‹ Euvres de Louize Labé, lionnoizeChapitre 13 sur 93 · MERCVRE · texte numérisé non relu

MERCVRE

C'est chose bien dure a Mercure moyenner desplaisir à Venus. Toutefois, puis que tu me contreins, ie feray mon deuoir tant que Folie aura raison de se contenter.

IVPITER.

Et toy, Venus, quel des Dieus choisiras tu? l'affeccion maternelle , que tu portes à ton Bis , et l'enuie de voir venger l'iniure, qui lui ha este faite, te pourroit

transporter. Ton fils estant irrite, et naurérecentement, n*y pourroit pareillement satisfaire. A cette cause, choisi quel autre tu voudras pour parler pour vous : et croy qu'il ne lui sera besoin lui conimander : et que celui, à qui tu t'adresseras, sera plus aise de te faire plaisir en cet endroit , que toy de le requérir. Néanmoins s'il en est besoin , ie le lui commanderay.

VENVS.

Encor que Ion ait semé par le monde, que la maison d'Apolon et la mienne ne s'acordoient guères bien : si le croîs ie de si bonne sorte qu'il ne me voudra esconduire en cette nécessité, lui requérant son ayde à cestui mien extrême besoin : et montrera par l'issue de cette afaire, combien il y ha plus d'amitié entre nous que les hommes ne cuident.

APOLON.

Ne me prie point, Déesse de beauté : et ne fais dificulté que ne te veuille autant de bien, comme mérite la plus belle des Déesses. Et outre le témoignage, qu'en pourroient rendre tes iardins, qui sont en Cypre et Ida, si bien par moy entretenus, qu'il n'y ha rien plus plaisant au monde : encore connoitras tu par l'issue de cette querelle combien ie te porte d'affeccion et me sens fort aise que, te retirant vers moy en cet afaire, tu declaires aus hommes comme faussement ils ont controuué, que tu auois coniuré contre toute ma maison.

IVPITER.

Retirez vous donq un chacun, et reuenez demain h semblable heure , et nous mettrons peine d'entendre et vuider vos querelles.

DISGOVRS IIII.

( Cupidon vient donner le bon iour à lupiter. )

IVPITER.

l^VE dis tu petit mignon ? Tant que ton diferent soit termine, nous n'aurons plaisir de toj. Mais ou est ta mère ?

AMOVR.

Elle est allée vers Apolon, pour l'amener au consistoire des Dieus. Ce pendant elle m'a commande venir vers toy te donner le bon iour.

IVPITER.

le la plein bien pour l'ennui qu'elle porte de ta fortune. Mais le m'esbalii comme, ayant tant ofensé de hauts Dieus et grans Signeurs , tu n'as iamais ù mal que par Folie!

C'est poui'ce que les Dieus et hommes , bien auisez , creingnent que ne leur face pis. Mais Folie n'a pas la consideracion et iugement si bon.

IVPITER.

Pour le moins te deuroient ils haïr, encore qu'ils ne t'osassent ofonser. Toutefois tous tant qu'ils sont t'ay- ■ment.

AMOVR.

le serois bien ridicule , si ayant le pouuoir de faire les hommes estre aymez , ne me faisois aussi estre aymé.

IVPITER.

Si est il bien contre nature, que ceus qui ont reçu tout mauuais traitement de toy, t'ayment autant comme ceus qui ont ii plusieurs faneurs.

AMOVR.

En ce se montre la grandeur d'Amour, quand on ayme celui dont on est mal traité.

IVPITER.

le say fort bien par expérience , qu'il n'est point en nous d'estre aymez : car, quelque grand degré ou ie sois 5 si ay ie esté bien peu aymé ; et tout le bien qu'ay reçu, l'ay plus tôt h. par force et finesse, que par amour.

AMOVR.

l'ay bien dit que ie fais aymer encore ceus , qui ne sont point aymez : mais si est il en la puissance d'un chacun le plus souvent de se faire aymer. Mais peu se treuuent, qui facent en amour tel deuoir qu'il est requis.

IVPITER.

Quel deuoir?

AMOVR.

La première chose dont il faut s'enquérir, c'est, s'il y ha quelque Amour imprimée : et s'il n'y en ha , ou qu'elle ne soit encor enracinée, ou qu'elle soit desia toute usée, faut songneusement chercher quel est le naturel de la personne aymee : et, connoissant le notre, auec les commoditez, façons, et qualitez estre semblables, en user : si non, le changer. Les Dames que tu as

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aymees , vouloient estre louées, entretenues par un long tems 5 priées , adorées : queU'Aniour penses tu qu'elles t'ayent porté , te voyant en fou.dre , en Satire , en diuerses sortes d'Animaus, et conuerti en choses insensibles? La richesse te fera iouir des Dames qui sont auares: mais aymer non. Car cette afFeccion de gaigner ce qui est au cœur d'une personne, chasse la vraye et entière Amour : qui ne cherche son proufit, mais celui de la personne , qu'il ayme. Les autres espèces d'Animaus ne pouuoient te faire amiable. Il n'y ha animant courtois et gracieus que l'homme, lequel puisse se rendre suget aus complexions d'autrui , augmenter sa beauté et bonne grâce par mile nouueaus artifices : plorer, rire, chanter, et passionner la personne qui le voit. La lubricité et ardeur de reins n'a rien de commun, ou bien peu, auec Amour. Et pource les femmes ou iamais n'aymeront , ou iamais ne feront semblant d' aymer pour ce respect. Ta magesté Royale encores ha elle moins de pouuoir en ceci : car Amour se plait de choses égales. Ce n'est qu'un ioug, lequel faut qu'il soit porté par deus Taureaus semblables : autrement le harnois n'ira pas droit. Donq, quand tu voudras estre aymé, descens en bas, laisse ici ta couronne et ton sceptre, et ne dis qui tu es. Lors tu verras en bien seruant et aymant quelque Dame , que sans qu'elle ait égard à richesse ne puissance, de bon gré t'aymera. Lors tu sentiras bien un autre contentement, que ceus que tu as uz par le passé: et au lieu d'un simple plaisir, en receuras un double. Car autant y ha il de plaisir à estre baisé et aymé, que de baiser et aymer.

IVPITER.

Tu dis beaucoup de raisons : mais il y faut un long tems, une sugeccion grande, et beaucoup de passions.

AMOVR.

le say bien qu'un grand Signeur se facile de faire longuement la court , que ses afaires d'importance ne permettent pas qu'il s'y assugettisse, et que les honneurs qu'il reçoit tous les iours , et autres passetems sans nombre, ne lui permettent croitre ses passions, de sorte qu'elles puissent mouuoir leurs amies à pitié. Aussi ne doiuent ils atendre les grans et faciles conte ntemens qui sont en Amour, mais souuentefois i'abaisse si bien les grans, que ie les fay à tous, exemple de mon pouuoir.

IVPITER.

Il est tems d'aller au consistoire : nous deuiserons une autrefois plus à loisir.

DISGOVRS V.

ÀPOLON.

&I onques te falut songneusement pouruoir à tes afaires, souuerein lupiter, ou quand auec l'ayde de Briare tes plus proches te vouloient mettre en leur puissance, ou quand les Geans , fils de la Terre, mettans montaigne sur montaigne , deliberoient nous venir combatre ius-

ques ici, ou quand le Ciel et la Terre Guidèrent brûler; à cette heure , que la licence des fols est Tenue si grande, que d'outrager deuant tes yeus l'un des principaus de ton Empire, tu n'as moins d'ocasion d'auoir creinte, et ne dois diferer h donner pront remède au mal ia commencé. S'il est permis à chacun atenter sur le lien qui entretient et lie tout ensemble : ie voy en peu d'heure le Ciel en desordre, ie voy les uns changer leur cours, les autres entreprendre sur leurs voisins une consommacion uniuerselle : ton sceptre, ton trône, ta magesté en danger. Le sommaire de mon oraison sera conseruer ta grandeur en son intégrité, en demandant vengeance de ceus qui outragent Amour, la vraye ame de tout l'Vniuers , duquel tu tiens ton sceptre. D'autant donq que ma cause est tant fauorable, coniointe auec la conseruacion de ton estât, et que néanmoins ie ne demande que iustice : d'autant plus me deuras tu atentiuement escouter. L'iniure que ie meintien auoir esté faite à Cupldon, est telle : Il venoit au festin dernier ; et voulant entrer par une porte. Folie acourt après lui, et lui mettant la main sur l'espaule le tire en arrière, et s'auance, et passe la première. Amour voulant sauoir qui c'estoit, s'adresse à elle. Elle lui dit plus d'iniures, qu'il n'apartient k une femme de bien à dire. De là elle commence se hausser en paroles , se magnifier , fait Amour petit. Lequel se voyant ainsi peu estimé, recourt à la puissance, dont tu l'as tousiours vu, et permets user contre toute personne. Il la veut faire aymer: elle euile au coup : et feingnant ne prendre en mal , ce que Cupldon lui auoit dit, recommence à deuiser auec lui :

et en parlant tout d'un coup lui leue les yeus de la teste. Ce fait, elle se vient à faire si grande sur lui, qu'elle lui fait entendre de ne lui estre possible le guérir, s'il ne reconnoissoit qu'il ne lui auoit porté l'honneur qu'elle meritoit. Que ne feroit on pour recouurer la ioyeuse vue du Soleil ? Il dit, il fait tout ce qu'elle veut. Elle le Lande, et pense ses plaies en atendant que meilleure ocasion vint de lui rendre la vue. Mais la traytresse lui mit un tel bandeau, que iamais ne sera possible lui oter : par ce moyen voulant se moquer de toute l'ayde que tu lui pourrois donner : et encor que tu lui rendisse les yeus , qu'ils fussent néanmoins inutiles. Et pour le mieux acoutrer lui ha baillé de ses esles, à fin d'estre aussi bien guidé comme elle. Voila deus iniures grandes et atroces faites à Cupidon. On l'a blessé, et lui ha Ion oté le pouuoir et moyen de guérir. La plaie se voit , le délit est manifeste : de l'auteur ne s'en faut enquérir. Celle qui ha fait le coup, le dit, le presche, en fait ses contes par tout. Interrogue la : plus tôt l'aura confessé que ne l'auras demandé. Que reste il ? Quand il est dit : qui aura tiré une dent , lui en sera tiré une autre : qui aura arraché un œil , lui en sera semblablement creué un , cela s'entent entre personnes égales. Mais Jpb.and on ha ofensé ceus , desquels dépend la conseruacion de plusieurs, les peines s'aigrissent, les loix s'arment de seuerité, et vengent le tort fait au. puhllq. Si tout rVniuers ne tient que par certeines amoureuses composicions , si elles cessoient, l'ancien Abime reuiendroit. Otant l'amour, tout est ruiné. C'est donq celui , qu'il faut conseruer en son estre; c'est celui, qui fait

multiplier les hommes, viiue ensemble, et perpétuer le m.onde, par l'amour et solicitude qu'ils portent à leurs successeurs. Iniurier cet Amour, l'outrager, qu'est ce , sinon vouloir troubler et ruiner toutes choses ? Trop mieus vaudroit que la téméraire se fust adressée à toy : car tu t'en fusses bien donné garde. Mais s'estant adressée à Cupidon, elle t'a fait dommage irréparable, et auquel n'as ù puissance de donner ordre. Cette iniure touche aussi en particulier tous les autres Dieus, Demidieus , Faunes , Satires , Siluains , Déesses , Nynfes , Hommes et Femmes : et crois qu'il n'y ha Animant, qui ne sente mal, voyant Cupidon blessé. Tu as donq osé, ô détestable , nous faire à tous despit, en outrageant ce que tu sauois estre de tous aymé. Tu as ii le cœur si malin, de naurer celui qui apaise toutes noises et querelles. Tu as osé atenter au fils de Venus : et ce en la court de lupiter : et as fait qu'il n'y ha ù ça haut moins de franchise, qu'il n'y ha la bas entre les hommes, es lieus qui nous sont consacrez. Par tes foudres, ô lupiter, tu abas les arbres , ou quelque poure femmelette gardant les brebis , ou quelque meschant garsonneau , qui aura moins dinement parlé de ton nom : et cette cy, qui, mesprisant ta magesté, ha violé ton palais, vit encores! et ou? au ciel, et est estimée immortelle, et retient nom de Déesse. Les roues des Enfers soutiennent elles une ame plus détestable que cette cy ? Les montaignes de Sicile couurent elles de plus exécrables personnes ? Et encores n'a elle honte de se présenter deuant vos diuinitez ; et lui semble (si ie l'ose dire) que serez tous si fols, que de l'absoudre. le n'ay néanmoins charge

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par Amour de requérir vengeance et punîcîon de Folie. Les giliets, potences, roues, couteaus, et foudres ne lui plaisent, encor que fust contre ses malueuillans, contre lesquels mesmes il ha si peu usé de son ire , que , oté quelque subit courrons de la ieunesse qui le suit, il ne se trouua iamais un seul d*eus , qui ait voulu l'outrager, fors cette furieuse. Mais il laisse le tout à votre discrecion, ô Dieus; et ne demande autre chose, sinon que ses yeus lui soient rendus, et qu'il soit dit, que Folie ha ù tort de l'iniurier et outrager. Et à ce que par ci après n'auienne tel desordre , en cas que ne veuillez enseuelir Folie sous quelque montaigne, ou la mettre à l'abandon de quelque aigle, ce qu'il ne requiert, vous vueillez ordonner, que Folie ne se trouuera près du lieu ou Amour sera, de cent pas à la ronde. Ce que trouuerez deuoir estre fait, après qu'aurez entendu de quel grand bien sera cause Amour, quand il aura gaigné ce point : et de combien de maus il sera cause , estant si mal acompagné, mesmes à présent qu'il ha perdu les yeus. Vous ne trouuerez point mauuais que ie touche en brief en quel honneur et reputacion est Amour entre les hommes, et qu'au demeurant de mon oraison ie ne parle guère plus que d'eus. Donques les homines sont faits à l'image et semblance de nous , quant aus esprits: leurs corps sont composez de plusieurs et diuerses complexions : et entre eus si diferens tant en figure, couleur et forme , que iamais en tant de siècles , qui ont passé , ne s'en trouua que deux ou trois pers , qui se ressemblassent : encore leurs seruiteurs et domestiques les connoissoient particulièrement l'un d'auec l'autre.

