et il y a même des temps particuliers où il se fait sentir, et où ce feu céleste agit dans une âme avec plus de force : tel est le temps de la retraite. Ce fut à la fin de la retraite que firent les apôtres dans le Cénacle, que cet Esprit d'amour leur fut envoyé; et si je me suis bien acquitté de celle que je viens de faire, j'ai lieu de penser que je l'ai reçu tout de nouveau. Mais en veux-je un témoignage solide, je le connaîtrai par mon amour pour Dieu : car, recevoir le Saint-Esprit et aimer Dieu, c'est une même chose; et il faut que j'aime Dieu, à mesure que j'aurai reçu l'Esprit de Dieu.
Que dis-je ,*et pourquoi parier de mesure où il n'y en doit point avoir? c'est sans mesure que Dieu nous donne son Esprit : c'est donc sans mesure que nous devons aimer Dieu. Non, mon Dieu, point de bornes dans mon amour pour vous, puisqu'il n'y en a point dans tout ce qui vous rend si aimahle pour moi. Vous êtes un Dieu infini : ma charité doit donc être en sa manière une charité infinie. Quelque étendue qu'elle puisse avoir, elle n'ira jamais au delà de ce que vous méritez; et c'est ce que votre esprit, si j'en suis animé, me représente continuellement au fond de mon âme. Il me retrace toutes vos grandeurs, toutes vos vertus, toutes vos perfections; et
de là il me fait conclure, qu'à quelque degré d'amour que je me porte, je ne puis excéder en vous aimant. Dans tout le reste, il peut y avoir de l'excès, je puis user dans les rencontres de trop de circonspection et de prudence, je puis prendre garde aux choses avec trop d'attention et trop de vigilance, je puis môme aller trop loin dans la pratique de la mortification et de la pénitence; mais je ne puis trop. Seigneur, vous aimer. Sur ce point, l'esprit de charité est insatiable, et ne dit jamais : C'est assez.
Hélas , je ne le dis, moi , que trop et qu'en trop d'occasions. Au moindre acte d'amour que je forme , ou que je crois former pour Dieu, dans un bon moment où le Saint-Esprit me fait goûter l'attrait de sa grâce et la douceur de sa divine onction , je m'imagine déjà être ravi au troisième ciel , et avoir marqué à Dieu l'attachement le plus parfait. Mais celte étincelle n'est pas longtemps à s'éteindre. Ah! un cœur perd-il aisément le souvenir de cequïl aime, et y pense-t-il si rarement? Tout homme sur cela est inexcu?able ; mais, entre tous les autres hommes, un religieux est sur cela même encore plus coupable. Car dans la religion , il y a beaucoup moins d'objets qui me détournent de Dieu; et, m'étant séparé du monde, que me reste-l-il autre chose que Dieu? Heureux partage que je ne puis assez estimer! Si je n'en suis pas content, que faut-il pour me ■satisfaire , et que trouverais-je qui puisse me contenter? Bien Svare est une âme à qui Dieu ne suffit pas (August.) ! Mais en même temps bien malheureuse et bien criminelle est cette âme , qui n'a que Dieu et qui ne s'attache pas à Dieu!
Deuxième point. C'est dans le cœur que l'Esprit d'amour vient d'abord se répandre ; c'est là qu'il établit sa demeure , et là même aussi qu'il commence à faire sentir ses plus merveilleuses opérations. Car l'amour, avant toutes choses, consiste dans l'affection. Que n'inspire-t-il point à l'âme? de quoi ne la dégage-t-il point? à quoi ne l'élève-t-il point? On le vit dans les apôtres. Le premier effet de la descente du Saint-Esprit sur eux, fut de purifier leurs cœurs : de sorte qu'il n'y resta plus la moindre attache qui ne vînt immédiatement de Dieu, et qui ne les portât directement et uniquement à Dieu. Car ils comprirent dès lors ce qu'a dit depuis un grand saint : Qtfun cœur aime d'autant moins Dieu , qu'il aime quelque chose avec Dieu , s'il ne Vaime pas pour Dieu.
