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chantl cordier, fils et héritier de Pierre, reconnut ces mêmes immeubles le 21 juin i555.
Ces titres justifient que le père et le frère de Louise Labé avoient une très grande aisance, puisque, indépendamment des capitaux employés dans leur commerce, ils possédoient dans la ville, comme nous venons de le voir, deux immeubles d'une valeur considérable.
Les heureuses dispositions que Louise manifesta pour l'étude, au sortir de l'enfance, déterminèrent son père à lui donner l'éducation la plus soignée ^ il lui procura les meilleurs maîtres, et elle fit bientôt dans les sciences les progrès les plus rapides. Elle trace elle-même, dans sa III. ^ élégie, le tableau fidèle des occupations de sa jeunesse :
Lors qu'exercoi mon corps et mon esprit
En mile et mile euures ingénieuses, etc., page 82.
Ainsi que la broderie, qu'elle appelle si bien au même endroit l'art de peindre auec Vesguille^ la musique étoit un de ses plus agréables délassements :
Louise ha voix que la musique auoue, Louise ha main qui tant bien au luth joue. *
Mais les arts d'agrément ne suffisoient point à une ame aussi active : tout ce qui servoit à orner l'esprit, à éclairer la raison, à rectifier le jugement, étoit de son ressort. Histoire, fable, poésie, éloquence, rien ne lui
* Page 11 3. Elle dit elle-même dans son e'pitre dédicatoire à Clémence de Bourges (page 1), qu'elle avoit «passé partie de « sa jeunesse à l'exercice de la musique. »
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sembloit étranger, u Elle estoit, dit un auteur contemu porain *, instituée en langue latine dessus et outre u la capacité de son sexe. 9? Elle écrivoiten italien, en espagnol, avec autant de facilité que dans sa propre langue, et réunissoit ainsi au don de la beauté tout ce qui peut contribuer au charme de la vie.
Avide de tous les genres de gloire, Louise ambitionna même celle que donne la valeur. François l.^'^ ayant résolu de faire la guerre à Charles - Quint , envoya le Dauphin, en i542, à la tête d'une armée, mettre le siège devant Perpignan , capitale du Iloussillon. Une partie des troupes destinées à cette expédition, passa dans notre ville. Notre jeune héroïne ne put les voir sans éprouver un vif désir d'aller partager leurs périls. Elle avoit alors à peine seize ans 5 mais l'ardeur qui l'animoit lui fit braver tous les obstacles j elle partit, et concourut à toutes les opérations de cette entreprise mémorable. Perpignan étoit défendu par Ferdinand de Tolède, duc d'Albe. Le siège ne fut pas heureux: on le leva après trois mois d'efforts inutiles. Cependant cet éA^énement devint pour Louise une occasion de montrer son courage : on peut en juger par les vers suivants qu'un poète contemporain publia à sa louange;
Louïze ainsi furieuse
En laissant les habiz mois, etc., page i36.
Le poète peint ensuite , avec la même vérité, l'adresse
* Guillaume Paradin, me'm. sur l'histoire de Lyon, livre Iir, çhap. 29.
xxxij NOTICE
de notre jeune Lyonnoise h manier les armes, à gouverner un cheval, et sa contenance martiale clans ces divers exercices ^ il va jusqu'à dire :
Eir sembloit parmi l'armée
Un Achile ou un Hector, pages i36 et lùj.
Un courage si extraordinaire dans une personne de son sexe et d'un âge si tendre, lui fit donner, par les gentilshommes qui avoient accès auprès d'elle, le surnom de Capitaine Lof s.
Mais quel motif avoit pu porter Louise Labe à prendre un parti si aventureux? Ce ne pouvoit être l'amour, puisqu'elle - même nous apprend qu'elle ne le connut qu'après cette expédition. Ce dieu, dit-elle (élégie lll),
ne put longuement voir Mon cœur n'aymant que Mars et le sauoir.
Il n'y a donc que le seul désir de s'illustrer dans une nouvelle carrière qui ait pu l'entraîner à cette démarche : elle ne s'y détermina sans doute qu'avec l'approbation de sa famille*, peut-être même son frère avoit-il suivi l'armée par suite de quelques spéculations de commerce, et l'avoit-il engagée à l'accompagner*: car, autrement, comment supposer qu'une jeune fille de seize ans, bien élevée, eût pu se soustraire à la vigi-
* Dans les Recherches sur la vie de Louise Labé, placées à la tète de l'édition de ses œuvres, publiée en 1762, on conjecture (page viij) que son père l'accompagna au siège de Perpi- «^nan, et qu'il posscdoit dans l'armée quelque emploi utile.
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lance paternelle, se procurer des armes, un clieval et tout ce qui lui ëtoit nécessaire pour exécuter un semblable dessein? Gomment auroit-elle garanti son innocence des pièges qu'elle eût sans cesse rencontrés, en vivant au milieu des camps, si elle eût été sans appui, sans guide, sans conseil?... Ce qui prouve que son action ne doit pas é!re jugée d'une manière défavorable, c'est que ses contemporains y applaudirent, que les chefs de Tarmée lui marquèrent de la considération, qu'elle continua, à son retour, de vivre avec les siens comme auparavant, que sa réputation n'en souffrit point, et que la malignité n'y trouva aucune prise. » Ce fut peu de temps après cette expédition, que Louise, comme nous l'avons déjà dit, commença à ressentir les premières atteintes de Tamour, et qu'elle en éprouva quelques rigueurs : l'absence de celui qu'elle aimoit, lui inspira les vers les plus touchants, les plus empreints d'une vive sensibilité.
lamais femme ne t'aymera,
Ne plus que moy d'amour te portera. (Élégie ir, p. 79.)
Cet amant faisoit sans doute partie de l'armée que la France avoit en Italie *5 car, dans la même élégie, elle s'exprime ainsi ;
Or' que tu es auprès de ce rîuage
Du Pau cornu, peut estre ton courage
S'est embrasé d'une nouuelle fiame. (Pages 77 et yS.)
'*^ Il paroît, en effet, certain que l'amant de Louise Labé étoit un homme de guerre. Un des poètes qui ont chanté ses
iij
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Quoi qu'il en soit, Louise fut constante clans son inclination ;
.... là voiry (dit-elle) le treizième Esté
Que mon cœur fut par Amour arresté. (Éle'gie III, p. 83.)
Ailleurs elle lui donne la plus grande preuve de sa tendresse, eu lui disant:
Maints grans Signeurs à mon amour prétendent, etc.
Tu es tout seul, tout mon mal et mon bien,
Auec toy tout, et sans toy ie n'ay rien. (Elégie IJ, p. 80.)
Il n'est point étonnant que les plus grands seigneurs recliercliassent avec empressement une femme qui rëunissoit de si rares qualités, et qu'ils missent en usage tous les moyens de lui plaire. C'est un des droits de la J)eauté de commander aux plus superbes, et lorsqu'à ce don de la nature se trouvent joints le savoir, les talents et la vertu, son empire ne connoît plus de bornes.
louanges, suppose que Vénus lui apparut et lui dit entre autres
choses :
Car ia desia il (l'Amour) te darde
Son tret âpre et rigoureus :
Dont il t'abatra par terre.
Rendant d'un homme de guerre
Ton tendre cœur amoureus. (Page i49.^
La même pièce nous apprend encore qu'elle avoit eu parmi ses adorateurs un -vieil poète rommain, et qu'elle s'étoit montrée insensible à son amour; que ce -vieil poëte rommain n'existoit plus alors, et qu'il étoit mort en Espagne. Voy. la ii5.^ note sur les œuvres de Louise Labé.
SUR LOUISE LABE. xxxv
Les poètes les plus renommés du temps s'empressèrent aussi d'offrir leurs hommages h notre aimable Lyonnoise.
L'un vante l'étendue de ses connoissances, un autre la compare aux cieux , un troisième veut en faire la dixième Muse, un quatrième trouve dans son nom l'anaejramme de Belle A S0Y% un autre fait la description de tous les charmes répandus sur sa personne ^ mais aucun ne laisse planer le moindre soupçon sur la régularité de sa conduite, sur la pureté de ses mœurs,
*0n trouve clans Belle A SOY toutes les lettres des mots LOYSE LabÉ. Les anagrammes etoient alors à la mode. Chaque auteur avoit la sienne qu'il placoit ordinairement au bas de ses ouvrages, et qui lui servoit, en quelque sorte, de signature. Ce sont peut-être des anagrammes que ces devises. Non sï non la (page io5 de ce volume), Devojr de voir (page io8), D'immortel ZELE (page no), mises à la sui(e de quatre des pièces faites à la louange de Louise Labé. Je n'ai pu découvrir les noms d'où elles étoient tirées , moins heureux dans cette recherche que ne l'a été M. Pericaud aînë dans une recherche semblable. Il a trouvé dans cette devise BONTÉ n'y CROJst, qui accompagne l'Avis au lecteur du Formulaire récréatif de Bredin le Cocu, le nom, resté inconnu jusqu'à ce jour, de l'auteur de ce livre curieux, imprimé pour la première fois à Lyon, chez Rigaud, en i594, in-i6. Ce nom est celui de Benoist Troncyou du Troncy, contrôleur du domaine du roi et secrétaire de la ville de Lyon, connu par d'autres ouvrages. M. Pericaud a fait de cette découverte le sujet d'une petite dissertation ou Notice (Lyon, Brunet, 1821, in-8.°) que M. Barbier s'est empressé d'insérer dans la seconde édition de son Dictionnaire des Anonymes, n.° 681 3.
xxxvj NOTICE
On ne se contenta pas de faire Tëloge de ses clieTeiiî: d'un blond doré, de la rose qui coloroit le Ijs de son teint, de la douce gravite de son front, de sa bouche coralline, de ses yeux, qui serrèrent mainte âme en prison, de sa grâce à chanter, baller et sonner, de sa grand'beautë qui tenoit tout en son pouvoir 5 on terminoit cette riche esquisse par les traits suivants :
Ici le Ciel libéral me fait voir
En leur parfait, grâce, honneur, et sauoir,
Et de vertu le rare te'moignage. (Page 106.)