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Estans ainsi en meurs, complexions, et forme dissemblables, sont néanmoins ensemble liez et assemblez par une beniuolence, qui les fait vouloir bien l'un à l'autre : et ceus qui en ce sont les plus excellens, sont les plus reuerez entre eus. Delà est venue la première gloire entre les hommes. Car ceus qui auoient inuenté quelque chose à leur proufit, estoient estimez plus que les autres. Mais faut penser que cette enuie de proufiter en publiq, n'est procedee de gloire , comme estant la gloire postérieure en tems. Quelle peine croyez vous , qu'a îi Orphée pour destourner les hommes barbares de leur acoutumee cruauté? pour les faire assembler en compagnies politiques? pour leur mettre en horreur le piller et robber l'autrui ? Estimez vous que ce fust pour gain? duquel ne se parloit encores entre les hommes, qui n'auoient fouillé es entrailles de la terre? La gloire, comme i'ay dit, ne le pouuoit mouuoir. Car n'estans point encore de gens politiquement vertueus , il n'y pouuoit estre gloire , ny enuie de gloire. L'amour qu'il port oit en gênerai ans hommes, le faisoit trauailler à les conduire à meilleure vie. C'estoit la douceur de sa Musique, que Ion dit auoir adouci les Loups, Tigres, Lions : attiré les arbres , et amolli les pierres : et quelle pierre ne s'amolliroit entendant le dous preschement de celui qui amiablement la veut atendrir pour receuoir l'impression de bien et honneur? Combien estimez vous que Promethee soit loué la bas pour l'usage du feu, qu'il inuenta ? 11 le vous desroba, et encourut votre indinacion. Estoit ce qu'il vous voulust ofenser? ie croy que non : mais l'amour, qu'il portoit à l'homme , que tu lui

baillas, ô lupiter, commission de faire de terre, et l'assembler de toutes pièces ramassées des autres animaus. Cet amour que Ion porte en gênerai à son semblable, est en telle recommandacion entre les hommes, que le plus souuent se trouuent entre eus qui pour sauner un païs, leur parent, et garder l'honneur de leur Prince, s'enfermeront dedens lieus peu defensables , bourgades , colombiers : et quelque asseurance qu'ils ayent de la mort, n'en veulent sortir à quelque composicion que ce soit, pour prolonger la vie a ceus que Ion ne peut assaillir que après leur ruïne. Outre cette afeccion générale , les hommes en ont quelque particulière l'un envers l'autre, et laquelle, moyennant qu'elle n'ait point le but de gain, ou de plaisir de soymesme, n'ayant respect à celui , que Ion se dit aymer, est en tel estime au monde, que Ion ha remarqué songneusement par tous les siècles ceus, qui se sont trouuez excellens en icelle, les ornant de tous les plus honorables titres que les hommes peuuent inuenter. Mesmes ont estimé cette seule vertu estre suiïisante pour d'un homme faire un Dieu. Ainsi les Scythes déifièrent Pylade et Oreste , et leur dressèrent temples et autels, les apelans les Dieus d'amitié. Mais auant iceus estoit Amour, qui les auoit liez et uniz ensemble. Raconter l'opinion qu'ont les hommes des parens d'Amour, ne seroit hors de propos, pour montrer qu'ils l'estiment autant ou plus, que nul autre des Dieus. Mais en ce ne sont d'un acord , les uns le faisant sortir de Chaos et de la Terre : les autres du Ciel et de la Nuit : aucuns de Discorde et de Zephire : autres de Venus la vraye mère , l'honorant par ces anciens

pères et mères , et par les effets merueilleus que Je tout tems il ha acoutume montrer. Mais il me semble que les Grecs d'un seul surnom qu'ils t'ont donne, lupiter, t'apelant amiable , témoignent assez que plus ne pouuoient exaucer Amour, qu'en te faisant participant de sa nature. Tel est l'honneur que les plus sauans et plus renommez des hommes donnent à Amour. Le commun populaire le prise aussi, et estime pour les grandes expériences qu'il voit des commoditez qui prouiennent de lui. Celui qui voit que l'homme (quelque vertueus qu'il soit) languit en sa maison, sans l'amiable compagnie d'une femme, qui fidèlement lui dispense son bien, lui augmente son plaisir, ou le tient en bride doucement, de peur qu'il n'en prenne trop pour sa santé, lui ote les fâcheries, et quelquefois les empesche de venir, l'appaise , l'adoucit, le traite sain et malade, le fait auoir deus corps, quatre bras, deus âmes, et plus parfait que les premiers hommes du banquet de Platon, ne confessera il que l'amour coniugale est dine de recommandacion? et n'attribuera cette félicité au mariage, mais à l'amour qui l'entretient. Lequel, s'il défaut en cet endroit, vous verrez l'homme forcené, fuir et abandonner sa maison. La femme au contraire ne rit iamais, quand elle n'est en amour auec son mari. Hz ne sont iamais en repos. Quand l'un veut reposer, l'autre crie. Le bien se dissipe , et vont toutes choses au rebours. Et est preuue certeine que la seule amitié fait auoir en mariage le contentement, que Ion dit s'y trouuer. Qui ne dira bien de l'amour fraternelle, ayant veu Castor et Pollux, Tun mortel estre fait immortel à moitié du don de sou frère?

Ce n'est pas estre frère , qui cause cet lieur (car peu de frères sont de telle sorte) mais l'amour grande qui estoit entre eus. Il seroit long à discourir, comme lonatlias sauua la ^ie à Dauid : dire l'histoire de Pythias et Damon : de celui qui quitta son espouse à son ami la première nuit, et s'en fuit vagabond par le monde. Mais pour montrer quel bien vient d'amitië , i'allegueray le dire d'un grand Roy, lequel , ouurant une grenade, interrogué de quelles choses il voudroit auoir autant, comme il y auoit de grains en la pomme , respondit : de Zopires. C'estoit ce Zopire , par le moyen duquel il auoit recouurë Babilone, Un Scythe demandant en mariage une fille , et somme de bailler son bien par declaracion, dit: qu'il n'auoit autre bien que deus amis, s'estimant assez riche auec telle possession pour oser demander la fille d'un grand Signeur en mariage. Et pour venir aus femmes , ne sauua Ariadne la vie à Thesee ? Hypermnestre à Lyncee? Ne se sont trouvées des armées en danger en pàïs estranges, et sauuees par l' amitié que quelques Dames portoient aus Gapiteines? des Rois remiz en leurs principales citez par les intelligences, que leurs amies leur auoient pratiquées secrètement ? Tant y ha de poures soudars, qui ont esté esleuez par leurs amies es Contez, Duchez, Royaumes qu'elles possedoient. Certeinement tant de commoditez prouenans aus hommes par Amour ont bien aydé à l'estimer grand. Mais plus que toute chose , l'afeccion naturelle , que tous auons à aymer, nous le fait esleuer et exalter. Car nous voulons faire paroitre , et estre estimé ce à quoy nous nous sentons enclins. Et qui est celui des hommes, qui

ne prenne plaisir, ou traymer, ou d'estre aymé? le laisse ces Mysanthropes, et Taupes cachées sous terre, et enseueliz de leurs bizarries, lesquels auront de par moy tout loisir de n'estre point aymez, puis qu'il ne leur chaut d'aymcr. S'il ni'cstoit licite, ie les vous depeindrois, comme ie les voy descrire aus hommes de bon esprit. Et néanmoins il vaut micus en dire un mot, à fin de connoitre combien est mal plaisante et misérable la vie de ceus , qui se sont exemptez d'Amour. Us dient que ce sont gens mornes, sans esprit, qui n'ont grâce aucune à parler, une voix rude, un aller pensif, un visage de mauuaise rencontre, un œil baissé, creintifs, auares, impitoyables, ignorans , et n'estimans personne: Loups garous. Quand ilsentrenten leur maison, ils creingnent que quelcun les regarde. Incontinent qu'ils sont entrez, barrent leur porte, serrent les fenestres, inengent sallement sans compagnie, la maison mal en ordre ; se couchent en chapon le morceau au bec. Et lors à beaus gros bonnets gras de deus doits d'espais , la camisole atachee auec esplingues enrouillees iusques au dessous du nombril , grandes chausses de laine venans a mycuisse, un oreiller bien chaufë et sentant sa gresse fondue : le dormir acompagné de toux , et autres tels excremens dont ils remplissent les courtines. Un leuer pesant , s'il n'y ha quelque argent à receuoir : vieilles chausses repetassees : souliers de païsanl : pourpoint de drap fourré : long saye mal ataché deuant : la robbe qui pend par derrière iusques aus espaules : plus de fourrures et pelisses : calottes et larges bonnets couurans les cheueus mal pignez : gens plus fades à voir, qu'un po-

tage sans sel h humer. Que vous en semble il ? SI tous les hommes estoîent de cette sorte , y auroit il pas peu de plaisir de viure auec eus ? Combien plus tôt choisiriez vous un homme propre , bien en point , et bien parlant, tel qu'il ne s'est pii faire sans auoir enuie de plaire à quelcun? Qui ha inuenté un dons et gracieus langage entre les hommes? et ou premièrement ha il esté employé ? ha ce esté à persuader de faire guerre au païs? eslire un Capiteine ? acuser ou défendre quelcun? Auant que les guerres se fissent, paix, alliances et confederacions en publiq : auant qu'il fust besoin de Capiteines , auant les premiers iugemens que fîtes faire eu Athènes , il y auoit quelque manière plus douce et gracieuse , que le commun : de laquelle usèrent Orphée , Amphion, et autres. Et ou en firent prenne les hommes, sinon en Amour ? Par pitié on baille à manger à une créature, encore qu'elle n'en demande. On pense à un malade, encore qu'il ne veuille guérir. Mais qu'une femme ou homme d'esprit, prenne plaisir à l'afeccion d'une personne , qui ne la peut descouurir, lui donne ce qu'il ne peut demander, escoute un rustique et barbare langage : et tout tel qu'il est , sentant plus son commandement, qu'amoureuse prière, cela ne se peut imaginer. Celle qui se sent aymee , ha quelque autorité sur celui qui l'ayme ; car elle voit en son pouuoir, ce que l'Amant poursuit, comme estant quelque grand bien et fort désirable. Cette autorité veut estre reueree en gestes , faits , contenances , et paroles. Et de ce vient , que les Amans choisissent les façons de faire, par lesquelles les personnes aymees auront plus d'ocasion de