De là s'ensuivit le second effet de la présence de ce même Esprit d'amour dont les apôtres furent remplis. Plus un cœur est pur et libre de tout engagement aux objets visibles, plus le divin amour le touche intérieurement, l'excite, l'embrase. Dès qu'un feu n'a plus d'obstacle qui l'arrête, quel incendie ne cause-t-il pas? Et comment aussi les apôtres sortirent-ils du Cénacle? comme des hommes transportés : jusque-là qu'on les croyait pris de vin, tant ils parurent animés et hors d'eux-mêmes. Voilà ce qu'ont éprouvé tant de saints. Tout ce que l'amour profane a de plus vif et de plus pénétrant, n'est point comparable aux mouvements affectueux qui les ravissaient. Hs en tombaient en de saintes défaillances, et ils en perdaient jusqu'à l'usage de leurs sens. Si vous rencontrez mon hien-aiméy disait cette Gdèle Epouse des cantiques, faites-lui con-
naître l'état où je suis, et la langueur où me réduit mon amour (Gant. 5).
C'est ainsi qu'ils étaient disposés. Or, n'ai-je pas comme eux un cœur capable d'aimer Dieu? D'où vient donc que ce cœur, qu'il n'a fait que pour lui, est néanmoins toujours à son égard si froid et si peu sensible? De tout ce qui a rapport à Dieu, rien ne l'afiéctionne, rien ne l'émeut : ni oraisons, ni offices divins, ni sacrements , ni entretiens spirituels, ni lectures de piété. On a beau me dire que dans l'amour de Dieu la sensibilité n'est point nécessaire : cela est vrai ; mais il n'est pas moins vrai que si mon cœur était bien vide des choses humaines et bien solidement à Dieu, je me trouverais en de tout autres dispositions, et j'aurais de tout autres sentiments. Ah! j'ai tant de vivacité , et quelquefois je me laisse si aisément attendrir sur de vains sujets! n'y aura-t-il que Dieu, pour qui je serai tout de glace? Ne lui suis-je pas assez redevable? Ne m'a-t-il pas fait assez de grâces, et ne m'en fait-il pas assez chaque jour? N'y a-t-il pas pour moi des caractères assez touchants? ces titres qu'il porte, de père, de créateur, de conservateur, de rédempteur, mille autres, sont-ils trop peu engageants pour m'atlirer? Toutes ces idées ne me sont-elles pas assez présentes, et que vois-je autour de moi qui ne m'annonce incessamment les miséricordes inlinies de mon Dieu? Elles sont incompréhensibles; mais, Seigneur, plus elles sont au-dessus de tout ce que j'en puis penser, plus l'inditiérence de mon cœur me devient par là même inconcevable, et plus je dois me la reprocher devant vous et m'en confondre.
Troisième point. Mais encore , qu'est-ce qu'aimer Dieu , et tout mon amour doit-il se borner à des affections et à des sentiments? Afin de m'instruire là-dessus, il me suffit de considérer ce que Dieu a fait pour moi dans ce mystère. Il nous aime, et pour nous témoigner son amour, il ne se contente pas de nous avoir donné son Fils, il a fait encore descendre sur nous son Esprit; il nous le donne, et en nous le donnant, il se donne lui-même à nous. Voilà le caractère de l'amour de Dieu pour une aussi vile créature que je le suis; rien ne lui coûte dès qu'il s'agit de mes intérêts, et il n'y a rien de si grand et de si divin dont il ne me fasse part.
Faut-il bien des raisonnements pour apprendre de quel retour je dois user envers lui , et comment je le dois aimer ? Il ne m'a pas seulement aimé de cœur, mais en œuvres : ou plutôt , parce qu'il m'a aimé véritablement et de cœur, son amour n'a point été oisif, mais il s'est fait connaître par les effets les plus merveilleux et les plus éclatants. Si donc je l'aime , y a-t-il rien que je lui puisse refuser? rien , dès qu'il est question de le servir et de lui plaire , que je doive épargner? car sans cela, sans cette pleine fidélité à suivre ses divines volontés, et à pratiquer généralement et ponctuellement tout ce qu'il demande de moi, comme il le demande de moi, autant qu'il le demande de moi , en vain je dis que je l'aime; ce ne sont que des paroles, et rien de plus.