Paradin, qui publia son histoire de Lyon six ans après la mort de Louise Labé *, fait ainsi le portrait de cette belle : uCeste auoit la face plus angelique qu'humaine: (6 mais ce n'estoit rien a la comparaison de son esprit u tant chaste, tant vertueux, tant poétique, tant rare <i en sçauoir, qu'il sembloit qu'il eust esté créé de Dieu <i pour estre admiré comme un grand prodige entre les a humains. ?? Et après avoir fait l'énumération de ses ouvrages, il ajoute: «; Et ne s'est ceste nymphe seuleii ment fiùie cognoistre par ses escrits, ainçois par sa « grande chasteté **. ?;>
* Les Mémoires de l'histoire de Lyon, en trois livres, par Guillaume Paradin, parurent à Lyon, chez Antoine Gryphius, eu 15/3, in-fol.
**^ Livre m, chap. 29. «< Cet écrivain ecclésiastique, distin- « gué par sa place et par son mérite, si plein de mœurs lui- « même, auroit-il fait cet éloge d'une personne dont la répu- « tatiou eût souffert quelque atteinte , lui qui d'ailleurs écrivoit <* sous les yeux et par les conseils d'un magistrat, l'un des plus
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Du Verdler, qui a écrit long -temps après *, est le premier qui ait ose révoquer en doute la sagesse de Louise Labe, et nous représenter cette femme célèbre comme une courtisane éliontée **. Rubys qui, dans
« i-ecommandalDles que nous pussions alors: c'etoitM. de Langf, « cet homme si respecté dans cts provinces, et qui à un pareil « égard eût exigé de l'auteur un judicieux silence. » De Ruolz, Discours sur Louise Labé, pag. 18-19.
* Environ onze ans après Paradin ; car la Bibliothèque françoisc d'Antoine du Verdier fut publiée à Lyon, en i584# in - fol.
** Voici les propres termes de du Verdier, Bibliothèque françoise (art. Loyse Labé) : « Loysc Labé, courtisane lyonnoise « (autrement nommée la Belle Cordière, pour estre mariée à un « bonhomme de cordier), piquoit fort bien un cheual, à raison « de quoy les gentilshommes qui auoient accez à elle , l'appel- « loyent le Capitaine Loys, femme, au demeurant, de bon et c< gaillard esprit et de médiocre beauté ; recevoit gracieusement « en sa maison seigneurs, gentilshommes et autres personnes « de mérite , avec entretien de deuis et discours ; musique tant « à la voix qu'aux instruments ou elle estoit fort duicte, lec- « tare de bons livres Latins et vulgaires, Italiens et Espagnols, « dont son cabinet estoit copieusement garni, collation d^ex- « quises confitures ; enfin leur communiquoit priuement les « pièces plus secrettes qu'elle eust, et, pour dire en un mot^ « faisoit part de son corps à ceux qui foncoyent: non toutes- « fois à tous, et nullement à gens mechaniques et de vile con- « dition, quelque argent que ceux là lui eussent voulu donner, « Elle ayma les sçauans hommes sur tous, les fduorisant de « telle sorte que ceux de sa cognoissance avoient la meilleure « part en sa bonne grâce, et les eust préférés à quelconque grand tu seigneur, et fait courtoisie à l'un plustost gratis, qu'à l'autr©
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toutes les occasions, s'est plu à contredire Paradin, a saisi avec avidité l'opinion de du Verdier, comme un
" pour grand ndmbre d'escus : qui est contre la cousturae de « celles de son mestier et qualit'f. Ce n'est pas pour estre cour- « tisane que je luy donne place en cesle bibliothèque , mais e< seulement pour avoir escrit, etc. » Bayle a adopté sans examen le te'moignage de du Verdicr, et dans son Dictionnaire art. Labe (Loyse) , il dit de notre Lyonnoise : « Elle ne res- « scmbloit pas en toutes choses aux courtisanes ; car si d'un « côté elle avoit de leur humeur, en ce qu'elle vouloit être bien « payée de ses faveurs, elle avoit de l'autre certains égards « qu'elles n'ont pas pour les hommes doctes ; car elle leur « donnoit la pas.sade gratuitement. » Dans ses remarques sur le même article, après avoir cité du Verdier, il ajoute : « Dé- « mosthène eut été bien aise que la courtisane Laïs eAt res- « semblé à cette autre (Louise Labé); il n'auroit pas fait le « voyage de Corinthe inutilement^ ni éprouvé,
Qu'à tels festins un auteui* comme un sot A prix d'argent doit payer son écot.
« Cette femme faisoit en même temps déshonneur aux lettres, « et honn-nir : elle les déshonoroit , puisqu'étant auteur, elle « mcnoit une vie de courtisane, et elle les honoroit, puisque «< les savants étoient mieux reçus chez elle sans rien payer, que « les ignorants prêts à lui compter une bonne somme. »
Bayle est un des écrivains qu'on lit et qu'on copie le plus : aussi le jugement qu'il porte sur les mœurs de Louise Labé a-t-il été répété par une foule d'auteurs. Ce jugement n'est cependant fondé que sur l'assertion de du Vcrdier et de Rubys qui en a aussi imposé au P. d Co'onia, puisqu'aprcs avoir transcrit l'ode de Jacques Peletier à la louange de Lyon et de la Belle Cordière, il continue ainsi: « Mais il nous faudra bien
SUR LOUISE LABÉ. xxxix
moyen de satisPaire son humeur satirique*. Mais quelle foi peut-on ajouter à leurs assertions, lorsque rien n'en
« rabattre de tous ces magnifiques éloges, et surtout de la pein- « ture que Paradin nous a faite de sa vertu, si ce qu'en disent «< du Verdier et de Rubys se trouve véritable. Ils prétendent, « et ce n'est pas, à mon avis, sans apparence de vérité, que « Louise Labé avoit gâté ses heureux talens par un libertinage « de mœurs, qui n'étoit pas moins condamnable que celui des « Phryués et des Laïs , quoiqu'il fut beaucoup plus rafiné. » Histoire littéraire de Lyon (tome II, page 545 et 546). C'est d'après ces autorités qu'on représente communément Louise Labé comme la Léontium ou la Ninon de l'Enclos de son siècle, et qu'on a fait sur elle un distique latin et un quatrain francois rapportés par La Monnoye (Notes sur la Bibliothèque de La Croix du Maine). De ces deux pièces, qui sont peut-être de ce savant philologue lui-même, je placerai ici la première, parce que le latin brave l'honnêteté j mais je ne transcrirai pas la seconde : c'est déjà bien assez d'avoir copié les passages qu'on a vus ci-dessus, et que j'aurois volontiers supprimés, si je n'avois pensé que l'exactitude et la fidélité qu'on a droit d'exiger d'un historien ou d'un biographe, faisoient un devoir de ne pas les omettre :
Môsse animos fertur gallis cantata Labsea Vatibiis : at movlt doctius illa nates.
Paradin, écrivain respectable, contemporain de Louise Labé et témoin oculaire de sa conduite, et les poètes qui l'ont célébrée de son vivant et publiquement, doivent l'emporter, comme le prouve fort bien M. Cochard, sur du Verdier, dont, après tout, le témoignage est unique, Rubys et les autres n'étant que ses échos.
* « Et de fait que Paradin aye esté de ces gens qui croyent « et escriuent legierement, je le pourrois vérifier par le récit
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démontre la Te'rité, qu'ils ne citent aucun fait, et ne s'appuyent d'aucune autorité tjui puisse seulement les
«< de plusieurs discours fabuleux, qu'il a employez et affirmez « pour véritables daus ses escrils; ra.ais je me contenteray d'un « seul qui est dans son Histoire de Lyon. C'est là ou il célèbre « le loz de ces insignes courtisanes , qui furent de son temps à « Lyon. L'une desquelles fut Pernette du Guillet;.... l'autre « Loyse Labé , renommée non- seulement à Lyon, mais par « toute la France, soubs le nom de la Belle Cordiere, pour l'une « des plus insignes courtisanes de son temps ; et cependant il « les qualifie deux mirouers de chasteté , et deux parangons de « vertu. Que si le bon homme s'est laissé ainsi lourdement « abuser en chose aduenuë de son temps à Lyon, ou il estoit « tous les jours, à peine adjoustera-t-on foi à ce qu'il escrit des « siècles passez. » Histoire véritable de Lyon , par Claude de Rubys, Lyon, Nugo, iGo4, in-fol.', page 2 de l 'Avant-propos aux prevost des marchands et eschevins.