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croire l'estime et reputaciion que l'on ha d'elles. On se compose les yeus h douceur et pitié, on adoucit le front, on amollit le langage, encore que de son naturel l'Amant ust le regard horrible, le front despité, et langage sot et rude : car il ha incessamment au cœur l'obiect de l'amour, qui lui cause un désir d'estre dine d'en recevoir faueur, laquelle il scet bien ne pouuoir auoir sans changer son naturel. Ainsi entre les hommes Amour cause une connoissance de soymesme. Celui qui ne tache à complaire à personne, quelque perfeccion qu'il ait, n'en ha non plus déplaisir, que celui qui porte une fleur dedens sa manche. Mais celui qui désire plaire, incessamment pense à son fait : mire et remire la chose aymee : suit les vertus, qu'il voit lui estre agréables, et s'adonne aus complexions contraires à soymesme, comme celui qui porte le bouquet en main, donne certein iugement de quelle fleur vient l'odeur et senteur qui plus lui est agréable. Apres que l'Amant ha composé son corps et complexion à contenter l'esprit de l'aymee, il donne ordre que tout ce qu'elle verra sur lui , ou lui donnera plaisir, ou pour le moins elle n'y trouuera à se fâcher. De là ha ii source la plaisante inuencion des habits nouueaus. Car on ne veut iamais venir à ennui et lasseté, qui prouientde voir tousiours une mesme chose. L'hom* me ha tousiours mesme corps, mesme teste , mesme bras, ïambes, et piez : mais il les diuersifie de tant de sortes, qu'il semble tous les iours estre renouuelë. Chemises parfumées de mile et mile sortes d'ouurages : bonnet à la saison, pourpoint, chausses iointes et serrées, montrans les mouuemens du corps bien disposé: mile façons

de bottines, brodequins, escarpins, souliers, sayons, casaquins, robbes, robbons, cappes, manteaus: le tout en si bon ordre, que rien ne passe. Et que dirons nous des femmes, Tliabit desquelles, et Tornement de corps, dont elles usent, est fait pour plaire, si iamais rien fut fait. Est il possible de mieus parer une teste, que les Dames font et feront à iamais? auoir cbeueus mieus dorez, crespes , frizez? acoutrement de teste mieus séant, quand elles s'acoutreront à l'Espagnole, a la Françoise, àl'Alemande, à l'Italienne, à la Grecque? Quelle diligence mettent elles au demeurant de la face? Laquelle, si elle est belle, ils contregardent tant bien contre les pluies, vents, clialeurs, tems et vieillesse, qu'elles demeurent presque tousiours ieunes. Et si elle ne leur est du tout telle, qu'elles la pourroient désirer, par bonneste soin la se procurent : et l'ayant moyennement agréable , sans plus grande curiosité, seulement auec vertueuse industrie la continuent, selon la mode de cbacune nacion, contrée, et coutume. Et auec tout cela, Tbabit propre comme la feuille autour du fruit. Et s'il y lia perfeccion du corps, ou linéament qui puisse, ou doiue estre vii et montré , bien peu le caclie l'agencement du vêtement : ou, s'il est cacbé, il l'est en sorte, que Ion le cuide plus beau et délicat. Le sein aparoit de tant plus beau , qu'il semble qu'elles ne le veuillent estre vîi : les mamelles en leur rondeur releuees font donner un peu d'air au large estomac. Au reste, la robbe bien iointe, le corps estreci ou ii le faut : les manches serrées , si le bras est massif: si non, larges et bien enrichies : la chausse tirée ; l'escarpin façonnant le petit pié (car le plus sou-

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uent l'amoureuse curiosité des hommes fait reclierclier la beauté iusques au bout des piez : ) tant de pommes d'or, chaines, bagues, ceintures, pendans, gans parfumez , manchons: et en somme tout ce qui est de beau , soit iiTacoutrement des hommes ou des femmes, Amour en est l'auteur. Et s'il ha si bien trauaillé pour contenter les yeus , il n'a moins fait aus autres senti mens : mais les a tous emmiellez de nouuelle et propre douceur. Les fleurs que tu lîz , ô lupiter, naitre es mois de l'an les plus chaus, sont entre les hommes faites hybernalles ; les arbres, plantes, herbages, qu'auois distribuez en diuers païs, sont par l'estude de ceus qui veulent plaire à leurs amies, rassemblez en un verger : et quelquefois suis contreint, pour ayder à leur afeccion, leur départir plus de chaleur que le païs ne le requerroit. Et tout le proufit de ce , n'est que se ramenteuoir par ces petis presens en la bonne grâce de ces amis et amies. Diray ie que la Musique n'a este inuentee que par Amour? et est le chant et harmonie l'efFect et signe de l'Amour parfait. Les hommes en usent ou pour adoucir leurs désirs enflammez, ou pour donner plaisir: pour lequel diuersifier tous les iours ils inuentent nouueaus et diuers instrumens de Luts, Lyres, Citres, Doucines, Violons, Espinettes. Flûtes , Cornets : chantent tous les iours diuerses chansons: et viendront à inuenter madrigalles, sonnets, pauanes, passemeses, gaillardes, et tout en commemoracion d'Amour: comme celui, pour lequel les hommes font plus que pour nul autre. C'est pour lui que Ion fait des sérénades, aubades, tournois, combats tant à pie qu'à cheuaL En toutes lesquelles entreprises ne se treu-

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uent que ieunes gens amoureus : ou s'ils s'en treuuent autres nieslez parmi , ce us qui ayment emportent tousiours le pris, et en remercient les Dames, desquelles ils ont porte les faneurs. Là aussi se raporteront les Comédies, Tragédies, leux, Montres, Masques, Moresques. Dequoy allège un voyageur son trauail , que lui cause le long chemin, qu'en chantant quelque chanson d* Amour, ou escoutant de son compagnon quelque conte et fortune amoureuse ? L'un loue le hon traitement de s'amie : l'autre se pleint de la cruauté de la sienne. Et mile accidens, c[ui interuiennent en amours: lettres descouvertes, mauuais raports, quelque voisine ialouse, quelque mari qui reuient plus tôt que Ion ne voudroit: quelquefois s*aperceuant de ce qui se fait : quelquefois n'en croyant rien, se fiant sur la preudhommie de sa femme : et à fois eschaper un souspir auec un changement de parler: puis force excuses. Brief, le plus grand plaisir qui soit après amour, c'est d'en parler. Ainsi passoit son chemin Apulée, quelque Filozofe qu'il fust. Ainsi prennent les plus seueres hommes plaisir d'ouir parler de ces propos, encores qu'ils ne le veuillent confesser. Mais qui fait tant de Poètes au monde en toutes langues ? n'est ce pas Amour ? lequel semble estre le suget , duquel tous Poètes veulent parler. Et qui me fait atribuer la poè'sîe a Amour: ou dire, pour le moins, qu'elle est bien aydee et entretenue par son moyen ? c'est qu'incontinent que les hommes commencent d'aym^er, ils escriuent vers. Et cens qui ont este excellens Poè'tes, ou en ont rempli leurs liures, ou, quelque autre suget qu'ils ayent pris, n'ont ose toutefois acheuer

DE FOLIE ET D'AMOVR. 4i

leur euiire sans en faire honorable mencion. Orpliee, Musée 5 Homère , Line , Alcee , Saphon , et autres Poètes et Filozofes : comme Platon, et celui qui ha ù le nom de Sage, ha descrit ses plus hautes concepcions en forme d'amourettes. Et plusieurs autres escriueins voulans descrire autres invencions, les ont cachées sous semblables propos. C'est Cupidon cfui a gaigné ce point, qu'il faut que chacun chante ou ses passions, ou celles d'autrui, ou cQuure ses discours d'Amour, sachant qu'il n'y ha rien, qui le puisse faire mieus estre reçu. Ouide ha tousiours dit qu'il aymoit. Pétrarque en son langage ha fait sa seule afeccion aprocher a la gloire de celui, qui ha représenté toutes les passions , coutumes , façons et natures de tous les hommes, qui est Homère. Qu'a iamais mieus chanté Virgile , que les amours de la Dame de Cartilage ? ce lieu seroit long , qui voudroit le traiter comme il meriteroit. Mais il me semble qu'il ne se peut nier, que l'Amour ne soit cause aus hommes de gloire , honneur, proufit, plaisir : et tel, que sans lui ne se peut commodément viure. Pource est il estimé entre les humains, l'honorans et aymans, comme celui qui leur ha procuré tout bien et plaisir. Ce qui lui ha esté bien aisé, tant qu'il ha ù ses yeus. Mais auiourd'hui, qu'il en est priué, si Folie se mesle de ses afaires, il est à creindre, et quasi ineuitable, qu'il ne soit cause d'autant de vilenie, incommodité, et desplaisir, comme il ha esté par le passé d'honneur, proufit, et volupté. Les grans qu'Amour contreingnoit aymer les petis et les sugetz qui estoient sous eus, changeront en sorte qu'ils n'aymeront plus que ceus dont ils en penseront tirer seruice. Les

petlsj qui aymoient leurs Princes et Signeurs, les aymeroiît seulement pour faire leurs besong^nes, en espérance de se retirer quand ils seront pleins. Car ou Amour voudra faire cette harmonie entre les hautes et basses personnes, Folie se trouuera près, qui l'empeschera : et encore es lieus ou il se sera atachë. Quelque bon et innocent qu'il soit , Folie lui meslera de son naturel : tellement que ceus qui aymeront , feront tou si ours quelque tour de fol. Et plus les amitiez seront estroites, plus s'y trouuera il de desordre quand Folie s'y mettra. Il retournera plus d'une Semiramis, plus d'une Biblis , d'une Mirrlia, d'une Canace, d une Pliedra. Il n'y aura lieu saint au monde. Les hauts murs et treilliz garderont mal les Vestales. La vieillesse tournera son vénérable et paternel amour, en fols etiuueniles désirs. Honte se perdra du tout. 11 n'y aura discrecion entre noble, païsant, infidèle, ou More, Dame, maitresse, seruante. Les parties seront si inégales, que les belles ne rencontreront les beaus, ains seront coniointes le plus souuent aucc leurs dissemblables. Grands Dames aymeront quelquefois ceus dont ne daigneroient estre seruies. Les gens d'esprit s'abuseront autour des plus laides. Et quand les poureset lovaiis amans auront langui de l'amour de quelque belle: lors Folie fera iouir quelque auolë en moins d'une heure du bien ou l'autre n'aura pîi ateindre. le laisse les noises et querelles , qu'elle dressera par tout, dont s'en ensuiura blessures, outrages, et meurtres. Et ay belle peur, qu'au lieu ou Amour ha inuentë tant de sciences, et produit tant de bien, qu'elle n'ameine auec soy quelque grande oisiueté acompagnee d'igno-

rance : qu'elle n*empesclie les ieunes gens de suiure les armes et de faire seruice à leur Prince : ou de vaquer a estudes honorables : qu'elle ne leur mesle leur amour de paroles détestables, chansons trop yileines, iurongnerie et gourmandise ; qu'elle ne leur suscite mile maladies , et mette en infiniz dangers de leurs personnes. Car il n'y ha point de plus dangereuse compagnie que de Folie. Voila les maus qui sont à crelndre, si Folie se trouue autour d'Amour. Et s'il auenoit que cette meschante le voulust empescher ça haut, que Venus ne voulust plus rendre un dous aspect auec nous autres , que Mercure ne Aoulust plus entretenir nos alliances, quelle confusion y auroit il ? Mais i'ay promis ne parler que de ce qui se fait en terre. Or donq, lupiter, qui t'apeles père des hommes, qui leur es auteur de tout bien, leur donnes la pluie quand elle est requise, seiches l'humidité superabondante : considère ces maus qui sont préparez aus hommes , si Folie n'est séparée d'Amour. Laisse Amour se resiouir en paix entre les hommes : qu'il soit loisible à un cliacun de conuerser priue'ment et domestiquement les personnes Qu il aymera , sans que personne en ait creinte'ou sonpson : que les nuits ne chassent, sous prétexte des mauuaises langues, l'ami de la maison de s'amie : que Ion puisse mener la femme de son ami, voisin, parent, ou bon semblera, en telle seurté que l'honneur de l'un ou l'autre n'en soii en rien ofensc. Et à ce que personne n'ait plus mal en teste, quand il verra telles priuautez , fais publier par toute la Terre, non à son de trompe ou par ataches mises aus portes des temples, mais en metant au cœur de tous cens qui

regarderont les Amans , qu'il n'est possible qu'ils vousissent faire ou penser quelque Folie. Ainsi auras tu mis tel ordre au faitauenu, que les hommes auront ocasion de te louer et magnifier plus que iamais, et feras beaucoup pour toy et pour nous. Car tu nous auras deliurez d'une infinité de pleintes, qui autrement nous seront faites par les hommes, des esclandres que Folie amoureuse fera au monde. Ou bien si tu aymes mieus remettre les choses en Testât qu'elles estoient, contreins les Parques et Destinées (si tu y as quelque pouuoir) de retourner leurs fuseaus , et faire en sorte qu'à ton commandement, et à ma prière , et pour l'amour de Venus, que tu as iusques ici tant chérie et aymee, et pour les plaisirs et contentemens que tous tant que nous sommes, auons reçuz etreceuons d'Amour, elles ordonnent, que les yeus seront rendus à Gupidon, et la bande otee : à ce que le puissions voir encore un coup en son bel et naïf estre, piteus de tous les cotez dont on le sauroit regarder, et riant d'un seulement. 0 Parques, ne soyez à ce coup inexorables que Ion ne die que vos fuseaus ont esté ministres de la cruelle vengeance de Folie. Ceci n'empescliera point la suitecles choses a venir. lupiter composera tous ces trois iours en un , comme il fit les trois nuits , qu'il fut auec Alcmene. le vous apelle, vous autres Dieus, et vous Déesses, qui tant auez porté et portez d'honneur à Venus. Voici l'endroit ou lui pouuez rendre les faneurs que d'elle auez reçues. Mais de qui plus dois ie espérer, que de toy, lupiter ? laisseras tu plorer en vain la plus belle des Déesses ? n'auras tu pitié de l'angoisse qu'endure ce poure enfant dine de

meilleure fortune ? Aurons nous perdu nos veuz et prières? Si celles des hommes te peuuent forcer, et t'ont fait plusieursfois tomber des mains, sans mal faire, la foudre que tu auois contre eus préparée ; quel pouuoir auront les nôtres, ausquels as communique ta puissance et autorité ? Et te prians pour personnes , pour lesquelles toymesme (si tu ne tenois le lieu de commander) prierois \olontiers ; et en la faueur desquelles (si ie puis sauoir quelque secret des choses futures) feras, possible, après certeines reuolucions, plus que ne demandons, assugetissant à perpétuité Folie à Amour, et le faisant plus cler voyant que nul autre des Dieus. Fay dit.