Aussi l'amour de Dieu est-il l'accomplmement de toute la loi : accomplissement de toute la loi , parce qu'il n'y a pas un point dans la loi, ni si petit, que l'amour de Dieu nous laisse négliger, ni si
relevé, dont l'amour de Dieu ne nous fasse soutenir la pratique. Que n'ai-je bien commencé à aimer Dieu ! Dès^là toutes les difficultés qui m'arrêtent depuis longtemps , et tous les obstacles seraient tout à coup levés. Je m'étonne de ce que les saints ont entrepris pour Dieu , et de ce qu'ils ont soutenu jusqu'au dernier jour de leur vie; mais il n'y a rien là qui me doive surprendre, quand je pense qu'ils aimaient Dieu. Je vois encore dans le même ordre et sous la môme règle que moi , de saintes âmes vivre dans une régularité, et agir en tout avec un zèle et une persévérance que j'aurais peine à croire, si je n'en étais témoin. D'où leur vient cette ferveur sans relâche et cette fermeté inébranlable? de l'amour de Dieu. Au lieu de la surprise où je suis en leur voyant faire ce qu'ils font , je devrais bien plus m'étonner qu'ils aimassent Dieu , et qu'ils ne fissent pas tout cela; de là même je dois voir si j'ai lieu de me flatter, en quelque sorte, d'avoir jusqu'à présent aimé Dieu, Peut-être lui ai-je assez de fois protesté que je l'aimais; mais, à juger de mes paroles par mes œuvres, puis-je compter sur toutes mes protestations? Réflexion bien humiliante et bien terrible! car je ne puis être aimé de Dieu , si je ne l'aime. Ah! mon Dieu , que ce soit du moins aujourd'hui et pour jamais, que ce saint amour s'allume dans mon cœur.
Conclusion. Divin Esprit, charité essentielle et toujours subsistante, source intarissable de ce sacré feu qui brûle les anges bienheureux et tous les élus de Dieu , descendez, ouvrez mon âme, et venez vous-même l'embraser; si elle se tient encore fermée , faiteslui une salutaire violence : vous pénétrez partout, et il ne vous faut qu'un trait pour enflammer tout un cœur, et le consumer. C'est donc par vous que je puis sortir de ma retraite, comme les apôtres sortirent du Cénacle : avec le même amour, et par conséquent, avec la môme résolution, la même activité, la même force. Dans toute la suite de leurs années, rien désormais ne les put séparer de la charité de Jésus-Christ et de la charité de Dieu ; qui m'en séparera moi-môme? car c'est maintenant, ô Esprit d'amour ! que je me livre tout entier à vous, pour m'atlacher à mon Dieu d'un lien indissoluble et d'un amour éternel. Que voudrais-je encore lui dérober de ma vie; et ce que je lui déroberais, à qui le donnerais-je?
Hélas ! Seigneur, je n'ai jusqu'à présent que trop partagé mon cœur entre vous et d'autres objets : mais n'étant pas à vous uniquement, il n'y était point du tout; car vous êtes un Dieu jaloux , et vous voulez un amour sans réserve. A'ous le méritez bien , ô mon Dieu 1 et je suis bien indigne de vos grâces , si tant de grâces, que j'ai reçues de votre main libônilc et paternelle, ne sulîisent pas pour m'apprcndre à vous aimer, lié 1 Seigneur, l'ai-je su jusqu'à ce jour? mais que devais-je néanmoins savoir autre chose? avec cela seul, j'aurais su tout le reste : c'est-à-dire , que j'aurais su remplir tous les devoirs de mon état, et en pratiquer toutes les vertus. C'est ce que votre Esprit m'enseignera. Plaise au ciel qu'il m'inspire toujours ; et plaise surtout au ciel que j'en suive toujours les divines inspirations , et que jamais je n'en éteigne dans mon àme les saintes ardeurs.
534 KETRAITE SPIRITUELLE.
CONSIDERATION
Sur l'usage et la fréquentation des Sacrements,
PREMIER POINT. Entre les sacrements, il y en a deux dont l'usage nous peut être plus fréquent et plus commun, savoir : celui de la Pénitence par la confession, et celui de la divine Eucharistie par la communion. Aussi est-ce de l'un et de l'autre qu'on entend parler, quand on exhorte les âmes chrétiennes et religieuses à la fréquentation des sacrements. Jésus- Christ les a établis dans son Eglise, comme deux sources abondantes de toutes les grâces ; et c'est à nous d'en retirer tout le fruit qu'il s'est proposé en les instituant pour notre sanctification.
