SUR
(Les notes marquées par des chiffres sont de M. CocHARD , auteur de cette Notice ; celles qui sont marquées par des astérisques sont de M. Breghot.)
Un sait combien le règne de François I.^^' fut favorable aux. lettres : ce prince éminemment instruit sentoit plus que tout autre à quel point l'ignorance est pernicieuse, et contribue au malbeur des liommes ; il encouragea les études par tous les moyens qui étoient en son pouvoir, soit en fondant des collèges dans les principales villes du royaume, et en plaçant à la tête de l'enseignement public les professeurs les plus expérimentés, soit en honorant de^a protection les savants de tous les genres, et en favorisant d'une manière spéciale les établissements utiles. Il acquit par-là une gloire immortelle, et la postérité reconnoissante a donné son nom au siècle où. il vécut.
Les femmes participèrent à cette heureuse amélioration ; leur éducation fut plus soignée, plus étendue, plus libérale ^ on ne se contenta pas de leur enseigner
xxlv NOTICE
les arts d*agrement, on les initia de bonne heure dans les mystères des sciences : les progrès qu'elles y firent prouvent que le penchant à la frivoHtë , dont on les accuse, est plutôt l'effet des institutions que celui de leur caractère*.
Cette influence ne se fit peut-être remarquer nulle part avec autant d'e'clat que dans la ville de Lyon: on y vit h cette époque plusieurs personnes du. sexe obtenir, dans la carrière littéraire, une grande célébrité. JVos annales ont conservé les noms de Catherine de Vauzelles, de Louise Sarrasin, de Pernette du Guillet, de Claudine Péronne , de Jeanne Creste , de Jeanne Gaillarde **, qui se distinguoient alors autant par les charmes de leur esprit que par la régularité de leur conduite, et qui toutes Jouirent du rare avantage d'inspirer aux meilleures poètes du temps les meilleurs vers qu'ils aient mis au jour.
* «le dis que les masles et les femelles sont iectez en mesme moule; sauf l'institution et l'usage, la différence n'y est pas grande. Platon appelle indifféremment les uns et les autres à la société de touts estudes, exercices, charges et vacations, guerrières et paisibles, en sa Republique ; et le philosophe Antisthenes ostoit toute distinction entre leur vertu et la nostre. Il est bien plus aisé d'accuser l'un sexe que d'excuser l'autre. C'est ce qu'on dict , le fourgon se mocque de la paele. » MONTAIGNE, Essais (ni, 5).
** Ajoutez à ces noms celui de Jacqueline de Stuard, et ceux de Claudine et Sibylle Sceve, célébrées, ainsi que Jeanne Gaillarde, par Clément Marot. Voy. Colonia, Histoire littéraire de Lyon (tome n, page 53c)).
SUR LOUISE LABÉ. xxv
Mais celle que sa réputation éleva au-dessus de toutes les autres , est Louise Charly ou Cliarlin, dite Labé, surnomme'e la Belle Cordièrc. uSupe'rieure à la plupart des « écrivains de son temps, elle l'emportoit sur eux tous a par le tour passionné et la vérité de sentiments qu'elle « savoit mettre dans ses poésies. •>•> Elle l'emportoit encore sur eux par la variété de ses connoissances, par une profonde érudition et par une richesse d'expression qu'on ne peut s'empêcher d'admirer en lisant ses ouvrages. Elle joignit encore à ces brillants avantages la beauté et les grâces naturelles.
Les savants de son temps , nous dit Pernetti , charmés de ses talents et de sa figure, se sont bornés à la louer, sans daigner nous apprendre ni sa naissance, ni sa famille: ceux qui leur ont succédé, loin de s'attacher à éclaircir des faits aussi essentiels, se sont permis, au contraire, de répandre sur ses mœurs une couleur fausse ou équivoque, capable d'obscurcir l'éclat de ses belles qualités.