Incontinent qu'Apolon ut fini son acusacion , toute la compagnie des Dieus par un frémissement, se montra auoir compassion de la belle Déesse là présente, et de Cupidon son fils. Et ussent volontiers tout sur l'heure condamné la Déesse Folie : Quand l'equitaLle lupiter par une magesté Impériale leur commanda silence, pour ouir la défense de Folie encharge'e à Mercure, lequel commença à parler ainsi :

MERGVRE.

N'atendez point, lupiter, et vous autres Dieus im* mortels , que ie commence mon oraison par excuses (comme quelquefois font les Orateurs , qui creingnent estre blâmez , quand ils soutiennent des causes apertement mauuaises) de ce qu'ay pris en main la défense de Folie , et mesmes contre Cupidon, auquel ay en plusieurs endrois porte' tant d'obeïssance , qu'il auroit raison de m*estimer tout sien : et ay tant aymé la mère, que n'ay jamais espargnë mes allées et venues, tant qu'ay pensé lui faire quelque chose agréable. La cause.

que ie defens , est si iuste , que ceus niesnies qui ont parlé au contraire, après ni*auoir ouy, changeront d'opinion. L'issue du diferent, comme i'espere, sera telle, que mesme Amour quelque iour me remercira de ce seruice, que contre lui ie faj à Folie. Cette question est entre deus amis, qui ne sont pas si outrez l'un enuers l'autre, que quelque matin ne se puissent reconcilier, et prendre plaisir l'un de l'autre, comme au parauant. Si à l'apetit de l'un, vous cliassez l'autre, quand ce desir de vengeance sera passé (laquelle incontinent qu'elle est acheuee commence à desplaire : ) si vous ordonnez quelque cas contre Folie , Amour en aura le premier regret. Et n'estoit cette ancienne amitié et aliance de ces deus, meintenant auersaires, qui les faisoit si uniz et conioins, que iamais n'auez fait faueur à l'un, que l'autre ne s'en soit senti: ie me defierois bien que pussiez donner bon ordre sur ce diferent, ayans tous suiui Amour fors Pallas : laquelle estant ennemie capitale de Folie , ne serait raison qu'elle voulust iuger sa cause. Et toutefois n'est Folie si inconnue céans, qu'elle ne se ressente d'auoir souuentefois esté la bien venue, vous aportant tousiours auec sa troupe quelque cas de nouueau pour rendre vos banquets et festins plus plaisans. Et pense que tous ceus de vous , qui ont aymé , ont aussi bonne souuenance d'elle, que de Cupidon mesme. Dauantage elle vous croit tous si équitables et raisonnables, qu'encore que ce fait fust le votre propre, si n'en feriez vous que la raison. l'ay trois choses à faire. Défendre la teste de Folie, contre laquelle Amour ha iuré; respondre aus acusacions que i'entens estre faites à Fc-

lie : et à la demande qu'il fait de ses jeus. Apolon, qui ha si long tems ouy les causeurs à Romme , ha bien retenu d'eus à conter tousiours à son auantage. Mais Folie , comme elle est tousiours ouuerte , ne veut point que l'en dissimule rien : et ne vous en veut dire qu'un mot sans art, sans fard et ornement quelconque. Et, à la pure vérité, Folie se iouant auec Amour, ha passé deuant lui pour gaignerle deuant, et pour venir plus tôt vous donner plaisir. Amour est entré en colère. Lui et elle se sont pris de paroles. Amour la taché naurer de ses armes qu'il portoit. Folle s'est défendue des siennes, dont elle ne s'estoit chargée pour blesser personne, mais pource que ordinairement elle les porte. Car, comme vous sauez , ainsi qu'Amour tire au cœur. Folie aussi se gette aus yeus et à la teste, et n'a autres armes que ses doits. Amour ha voulu montrer qu'il auoit puissance sur le cœur d'elle. Elle lai ha fait connoitre qu'elle auoit puissance de lui oter les yeus. Il ne se pleingnoit que de la deformité de son visage. Elle esmue de pitié la lui ha couuert d'une bande à ce que Ion n'aperçust deus trons vuides d'iceus, enlaidlssans sa face. On dit que Folie ha fait double iniure à Amour : premièrement , de lui auoir creué les yeus : secondement, de lui auoir mis ce bandeau. On.exaggere le crime fait à une personne aymee d'une personne, dont plusieurs ont afalre. Il faut respondre à ces deus iniures. Quant à la première, le dy : que les loix et raisons humaines ont permis k tous se défendre contre ceus qui les voudroient ofenser, tellement que ce, que chacun fait en se défendant, est estimé bien et justement fait. Amour ha esté l'agres-

seur. Car combien que Folie ait premièrement parlé à Amour, ce n'estoit toutefois pour quereler, mais pour s'esbatre , et se iouer à lui. Folie s'est défendue. Duquel coté est le tort? Quand elle lui ust pis fait, ie ne voy point comment on lui en ust pii rien demander. Et si ne voulez croire qu* Amour ait esté l'agresseur, interroguez le. Vous verrez qu'il reconnoitra vérité. Et n'est chose incroyable en son endroit de commencer tels brouilliz. Ce n'est d'auiourd'liui , qu'il ha esté si insuportable , quand bon lui ha semblé. Ne s'ataqua il pas à Mars , qui regardoit Vulcan forgeant des armes, et tout soudein le blessa? et n'y ha celui de cette compagnie , qui n'ait esté queh|uefois las d'ouir ces hrauades. Folie rit tousiours, ne pense si auant aus choses, ne marche si auant pour estre la première, mais pource qu'elle est plus pronte et hatiue. le ne say que sert d'alléguer la coutume tolérée à Cupidon de tirer de son arc ou bon lui semble. Car quelle loy ha il plus de tirer à Folie , que Folie n'a de s'adresser à Amour ? Il ne lui ha fait mal : néanmoins il s'en est mis en son plein deuoir. Quel mal ha fait Folie , rengeant Amour, en sorte qu'il ne peut plus nuire, si ce n'est d'auenture? Que se treuue il en eus de capital? y ha il quelque guet à pens, ports d'armes , congregacions illicites , ou autres choses qui puissent tourner au desordre de la Republique? Cestoit Folie et un enfant, auquel ne falloit auoir égard. le ne say comment te prendre en cet endroit, Apolon. S'il est si ancien, il doit auoir apris à estre plus modeste, qu'il n'est : et s'il est ieune, aussi est Folie ieune, et fille de leunesse. A cette cause, celui qui est blessé,

en doit demeurer la. Et dorenauant que personne ne se prenne à Folie. Car elle ha, quand bon lui semblera, dequoy venger ses iniures : et n'est de si petit lieu , qu'elle doiue soufrir les ieunesses de Cupidon. Quant à la seconde iniure, que Folie lui ha mis un bandeau, ceci est une pure calomnie. Car en lui bandant le dessous du front. Folie iamais ne pensa lui agrandir son mal, ou lui oter le remède de guérir. Et quel meilleur témoignage faut il , que de Cupidon mesme? Il ha trouué bon d'estre bandé : il ha connu qu'il auoit esté agresseur, et que l'iniure prouenoit de lui : il ha reçu cette faueur de Fohe. Mais il ne sauoit pas qu'il fust de tel pouuoir. Et quand il ust sîi , que lui ust nuy de le prendre? Il ne lui deuoit iamais estre oté : par conséquent donq ne lui deuoient estre ses yeus rendus. Si ses yeus ne lui deuoient estre rendus, que lui nuit le bandeau? Que bien tu te montres ingrat à ce coup , fils de Venus , quand tu calomnies le bon vouloir que t'ay porté , et interprètes à mal ce que ie t'ay fait pour bien. Pour agrauer le fait , on dit que c'estoit en lieu de franchise. Aussi estoit ce en lieu de franchise, qu'Amour auoit assailli. Les autels et temples ne sont inuentez à ce qu'il soit loisible aus meschans d'y tuer les bons, mais pour sauner les infortunez de la fureur du peuple, ou du courrons d'un Prince. Mais celui qui pollue la franchise, n'en doit il perdre le fruit? S'il ust bien succédé à Amour, comme il vouloit , et ust blessé cette Dame , ie croy qu'il n'ust pas voulu que Ion lui ust imputé ceci. Le semblable faut qu'il treuue bon en autrui. Folie m'a défendu que ne la fisse misérable, que ne vous supliasse

5o DEBAT

pour lui pardonner , si faute y auoit : m'a défendu le plorer, n'embrasser vos genous, vous adiurer par les gracieus y eus, que quelquefois auez trouuez agréables venans d'elle, ny amener sesparens, enfans, amis, pour vous esraouuoir h pitié. Elle vous demande ce que 4ie lui pouuez refuser, qu'il soit dit: qu'Amour par sa faute mesme est deuenu aueugle. Le second point qu'Apolon ha touché, c'est qu'il veut estre faites défenses à Folie de n'aprocher dorenauant Amour de cent pas à la ronde. Et ha fondé sa raison sur ce , qu'estant en honneur et reputacion entre les hommes, leur causant beaucoup de bien et plaisirs, si Folie y estoit meslee, tout tourneroit au contraire. Mon intencion sera de montrer qu'en tout cela Folie n'est rien inférieure à Amour, et qu'Amour ne seroit rien sans elle : et ne peut estre , et régner sans son ayde. Et pource qu'Amour ha commencé à montrer sa grandeur par son ancienneté, ie feray le semblable : et vous prieray réduire en mémoire comme incontinent que l'homme fut mis sur terre, il commença sa vie par Folie : et depuis ses successeurs ont si bien continué, que iamais Dame n'ut tant bon crédit au monde. Vray est qu'au commencement les hommes ne faisoient point de hautes folies, aussi n'auoient ils encores aucuns exemples deuant eus. Mais leur folie estoit à courir l'un après l'autre ; à monter sus un arbre pour voir de plus loin : rouler en la vallée : à menger tout leur fruit en un coup : tellement que l'hiuer n'auoient que menger. Petit à petit ha cru Folie auec le tems. Les plus esuentez d'entre eus, ou pour auoir rescous des loups et autres bestes saunages , les brebis