Ils ont chacun leur vertu propre. Le sacrement de Pénitence est comme un baptême, qui nous purifie et nous lave de toutes les taches de nos péchés. Le sacrement de l'Eucharistie est comme une manne et un pain qui nourrit notre âme, qui l'engraisse, selon le terme de l'Ecriture, qui la fait croître et l'entretient dans une étroite union avec Dieu. Or, le Saint-Esprit nous témoigne que le juste même tombe et pèche jusqu'à sept fois le jour : d'où il s'ensuit que nous avons donc sans cesse besoin d'être purifiés, et par conséquent que nous devons souvent recourir à la pénitence et à son sacrement. De plus, nous ne pouvons ignorer quelle est toujours notre faiblesse, malgré toutes les résolutions que nous avons formées au saint tribunal et dans le sacrement de Péniieiice. D'où suit encore cette autre maxime, qu'il nous faut un aliment solide pour nous soutenir dans le chemin de la perfection , et pour nous aidera y faire continuellement de nouveaux progrés. Cet aliment , c'est l'adorable Eucharistie; et de là nous devons jugi r combien il nous importe de ne nous en tenir pas longtemps éloignés , mais d'en approcher, autant qu'il nous est permis , et d'y participer.
Voilà pourquoi les maîtres de la vie spirituelle ont tant recommandé la fréquente confession et la fréquente communion. Us recommandent l'une et l'autre aux fidèles en général; mais en particulier, et à bien plus forte raison , aux personnes religieuses. La fréquente confession est un moyen très-efficace, non-seulement pour obtenir la rémission des fautes actuelles dont nous nous rendons coupables, et pour nous maintenir par là dans l'innocence et la pureté du cœur; mais pour nous faire acquérir !a connaissance de nous-mêmes ; pour nous faire prévoir les occasions dangereuses et personnelles que nous avons à éviter, pour nous apprendre à les prévenir; pour empêcher que nos imperfections, par une malheureuse prescription, ne se tournent en habitude, et qu'elles no s'enracinent. Car tout cela, et bien d'autres avanl.iges, c'est ce que produit la grâce du sacrement dans les àmcs qui y sont plus assidues, surtout quand la fréquente communion s'y trouve jointe. Par cet usage ordinaire et fré(iuent de l'Eucharistie", l'âme est comme transformée en Jésus-Christ. A chaque communion , elle reçoit de nouvelles lumières pour connaître ses devoirs; elle sent dé nou-
velles pointes, qui sont autant de remords de ses relâchements et de ses infidclitôs, et eile prend de nouvelles forces pour se relever et pour redoubler le pas dans la voie sainte où Dieu 1 appelle.
De tout ceci, je dois tirer, par rapijovl à moi, une conséquence particulière, et qui m'est d'une grande imi)0rtance. C'est que le fréquent usage de la confession et de la communion est un des plus sûrs préservatifs contre les attiédissements et les rechutes où ma fragilité, qtii est extrême, m'a si souvent entraîné, et où j'ai infiniment à craindre qu'elle ne m'enlraîne encore après cette retraite. Tant que je conserverai un certain zèle pour fréquenter les sacrements, et que j'y aurai un certain attrait, ce sera un des meilleurs signes à quoi je pourrai voir la bonne disposition de mon âme ; de même qu'un bon appétit est communément une des marques les plus certaines de la bonne santé du corps. Si quelquefois la tentation me presse avec plus de péril , et que je me sente moins ferrie que je n'étais , cette fréquentation des sacrements sera un frein pour me retenir; ou, s'il m'arrive enfin de déchoir en quelque chose et de m'échapper, ce sera une prompte ressource pour me ramener de mon égarement, et pour me remettre dans Tordre.
Mais, tout au contraire, dès que je viendrai à négliger les sacrements, et que je les fréquenterai moins, peu à peu je dégénérerai et i.e m'éloignerai de Dieu. Car c'est par là , dans la religion comme dans le monde, que l'on commence à se déranger. Une personne, outre ses confessions ordinaires, faisait de temps en temps des revues : elle avait, dans le mois, dans la semaine, certain nombre de communions réglées par un sage conseil; mais dans la suite, elle se relâche. De manquer une confession, une communion, ce n'est plus pour elle une peine ; elle se fait même de son relâchement un prétexte pour se tenir plus éloignée des saints mystères. Sa piété se refroidit, et dans peu, son état est tel qu'il était avant sa retraite, et même plus mauvais. Dieu veuille que je ne l'éprouve pas moi-même tout de nouveau, après l'avoir déjà, peut-être, tant de fois éprouvé.