J'ai oublié de compter parmi les détracteurs de Louise Labé le trop célèbre Calvin, qui, dans un de ses pamphlets furibonds, la traite, en passant, delà manière la plus outragcuse. Ce pamphlet est celui qu'il dirigea, en i56o, contre Gabriel de Saconay, comte et précentcur de l'église de Lyon, sous ce titre: Gratulatio ad venerabllem presbyterum Dominum Gabrielem de Saconay, praecentorem ecclesiœ lugdunensis, de pulchra et çleganti Prœfatione quam libro Régis Angliœ inscripsit. Voy. pages 021 -33o du tome viii de ses œuvres, Amsterdam, 1667, 9 vol. in-fol. Après avoir accumulé, en termes grossiers, les imputations les plus fausses et les plus atroces contre les mœurs de l'ecclésiastique lyonnois, après l'avoir dépeint comme un des hommes les plus corrompus et les plus corrupteurs de son temps, et représenté sa maison comme un lieu de débauche, ouvert à tout ce que Lyon renfermoit de libertins et de femmes
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rendre probables? Les auteurs contemporains ne sontils pas plus dignes de notre confiance? Paradin n'est
perdues, il continue ainsi: « Qna etiara flducia transsutstan- « tiationem ?ecure ac plenis buccis asserere audeas, nescio, «< nisi forte quia tibi peraeque facilis vidctur transmutatio panis « in corpus, ac metamorphosis mulieris in virum. Hoc enim « suavitatis geneie convivas tuos oblectas, dum mulieres virili « habitu ad mensam inducis. Hune ludum quam stepc tibi prœ- « buit plebeia meretrix, quara partim à propria Acnuslate, par- «< tim ab opifîcio mariti Bellam Corderiam vocabant!» Ce mauvais latin est aise' à comprendre, et je crois inutile de citer la traduction francoise de la pièce où il est contenu , traduction qu'on trouve, pages i822-i85o du volume mis au jour par Théodore de Beze, et intitule', R.cueil des opuscules, c'est-à-dire : Petits traictez de M. Jean Caluin , les uns reuuz et corrigez sur le latin , les autres translatez nouuellement de latin en fi ançois, Genève, Baptiste Pinereul , i566, in-fol. D'ailleurs, dans cette traduction , plebeia meretrix est rendu par un mot dont l'indécence pourroit choquer le lecteur. Quoi qu'il en soit, il est e'vident que le passage dont il s'agit, ne doit laisser aucune impression défavorable sur le compte de Louise Labé; et, j'irai même plus loin, il est facile de le tourner à son avantage. Gabriel de Saconay est regardé comme un des hommes les plus recommandables de l'église de Lyon, qu'il a illustrée par ses écrits et par ses vertus. Si donc il recevoit habituellement dans sa maison la femme d'Ennemond Perrin, il faut conclure que la conduite de cette femme n'offroit rien de répréhensible, ni même d'équivoque. Quant au prétendu usage où elle auroit été de s'habiller en homme, je crois que c'est un mensonge, et que Calvin abuse d'une des circonstances de la première jeunesse de la Belle Cordière. On se rappelle que, lorsqu'elle se rendit, avant l'âge de iseize ans, au siège de Perpignan, elle revêtit, en effet, le cos-
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pas le seul qui ait rendu justice au mérite de la Belle Cordière, et surtout à sa vertu: on peut voir, page i55, en quels termes un de nos anciens poètes fait son éloge et célèlDre nommément sa chasteté *.
On ne peut néanmoins se dissimuler que Louise n'ait aimé et même avec passion : c'est à l'énergie de ce sentiment qu'on est redevable de ces expressions si tendres, si naïves, si touchantes, que, malgré la vétusté du langage, elles font encore les délices des âmes sensibles **. Elle peint le triomphe de l'amour sur sa volonté, les maux que ce dieu lui cause , les espérances dont il la berce, les peines de l'absence, avec des couleurs si vraies , si naturelles , et avec une sorte d'exaltation
tume de notre sexe. De-là Calvin suppose que, long-temps après, elle continuoit de le porter; et c'est ainsi que le fougueux sectaire, par un me'Iange de vrai et de faux, cherche à donner à ses calomnies un air de sincérité et un crédit qu'elles ne sauroient avoir.
* L'éloge qui lui est adressé en face dans cet endroit, s'il eût été absolument faux, loin de lui plaire, l'auroit choquée, et même auroit été pour elle une grave insulte.
** On peut appliquer aux poésies de Louise Labé ces vers d'Horace sur Sappho :
Spu'at adhuc amor,
Viviintque commissi calores j4îolise fidibus puellee.
(Lib. iVj Od. IX. )
J. J. Rousseau a dit: « Une seule femme a su faire parler l'a- « mour, et cette femme est Sappho. » Sans doute il ne connoissoit pas les œuvres de Louise Labé.
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d'autant plus entraînante, qu'elle n'a rien de feint, ni d'exage'rë, que l'on s'identifie par la pensée à son sort, et que l'on partage ses soucis, ses angoisses et sa douce mélancolie sans effort et sans contrainte.
Mais l'amour, quelque vif qu'il soit, ne peut-il donc exister s^m blesser la vertu, sans alarmer la pudeur? Et parce que Louise en ressentit la flamme , parce qu'elle^en éprouva les douloureuses anxiétés, doit-on calomnier sa conduite? Disons-le hardiment, sa gloire provient de son amour 5 une âme aussi noble , aussi pure, aussi délicate ne connut que des sentiments qui portoient le même caractère; et, ce qui le démontre, ce sont les termes dont elle se sert en faisant, dans sa III. ^ élégie et dans son XXIV.® sonnet , l'aveu des tribulations auxquelles son cœur étoit en proie.
Combien la manière dont elle excuse ses erreurs offre d'intérêt et inspire d'indulgence! Il n'y a qu'un amour pudique, qu'un cœur vivement épris, mais à l'abri de tout reproche, qui puisse tenir un pareil langage : il peint trop bien la situation d'une âme fortement pénétrée, mais néanmoins pleine de droiture et d'honneur.
Faudroit-il d'autre preuve de l'innocence de sa vie que l'intimité dans laquelle elle vécut avec la plupart des personnes de son sexe , distinguées surtout par une conduite exemplaire ? C'est à Clémence de Bourges 4
4 Clémence de Bourges se rendit célèbre dts l'âge le plus tendre par ses talents pour la poe'sie et la musique. Lors du Voyage que firent à Lyon Henri n et Catherine de Mc'dicis, en iS/jS; elle joua de l'épinette en présence delà cour, de manière
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qu'elle clédie ses œuvres; c'est elle qu'elle elioisit pour patronne, qu'elle désigne publiquement comme son amie, et Clémence appartenoit à une des premières familles de Lyon 5 elle étoit aussi recommandable par ses qualités personnelles que par le rang qu'elle tenoit dans la société ''". Son pèi^e, général des ftnances du
à ctouuer les organistes du roi. Clémence unissoit aux grâces de son sexe la vertu la plus austère, et sa mort préraature'e couronna, de la manière la plus touchante, une si belle vie. Elle ëtoit promise et fiance'e à Jean du Peyrat, jeune homme non moins distingué par sa bravoure que par sa naissance. Celui-ci, ayant été dans le cas de partir, à la tète d'une compagnie de Lyonnois, pour aller en Dauphiné renforcer l'armée royale, destinée à combattre les protestants commandés par le farouche baron des Adrets, trouva une mort glorieuse devant Beaurepaire, le 3o septembre i56i. Clémence de Bourges, pénétrée d'une profonde douleur, ne put supporter une perte aussi cruelle : elle mourut quelque temps après. Sa pompe funéraire arracha des larmes à tous les assistants. On la porta le visage découvert et la tète couronnée de fleurs, pour marque de sa virginité. Cette circonstance suffit pour détruire absolument l'allégation de la prétendue perfidie exercée à son égard par Louise Labé, et dont j'aurai bientôt occasion de parler.
Claude de Bourges, père de Clémence, habitoit l'hôtel de Milan, près des Cordeliers : Françoise de Mornay, sa veuve, y demeura après lui. C'est à cause d'elle que la partie de la rue Bonnevaux où étoit situé son hôtel, fut appelée rue de la Générale , parce que son mari avoit eu le titre de général des finances du Piémont. On a donné dans la suite à cette rue, par corruption, le nom de rue des Générales qu'elle porte encore.
* Du Verdier la nomme , dans sa Bibliothèque, « la perle des
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Piémont et seigneur de Myons en Daupliine, jouissolt de la plus haute faveur, et son frère étoit l'un des gentilshommes de la maison du roi. Si Louise n'eût cte' environnée de l'estime puhlique , si ses mœurs eussent été tant soijt peu équivoques , une demoiselle d'un aussi rare mérite, une famille aussi respectable, aussi considérée, l'auroient-elles reçue dans leur familiarité, et lui auroient-elles donné des preuves si sensibles d'une affection toute particulière?
Les poésies de la Belle Cordière, il faut l'avouer, renferment, en quelques endroits, des expressions un peu vives et qui semble ut sortir de la retenue imposée à son sexe. Mais ce défaut, qui appartient au siècle oîi elle vivoit*, ne sauroit être un préjugé contre sa vertu. Alors la réserve étoit dans les actions, et nullement dans les paroles **•
Si Louise fixa sur elle l'admiration de ses contemporains par les accents de sa lyre plaintive, si, comme
« damoiselles îyonnoîses de son temps; » et de Rubys, dans son Histoire de Lyon, « une perle vrayement orientale. »
* « Jamais les poètes ne furent si favorise's que sous le règne « de Henri il et de ses enfants, et jamais la poésie ne fut si •t tendre, si passionnée, ni moins retenue dans ses expressions; « fâcheux, mais inévitable effet de l'exemple que donne une « cour, dont l'esprit et le goût règle infailliblement celui de « tous les sujets. » De Ruolz , Discours sur Louise Labé. page 32.