DE FOLIE ET D'AMOVR. 5i

de leurs voisins et compagnons, ou pour auoir défendu quelcun d*estre outrage, ou pource qu'ils se sentoient ou plus forts , ou plus beaus , se sont fait couronner Rois de quelque feuillage de Clicsne. Et croissant l'ambicion, non des Rois, qui gardoientfort bien en ce tems les Moutons, Reufs, Truies et Asnesses, mais de quelques mauuais garnimens qui les suiuoient, leur yiure lia esté séparé du commun. 11 lia fallu que les viandes fussent plus délicates, riiabillement plus magnifique. Si les autres usoient de laiton , ils ont cherché un métal plus precieus, qui est l'or. Ou For estoit commun, ils l'ont enrichi de Perles, Rubis, Diamans, et de toutes sortes de pierreries. Et, ou est la plus grand'Folie, si le commun ha ù une loj, les graiis en ont pris d'autres pour eus. Ce qu'ils ont estimé n'estre licite aus autres, se le sont pensé estre permis. Folie ha premièrement mis en teste à quelcun de se faire creindre: FoHe ha fait les autres obeïr. Folie ha inuenté toute l'excellence, magnificence et grandeur, qui depuis à cette cause s'en est ensuiuie. Et néanmoins, qu'y ha il plus vénérable entre les hommes, que cens qui commandent aus autres? Toymesme, lupiter, les apelles pasteurs de Peuples : veus qu'il leur soit obeï sous peine de la vie : et néanmoins l'origine est venue par cette Dame. Mais ainsi que tousiours as acoutumé faire, tu as conuerti à bien ce que les hommes auoient inuenté à mal. Mais, pour retourner à mon propos , quels hommes sont plus honorez que les fols ? Qui fut plus fol qu'Alexandre , qui se sentant soufrir faim, soif, et quelquefois ne pouuant cacher son vin, suget à estre malade et blessé, néanmoins se faisoit ado-

rer comme Dieu ? Et quel nom est plus célèbre entre les Rois : quelles gens ont esté pour un tems en plus grande reputacion, que les Filozofes ? Si en trouuerez vous peu 5 qui n*ayent esté abruuez de Folie. Combien pensez vous qu'elle ait de fois remué le cerueau de Ghrysippe? Aristote ne mourut il de dueil , comme un fol, ne pouuant entendre la cause du flus et reflus de l'Euripe ? Grate, getant son trésor en la mer, ne fit il un sage tour? Empedocle qui se fust fait immortel sans ses sabots d'erain, en auoit il ce qui lui en failloit? Diogene auec son tonneau ; et Aristippe qui se pensoit grand Filozofe, se sachant bien ouy d'un grand Signeur, estoient ils sages ? le croy qui regarderoit bien auant leurs opinions, que Ion les trouueroit aussi crues, comme leurs cerueaus estoient mal faits. Combien y ha il d'autres sciences au monde, lesquelles ne sont que pure resuerie? encore que ceus qui en font professions , soient estimez grans personnages entre les hommes ? Ceus qui font des maisons au Ciel, ces getteurs de points, faiseurs de characteres , et autres semblables , ne doiuent ils estre mis en ce reng ? N'est à estimer cette foie curiosité de mesurer le Ciel, les Estoiles, les Mers, la Terre, consumer son tems à conter, getter, aprendre mile petites questions, qui de soy sont foies : mais néanmoins resiouissent l'esprit : le font aparoir grand et subtil autant que si c'estoit en quelque cas d'importance. le n'aurois iamais fait, si ie vouîoi^ raconter combien d'honneur et de reputacion tous les iours se donne à cette Dame , de laquelle vous dites tant de mal. Mais pour le dire en un mot : Mettez moy au monde un homme totalement sage

d'un cote, et un fol de l'autre : et prenez garde lequel sera plus estimé. Monsieur le sage atendra que Ion le prie , et demeurera auee sa sagesse tout seul , sans que Ion l'apelle à gouuerner les Viles , sans que Ion l'apelle en conseil : il voudra escouter, aller posément ou il sera mandé ; et on ha afaire de gens qui soient pronts et diligens , qui faillent plus tôt que demeurer en chemin. Il aura tout loisir d'aller planter des clious. Le fol ira tant et viendra , en donnera tant h tort et à trauers 5 qu'il rencontrera en fin quelque cerueau pareil au sien qui le poussera : et se fera estimer grand homme. Le fol se mettra entre dix mile harquehuzades, et possihle en eschapera : il sera estimé, loué, prisé, suiui d'un chacun. Il dressera quelque entreprise esceruelee, de laquelle s'il retourne , il sera mis iusques au ciel. Et trouuerez vray, en somme, que pour un homme sage, dont on parlera au monde, j en aura dix mile fols qui seront a la vogue du peuple. Ne vous sufit il de ceci ? assemhleray ie les maus qui seroient au monde sans Folie, et les commoditez qui prouiennent d'elle ? Que dureroit mesme le monde , si elle n'empeschoit que Ion ne preuit les fâcheries et hazars qui sont en mariage ? Elle empesche que Ion ne les yoye et les cache : à fin que le monde se peuple tousiours à la manière acoutumee. Gomhien dureroient peu aucuns mariages, si la sottise des hommes ou des femmes laissoit voir les vices qui y sont? Qui ust trauersé les mers, sans auoir Folie pour guide ? se commettre à la miséricorde des vents , des vagues, des bancs, et rochers, perdre la terre de Tuë, aller par voyes inconnues, trafiquer auec gens bar-

bares et inhumains, dont est il premièrement venu, que de Folie? Et toutefois par là, sont communiquées les richesses d'un païs à autre, les sciences, les façons de faire, et ha esté connue la terre, les proprietez, et natures des herbes, pierres et animaus. Quelle folie fust ce d'aller sous terre chercher le fer et l'or? combien de mestiers faudroit il chasser du monde, si Folie en estoit bannie? la plus part des hommes mourroient de faim; Dequoy viuroient tant d'Auocats, Procureurs, Greffiers, Sergens , luges , Menestriers , Farseurs , Parfumeurs , Brodeurs, et dix mile autres mestiers? Etpource qu'Amour s'est Youlu munir, tant qu'il ha pu, de la faueur d'un chacun, pour faire trouuer mauuais que par moy seule il ait reçu quelque infortune, c'est bien raison qu'après auoir ouy toutes ses vanteries , ie lui conte à la vérité de mon fait. Le plaisir, qui prouient d'Amour, consiste quelquefois ou en une seule personne, ou bien pour le plus, en deus, qui sont, l'amant et l'amie. Mais le plaisir que Folie donne, n'a si petites bornes. D'un mesme passetems elle fera rire une grande compagnie. Autrefois elle fera rire un homme seul de quelque pensée, qui sera venue donner à la trauerse. Le plaisir que donne Amour, est caché et secret : celui de Folie se communique à tout le monde. Il est si récréatif, que le seul nom esgaie une personne. Qui verra un homme enfariné auec une bosse derrière entrer en salle, ayant une contenance de fol, ne rira il incontinent? Que Ion nomme quelque fol insigne, vous verrez qu'à ce nom quelcun se resiouira, et ne pourra tenir le rire. Tous autres actes de Folie sont tels, que Ion ne peut en par-

1er sans sentir au cœur quelque allégresse , qui clesfaclie un homme et le prouoque à rire. Au contraire, les choses sages et hien composées, nous tiennent premièrement en admiracion : puis nous soûlent et ennuient. Et ne nous feront tant de hien , quelques grandes que soient et cerimonieuses , les assemhlees des grans Signeurs et sages, que fera quelque folâtre compagnie de ieunes gens délibérez, et qui n'auront ensemble nul respect et consideracion. Seulement icelle yoir, resueille les esprits de Tame, et les rend plus dispos à faire leurs naturelles operacions : Ou, quand on sort de ces sages assemblées , la teste fait mal : on est las tant d'esprit que de corps, encore que Ion ne soit bougé de sus une sellette. Toutefois, ne faut estimer que les actes de Folie soient tousiours ainsi legei-s comme le saut des Bergers, qu'ils font pour l'amour de leurs amies : ny aussi délibérez comme les petites gayetez des Satires : ou comme les petites ruses que font les Pastourelles, quand elles font tomber cens qui passent deuant elles, leui' donnant par derrière la iambette, ou leur chatouillant leur sommeil auec quelque branche de chesne. Elle en ha, qui sont plus seueres, faits auec grande premeditacion, auec grand artifice, et par les esprits plus ingenieus. Telles sont les Tragédies que les garçons des vilages premièrement inuenterent: puis furent auec plus heureus soin aportees es viles. Les Comédies ont de là pris leur source. La saltacion n'a îi autre origine : qui est une representacion faite si au vif de plusieurs et diuerses histoires, que celui, qui n'oit la voix des cliantres, qui acompagncnt les mines du ioueur, entent toutefois non seule-

ment riiistoire, mais les passions et mounemens : et pense entendre les paroles qui sont conuenables et propres en tels actes : et, comme disoit quelcun, leurs piez et mains parlans. Les Bouffons qui courent le monde , en tiennent quelque chose. Qui me pourra dire, s'il y ha chose plus foie, que les anciennes fables contenues es Tragédies, Comédies, et Saltacions ? Et comment se peuuent exempter d'estre nommez fols , ceux qui les représentent, ayans pris et prenans tant de peines à se faire sembler autres qu'ils ne sont? Est il besoin reciter les autres passetems , qu'a inuentez Folie pour garder les hommes de languir en oisiuetë ? N'a elle fait faire les somptueus Palais , Théâtres , et Amphithéâtres de magnificence incroyable , pour laisser témoignage de quelle sorte de folie chacun en son tems s'esbatoit? N'a elle este' inuentrice des Gladiateurs, Luiteurs, et Athlètes? N'a elle donné la hardiesse et dextérité telle à l'homme , que d'oser, et pouuoir combatre sans armes un Lion , sans autre nécessité ou atente , que pour estre en la grâce et faueur du peuple ? Tant y en ha qui assaillent les Taureaus, Sangliers, et autres bestes, pour auoir l'honneur de passer les autres en folie : qui est un combat, qui dure non seulement entre cens qui \iuent de mesme tems, mais des successeurs auec leurs prédécesseurs. N'estoit ce un plaisant combat d'Antoine auec Cleopatra , a qui dépendroit le plus en un festin ? Et tout cela seroit peu, si les hommes ne trouuans en ce monde plus fols qu'eus, ne dressoient querelle contre les morts. César se fachoit qu'il n'auoit encore commencé à tix)ubler le monde en l'aage , qu'Alexandre le

grand en auoit vaincu une grande partie. Combien Luculle et autres, ont ils laissé d'imitateurs, qui ont taclié à les passer, soit à traiter les hommes en grand apareil, à amonceler les plaines, aplanir les montaignes, seicher les lacs, mettre ponts sur les mers (comme Claude Empereur) faire Colosses de bronze et pierre , arcs trionfans, Pyramides? Et de cette magnifique folie en demeure un long tems grand plaisir entre les hommes, qui se destournent de leur chemin, font voyages exprès, pour auoir le contentement de ces vieilles folies. En somme, sans cette bonne Dame l'homme seicheroit et seroit lourd , malplaisant et songeart. Mais Folie lui esueille l'esprit, fait chanter, danser, sauter, habiller en mile façons nouuelles , lesquelles changent de demi an en demi an , auec tousiours quelque aparence de raison , et pour quelque commodité. Si Ion inuente un habit ioint et rond , on dit qu'il est plus séant et propre ; quand il est ample et large , plus honneste. Et pour ces petites folies , et inuencions , qui sont tant en habillemens qu'en contenances et façons de faire , l'homme en est mieus venu, et pkis agréable aus Dames. Et comme i'ay dit des hommes, il j aura grand' diference entre le recueil que trouuera un fol , et un sage. Le sage sera laissé sur les liures , ou auec quelques anciennes matrones cl deviser de la dissolucion des habits, des maladies qui courent, ou à demesler quelque longue généalogie. Lesieunes Dames ne cesseront qu'elles n'ayent en leur compagnie ce gay et ioly cerueau. Et combien qu'il en pousse l'une , pinse l'autre , descoiffe , leue la cotte 5 et leur face mile maus : si le chercheront elles

tousiours. Et quand ce Yiendra h. faire comparaison des deiis, le sage sera loué d'elles, mais le fol iouîra du fruit de leurs priuautez. Vous verrez les Sages mesmes, encore qu'il soit dit que Ion cherclie son semblable , tomber de ce coté. Quand ils feront quelque assemblée , tousiours donneront cliarge que les plus fols y soient, n'estimant pouuoir estre bonne compagnie, s'il n'y lia quelque fol pour resueillerles autres. Et combien qu'ils s'excusent sur les femmes et ieunes gens , si ne peuuent ils dissimuler le plaisir qu'ils y prennent , s'adressans tousiours à eus, et leur faisant visage plus riant, qu'ans autres. Que te semble de Folie, lupiter? Est elle telle, qu'il la faille enseuelir sous le mont Gibel , ou exposer au lieu de Prometbee , sur le mont de Caucase ? Est il raisonnable la priuer de toutes bonnes compagnies, ou Amour sacbant qu'elle sera , pour la facber y viendra , et conuiendra que Folie , qui n'est rien moins qu'Amour, lui quitte sa place? S'il ne veut estime auec Folie, qu'il se garde de s'y trouuer. Mais que cette peine, de ne s'assembler point, tombe sur elle, ce n'est raison. Quel propos y auroit il, qu'elle ust rendu une compagnie gaie et délibérée, et que sur ce bon point la fallust desloger? Encore s'il demandoit que le premier qui auroit pris la place , ne fust empesclié par l'autre, et que ce fust au premier venu, il y auroit quelque raison. Mais ie lui montreray que iamais Amour ne fut sans la fille de leunesse, et ne peut estre autrement : et le grand dommage d'Amour, s'il auoit ce qu'il demande. Mais c'est une petite colère , qui lui ronge le cerneau , qui lui fait auoir ces estranges afeccions : lesquelles cesse-

ront quand il sera un peu refroidi. Et pour commencer h la belle première naissance d'Amour, qu'y ha il plus despouruu de sens, que la personne à la moindre ocasion du monde vienne en Amour, en receuant une pomme comme Cydipee? en lisant un liure, comme la Dame Francisque de Rimini ? en voyant, en passant, se rende si tôt serue et esclaue , et conçoiue espérance de quelque grand bien sans sauoir s'il en y ha? Dire que c'est la force de l'œil de la chose aymee , et que de là sort une sutile euaporacion, ou sang, que nos yeus reçoiuent, et entre iusques au cœur : ou , comme pour loger un nouuel hoste , faut pour lui trouuer sa place , mettre tout en desordre. le say que chacun le dit : mais s'il est vray, l'en doute. Car plusieurs ont aymé sans auoir ù cette ocasion , comme le ieune Gnidien , qui ayma l'euure fait par Praxitelle. Quelle influxion pouuoit il receuoir d'un œil marbrin ? Quelle sympathie y auoit il de son naturel chaud et ardent par trop, auec une froide et morte pierre? Qu'est ce donq qui l'enflammoit? Folie, qui estoit logée en son esprit. Tel feu estoit celui de Narcisse. Son œil ne receuoit pas le pur sang et sutil de son cœur mesme : mais la foie imaginacion du beau pourtrait , qu'il voyoit en la fonteine , le tourmentoit. Exprimez tant que voudrez la force d'un œil : faites le tirer mile traits par iour : n'oubliez qu'une ligne qui passe par le milieu , iointe auec le sourcil , est un vray arc : que ce petit humide , que Ion voit luire au milieu, est le trait prest à partir : si est ce que toutes ces flesches n'iront en autres cœurs , que cens que Folie aura préparez. Que tant de grans personnages, qui ont esté