Deuxième point. L'usage des sacrements ne peut être utile qu'autant qu'il est saint, et il n'est saint qu'autant qu'on y apporte les dispositions convenables. On les connaît assez, surtout parmi les personnes religieuses. Mais on n'y est pas toujours aussi attentif qu'on le devrait; et pour descendre à quelques points particuliers, il y a, dans l'usage du sacrement de Pénitence, deux extrémités à éviter.
L'une est une timidité trop scrupuleuse et une crainte excessive d'y venir sans la préparation absolument requise. Car il faut convenir qu'il y a quelques âmes timorées qui portent là-dessus trop loin la vigilance et la précaution. Elles ne peuvent presque jamais se persuader qu'elles soient suffisamment disposées, soit à l'égard de l'examen qu'elles doivent faire de leurs fautes, soit à l'égard de la douleur qu'elles en doivent concevoir. D'où il arrive que , pour une confession de peu de jours, elles consument un temps infini à rechercher tous les sujets d'accusation qu'elles s'imaginent avoir, et à les arranger dans leur mémoire. En sont-elles venues à bout?
il faut ensuite former racle de contrition, et c'est pour elles un autre embarras. Elles la veulent sentir, cette contrition, et pour cela elles mettent leur esprit à la torture et se dessèchent la tôtc. EnHn, après bien des elForts et bien des tourments, croient-elles pouvoir procéder à la déclaration de leurs péchés? Nouvelles peines. Dès qu'il est question déparier, le trouble les saisit, et elles ne savent plus guère ce qu'elles disent. Longs discours sur des points où un mot suffirait, répétitions perpétuelles, circonstances inutiles. Encore, après être sorties du tribunal, y reviennent-elles bientôt, parce qu'elles ont peur de ne s'être pas assez expliquées, et d'avoir omis plusieurs choses. De sorte que la confession leur devient un fardeau des plus pesants , et un travail qui les fatigue, qui les dégoûte, et leur ôle toute dévotion. Le remède serait de leur faire comprendre que la prudence chrétienne et les soins raisonnables qu'exige de nous l'Eglise, ne vont point jusqu'à de pareilles inquiétudes; mais, parce que souvent elles ne sont pas môme en état d'entendre là-dessus raison, le plus court et le meilleur conseil qu'elles aient à suivre, est de s'en rapporter au directeur en qui elles ont mis leur conûance,et de faire ponctuellement ce qu'il leur prescrit.
Outre cet excès d'une préparation trop scrupuleuse, il y en a un autre tout opposé et beaucoup plus dangereux : c'est celui d'une préparation trop superficielle et trop légère. Car il est vrai que les personnes, même religieuses, qui approchent souvent du sacrement de Pénitence, doivent prendre extrêmement garde à ne s'y pas tellement habituer, qu'elles ne donnent pas à chaque confession tout l'.' lemps et toute l'attention nécessaire. Il n'y va pas moins que d'un sacrilège : et ce serait un étrange renversement, que, bien loin de se purifier au saint tribunal, elles s'exposassent à en sortir plus criminelles devant Dieu, qu'elles n'y étaient venues. Les fautes qu'elles viennent confesser peuvent n'être que vénielles; et, par la miséricorde de Dieu, ce ne sont point en effet communément des fautes grièves : mais, du reste, toutes vénielles que sont ces fautes, il y a une obligation étroite, et sous peine de péché mortel, en les confessant, d'en avoir une vraie douleur, et d'être dans une vraie résolution de les éviter. Sans cela, confession nulle, et abus du sacrement. Désordre où l'on peut dire, dans un sens, qu'une âme religieuse peut plus aisément tomber que les plus grands pécheurs. Car ces fautes, par leur légèreté , n'étant pas ordinairement d'une nature à faire beaucoup d'impression sur l'esprit et sur le cœur, elle a plus de sujets, en quelque sorte , de se défier de ses sentiments et de ses dispositions. C'est pourquoi plusieurs personnes vertueuses ont cette coutume très-sage et très-solidement fondée, de joindre toujours en général, ou en particulier, aux fautes présentes dont elles s'accusent, quelques-uns des péchés passés qui peuvent exciter davantage leur repentir et l'assurer. Quoi qu'il en soil de celle pratique , qui n'est, après tout, que de surérogation et de conseil , il est certain que la fréquente confession, si louable d'ailleurs et si avantageuse, a néanmoiîis ses dangers, et qu'il s'y peut qi.iolquefois glisser des défauts très-essentiels. C'est à moi de voir quelle conduite sur cela j'ai tenue jusque» à présent, et d'y
remédier, si j'ai lieu de craindre qu'elle n'ait pas été telle qu'il convient.