** On a souvent remarqué que, plus les mœurs se corrompent, plus la langue et les oreilles deviennent séyères et chastes.
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elle i'avoiie elle-même, l'Espagne et les bords du Rhin avoient entendu
Que gens d'esprit lui clonnoient quelque gloire*,
les poètes françois surtout s'empressèrent de chanter ses louanges. Marot, du Moulin, Charles Fontaine, Maurice Sceve consignèrent son nom dans leurs poésies ^ Olivier de Magny, Peletier du Mans, et plusieurs autres écrivains non moins célèbres alors, en parlèrent également de la manière la plus honorable. Une femme qui étoit la gloire de son sexe, ne pouvoit manquer d'obtenir une distinction aussi flatteuse. Sa maison j qu'elle avoit enrichie d'une bibliotlicque précieuse et choisie avec goût, étoit le rendez-vous de la bonne compagnie, et surtout des savants et des étrangers qui passoient à Lyon. uElley receuoit gracieusement, nous u dit du Verdier, seigneurs, gentilshommes et autres « personnes de mérite, auec entretien de deuis et dis- « cours 5 musique tant à la voix qu'aux instrumens ou u elle estoit fort duicte, lecture de bons livres Latins et <c vulgaires. Italiens et Espagnols **, dont son cabinet « estoit copieusement garni, etc. ??
* Élégie II, page 79.
** Avec cette indication et les conjectures que fait naître la lecture des ouvrages de Louise LaLé, il seroit aisé de faire le catalogue de sa bibliothèque. Il exi. toit déjà d'assez bonnes éditions des classiques latins, et il est probable qu'elle ies avoit toutes. Virgile, Horace, Ovide, dont les ouvrages lui étoient très familiers, et qu'elle imitoit souvent, occupoient sans contredit
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Nous devons considérer les re'unions qui avolent lieu
les premiers rayons; ils etoîent près de Catulle, de Tibulle et de Properce. On y voyoit cerfaincment aussi les meilleures versions latines qu'on eut alors des classiques grecs, et en particulier celles d'Homère, d'Anacréon, de Sappho, de Lucien, de Plutarque, etc. Peut-être même Louise Labe' possédoit-elle les originaux; car probablemeut elle avoit quelque teinture du grec, quoique les biographes ne mettent pas cette langue au nombre de celles qu'elle savoit. Les poètes latins modernes figuroient également dans sa collection : Jean Second n'étoit pas placé au dernier rang. Quant aux livres vulgaires j c'est-à-dire, écrits dans notre langue, on y tiouvoit, parmi les prosateurs, les mémoires historiques du Sire de Joinville, de Froissard, de Monstrelct, de Philippe de Comines, Rabelais, les premières traductions d'Amyot, les ouvrag'-s de grammaire de Louis Meigret, de Peletier du Mans, de Guillaume des Autels, les Arrêts d'Amour de Martial d'Auvergne, commentés par Benoît Court, de St-Symphorien-le-Château, les Cent nouvelles nouvelles de la cour (le Bourgogne, l'Heptaméron de la reine de Navarre, etc. ; et, parmi les poètes, les Marguerites de la Marguerite de la même princesse, les œuvres de Marot, le roman de la Rose, retouché par ce dernier, le même ouvrage tel qu'il fut composé primitivement par Guillaume de Lorris et Jean de Meung, tout ce qui avoit paru de Ronsard, de Joachim du Bellay, de Mellin de St- Gelais, de Jodelle, de Baïf, de Pontus de Tyard, de Charles Fontaine, d'Olivier de Magny , la Délie et quelques autres poésies de Maurice Sceve, les Rymes de Pernette du Guillet, lyonnoise, etc., etc. Malheureuscmenl Amyot n'avoit pas encore mis au jour son Plutarque , ni Montaigne ses Essais. Le catalogue étoit très riche en livres italiens : il contenoit Pétrarque, Boccace, le Dante, l'Arioste. Il ne manquoit que le Tasse, pour que Louise Labé n'eût rien à envier, dans la lit-
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cliez la Belle Cordière * comme le type de celles qui illustrèrent les siècles de Louis xiv et de Louis XV: les unes et les autres furent très favorables aux progrès des lumières 5 le goût s'e'pura dans les discussions savantes, auxquelles présidoit une extrême politesse^ la critique purgea l'histoire d'un grand nombre d'erreurs 5 la langue françoise acquit plus de grâce et d'énergie 5 l'émulation develo])pa les talents et répandit dans toutes les classes de la société le désir de s'instruire et l'amour des sciences et des lettres. Un semblable résultat doit faire sentir combien ce genre de récréation étoit préférable à celui que nous avons adopté: nos cercles, nos brillantes soirées, dont le jeu, la po-
térature de cette nation , aux lecteurs qui vécurent quelques anne'es plus tard, et peut-être même à ceux qui vivent maintenant. L'Espagne avoit fourrii des romans, la Diane de Montemayor, les poésies de Garcilasso ; mais le seul livie, pour ainsi dire, qu'elle ait aujourd'hui, celui qui en a fait oublier tant d'autres. Don Quichotte, ne parut que vers la fin du XVI. " siècle, et Louise Labf', morte en i566, ne put le connoître.
* Suivant Poullin de Lumina, Abrégé chronologique de l'histoire de Lyon, Lyon, Delaroche, 1767, in-^.", page 187, « Louise Labé étoit un des principaux membres de l'académie « littéraire, dont les assemblées se tenoient sur la montagne « de Fourvicre, dans la maison du sieur de Lange, d'où elle « fut appelée l'Angélique. Los autres académiciens étoient les « sieurs de Lange, de Villeneuve, Fouraier, Paterin, Sym- « phorien Champier , Benoît Court, Jean Voullé , Etienne »< Dolet , du Choul, Vauzelles , le poète Girinet, Clément « Marot, Maurice Sceve, Claudine et Sibylle Sceve, Pernette « du Guillet, Clémence de Bourges, et les sieurs du Peyrat. »
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litique et la vanité font tous les frais, ne laissent pour l'ordinaire que des regrets ', ce n'est que dans les amusements qui développent les grâces du corps , et dans ceux qui exercent l'esprit, que l'homme trouve ses véritables jouissances.
Nous n'avons parlé jusqu'ici que des poésies de Louise Labé^ mais il est un autre ouvrage qui ne la recommande pas moins à l'estime de la postérité ^ c'est une petite comédie en prose, intitulée. Débat de Folie et d^ Amour ^ allégorie ingénieuse, pleine d'esprit, de délicatesse et de bonne morale *. Cette pièce à six personnages, divisée en cinq discours ou actes, n'a point été représentée j mais elle a eu l'insigne honneur de fournir
*«La plus belle fable des Grecs est celle de Psyché; la plus « plaisante fut celle de la Matrone d'Éphèse. La plus jolie, « parmi les modernes, fut celle de la Folie, qui, ayant crevé « les yeux à l'Amour, est condamnée à lui servir de guide. » Voltaire, Questions sur l'Encyclopédie, art. Fable. «On a dit «» avec raison que cette allégorie étoit la plus heureuse des fables « modernes. Elle est en effet la seule qu'on puisse mettre à côté a de celles de l'antiquité. Elle est du même genre; elle en a la « grâce, la vérité, la justesse; elle en est le complément. » GuDiN , Histoire des Contes, i8o5, page 171. L'ouvrage de Louise Labé n'est pas seulement une allégorie ingénieuse ; il décèle encore une grande érudition. Aristote, Chrysippe, Diogèue, Platon, Homère, Sappho, etc., parmi les grecs, et, parmi les latins, Virgile, Ovide et même Apulée, y sont cités et cités à propos. On y voit de fréquentes et heureuses allusions à des faits historiques et à dv s points de mythologie qui ne sont connus que des personnes les plus instruites.
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à La Fontaine l'idée d'une de ses plus jolies fables *. Pour connoître ce que cette comédie, la première qui ait paru dans le genre de l'auteur des Grâces **, offre de talent et d'imagination, il suffira de lire l'argument de cet ouvrage, composé par Louise Labé elle-même (page 6).
On sentira, après l'avoir lu, combien un sujet conçu avec tant d'art devoit présenter de ressources au talent de l'écrivain qui avoit entrepris de le traiter***. Louise en a su tirer le meilleur parti, et cet ouvrage, imité dans toutes les langues ****,, sufïîroit seul pour immortaliser son nom.
* L'Amour et la Folie, livre xii, fable i/\,
** Saint-Foix. Un critique a dit de cette come'die des Grâces^ qu'elle sembloit « avoir été' faite par elles et pour elles. »
*** Il n'est pas hors de propos de remarquer que ce sujet si heureux paroit être de l'invention de Louise Labé. Ou ne connoît rien dans les écrivains antérieurs qui ait pu lui en fournir l'idée. Il est certain qu'elle avoit lu l'éloge de la Folie (Encomiura Moriae), écrit en lalin par Érasme ; mais, si elle en a emprunté quelques détails , si elle semble l'avoir eu sous les yeux lorsqu'elle écrivoit le plaidoyer de Mercure pour la Folie qui n'est qu'une partie de son ouvrage, elle n'a pu y trouver ce qui n'y est pas, le plan et l'ensemble de la composition, la fable sur laquelle elle l'a fondée.