6o DEBAT

et sont de présent, ne s'estiment estre iniuriez , si pour auoir aymé ie les nomme fols. Qu'ils se prennent à leurs Filozofes, qui ont estimé Folie estre priuacion de sagesse , et sagesse estre sans passions : desquelles Amour ne sera non plus tôt destitué, que la Mer d'ondes et vagues : vray est qu'aucuns dissimulent mieus leur passion : et s'ils s'en trouuent mal , c'est une autre espèce de Folie. Mais ceus qui montrent leurs afeccions estans plus grandes que les secrets de leurs poitrines, vous rendront et exprimeront une si viue image de Folie , qu'Apelle ne la sauroit mieus tirer au vif. le vous prie imaginer un ieune homme, n'ayant grand afaire, qu'à se faire aymer : pigné, miré, tiré, parfumé ; se pensant valoir quelque chose, sortir de sa maison le cerueau emhrouillé de mile consideracions amoureuses: ayant discouru mile bons heurs, qui passeront bien loin des cotes: suiui de pages et laquais habillez de quelque liuree représentant quelque trauail, fermeté, et espérance : et en cette sorte viendra trouuer sa Dame à l'Eglise : autre plaisir n'aura qu'a geter force oeillades, et faire quelque reuerence en passant. Et que sert ce seul regard? Que ne va il en masque pour plus librement parler? La se fait quelque habitude, mais auec si peu de demontrance du coté de la Dame , que rien moins. A la longue il vient quelque priuauté : mais il ne faut encore rien entreprendre , qu'il n'y ait plus de familiarité. Car lors on n'ose refuser d'ouir tous les propos des hommes , soient bons ou mauuais. On ne creint ce que Ion ha acoutumé voir. On prent plaisir à disputer les demandes des poursuiuans. Il leur semble que la place qui parlemente, est

DE FOLIE ET D'AMOVR. 6i

demi gaignee. Mais s'il auient, que, comme les femmes prennent volontiers plaisir à voir clebatre les hommes, elles leur ferment quelquefois rudement la porte, et ne les apellent à leurs petites priuautez, comme elles souloient, voilà mon homme aussi loin de son but comme n'a gueres s'en pensoit près. Ce sera à recommencer. Il faudra trouuer le moyen de se faire prier d'acompagner sa Dame en quelque Eglise , aus ieus, et autres assemblées publiques. Et ce pendant expliquer ses passions par soupirs et paroles tremblantes ; redire cent fois une mesme chose : protester, iurer, promettre a celle qui possible ne s'en soucie , et est tournée ailleurs et promise. Il me semble que seroit folie parler des sottes et plaisantes amours vilageoises : marcher sur le bout du pie, serrer le petit doit : après que Ion ha bien bu, escrire sur le bout de la table auec du vin, et entrelasser son nom et celui de s'amie : la mener première à la danse, et la tourmenter tout un iour au Soleil. Et encore cens, qui par longues alliances, ou par entrées ont pratiqué le moyen de voir leur amie en leur maison, ou de leur voisin, ne viennent en si estrange folie, que cens qui n'ont faueur d'elles qu'ans lieus publiques et festins : qui de cent soupirs n'en peuuent faire connoitre plus d'un ou deus le mois : et néanmoins pensent que leurs amies les doiuent tous conter. Il faut auoir tousiours pages aus escoutes , sauoir qui va, qui vient, corrompre des chambrières à beaus deniers, perdre tout un iour pour voir passer Madame par la rue , et pour toute remuneracion , auoir un petit adieu auec quelque souzris , qui le ferji retourner chez soy plus

content, que quand Vljsse vld la fumée de son Itaque. Il vole de joye : il embrasse l'un , puis l'autre : chante vers : compose , fait s'amie la plus belle qui soit au monde, combien que possible soit laide. Et si de fortune suruient quelque ialousie, comme il auient le plus souuent, on ne rit, on ne chante plus : on dénient pensif et morne : on connoit ses vices et fautes : on admire celui que Ion pense estre aymé : on parangonne sa beauté, grâce, richesse, auec celui duquel on est ialous : puis soudein on le vient à despriser ; qu'il n'est possible, estant de si mauuaise grâce , qu'il soit ayme : qu'il est impossible qu'il face tant son deuoir que nous, qui languissons, mourons, brûlons d'Amour. On se pleint, on apelle s'amie cruelle , variable : Ion se lamente de son malheur et destinée. Elle n'en fait que rire , ou lui fait acroire qu'à tort il se pleint : on trouue mauuaises ses querelles, qui ne viennent que d'un cœur soupsonneus et ialous : et qu'il est bien loin de son conte : et qu'autant lui est de l'un que de l'autre. Et lors ie vous laisse penser qui ha du meilleur. Lors il faut connoitre que Ion ha failli par bien seruir, par masques magnifiques, par deuises bien inuentees, festins, banquets. Si la commodité se trouue, faut se faire paroitre par dessus celui dont on est ialous. Il faut se montrer libéral : faire présent quelquefois de plus que Ion n'a : incontinent qu'on s'aperçoit que Ion souhaite quelque chose , l'enuoyer tout soudein , encores qu'on n'en soit requis : et iamais ne confesser que Ion soit poure. Car c'est une tresmauuaise compagne d'Amour, que Poureté: laquelle estant suruenue, on connoit sa folie.

et Ion s'en retire à tard. le croy que ne voudriez point ressembler encore à cet Amoureus, qui n'en lia que le nom. Mais prenons le cas que Ion lui rie, qu'il y ait quelque réciproque amitié , qu'il soit prie se trouuer en quelque lieu: il pense incontinent qu'il soit fait, qu'il receura quelque bien, dont il est bien loin : une heure en dure cent : on demande plus de fois quelle heure il est; on fait semblant d'estre demandé : et quelque mine que Ion face, on lit au visage qu'il y ha quelque passion véhémente. Et quand on aura bien couru, on trouuera que ce n'est rien , et que c'estoit pour aller en compagnie se proinener sur l'eau, ou en quelque iardin : ou aussi tôt un autre aura faueur de parler à elle que lui, qui ha esté conuié. Encore ha 11 ocasion de se contenter, à son auis. Car si elle n'ust plaisir de le voir, elle ne l'ust demande' en sa compagnie. Les plus grandes et hazardeuses folies suiuent tousiours l'acroissement d'Amour. Celle qui ne pensoit qu'à se iouer au commencement, se trouue prise. Elle se laisse visiter à heure suspecte. En quels dangers ? D'y aller accompagné, seroit déclarer tout. Y aller seul , est hazardeus. le laisse les ordures et infeccions , dont quelquefois on est parfumé. Quelquefois se faut dcsguiser en portefaix , en Cordelier, en femme : se faire porter dens un coffre à la merci d'un gros vilain, que s'il sauoit ce qu'il porte, le lairroit tomber pour auoir sondé son fol faix. Quelquefois ont esté surpris , batuz , outragez , et ne s'en ose Ion vanter. Il se faut guinder par fenestres , par sus murailles, et tousiours en danger, si Folie n'y tenoit la main. Encore cens cy ne sont que des mieus pavez. Il

y en lia qui rencontrent Dames cruelles , desquelles ianiais on n'obtient merci. Autres sont si rusées, qu'après les auoir menez iusques auprès du but, les laissent là. Que font ils? après auoir longuement soupire, plorë et crie, les uns se rendent Moynes : les autres abandonnent le païs : les autres se laissent mourir. Et penseriez vous, que les amours des femmes soient de beaucoup plus sages? les plus froides se laissent brûler dedens le corps auant que de rien auouer. Et combien qu'elles vousissent prier, si elles osoient, elles se laissent adorer: et tousiours refusent ce qu'elles voudroient bien que Ion leur otast par force. Les autres n'atendent que l'ocasion : et lieureus qui la peut rencontrer. Il ne faut auoir creinte d'estre esconduit. Les mieus nées ne se laissent veincre, que par le tems. Et se connoissant estre ayniees, et endurant en fin le semblable mal qu'elles ont fait endurer a autrui , ayant fiance de celui auquel elles se descouurent, auouent leur foiblesse, confessent le feu qui les brûle : toutefois encore un peu de honte les retient, et ne se laissent aller, que vaincues, et consumées à demi. Et aussi quand elles sont entrées une fois auant, elles font de beaus tours. Plus elles ont résisté a Amour, et plus s'en treuuent prises. Elles ferment la porte à raison. Tout ce qu'elles creingnoient, ne le doutent plus. Elles laissent leurs ocupacions muliebres. Au lieu de filer, coudre, besongner au point, leur estude est se bien parer, promener es Eglises, festes, et banquets pour auoir tousiours quelque rencontre de ce qu'elles ayment. Elles prennent la plume et le lut en main : escriuent et chantent leurs passions : et en fin croit tant

cette rage, qu'elles abandonnent quelquefois perejUiere, maris, enfans, et se retirent ou est leur cœur. Il n'j ha rien qui plus se fâche d'estre contreint , qu'une femme : et qui plus se contreingae, ou elle ha enuie montrer son afeccion. le voy souuentefois une femme , laquelle n'a trouué la solitude et prison d'enuiron sept ans longue, estant auec la personne qu'elle ajmoit. Et combien que nature ne lui ust nié plusieurs grâces, qui ne la faisoient indine de toute bonne compagnie , si est ce qu'elle ne vouloit plaire à autre qu'à celui qui la tenoit prisonnière. l'en ay connu une autre , laquelle absente de son ami , n'alloit iamais dehors qu'acompagnee de quelcun des amis et domestiques de son bien aymé : voulant tousiours rendre témoignage de la foy qu'elle lui portoit. En somme, quand cette afeccion est imprimée en un cœur genereus d'une Dame , elle y est si forte, qu'à peine se peut elle efacer. Mais le mal est, que le plus souuent elles rencontrent si mal ; que plus ayment, et moins sont aymees. Il y aura quelcun, qui sera bien aise leur donner martel en teste , et fera semblant d'aymer ailleurs, et n'en tiendra conte. Alors les pourettes entrent en estranges fantasies : ne peuuent si aisément se défaire des hommes, comme les hommes des femmes, n'ayans la commodité de s'eslongner et commencer autre parti, chassans Amour auec autre Amour. Elles blâment tous les hommes pour un. Elles apellent foies celles qui ayment. Maudissent le iour que premièrement elles aymerent. Protestent de iamais n'aymer: mais cela ne leur dure gueres. Elles remettent incontinent deuant les yeus ce qu'elles ont tant aymé. Si elles