Charles-Joseph de Ruolz, dans un discours lu a l'académie de Lyon, au mois d'avril 1746*, a bien vengé
* Discours sur la personne et les ouvrages de Louise Labé, lyonnoise, Lyon, Aymé Delaroche, lySo, in-i3, de 63 pages. Cet ojîuscule est devenu très-rare. M. Delaudine, dans son Catalogue des manuscrits de la bibliothèque de Lyon, n."* loSa et 1468, se trompe iloublement; i.** en attribuant le discours dont il s'agit à J. P. (Marie) de Ruolz; 2.° en donnant tour à tour à ce même J. P. Marie et à Charles-Joseph de Ruolz, son fils, la qualité d'éditeur des œuvres de Louise Labé, qualité qui n'appartient ni à l'un ni à l'autre. L'édition dont veut parler
xxvj IVOTICE
Louise Labé des traits lancés contre elle 5 mais il ne nous a donné aucun détail biographique qui fût inconnu ayant lui.
Pernetti * est le seul qui ait fourni quelques particularités sur cette femme intéressante : M. Besson, commissaire à terriers, de qui il les tenoit, les avoit puisées dans les archives de l'archevêché, u Louise Lahé, « dit-il, étoit fille d'un nommé Charly, dit Lahé; Ente nemond Perrin, son mari, marchand cordier fort a riche, possédoit plusieurs maisons à Lyon, une, entre u autres, située à l'angle de la rue Confort et d'une a petite rue tendant à la porte de Bellecour. Cette deru nière rue fut ouverte alors, et prit dans la suite le « Tîioiaàe Belle Cordlère^ qui étoit le surnom de Louise à Lahé. Ennemond Perrin étoit mort en i565, après <■<: avoir fait sa femme son héritière universelle : il lui <;< avoit substitué Jacques et Pierre Perrin, ses neveux,
M. Delandine, est de 1762; or, J. P. Marie de Ruolz e'toit mort depuis 1726, et Charles-Joseph se noya avec sa femme et son frère, en traversant la rivière d'Ain, le 10 juillet 1756. On concevra d'autant plus difficilement l'erreur du savant hibliothécaire, qu'il indique lui-même ailleurs, comme nous le verrons plus bas, les Lyonnois qui publièrent l'édition de 1762, et que, parmi eux, il ne mentionne aucun des membres de la famille de Ruolz.
* Recherches pour servir à l'histoire de Lyon, ou les Lyonnois dignes de mémoire, Lyon, frères Duplain, 1767, 2 vol.in-12 (tome I, page 348). En citant le texte de cet ouvrage, M. Cochard y a fait quelques changements qui ne touchent point au. sens.
SUR LOUISE LABÉ. xxvij
<,<. fils de François Perrin , et , à leur défaut , THôtel- « Dieu. Louise Labé étoit morte au mois de mars i566. <6 Jacques et Pierre Perrin, héritiers substitués, étant « aussi morts sans enfants . l'HAtel-Dieu entra aussitôt en (.<. possession des biens d'Ennemond Perrin. La maison, « d'abord vendue à noble homme *, conseiller au parce lement de Grenoble , passa ensuite dans les mains du (.(. sieur de Courtine, écuyer, et, après lui, dans celles « du sieur Dupré, négociant. ?? Ces renseignements, inexacts sur quelques points, sont précieux à recueillir sur tous les autres.
Le désir de rendre à la mémoire d'vine femme qui a honoré son siècle et sa patrie, le tribut d'éloge qui lui est dû, m*a porté à faire quelques recherches ; je suis parvenu à me procurer le testament de Louise Labé, et plusieurs autres documents qui me permettront de donner sur sa vie des détails ignorés jusqu'à ce jour par toMS les auteurs qui ont parlé d'elle.
Loyse Charlin ^ , dite Labé ** (ainsi nommée dans son
* Pernetti ou sou imprimeur ont omis en cet endroit le nom du conseiller avi parlement de Grenoble, qui y est désigne'. Ce conseiller se nommoit Berthier, comme on le verra plus bas.