**** LeP, Commireenatiré une fable latine qu'il a intitulée, Dementia Amorcm ducens (Voy. Joan. Commirii carmina, Lutetiae Parisiorum, 1714, 2 vol. in-i3, tome i, page 002), et que La Fontaine connoissoit vraisemblablement aussi, lorsqu'il a fait la sienne. Elle est adressée à Ménage , et terminée par ce jeu de mots:
Les Œuvres de notre aimable Compatriote ^ * justifient la supériorité de son talent à une époque si voisine
Hsec nos , Menagî , fabula vcnustè mouet Amantes esse proximos amentibus.
« Il a paru sur la scène françoise, en 1754, une petite co- « me'tlie en un acte et en vers libres, compose'e d'après cette €< fable, mais elle ne s'y est pas soutenue, quoiqu'au rapport •«.(de l'auteur de l'Année littéraire, elle se trouvât pleine de « choses finement pensées et rendues avec délicatesse et préci- « sion. M. Desfontaines a fait depuis, sur le même sujet, un « opéra-comique en trois actes, qui fut repré.>^enté avec succès « aux Italiens, en 1782. Cette fable a fait naître encore chez « plusieurs fabulistes, tels que Pesselier, Le Brun, Grécourt, c< le chevalier de Lim.oges, l'idée d'associer ensemble l'Amour M et la Raison, comme pour faire suite; et ces suites, ainsi M que la plupart de celles qu'on s'est ingéré de donner aux « ouvrages accueillis avec une faveur marquée, sont dans le « plus profond oubli. » M. Solvet, Études sur La Fontaine, Paris, i8i2, in-8.°, part, il, pages 210-211.
Les commentateurs de La Fontaine citent, parmi les imitateurs de ce même apologue en langues étrangères, l'italien L. Grillo et l'anglais Dodsley; mais aucun d'eux'ne mentionne une imitation françoise faite par un M. Moreau de Dijon, et insérée dans le Nouveau Recueil de pièces fugitives, etc., par l'abbé Archimbaud, Paris, 1717, in-12, tome II, pages 85-89. C'est une pièce assez faible, dont les vers les plus passables «ont les deux derniers :
Ainsi dit, ainsi fait; et c'est depuis ce jour Que partout la Folie accompagne l'Amour.
5 Jean de Tournes, imprimeur célèbre de Lyon, et un des savants qui assistoient avec le plus d'exactitude aux assemblées
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de la Larbarîe. Je ne m'attacherai pas à en faire l'analyse : cette tâche seroit trop au-dessus de mes forces.
qui se tenoient chez la Belle Cortlière, puMia les œuvres de celle-ci en i555, in-8.°. Il en donna une seconde l'année suivante, in-i6. Toutes deux e'toient épuise'es depuis long-temps, lorsqu'une société de gens de lettres de cette ville conçut le projet d'imprimer de nouveau les œuvres de Louise Labé : elles parurent chez les frères Duplain, en 1762, in-12. Elles co^- ■ tiennent, outre le Débat de Folie et d'Amour, trois élégies et vingt -quatre sonnets, dont l'un est en italien. On y a joint vingt- cinq pièces composées à sa louange, une en grec, une autre en latin, trois sonnets et un madrigal en italien, et le reste en françois.
* Jean de Tournes n'a pas donné seulement deux éditions d"s œuvres de Louise Labé; il en a donné trois. Comme je les ai en mon pouvoir, je puis en parler avec certitude, et ce que j'en dirai rectifiera ce qu'en ont dit plusieurs bibliographes qui ne les avoient pas vues. Déjà,le savant M. Beuchot, dans une note insér-ée dans la Bibliographie de la France ou Journal de l'imprimerie et de la librairie, année i8i5, n.° 2827, avoit relevé quelques-unes des erreurs où ils sont tombés. Je profiterai de ses indications, et je les appuierai de la vérification que moimême j'en ai faite ; mais je remercierai, avant tout, M. Beuchot, dont la complaisance m'a été du plus grand secours , et par l'entremise duquel j'ai obtenu la communication de deux des éditions que j'ai à décrire.
L'exemplaire qui est en ce moment sous mes yeux, de la première édition publiée par Jean de Tournes, est inscrit dans le catalogue de la bibliothèque du roi, sous le n." Y 4^47^ et provient de la bibliothèque Falconnet, n.° ii562. C'est un petit volume in-8.*' de 176 pages, portant ce titre: « EvVRES DE « LOVÏZ.E Labé lionivoize. A Lion par Jan de Toyrives.
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Cependant je ne puis ni'erapêcher de dire que sa seconde éle'gie est remplie de grandes beautés, que plu-
« M. D. LV. Auec Priuilege du Roy. » La prose y est imprimée en lettres romaines, et les poésies en caractère italique. Sur le verso du dernier feuillet, on lit, après un petit errata où sont corrigées quatre fautes d'impression, ces mots: « Acheué d'im- « primer ce 12. Aoust, M. D. lv. »
La seconde édition , dont deux exemplaires se trouvent à Lyon (l'un dans la bibliothèque de M. Lambert, et l'autre dans celle de M. le conseiller Coste, si riche en auteurs lyonnois), semble n'être qu'un second tirage de la précédente: sa date est de l'année d'après, i556; elle est du même format, imprimée avec les mêmes caractères , et contient le même nombre de pages. Les seules différences qu'il y ait entre elles, consistent en ce que, 1.*^ les fautes indiquées dans l'errata de la première sont corrigées à leurs places dans la seconde; 1.° sur le frontispice, à la suite de ces mots: EWRES DE LovïZE LabÉ lion- IVOIZE, l'imprimeur a ajouté ceux-ci : Menues et coirigees par ladite Dame; 3.'* et enfin, \e Priuilege du Roy, qui ne se trouve pas dans l'éditian de i555, occupe, dans celle de i556, le verso du dernier feuillet et le recto d'un feuillet suivant.
La troisième édition due à Jean de Tournes est également de i556, et porte absolument le même titre que celle de iô55; mais elle diffère de celle-ci, et pour le format et pour le caractère: elle est in-16, et en lettres romaines d'un bout à l'autre. Les pages n'en sont pas chiffrées, et elle ne contient pas l'ode grecque qui, dans les deux éditions précédentes, est à la page laS. L'exemplaire sur lequel je fais ces remarques, est celui de la bibliothèque du roi , où il est inscrit sous le n.° Y 4548. M. Beuchot observe qu'il s'en trouvoit deux dans la bibliothèque du duc de la Vallière (part, i, u.° 3i55 et 3i56).
La Monnoye, dans ses notes sur La Croix du Maine, et, d'à-
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sieurs de ses sonnets respirent ce cliarme rêveur, cette mélancolie passionnée qui ravit les âmes tendres, et
près lui, M. B. D. L. (le P. Bougerel), dans les Mémoires de Niceron (lome xxiii, page 248), parlent d'une édition de Rouen, i556, in-iG. L'ahbé Goujet en parle aussi, Biblioth. franc, (tome XII, pages 82 et 4^i). Cette édition existe-t-elle? M. Beuchot croit que cette question doit se décider par la négative. M. Cocliard a donc eu raison de passer sous silence cette prétendue édition de Rouen; mais il n'eût pas manqué de mentionner, s'il en eut eu connoissance, relie qui a paru à Brest, en i8i5, in-8.", et qui n'a été tirée qu'à i4o exemplaires, dont no sur carré ordinaire, 116 sur carré vélin d'Annonay, 3 sur papier rose de pâte , et 1 sur peau de vélin. L'éditeur , feu M. Michel, imprimeur à Brest, a suivi la première et la troisième édiûon de Jean de Tournes; il ne connoissoit pas la seconde. Le seul changement qu'il se soit permis, a été de placer dans un ordre différent les pièces intitulées, Escriz de diuers Poètes à la louenge de Louïze Labé , qu'il a classées à peu près ainsi : odes , sonnets , madrigaux.
Mais long-temps avant cette édition, a paru celle de 1762, dont M. Cochard a donjié la description. J'ajouterai aux détails dans lesquels il est entré à son sujet, qu'elle fut imprimée par Aymé Delaroche, et tirée seulement à SsS exemplaires, dont 25 en grand papier fin de Hollande, savoir 12. avec les figures, vignettes et culs-de -lampe en camayeu, et i3 avec ces figures en noir, et que les gens de lettres lyonnois, aux frais desquels elle fut publiée, et dont les noms doivent être consignés ici très -honorablement, sont MM. Jacques Annibal Claret de la Tourette de Fleurieu, ancien prévôt des marchands, président honoraire de la cour des monaoics, et secrétaire perpétuel de l'académie de Lyon, dont il a été pendant quelque temps le doyen; Antoine La Croix, obéancier baron de St-Just; le
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dont la poésie s'accommode si bien ; que le dix-liuitième surtout* est remarquable par cette énergie amoureuse et brûlante qui caractérise un cœur vivement ëpris, et que le Dehat de Folie et â! Amour porte un cachet vraiment original. 11 ne faut donc pas s'étonner qu'une femme, parvenue à une telle hauteur par son seul génie, ait eu des détracteurs : il seroit au contraire surprenant qu'elle n'en eût pas rencontre**.