ont quelque enseigne de lui , elles la baisent, rebalsent, sèment de larmes, s'en font un clieuet et oreiller, et s'escoutent elles mesmes pleingnantes leurs misérables détresses. Combien en voy ie, qui se retirent iusques ans Enfers , pour essaier si elles pourront , comme iadis Orphée, reuoquer leurs amours perdues ? Et en tous ces actes, quels traits trouuez vous que de Folie? Auoir le cœur sépare de soymesme, estre meintenant en paix, ores en guerre, ores en treues ; couurir et caclier sa douleur: changer yisage mile fois le iour : sentir le sang qui lui rougit la face, y montant : puis soudein s'enfuit, la laissant palle , ainsi que honte, espérance, ou peur, nous gouuernent : chercher ce qui nous tourmente , feingnant le fuir. Et néanmoins auoir creinte de le trouuer : n'auoir qu'un petit ris entre mile soupirs : se tromper soymesme : brûler de loin , geler de près : un parler interrompu ; un silence venant tout à coup : ne sont ce tous signes d'un homme aliéné de son bon entendement? Qui excusera Hercule deuidant les pelotons d'Omphale ? Le sage Roi Hebrieu auec cette grande multitude de femmes ? Annibal s'abatardissant autour d'une Dame? et maints autres, que iournellement voyons s'abuser tellement, qu'ils ne se connoissent eus mesmes. Qui en est cause, sinon Folie ? Car c'est celle en somme, qui fait Amour grand et redouté : et le fait excuser, s'il fait quelque chose autre que de raison. Reconnois donq, ingrat Amour, quel tues, et de combien de biens ie te suis cause ? le te fay grand : ie te fay esleuer ton nom : voire et ne t'ussent les hommes réputé Dieu sans moy. Et après que t'ay tousiours acompagné,

tu ne me veus seulement abandonner, mais me veus renger à cette sugeccion de fuir tous les lieus ou tu se-» ras. le crois auoir satisfait à ce qu'auois promis montrer : que iusques ici Amour n'auoit esté sans Folie. Il faut passer outre, et montrer qu'impossible est d'estre autrement. Et pour y entrer: Apolon, tu me confesseras, qu'Amour n*est autre chose qu'un désir de iouir, auec une conionccion , et assemblement de la chose aymee. Estant Amour désir, ou, quoy que ce soit, ne pouuant estre sans désir : il faut coiifesser qu'incontinent que cette passion vient saisir l'homme, elle l'altère et immue. Car le désir incessamment se demeine dedens l'ame, la poingnant tousiours et resueillant. Cette agitacion d'esprit, si elle estoit naturelle , elle ne l'afligeroit de la sorte qu'elle fait : mais, estant contie son naturel , elle le malmeine , en sorte qu'il se fait tout autre qu'il n'estoit. Et ainsi en soy n'estant l'esprit à son aise, mais trouble et agité , ne peut estre dit sage et posé. Mais encore fait il pis : car il est contreint se descouurir : ce qu'il ne fait que par le ministère et organe du corps et membres d'icelui. Et estant une fois acheminé, il faut que le poursuiuant en amours face deus choses ; qu'il donne à connoitre qu'il ayme : et qu'il se face ayiner. Pour le premier, le bien parler y est bien requis: mais seul ne suffira il. Car le grand artifice, et douceur inusitée, fait soupsonner pour le premier coup, celle qui l'oit : et la fait tenir sur ses gardes. Quel autre témoignage faut-il? Tousiours l'ocasion ne se présente à combatre pour sa Dame , et défendre sa querelle. Du premier abord vous ne vous ofrirez à lui ayder en ses afaires

domestiques. Si faut il faire à croire que Ion est passionné. Il faut long tems, et long seruice, ardentes prières, et conformité de complexions. L'autre point, que l'Amant doit gaigner, c'est se faire aymer : lequel prouient en partie de l'autre. Car le plus grand enchantement, qui soit pour estre aymé, c'est aymer. Ayez tant de sufumigacions, tant de characteres , adiuracions , poudres, et pierres, que voudrez : mais si sauez bien vous ayder, montrant et déclarant votre amour : il n'y aura besoin de ces estranges receptes. Donq pour se faire aymer, il faut estre aymable. Et non simplement aymable, mais au gré de celui qui est aymé : auquel se faut renger, et mesurer tout ce que voudrez faire ou dire. Soyez paisible et discret. Si votre Amie ne vous veut estre telle, il faut changer voile, et nauiguer d'un autre vent ; ou ne se mesler point d'aymer. Zethe et Amphion ne se pouuoieiit acorder, pource que la vacacion de l'un ne plaisoit à l'autre. Amphion ayma mieus changer, et retourner en grâce auec son frère. Si la femme que vous aymez est auare, il faut se transmuer en or, et tomber ainsi en son sein. Tous les seruiteurs et amis d'Atalanla estoient chasseurs, pource qu'elle y prenoit plaisir. Plusieurs femmes, pour plaire à leurs Poètes amis, ont changé leurs paniers et coutures, en plumes et liures. Et certes il est impossible plaire, sans suiure les afeccions de celui que nous cherchons. Les tristes se fâchent d'ouir chanter. Ceus qui ne veulent aller que le pas, ne vont volontiers auec ceus qui tousiours voudroient courir. Or me dites, si ces mutacions contre notre naturel ne sont vrayes folies , ou non exemptes d'icelle ?

On dira qu'il se peut trouuer des complexions si semblables, que TAmant n*aura point de peine de se transformer es meurs de Taymee. Mais si cette amitié est tant douce et aisée, la folie sera de s'y plaire trop : en quoy est bien dificile de mettre ordre. Car si c'est vray amour, il est grand et veliement, et plus fort que toute raison. Et, comme le chenal ayant la bride sur le col, se plonge si auant dedens cette douce amertume, qu'il ne pense aus autres parties de l'ame, qui demeurent oisiues : et par une repentance tardiue , après un long tems , témoigne a cens qui l'oyent, qu'il ha esté fol comme les autres. Or si vous ne trouuez folie en Amour de ce coté là, dites moy entre vous autres Signeurs, qui faites tant profession d'Amour, ne confessez vous, que Amour cherche union de soy auec la chose ayinee ? qui est bien le plus fol désir du monde : tant par ce, que le cas auenant. Amour faudroit par soymesme , estant l'Amant et FAymé confonduz ensemble, que aussi il est impossible qu'il puisse auenir, estant les espèces et choses indiuidues tellement séparées l'une de l'autre , qu'elles ne se peuuent plus conioindre, si elles ne changent de forme. Alléguez moy des branches d'arbres qui s'unissent ensemble. Contez moy toutes sortes d'Antes, que iamais le Dieu des iardins inuenta. Si ne trouuerez vous point que deus hommes soient iamais deuenuz en un : et y soit le Gerion à. trois corps tant que voudrez. Amour donq ne fut iamais sans la compagnie de Folie et ne le sauroit estre. Et quand il pourroit ce faire , si ne le deuroit il pas souhaiter ; pource que Ion ne tiendroit conte de lui à la fin. Car quel pouuoir auroit il, ou^quel

yo DEBAT

lustre , s'il estoit près de sagesse ? Elle lui diroit, qu'il ne faudroit aymer l'un plus que l'autre : ou pour le moins n'en faire semblant de peur de scandaliser quelcun. Il ne faudroit rien faire plus pour l'un que pour l'autre : et seroit à la fin Amour ou anéanti, ou deuisé en tant de pars , qu'il seroit bien foible. Tant s'en faut que tu doiues estre sans Folie , Amour, que si tu es bien conseille', tu ne demanderas plus tes yeus. Car il ne t'en est besoin, et te peuuent nuire beaucoup : desquels si tu t'estois bien regardé quelquefois, toymesme te voudrois mal. Pensez vous qu'un soudart, qui va à l'assaut, pense au fossé , aus ennemis , et mile harquebuzades qui l'atendent? non. Il n'a autre but, que paruenir au haut de la biesclie : et n'imagine point le reste. Le premier qui se mit en mer , n'imaginoit pas les dangers qui y sont. Pensez vous que le ioueur pense iamais perdre? Si sont ils tous trois au liazard d'estre tuez, noyez , et destruiz. Mais quoy, ils ne voyent , et ne veulent voir ce qui leur est dommageable. Le semblable estimez des Amans : que si iamais ils voyent, et entendent clerement le péril ou ils sont, combien ils sont trompez et abusez , et quelle est l'espérance qui les fait tousiours aller auant, iamais n'y demeureront une seule heure. Ainsi se perdroit ton règne , Amour : lequel dure par ignorance, nonchaillance, espérance, et cécité, qui sont toutes damoiselles de Folie, lui faisans ordinaire compagnie. Demeure donq en paix , Amour : et ne vien rompre l'ancienne ligue qui est entre toy et moy : combien que tu n'en susses rien iusqu'à présent. Et n'estime que ie t'aye creué les yeus , mais que ie t'ay montré ,

que tu n'en auois aucun usage auparauant, encore qu'ils te fussent à la teste que tu as de présent. Keste de te prier, lupiter et vous autres Dieus , de n'auoir point respect aus noms (comme ie say que n'aurez) mais regarder à la vérité et dinite des choses. Et pourtant, s'il est plus honorable entre les hommes dire un tel ayme , que, il est fol : que cela leur soit impute à ignorance. Et pour n'auoir en commun la vraye intelligence des choses, ny pu donner noms selon leur vray naturel, mais au contraire auoir baillé beaus noms à laides choses , et laids aus belles, ne délaissez, pour ce, à me conseruer Folie en sa dinite et grandeur. Ne laissez perdre cette belle Dame, qui vous ha donné tant de contentement auec Génie, Jeunesse, Bacchus, Silène, et ce gentil Gardien des iardins. Ne permetez fâcher celle, que vous auez conseruee iusques ici sans rides, et sans pas un poil blanc. Et n'otez, à l'apetit de quelque colère, le plaisir d'entre les hommes. Vous les auez otez du Royaume de Saturne ; ne les y faites plus entrer : et, soit en Amour, soit en autres afaires, ne les enuiez, si pour apaiser leurs fâcheries , Folie les fait esbatre et s'esiouir. Fay dit.

Quand Mercure ut fini la défense de Falie, lupiter voyant les Dieus estre cliuersement afeccionnez et en contrarietez d'opinions , les uns se teuans du coté de Cupidon , les autres se tournans à aprouue. la cause de Folie : pour apointer le diferent, va prononcer un arrest interlocutoire en cette manière :

IVPITER.

Pour la dificultc et importance de vos diferens, et dî-

uersité d'opinions, nous auons remis votre afaire d'ici à trois fois, sept fois, neuf siècles. Et ce pendant vous commandons viure amiablement ensemble, sans vous outrager l'un l'autre. Et guidera Folie l'aueugle Amour, et le conduira par tout ou bon lui semblera. Et sur la restitucion de ces yeus , après en auoir parlé ans Parques, en sera ordonné.

Tm DV DEBAT DE FOLIE ET D'AMOVB.

Av tems qu'Amour, d'hommes et Dieus vainqueur,

Faisoit brûler de sa flamme mon cœur.

En embrassant de sa cruelle rage

Mon sang, mes os, mon esprit et courage :

Encore lors ie n'auois la puissance

De lamenter ma peine et ma souffrance.

Encor Phebus, ami des Lauriers vers,

N'auoit permis que ie fisse des vers ;

Mais meintenant que sa fureur diuine

Remplit d'ardeur ma hardie poitrine,

Chanter me fait, non les bruians tonnerres

De lupiter, ou les cruelles guerres.

Dont trouble Mars, quand il veut, l'Vniuers.

Il m'a donné la lyre, qui les vers

Souloit chanter de l'Amour Lesbienne :

Et à ce coup pleurera de la mienne.

0 dous archet, adouci moy la voix.

Qui pourroit fendre et aigrir quelquefois,

En recitant tant d'ennuis et douleurs,

Tant de despits, fortunes et malheurs.

Trempe l'ardeur, dont iadis mon cœur tendre

Fut en Lrulant demi réduit en cendre, le sen desia un piteus souuenir, Qui me contreint la larme à l'œil venir. Il m*est auis que ie sen les alarmes, Que premiers i'u d'Amour, ie voy les armes, Dont il s*arma en venant m'assaillir.

'^ C'estoit mes yeus , dont ta^it faisois saillir

^ De traits , à ceus qui trop me regardoient ,

Et de mon arc assez ne se gardoient.

Mais ces miens traits ces miens yeus me défirent, Et de vengeance estre exemple me firent. Et me moquant, et voyant l'un aymer, L'autre brûler et d'Amour consommer :

En voyant tant de larmes espandues, Tant de soupirs et prières perdues, le n'aperçu que soudein me vint prendre Le mesme mal que ie soulois reprendre : Qui me persa d'une telle furie, Qu'encor n'en suis après long tems guérie : Et meintenant me suis encor contreinte De rafrescliir d'une nouuelle pleinte Mes maus passez. Dames, qui les lirez.

De mes regrets auec moy soupirez.

Possible, un iour ie feray le semblable. Et ayderay votre voix pitoyable A vos trauaux et peines raconter.

Au tems perdu vainement lamenter.

Quelque rigueur qui loge en votre coeur^ Amour s'en peut un iour rendre vainqueur. Et plus aurez lui esté ennemies ,

Pis vous fera, vous sentant asseruies.