^ A la tête de l'édition de ses œuvres, publiée en 1762, elle est nommée Charly^ dans son testament Charlin^ et dans divers actes Charlieu,
** LaMonnoye, Glossaire bourguignon, v." Ein're , observe que c'est ainsi que ce nom doit être écrit, et non VAhé, VAbbé ou Lahe ; et il ajoute: « Bayle, qui a écrit Labe, a été trompé par « l'orthographe d'Antoine du Vcrdier, lequel n'accntuoit pas les « é fermés lorsque les lettres étoient capitales, écrivant Aivdre
xxviij NOTICE
testament), naquit à Lyon vers Tan i525 ou iSsG ^. Elle eut pour père Pierre Gharlin ou Gharlieu, dit Labé, marchand cordier. Le nom de sa mère est inconnu. Le genre de commerce qu'avoit embrassé Pierre Gharlin ,
« et René pour André et René , Anne d'Urfe pour Anne « d'UrfÉ, et ainsi du reste, ce qu'il est bon d'observer pour « éviter les me'prises. »Une chose de'cisive, c'est qu'on litLABÉ, avec un è fermé, à la tête des trois éditions des œuvres de la Belle Cordière, publiées sous ses yeux. Quant aux deux è, que plusieurs auteurs mettent à ce nom, ils doivent être rejetés par le même motif. Cependant, comme dans le système d'orthographe suivi dans les éditions dont je viens de parler, on retranchoit souvent les lettres doubles, il se pourroit que la véritable manière d'écrire ce nom fut Lahhé, A cette époque, le lyonnois Loys Maigret ou Meigret, et Pellelier ou Peletier du Mans faisoient de grands efforts pour réformer l'orthographe françoise, et le goût d'innovation qu'ils avoient mis sur ce point à la mode, n'épargnoit pas même les noms propres.
* L'élégie III de notre savante Lyonnoise détermine cette époque :
le n'auois vu (dit-elle) encore seize Hiuers , Lors que i'entray en ces ennuis diuers ; Et ià voici le treizième esté Que mon cœur fut par Amour arresté.
Elle écrivoit en i555, et avoit alors 29 ans. Ceci place donc naturellement sa naissance à l'année iSaS ou iSsô, et le com- Hiencement de ses amours, à l'année i542. IJn acte de 1624 m'apprend que Gharlieu étoit veuf d'Étiennette Deschamps, aZm,f Compagnon, qu'il en avoit eu trois fils, Barthélémy, François et Matthieu. Ainsi Louise n'est née que postérieurement et d'un second mariasse.
SUR LOUISE LABE. xxix
etoit alors moins resti^eint qu'il ne l'est aujourd'hui : il s'etentloit à la fourniture des cables et des autres cordages nécessaires au service de la navigation, tant sur la Me'diterranée que sur les rivières et les fleuves qui j ont leur embouchure. La proximité où se trouve cette ville, de la Bourgogne, de la Bresse et du Dauphiné, qui produisoient en abondance du chanvre de la plus belle espèce, le grand nombre de marchands cannebassiers qui habitoient Lyon, l'industrie de ses habitants qui les portoit à exploiter tous les arts utiles, et la facilité de communiquer avec Marseille, rendent cette conjecture extrêmement probable^ mais ce qui lèveroit tous les doutes h cet égard, s'il en restoit encore, c'est que plusieurs familles des plus distinguées exerçoient ce genre de négoce ^.
Deux actes de reconnoissance , consentis en i553 et i555 par Pierre Charlin ou Charlieu, dit Labé, en faveur de l'abbaye de St. Pierre , nous apprennent que ce particulier étoit propriétaire d'une grande maison dans la rue de l'Arbre-Sec et d'une terre de huit bicherées, dans laquelle il avoit fait construire une maison, située au territoire de la Gella, sur la côte de la Déserte ou de St. Vincent j terre qui a ensuite fait partie de l'enclos des religieuses carmélites.
Honnête homme ^ François Charlieu, dit Labé, mar-
3 Estieime et Hugouin de Cuchermois, famille qui a fourni plusieurs conseillers de ville à Lyon, étoient aussi marchands cordiers ; ils possedoient dans la rue de l'Arrbe-Sec une maison et un jardin joignant la maison de Pierre Charlieu.