La Belle Cordière avoit cherché à relever la dignité de son sexe , en l'excitant à se livrer à l'étude : <c Estant
P. Dumas, bibliothécaire des Cordéliers; Joseph Janin, bibliothe'caire des Augustins; Jean-Fiancois Tolozan, premier avocat-général à la cour des m^onnoics de Lyon ; Biaise Desfours, conseiller à la même cour ; Rufiier d'Attignat , trésorier de France, et enfin Pierre Adamoli. Ce dernier fut chargé du soin de diriger l'impression, qui fut faite sur un exemplaire de i555, fourni par M. delFlcurieu; et celui-ci est sans doute l'auteur des Recherches sur la vie de Louise Labé, placées à la tête du volume. Voy. M. Delandine, Catalogue de la bibliothèque de Lyon, belles-lettres, n."* 265o et 6642.
* Ce sonnet seroit digne de Sappho, ou de Catulle dont il rappelle les fameux hendécasyllabes : Vivamus, raea Lesbia, atque amemus.... C'est un baiser dans le genre de ceux de Jean Second, qui étoient sans doute, comme nous l'avons dit, connus de Louise Labé ; mais on peut assurer que , si elle a voulu imiter ce poète, elle l'a bien surpassé:
.1...... Una omnes surripuit Vénères.
(Catull. Carm. 88.)
** C'est le sort de toutes les femmes qui se mêlent d'écrire, on leur dispute la gloire méritée par les productions littéraires
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« le tems venu, Madamoîselle, ecrivoit-elle à Clémence « de Bourges, que les seueres loix clés hommes n'em-
qu'elles mettent au jour, en insinuant qu'elles n'en sont que les mères adoptives. Louise Lahé n'a pas été plus heureuse que les autres personnes de son sexe qui, comme elle, ont publié des ouvrages. Plusieurs années après sa mort, Pierre de Saint- Julien, dans ses Gémelles ou Pareilles, recueillies de divers autheurs, tant grecs, latins, que fraucois, Lyon, i584, in-S.", (livre second, lui.® pareille), fit entendre que Maurice Sceve lui avoit été d'un grand secours dans la composition du Débat de Folie et d'Amour. Voici les propres paroles de cet auteur, copiées, à ma prière, par M. Beuchot dans l'exemplaire de la bibliothèque du roi. Après avoir dit que «les femmes se laissent « aller à la volonté de quelques babiUars trompereaux , » il ajoute: « Aussi est-il quasi toujours aduenu que la pénitence « a suyui de près le péché, mais soit sur ce r'enuoyé le lecteur « à ce qu'eu a escrit Boccace de Certal en son Labyrinthe « d'Amour, et s'il veut voir le discours de dame Loyse l'Abbé, « dicte la Belle Cordiere (œuure qui sent trop mieux l'érudite « gaillardise de Maurice Sceue, que d'une simple courtisane, « encores que souuent doublée), il trouuera que les plus folla- « très sont les mieux venus auec les femmes. » Ainsi Pierre de Saint-Julien ne se contente pas de répéter, d'une manière assez indécente, les calomnies de Rubys et de du Verdier sur les mœurs de Louise Labé ; il lui enlève encore un de ses titres au souvenir de la postérité ; mais cette dernière imputation n'est pas mieux fondée que les autres: Maurice Sceve, un des admirateurs de notre belle Lyonnoise, fut, il est vrai, un homme très-érudit, et qui même dans ses vers affecta l'érudition au point d'en être quelquefois obscur et bizarre; mais ce qui nous est resté de lui est trop inférieur au Débat de Folie et d'Amour, et d'un genre trop différent , pour qu'il soit permis de lui attri-
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« pes client plus lesTemniPS de s'aplicjuer ans sciences u et disciplines : il me semble que celles qui ont la a commodité, doiuent employer cette honneste liberté u que notre sexe lia autrefois tant désirée, à icelles apren-
buer cet opuscule. Tout ce qu'on pourroit accorder à Pierre de Saint-Julien, c'est que Louise LaLé a peut-être soumis son ouvrage à la revision de Maurice Sceye; ce qui n'erapêcheroit pas qu'elle n'en fut le seul et véritable auteur. Quel est, en efiet, l'écrivain , même parmi les plus habiles , qui sur ses travaux litte'raires ne consulte pas un ami, et ne les corrige jias d'après ses conseils, avant de les exposer aux regards du public? D'ailleurs, le comjilateur des Gémelles se réfute, en quelque sorte, luimême, en ne conlestant à Louise Labéque la/propri'té d'un seul de ses ouvrages : les poésies qu'elle nous abaissées, prouvent qu'il y avoit ^ elle assez de taîeut pour qu'elle n'eût pas besoin d'emprunter celfii des autres. N'oublions pas de remarquer ici, en passant, que la liaison de Louise Labé avec Maurice Sceve est une preuve de plus de la fausseté des calomnies répandues sur sa conduite : ce poète, ami et patron de Marot, célébré par tous les gens de lettres de son temps, appartenant à une illust.'e famille piémontoisc dont une branche s'étoit élablie à Lyon, étoit un des personnages les plus considérés de c( tte ville ; il y avoit exercé la profession d'avocat et les fonctions d'échevin : doué d'un talent singulier pour les inscriptions, les devises et les décorations publiques, c'est lui qui dirigea avec Claude de Taillemont, dont le nom figure aussi dans nos fastes consulaires, les fêtes magnifiques qui eurent lieu pour la réception solennelle du roi Henri n et de la reine Catherine de Médicis, au mois de septembre i5/|8; et certes il n'est pas probable que, ''ans une telle position, aimé et vénéré de ses concitoyens, tous les yeux étant, pour ainsi dire, fixés sur lui, il eût osé rechercher la société d'une infâme prostituée.
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Ci cire, et moiistrer aus hommes le tort qu'ils nous faiii soient en nous priuant du bien et de l'honneur qui a nous en pouuoit venir. ?? Plus loin elle ajoute qu'elle de'sire voir son sexe , u non en beauté' seulement, mais en u science et en vertu passer ou égaler les hommes*, w Elle exhorte Clémence de Bourges u à si louable entreprise 5 >5 et finit par ces sages observations : u S'il y
* J'ai copie dans une note pre'ce'dente un passage de Montaigne, où il refuse aux hommes toute prééminence sur les femmes, et soutient qu'elles ne sont pas moins aptes à l'étude des sciences et à tous les exercices de l'esprit. Un Lyonnois, contemporain de Louise Labé, Claude de Taillemont, que j'ai nommé tout à l'heure, a défendu la même cause dans son Discours des champs Faez à l'honneur et exaltation de* Dames, Lyon, Michel du Boys, i553, in-S.": « N'a esté, dit-il, iusques « auiourd'hui le vouloir et consentement de nos prédécesseurs, « tant misérables et peruers, que mus des erreurs d'autrui, ou M de leur propre ignorance, ils n'ont permis aux esprits femi- « nins goûter ce doux fruit de science et doctrine : comme si « ç'eust esté chose interdite de Dieu, qu'elles eussent su choi- « sir la lumière entre les ténèbres , et discerner le bien du « mal, ains ont trouué bon que l'ignorance, mère de tous maux, « leur empeschast la connoissance de leur Seigneur et Facteur, « et bien souvent d'elles mesmes. Occasion certes , par laquelle « elles n'ont pu, ni su, ainsi que le sage, commander aux astres « et se despestrer de la mauvaise inclination d'iceux. Vraiement « les pauvres ignorans n'entendoient que de science vient vertu, « et que les deux jointes ensemble, sont la vraie sapience, qui « conduit l'homme au souverain bien d'immortalité, duquel il « est aussi bien nécessaire à la femme qu'à l'homme, d'auoir « connoissance, d'autant qu'elle en participe comme lui. Mais
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ft ha quelque cliose recommandahle après la gloire et (6 l'honneur, le plaisir que l'cstude ha acoutumé donner u nous y doit chacune inciter, qui est autre que les a autres recreacions : desquelles quand on en ha pris « tant que Ion veut , on ne se peut vanter d'autre « chose, que d'auoir passé le temps. Mais celle de l'es- « tude laisse un contentement de soy, qui nous de-
« que signifie, qu'il y a encore de tels fols au monde, lesquels « sans aucune consideraliou, disent et maintiennent la femme « ne pouuoir, ni deuoir sauoir aucune cliose? Véritablement « s'ils ne me veulent nier que Dieu l'ait faite participante d'ame « raisonnable comme l'homme, ie ne say pourquoi il ne lui « seroit possible et licite de sauoir aussi bien qu'à lui. N'a elle « sens, jugement, et raison, l'esprit prompt, et autant sus- « ceptible que l'homme? Ne voit on par expérience, le fruit « qu'aucunes ont rapporté, et rapportent encore à présent, du « peu de doctrine qui leur est permise : sinon toutesfois tant « généralement que les hommes, n'en faut blasmer, et accuser « que la coustume, qui est seulement, et selon le vulgaire, de « sauoir filer, et faire leur me'nage : tant elle est à leur prciu- «< dice obseruee , que si elles estoient instruites es lettres , comme « les hommes, ie m'ose bien pour elles promettre l'auantage : « et, pour certain, c'est grand dommage, que tant de beaux es- « prits ne sont lime's et employe's à de meilleurs affaires, que « ceux auxquels la tyrannie des hommes les a seulement asser- « uies : car lors se connoitroit par expérience, ce que je dis « estre vrai, et ne seroit besoin alléguer les sciences et vertus « d'une infinie multitude de femmes, qui sont et ont esté. » Voy. du Verdier, Biblioth. franc., art. Claude de Taillemontf édition de Rigoley de Juyigny (tome i , page 371),
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(c meure. Car le passé nous resioult et sert plus que le Ci présent. ?>
De semblables conseils aussi fortement, et, je dirai même, aussi élégamment exprimés, étoient de nature a produire beaucoup d'effet. Déjà le genre d'éducation que recevoient les femmes, depuis le règne de François i.«^' , avoit singulièrement développé toutes les ressources de leur esprit, tous les trésors de leur féconde imagination. Il n'en fallut pas davantage pour eifarouclier quelques-uns de ces bommes qui s'imaginent que la carrière des sciences et des lettres est exclusivement attribuée a leur sexe: ils cberchèrent donc à ternir la réputation des femmes dont ils ne pouvoient déprimer les écrits, afin de leur enlever ce degré d'estime qui forme leur plus bel apanage.