N'estimez point que Ion doiue blâmer

Celles qu'a fait Cupidon enflamer.

Autres que nous, nonobstant leur liautesse,

Ont enduré l'amoureuse rudesse :

Leur cœur liautein, leur beauté, leur lignage ^

Ne les ont su preseruer du seruage

De dur Amour : les plus nobles esprits

En sont plus fort et plus soudein espris.

Semiramis, Royne tant renommée,

Qui mit en route auecques son armée

Les noirs squadrons des Ethiopiens,

Et en montrant louable exemple aus siens

Faisait couler de son furieus branc

Des emiemis les plus braues le sang.

Ayant encor enuie de conquerre

Tous ses voisins, ou leur mener la guerre,

Trouua Amour, qui si fort la pressa.

Qu'armes et loix vaincue elle laissa.

Ne meritoit sa Royalle grandeur

Au moins auoir un moins fascbeus malheur

Qu'aymer son fils? Royne de Babylonne,

Ou est ton cœur qui es combaz resonne ?

Qu'est deuenu ce fer et cet escu.

Dont tu rendois le plus braue veincu?

Ou as tu mis la Marciale creste.

Qui obombroit le blond or de ta teste?

Ou est l'espee , ou est cette cuirasse ,

Dont tu rompois des ennemis l'audace ?

Ou sont fuiz tes coursiers furieus.

Lesquels trainoient ton char victorieus ? T'a pu si tôt un foible ennemi rompre? Ha pîi si tôt ton cœur viril corrompre, Que le plaisir d*armes plus ne te touche : Mais seulement languis en une couche ?

Tu as laissé les aigreurs Marciales, Pour recouurer les douceurs géniales.

Ainsi Amour de toy t'a estrangee , Qu'on te diroit en une autre changée , Donques celui lequel d'amour esprise Pleindre me voit, que point il ne mesprise Mon triste deuil ; Amour, peut estre, en brief En son endroit n'aparoitra moins grief.

Telle i'ay vîi qui auoit en ieunesse Blâmé Amour : après en sa vieillesse Brûler d'ardeur, et pleindre tendrement L'àpre rigueur de son tardif tourment.

Alors de fard et eau continuelle Elle essayoit se faire venir belle, Voulant chasser le ridé labourage, Que l'aage auoit graué sur son visage. Sur son chef gris elle auoit empruntée Quelque perruque, et assez mal antee :

Et plus estoit à son gré bien fardée, De son Ami moins estoit regardée :

Lequel ailleurs fuiant n'en tenoit conte. Tant lui sembloit laide, et auoit grand' honte D'estre aymé d'elle. Ainsi la poure vieille Receuoit bien pareille pour pareille.

De maints en vain un tems fut réclamée,

Ores qu'elle ayme, elle n'est point aymee. Ainsi Amour prend son plaisir, à faire Que le yeuil d'un soit à l'autre contraire. Tel n'ayme point, qu'une Dame aymera:

Tel ayme aussi , qui aynié ne sera :

Et entretient, néanmoins, sa puissance Et sa rigueur d'une vaine espérance.

JJ'VN tel vouloir le serf point ne désire La liberté, ou son port le nauire, Comme i'atens, lielas, de iour en iour De toy, Ami , le gracieus retour.

Là, i'auois mis le but de ma douleur, Qui fineroit, quand i'aurois ce bon heur De te reuoir : mais de la longue atente , Helas, en vain mon désir se lamente.

Cruel, Cruel, qui te faisoit promettre Ton brief retour en ta première lettre? As tu si peu de mémoire de moy.

Que de m'auoir si tôt rompu la foy ?

Comme ose tu ainsi abuser celle l^fp Qui de tout tems t'a esté si fidelle ? ^ Or' que tu es auprès de ce riuage Du Pau cornu , peut estre ton courage

S'est embrasé d'une nouuelle flame,

En me changeant pour prendre une autre Dame

là en oubli inconstamment est mise

La loyauté que tu m'auois promise.

S'il est ainsi, et que desia la foy

Et la bonté se retirent de toy :

Il ne me faut emerueiller si ores

Toute pitié tu as perdu encores.

0 combien ha de pensée et de creinte.

Tout aparsoy, l'anie d'Amour ateinte !

Ores ie croy, \h. notre amour passée,

Qu'impossible est, que tu m'aies laissée;

Et de nouuel ta foy ie me fiance.

Et plus qu'liumeine estime ta constance.

Tu es, peut estre, en cliemin inconnu

Outre ton gré malade retenu.

le croy que non ; car tant suis coutumiere

De faire aus Dieus pour ta santé prière,

Que plus cruels que tigres ils seroient,

Quand maladie ils te procliasseroient :

Bien que ta foie et volage inconstance

Meriteroit auoir quelque soufrance.

Telle est ma foy, qu'elle pourra sufire

A te garder d'auoir mal et martire.

Celui qui tient au haut Ciel son Empire

Ne me sauroit, ce me semble, desdire :

Mais quan^pÉies pleurs et larmes entendroit

Pour toy ï^ians , son ire il retiendroit.

l'ay de tout tems vescu en son seruice.

Sans me sentir coulpable d'autre vice

Que de t*auoîr bien souuent en son Heu

D'amour forcé, adoré comme Dieu.

Desia deus fois depuis le promis terme

De ton retour, Pliebe ses cornes ferme ^

Sans que de bonne ou mauuaise fortune

De toy, Ami, i*aye nouuelle aucune»

Si toutefois, pour estre énamouré

En autre lieu, tu as tant demeuré ^

Si sây ie bien que t'amie nouuelle

A peine aura le renom d*estre telle,

Soit en beauté, vertu, grâce et faconde,

Comme plusieurs gens sauans par le monde

M'ont fait à tort, ce crôy ie, estre estimée.

Mais qui pourra garder la renommée?

Non seulement en France suis flatee.

Et beaucoup plus, que ne veus, exaltée.

La terre aussi que Calpe et Pyrenee

Auec la mer tiennent enuironnee.

Du large Rhin les roulantes areines,

Le beau païs auquel or' te promeines

Ont entendu (tu me l'as fait à croire)

Que gens d'esprit me donnent quelque gloire.

Goûte le bien que tant d'hommes désirent:

Demeure au but ou tant d'autres aspirent :

Et croy qu'ailleurs n'en auras une telle.

le ne dy pas qu'elle ne soit plus bell'^ :

Mais que iamais femme ne t'aymera,

Ne plus que moy d'honneur te portera.

Maints grans Signeurs à mon amour prétendent.

Et à me plaire et seruir prêts se rendent,

8o ELEGIES.

loutes et ieus, maintes belles deuises

En ma faneur sont par eus entreprises :

Et néanmoins tant peu ie m'en soucie.

Que seulement ne les en remercie :

Tu es tout seul j tout mon mal et mon bien :

Auec toy tout, et sans toy ie n*ay rien :

Et n'ayant rien qui plaise à ma pensée ,

De tout plaisir me treuue délaissée,

Et pour plaisir, ennui saisir me vient.

Le regretter et plorer me conuient,

Et sur ce point entre en tel desconfort ,

Que mile fois ie souhaite la mort.

Ainsi , Ami , ton absence lointeine

Depuis deus mois me tient .en cette peine.

Ne viuant pas, mais mourant d*un Amour

Lequel m'occit dix mile fois le iour.

Reuien donq tôt , si tu as quelque enuie

De me reuoir encor* un coup en vie.

Et si la mort auant ton arriuee

Ha de mon coi^s Taymante ame priuee,

Au moins un iour vien, habillé de dueil,

Enuironner le tour de mon cercueil.

Que plust à Dieu que lors fussent trouuez

Ces quatre uers en blanc marbre engrauez.

Par toy, Amy, tant vesqvi enflammée,

Qv'en langvissant par fev svis consvmee ,

Qvi cowE encor sovs ma cendre embrazee.

Si ne la rends de tes plevrs apaizee.

ELEGIES. 8i

OvAND VOUS lirez, o Dames Lionnoises,

Ces miens escrits pleins d'amoureuses noises,

Quand mes regrets, ennuis, despits et larmes

M*orrez chanter en pitoyables carmes.

Ne veuillez point condamner ma simplesse.

Et ieune erreur de ma foie ieunesse ,

Si c*est erreur ; mais qui dessous les Cieus

Se peut vanter de n'estre vicieus ?

L'un n'est content de sa sorte de vie.

Et tousiours porte à ses voisins enuie :

L'un forcenant de voir la paix en terre,

Par tous moyens tache y mettre la guerre :

L'autre croyant pouretë estre vice ,

A autre Dieu qu'Or, ne fait sacrifice :

L'autre sa foy pariure il emploira

A deceuoir quelcun qui le croira :

L'un en mentant de sa langue lézarde.

Mile brocars sur l'un et l'auti'e darde :

le ne suis point sous ces planettes née,

Qui m'ussent pîi tant faire infortunée.

Onques ne fut mon œil marri, de voir

Chez mon voisin mieux que chez moy pleuuoir

Onq ne mis noise ou discord entre amis ;

A faire gain iamais ne me soumis.

8a ELEGIES.

Mentir, tromper, et abuser autrui,

Tant m'a desplu, que mesdire de lui.

Mais si en nioj rien y ha d'imparfait,

Qu'on blâme Amour : c'est lui seul qui l'a fait.

Sur mon verd aage en ses laqs il me prit,

Lors qu'exerçoi mon corps et mon esprit

En mile et mile euures ingénieuses,

Qu'en peu de tems me rendit ennuieuses.

Pour bien sauoir auec l'esguille peindre

l'usse entrepris la renommée esteindre

De celle là, qui plus docte que sage,

Auec Pallas comparoit son ouurage.

Qui m'ust vu lors en armes fi ère aller,

Porter la lance et bois faire voler,

Le deuoir faire en l'estour furieus,

Piquer, volter le clieual glorieus.

Pour Bradamante , ou la haute Marphise ,

Seur de Roger, il m'ust, possible, prise.

Mais quoy ? Amour ne put longuement voir

Mon cœur n'aymant que Mars et le sauoir;

Et me voulant donner autre souci.

En souriant , il me disoit ainsi :

Tu penses donq, ô Lionnoise Dame,

Pouuoir fuir par ce moyen ma flame :

Mais non feras, i*ai subiugué les Dieus

Es bas Enfers, en la mer et es Cieus.

Et penses tu que n'aye tel pouuoir

Sur les humeins, de leur faire sauoir

Qu'il n'y a rien qui de ma main eschape ?

Plus fort se pense et plus tôt ie le frape.

De me blâmer quelquefois tu n*as honte ^ En te fiant en Mars dont tu fais conte : Mais meintenant, voy si pour persister En le suiuant me pourras résister.

Ainsi parloit, et tout ëcliaufë d'ire Hors de sa trousse une sagette il tire 5 Et décochant de son extrême force.

Droit la tira contre ma tendre escorce : Foible harnois, pour bien couurir le coeur, Contre TArcher qui tousiours est vainqueur. La bresche faite, entre Amour en la place, Dont le repos prem/ierement il chasse : Et de trauail qui me donne sans cesse, Boire, menger, et dormir ne me laisse.

Il ne me cbaut de soleil ne d'ombrage ; le n'ay qu'Amour et feu en mon courage, Qui me desguise, et fait autre paroitre. Tant que ne peu moymesme me connoitre.

le n'auois vii encore seize Hiuers, Lors que i'entray en ces ennuis diuers: Et ià voici le treizième Esté Que mon coeur fut par Amour arresté.

Le tems met fin ans hautes Pyramides, Le tems met fin aus fonteines humides : Il ne pardonne aus braues Colisees , Il met afin les viles plus prisées :

Finir aussi il ha acoutumé Le feu d'Amour tant soit il allumé:

Mais, las! en moy il semble qu'il augmente Auec le tems, et que plus me tourmente.

Paris ayma OEnone ardemment 9

Mais son amour ne dura longuement :

Medee fut aymee de lason.

Qui tôt après la mit hors sa maison»

Si meritoient elles estre estimées.

Et pour aymer leurs Amis, estre aymees.

S*estant aymë on peut Amour laisser,

N'est il raison, ne Testant, se lasser?

N'est il raison te prier de permettre ,

Amour, que puisse à mes tourmens fin mettre?

Ne permets point que de Mort face espreuue ,

Et plus que toy pitoyable la treuue :

Mais si tu veus que i'ayme iusqu'au bout ,

Fay que celui que i'estime mon tout,

Qui seul me peut faire plorer et rire,

Et pour lequel si souuent ie soupire ,

Sente en ses os, en son sang, en son amcj

Ou plus ardente, ou bien égale flame.

Alors ton faix plus aisé me sera.

Quand auec moy quelcun le portera.

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