Troisième point. La bonne confession dispose à la bonne communion ; et je n'ignore pas quelles sont, outre cette première préparation, les autres dispositions requises pour paraître dignement à la table de Jésus-Christ. Ce que j'ai donc surtout à examiner, c'est la manière dont je m'acquitte d'une action si importante; et de quoi je dois rougir en la présence de Dieu , c'est d'avancer si peu , quoique je mange si souvent le pain des anges et une viande toute divine. Une communion bien faite est plus que suffisante pour sanctifier une àme : et cependant, après tant de communions, je ne remarque en moi nul progrès, et je n'y vois au contraire qu'imperfections et qu'infidélités. D'où vient cela? ce ne peut être que de ma négligence et de ma tiédeur. Car il faut convenir, non pas à la honte de l'état religieux , lequel condamne toutes mes lâchetés , mais à ma propre confusion et à celle de bien d'autres comme moi, que dans la religion môme , il n'y a que trop de communions trèsimparfaites, et dès-là trcs-infruclueuses.
Je communie , mais combien de fois l'ai-je fait peut-être par un respect tout humain, ne voulant pas me séparer du reste de la communauté, ni par là me distinguer; regardant la communion comme une gêne , et n'y allant que par une espèce de contrainte.
Je communie, mais avec quelle réflexion , soit avant la communion, soit dans la communion môme, soit dans l'action de grâces qui la doit suivre? La cloche m'appelle, et je marche, sans avoir peut-être un moment pensé où je vais. Au milieu de la communauté assemblée, j'assiste au sacrifice de la messe, avec un esprit distrait et sans dévotion. L'heure vient de se présenter à la sainte table : je m'y range à mon tour, après avoir précipitamment et confusément formé quelques actes. Enfin, je reviens à ma place, et là je retombe tout à coup dans ma première indifférence, ne disant rien ou presque rien à Dieu. Le temps ordinaire est-il passé, je ne tarde guère à sortir, et, de toute la journée , je ne fais nulle attention à l'avantage que j'ai eu de participer au sacré mystère.
Je communie , mais avec quelle vue particulière et quel dessein ? au lieu de me proposer dans chaque communion une fin , selon l'avis qu'en donnent les plus habiles directeurs : par exemple , au lieu de me proposer, dans la communion, et par ma communion, d'obtenir de Dieu la grâce, tantôt de mieux pratiquer telle vertu, tantôt de mieux supporter telle peine, tantôt de me corriger de telle habitude, tantôt de me fortifier contre telle faiblesse, tantôt de me ranimer dans l'exercice de la prière, tantôt de m'entretenir, ou dans une régularité plus fervente, ou dans un esprit plus intérieur, ou dans une union plus intime avec Jésus-Christ, ainsi du reste ; au lieu , dis-je , de tout cela, je n'ai , dans toutes mes communions, qu'une idée vague et sans terme; et ne les rapportant à rien , il arrive aussi que je n'en remporte rien,
La source du mal , c'est que je ne sais pas faire du don de Dieu toute l'estime qui lui est due ; et c'est d'ailleurs que je m'intéresse bien peu à mon avancement spirituel , et que j'ai bien peu de zèle
pour la perfection de mon âme. Car si je m'appliquais sérieusement à considérer la souveraine grandeur du maître qui vient en moi, sa bonté ineffable qui l'engage à se donner lui-même à moi, les richesses inépuisables qu'il apporte avec lui, et qu'il veut répandre sur moi , comment irais-je le recevoir? avec quel respect et quelle sainte frayeur? avec quel bas sentiment de moi-même et quelle humilité? avec quelle reconnaissance, avec quel amour? Et si j'avais un vrai désir de me perfectionner et de m'élever, qu'oublierais-je de tout ce qui me peut rendre plus profitable un si riche trésor de grâce , et un sacrement si salutaire ? Voilà sur quoi j'ai à me réformer; et en me réformant là-dessus, je prendrai l'un des plus puissants moyens de me réformer sur tout le reste de ma vie. Car ce sont deux choses incompatibles, que de bien communier et de ne pas bien vivre selon toute ma règle et tout l'esprit de ma vocation.