L'abbé Irail, dans ses Querelles littéraires*, est venu ajouter un nouveau trait de calomnie à ceux qui avoient déjà été répandus contre la Belle Cordière : il lui impute d'avoir trabi la confiance de Clémence de Bourges, sa meilleure amie, en lui enlevant son amant, et d'avoir u conservé par malice une conquête qu'elle « avoit faite par amour-propre. ?> Cette anecdote, démentie par tous les documents de l'bistoire , par la fin même de Clémence de Bourges, a été reproduite dans les Recherches placées à la tête de la dernière édition**
* Paris, Durand, 1761, 4 vol. in-12, tome i, pages i58-i64.
** C'est-à-dire, de l'édition de 1762. La dernière édition est celle de Brest, i8i5, qui, comme je l'ai dit dans une des notes précédentes, u'étoit pas connue de M. Cochard.
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des oeuvres de notre spirituelle Lyonnolsej avec des circonstances propres h séduire des personnes crédules*. Cet acliarnement h poursuivre la mémoire d'une femme digne, par sa conduite et son savoir, de toute l'estime de la postc'rité, est la plus forte preuve que l'envie s'attache à la gloire pour en ternir l'ëclatj que, semblable à la rouille qui consume le fer, elle s'applique à détruire les réputations les mieux consolidéeSj et qu'elle ne respecte pas même les tombeaux **. Mais la justice rendue à la Belle Cordière par ses contemporains, par son mari, par les hommes les plus recommandables dans la littérature, doit naturellement l'emporter sur des allégations dénuées de preuves , émises long -temps après son décès, et qui, sous ce rapport, ne méritent aucune confiance.
J'ai parlé de son mari. Louise Labé subit, en effet, le joug de l'hymen 5 mais mes recherches n'ont pu m'en faire connottre l'époque précise ; j'ai seulement acquis la certitude qu'elle eut pour époux Ennemond Perrin, marchand cordier à Lyon, et que déjà leur union subsistoit en i555, puisque la plupart des pièces faites en l'honneur de Louise, lui sont adressées avec
* Ce même conte a été adopté dans la Biographie universelle, à l'art. Labé (Louise), par M. Fortis, et à l'art. Clémence de Bourges, par M. Beuchot. Il l'avoitdéjà été, mais avec quelque hésitation, par l'éditeur des Annales poétiques (Sautereau de Marsy), dans la notice qu'il a consacrée à Louise Labé (pages 217 et suiv. du tome iv de ce recueil, imprimé en 1778).
** Que vous ont fait les morts pour remuer leur cendre? Le tombeau contre vous ne peut-il les défendre?
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la qualification de Dame, qu'elle y est de'signée sous le nom de Belle Cordière, titre qu'elle tenoit de la profession de son époux, et que, dans des vers h sa louange, on fait la description de son jardin en ces termes :
Vn peu plus haut que la plaine,
Ou le Roue impetueus
Embrasse la Sone humeine
De ses graiis Lras tortueus,
De la mignonne pucelle
Le plaisant iarJiu estoit, elc. (Pages i-Zy et suiv.)
Ce jardin faisant l'angle de la rue Confort et d'une ruelle tendant à Bellecour , avoit été abénévisé , en 1484^ à Giilet Perrin, marchand cordier ^, sous une pension que son fils Ennemond Perrin, aussi marchand cordier, reconnut en i55i. Ainsi cette propriété n'appartint à Louise Lahé qu'à cause de son mari, et cette
6 Noble Léonard de Chamosset, de la ville de Trévoux, et Guigonne sa femme, fille de Jean Brunicard, citoyen de Lyon, ahénévisèrent ce jardin avec une maison qui en dépendoit, à Giilet Perrin, sous une pension de 4 hv. par an. L'acte d'nAenévis est du 5o mai 1484. Perrin établit sur ce local son atelier de corderie et ses magasins. Ennemond Perrin, son fils et son héritier, reconnut la pension, le i.*"'" août i53i. M. Claude Berthier, conseiller au parlement de Grenoble, étoit possesseur de la maison et du jardin, vers la fin du xvi.^ siècle, Louis Dupré, cartonnier, racheta la pension en 1699*.
* Cette maison appartenolt naguère à feue M."*^ Taverniei', nce Dupré: elle est maintenant la propriété de M.*"^ sa fille, épouse de M. Ravier du Magny, Président du tribunal de première instance de Lyon.
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circonstance est une preuve certaine qu'à l'époque où ses oeuvres furent imprimées , elle étoit engagée dans les liens du mariage.
L'acte de reconnoissance de i53i, dans lequel Eniiemond Perriu agit comme majeur, démontre qu'il étoit iDeaucoup plus âgé que Louise. Je n'ai rien pu découvrir sur la date précise de son décès 5 mais le testagaent de sa femme , daté de 1 565 , nous apprend qu'il avoit alors cessé de vivre, puisqu'elle y est qualifiée de Veuve de sire Ennemond Perrin^ en son vlçant hour-* geois citoyen de Lyon,
Cette union de Louise Labé avec Ennemond Perrîn étoit dans les convenances, dès-lors que les deux familles exerroient le même genre de commerce , et qu'elles jouissoient également de la considération que procurent toujours une conduite irréprochable et une aisance honnête. Perrin avoit sans doute aussi un esprit cultivé 5 car autrement Louise, douée d'une foule de talents agréables, d'une sensibilité exquise et d'une intelligence rare, eût -elle consenti à donner sa main et son coeur à un homme qui eût été incapable d'apprécier tout ce qu'elle valoit? On peut donc conjecturer hardiment qu il existoit entre eux une véritable synipathie, et ce doux échange d'amitié, de soins, d'égards et de prévenances, qui constitue la félicité dans le mariage. La tendresse de Perrin pour son épouse ne sauroit être révoquée en doute, puisque, par l'acte de sa dernière volonté, il l'institua, a défaut d'enfants, son héritière universelle. Une aussi généreuse résolution décèle toute la force de son amour^ et prouve jus-
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qu'à rëviclence que Louise en etoit cligne. Une foule de pre'somptions me portent même h croire qu'il avoit été l'amant favorisé, auquel notre intéressante Lyonnoise adressoit ses touchantes élégies et ses sonnets si brûlants *. La publicité qu'elle donna h ses œuvres du vivant de son mari, semble ne laisser aucun doute sur ce point, et justifier, mieux que tous les discours 5 la pureté et la décence de sa conduite. ^
Il ne nous reste aucune autre production littéraire de la Belle Cordière, que le petit nombre de celles qui sont contenues dans le recueil de ses oeuvres. Cependant 5 depuis l'époque où elles parurent pour la première
* Il paroît que MM. Barre, Radet et Desfontaines, auteurs fie la petite pièce des Trois Saphos Lyonnoises , ou Une cour d'amour, jouée à Paris, eu i8i5, au the'âtre du Vaudeville, et imprimée la même année, in-8." de 46 paj^es, ont été préoccupés de la même idée, puisqu'ils ont donné le nom d'Ennemond à l'amant de Louise Charly, une des Trois Saphos. Mais leur pièce est un badinage très léger, et n'a rien d'historique, si l'on excepte les principaux personnages qui y figurent. Une des suppositions sur lesquelles la fab'e eu est fondée, et que le moindre examen chronologique défend d'à imettte, est celle qui consiste à faire trouver à Lyon , à la même époque , Marguerite de Valois , reine de Navarre, Clément Marot et Rabelais, avec la Belle Cordière, Clémence de Bourges et Pernette du Guillet, transformée en Aglaé du Guillet. Il suffira, pour sentir la fausseté de cette supposition, d'observer que Marot n'est j as revenu à Lyon depuis i538, et qu'à celte époque, Louise Labé , née eu 1526, n'avoit que douze ans, que Clémence de Bourges étoit peut-être encore moins âgée, et que Pernelte du Guillet, morte très-jeune en i545, étoit à peine sortie de l'enfance.
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fois jusqu'à sa mort, sa muse n'est point demeurée oisive. Pernetti * nous assure que le P. Menestrier avoit eu entre les mains beaucoup de vers latins de sa composition. Elle ëcrivoit d'ailleurs dans sa langue avec trop de facilité et de goût pour qu'elle ait négligé d'en faire usage. Il est probable qu'on ne prit, après son décès, aucun soin de recueillir ses papiers, et qu'ils devinrent la proie de l'ignorance. C'est h ce motif qu'il faut attribuer le défaut de notions, auquel nous sommes réduits, sur les dernières années de cette femme célèbre.
Son testament que j'ai recouvré, et qui porte la date du 28 avril i565, vient ajouter de nouveaux traits à son éloge : il sert à établir que la bienfaisance est inséparable de la beauté. Voici les principales dispositions de cet acte précieux.
Louise Charlin, dite Labé, veut d'abord que son corps soit inhumé, si elle décède à Lyon, dans l'église de N. D. de Confort, de nuit, à la lanterne, sans pompe, et accompagné seulement de quatre prêtres j qu'il soit célébré à son intention, dans les huit jours de sa mort, un service et cent messes basses 5 que les pauvres soient aumônes d'une somme de 1000 liv. , et trois filles indigentes, dotées cbacune de 5o liv., pour contribuer à leur mariage. Elle fonde dans l'église de Parcieu en Dombes, paroisse où elle avoit des propriétés , une messe basse par semaine à perpétuité pour elle, ses parents et ses amis. Elle assigne à chacun de ses domestiques et aux personnes employées à
* Les Lyonnois clignes de mémoire ^ tome 1, page 353.
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la culture de ses fonds, des legs proportîonne's à leurs liesoins, ou aux services qu'ils lui avoient rendus. Elle nomme pour son exécuteur testamentaire le sieur Jacques Fourtin, marchand florentin, demeurant à Lyon, auquel elle confie l'administration de ses biens pendant vingt ans, sans aucune reddition de compte. Enfin elle ëlit pour ses héritiers universels Jacques et Pierre Charlin, dits Lahé, ses neveux, fils de François Charlin son frère 7^ et leur substitue, s'ils viennent à mourir sans enfants, les pauvres de l'Aumône générale de Lyon, avec défense d'aliéner ses propriétés.
Cet acte nous fait savoir que Louise Labé avoit une maison de campagne à Parciru , et qu'elle y faisoit chaque année quelque séjour; qu'elle possédoit aussi des rentes foncières, et qu'elle avoit encore des fonds dans le Grand Parti du roi, sous le nom du sieur Fourtin, dont les revenus étoient assignés sur la ville de Rouen. 11 nous apprend également que Louise étoit atteinte d'une maladie grave, qui la retenoit dans la maison du sieur Fourtin, et qui sans doute la mit au tombeau bientôt après.
Jacques et Pierre Charlin ne survécurent pas longtemps à leur tante ; car les pauvres de l'Aumône générale se mirent, dès l'année iSfig, en possession des
7 Ainsi le testament de Louise Labë rectifie le récit de Pernetti : ce ne furent point les neveux d'Ennemond Perrin qui recueillirent sa succession, ce fut son e'pouse , et celle-ci la légua à ses propres neveux, et, à leur défaut, à l'Aumône générale.
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biens qui leur avoient été substitues 3 ils louèrent la maison cle la rue Confort, le 26 décembre, abénevisèrent, Tannée suivante , la maison grangère de St. Jean de Tliurigneu, dépendant de la même succession, et vendirent dans la suite la grange de Parcieu au sieur Fourtin ^.
La postérité, toujours équitable, a voulu conserver le souvenir de Louise Labé, en donnant le nom de Belle Cordière à la rue dans laquelle elle avoit son domicile 9, et qui n'étoit avant 1642 qu'une simple ruelle
^ La grange de St. Jean cle Thurigneu fut vendue, par acte du dernier d 'cembre iSyo, à Jean Bruyères, moyennant la somme de 800 liv. une fois paye'e^ et une pension arnuelle de 3o liv.
9 Rien n'est plus sage, plus utile, et plus patriotique à la fois, que de donner aux rues et aux places d'une ville, les noms des citoyens qui, par des services éminents ou des talents remarqviables, ont acquis des droits à la reconnoissance publique. C'est, pour les cœurs généreux, un puissant mobile d'émulation, dont nos ancêtres n'ont pas négligé l'emploi: les rues V^anclran^ Thomassin , Sala, Boissac , du Peyrat ^ de Gradagne ^ Clermont ^ jy^illars , Neyret ^ du Garet , etc., nous rappellent des familles la plupart éteintes, mais toutes honorablement inscrites dans les annales de Lyon. Depuis quelques années, l'administration m.unicipale, marchant sur les traces de nos pères, se plaît aussi à décorer de noms vraiment historiques les rues nouvellement o.uvertes : ainsi ceux de Champier et de Pavie , médecins célèbres, se voient près des Cordeliers, où ils avoient leur habitalion; celui AeBellièvre, un des ministres de Henri IV, à l'endroit même où il reçut le jour; de Menestrier, à côté du Collège, où il écrivit l'histoire de Lyon et une foule d'autres ouvrages mar-
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conduisant au portail de Bellecour. Les Jacobins ayant aliène, dans ce temps-lh , une partie de l'enclos de \ igné qu'ils possédoient le long de cette ruelle, les acquéreurs s'empressèr-^nt d'y construire des maisons^ on élargit le passage, qui fut d'abord appelé rue Neuve ^ ensuite rue Régnier, en iSyo^ enfin, rue Kegnier ou
ques au coin de l'ériiflition la plus profonde; de Rosier, habile agronome, près de la cure de Saint Polycarpe, où, le 29 septembre 1793, il fut e'crasë par une bombe, et mourut victime de son attachement à ses devoirs et à sa patrie, etc. Mais tout n'est pas fait encore: dès long-temps j'ai e'mis le vœu qu'une de nos principales rues portât le nom de Turquet et IVariz, avec cette inscription : Ils fondèrent , en i536, la manufacture des étoffées de soie. Cet hommage , rendu à la me'moire de deux hommes industrieux, auxquels la ville doit un établissement qui a été une des sources de sa prospérité, ne pourroit produire que de bons effets. Espérons que ce souhait s'accomplira bientôt. Chaque jour, se forment de nouveaux quartiers : l'administration profitera sans doute de cette circonstance pour perpétuer la gloire de plusieurs de nos concitoyens; elle n'oubliera pas V^ulpio , qui, en i543, vint nous enrichir de l'art de filer et de tisser le coton; Poivre, qui, au péril de sa vie, transplanta les épices fines dans nos colonies; Médicis qui fut, dans le X!V.^ siècle, propriétaire de l'emplacement de l'hôtel du Nord, où. il exerçoit la banque, et que l'on considère comme la tige de cette illustre famille qui régna sur la Toscane; Buyer , qui apporta dans nos murs l'art de l'imprimerie; Cardon, qui exerça cet art avec tant de distinction, etc., etc. Ce sont là, en effet, quelques-uns des noms qu'une ville de commerce, telle que la nôtre, peut citer avec orgueil, et dont elle doit chercher à immortaliser le souvenir.
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Belle Corclière, en 1607. Ce dernier nom a prévalu, et s'est perpétué jusqu'à notre temps.
Louise Labé mérita cet honneur par l'éclat qu'elle répandit sur sa patrie ; la durée de sa \ie n'a pas été longue 5 mais tous ses jours ont été remplis d'une manière utile, et c'est par une bonne action qu'elle les a terminés. Son héritage vint augmenter le patrimoine des pauvres, et contribue encore aujourd'hui au soulagement des malheureux. Ainsi celle qui se montra supérieure en valeur, en savoir et en vertu, voulut aussi se distinguer par sa bienfaisance.
L'exemple de la Belle Gordière, la place éminente qu'elle occupe dans les fastes de la littérature, nous sont de surs garants de l'influence que l'éducation exerce sur les esprits, et prouvent combien les femines apporteroient de pénétration et d'aptitude dans les sciences, si nous leur permettions de les étudier. Les Gaulois, nos ancêtres, avoient pour leurs compagnes une singulière vénération^ ils les établissoient juges de leurs différends, se soumettoient sans murmure à leurs décisions, et les regardoient comme les interprètes de la divinité. Moins sages qu'eux, notre orgueil étouffe leur génie, et, quoique nous éprouvions à chaque instant combien leur tact est sûr en matière de goût, combien leur âme a de force et d'énergie dans le danger, combien leur esprit a d'agrément et de souplesse , combien leur douceur et leur amabilité leur fournissent de moyens pour conduire les affaires les plus délicates à un heureux terme, nous les tenons dans une sorte d'état continuel d'interdiction , et par une éducation toute
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artificieuse, nous constituons bien mieux leur foiblesse que ne le fait la nature même. Aussi leur loisir est - il un tourment, leur travail une oisiveté. Ali! puisqu'elles partagent nos plaisirs, puisqu'elles conti'ibuent si efficacement à notre bonlieur, pourquoi ne les élèverionsnous pas jusqu'à nous? pourquoi n'ajouterions- nous pas à leur félicité, en occupant davantage leur raison? pourquoi ne donnerions-nous pas le plus grand essor au développement de leurs facultés intellectuelles , et ne dirigerions-nous pas vers un but utile leur ardente imagination, au lieu de Fuser en l'assujettissant à des œuvres serviles, a des détails minutieux, à des études inconsidérées? Il appartient a notre siècle de restituer a ce sexe enchanteur la part qu'il doit avoir dans toutes les opérations de l'entendement. C'est par l'instruction que nous pouvons parvenir à lui assigner le rang que les lettres et les sciences donnent aux personnes qui les cultivent, que nous épurerons ses mœurs, que nous ennoblirons ses passions, que nous exalterons ses sentiments, en lui faisant chérir ses devoirs, en l'attachant davantage à sa patrie, en lui rendant facile la pratique des vertus. Dans l'expression de ce vœu, je ne fais que répéter celui que forma Louise Labé elle - même ; sa propre expérience lui avoit appris combien l'instruction est utile, combien elle ajoute aux attraits de la beauté, et elle désiroit d'y voir participer toutes les personnes de son sexe. Puisse un tel souhait se réaliser! Il doubleroit nos jouissances, et sèmeroit pour nous de nouvelles fleurs le chemin de la vie.
EVVRES
DE
LOYIZE LABE.