À SIRE AYMON
Si ie vouloy par quelque effort Pourchasser la perte ou la mort Du sire Aymon , et i'eusse enuye Que sa femme luy fut rauie , Ou qu'il entrast en quelque ennuy , le serois ingrat enuers luy.
Car alors que ie m'en vois veoîr La beaulté qui d'vn doux pouuoir Le cueur si doucement me brulle , Le bon sire Aymon se reculle , Trop plus ententif au long tour De ses cordes * 5 qu'à mon amour.
1 Allusion H la profession de cordier qu'exerçait Ennemond Perrin.
Ores donq'il fault que son heur Et sa constance et son honneur Sur mon luth viuement l'accorde , Pinsetant l'argentine corde Du lue de madame parfaict , Non celle que son mari falct '.
Cet Aymon de qui quatre filz Eurent tant de gloire iadis , IN'eust en sa fortune ancienne Fortune qui semble à la tienne.
Sire Aymon , car sans ses enfans Il n'eust poinct surmonte les ans»
Mais toy sans en auoir onq'eu * , As en viuant si bien vaincu L'efïort de ce Faucheur auare ^ $ Que quand ta mémoire si rare Entre les hommes périra , Le Soleil plus ne reluira.
O combien ie t'estime heureux , Qui vois les trésors plantureux De ton espouze ma maistresse ^
1 Même allusion. — Remarquez dans la même strophe lue et luth employés pour désigner le même instrument de musique. Nouvelle preuve du peu de fixité de l'orthographe à cette époque.
2 Ennemond Perrin n'eut point, en effet, d'enfant.
5 Le temps. — Comment Ennemond Perrin a-t-il pu le vaincre ? Sans doute le poète a voulu dire que la célébrité de sa femme le rendait immortel»
Qui vois l'or tie sa blonde tresse ' , Et les attraictz délicieux Qu'Amour descoche de ses yeux f
Qui vois quand tu veulx ces sourciz , Sourciz en hebeine noircis , Qui vois les beaultez de sa face , Qui vois et contemples sa grâce , Qui la vois si souuent baler , Et qui l'ois si souuent parler !
Et qui vois si souuent encor Entre ces perles et cet or , Vn rubys qui luyt en sa boucbe , Pour adoucir le plus faroucbe , Mais vn rubis qui sçait trop bien La rendre à soy sans estre sien !
Ce n'est des rubis qu'vn marchant Auare aux Indes va cerchant , Mais vn rubiz qu'elle décore Plus que le rubiz ne l'honnore , Fuyant ingrat à sa beaulté Les apastz de sa priuaulte.
Heureux encor qui sans nul soin Luy vois les armes dans le poing ,
1 Louise Labé était blonde. Plusieurs des poètes qui ont cscriî à sa loueuse , le disent expressément.
Et brandir dWne force adextre , Ores à gauche , ores à dextre , Les piques et les braquemars En faisant honte au mesme Mars ' !
Mais pour bien ta gloire chanter le ne sçay que le doy vanter Ou ton heur en telle abondance , Ou la grandeur de ta constance , Qui franc de ses beaultez iouyr 3S*as que l'heur de t'en resiouyr.
Tu peulx bien cent fois en vn iour
Veoir cette bouche où niche Amour ,
Mais de fleurer iaraais Taleine
Et l'ambre gris dont elle est pleine ,
Alléché de sa douce voix ,
En vn an ce n'est qu'vne fois.
Tu peulx bien cent fois en vn iour Veoir ceste cuysse faicte au tour , Tu peux bien veoir encor ce ventre y Et ce petit amoureux antre Ou Venus cache son brandon , Mais tu n'as point d'autre guerdon ''.
1 A Mars lui-même. Corneille , dans le Cid , a dit la même vertu pour la vertu même» — Cette strophe ne permet pas de douter qu'il ue s'agisse ici de Louise Labé , qui était alle'e au siège de Perpignan , qui s'était rendue habile dans l'escrime et Téquitation , et qui dut à son humeur guerrière le surnom de capitaine Loys.
2 Singulières moeurs que celles d'un siècle où un poêle osait exprimer de pareilles pensées I
Puisses tu veoir souueiit ainsi
Les beaultez et grâces aussi ,
Soit de son corps , soit de sa face ,
Et puisse le prendre en ta place
Les doux plaisirs et les es])alz
Qu'on prend aux amoureux conibntz!
Et touslours en toute saison , Puisses tu veoir en ta maison Maint et inalnt braue capitaine y Que sa beauté cbez toy amelne , Et touslours , sire Ajnion , y veoir Maint et maint homme de scauoîr ' !
Et lors qu'auec ton tablier gras , Et ta quenouille entre les bras , Au bruict de ton tour tu t'esgayes "* , Puisse elle touslours de mes playes , Que i'ay pour elle dans le cueur , Apaiser la douce langueur !
1 On sait que , comme le dit du Verdier , Louise Labé recciioit gracieusement en sa maison seigneurs , gcniilshoimnes et antres personnes de mérite , et qu'elle ayma les sçauans hommes sur fous.
2 Ce passage tendrait à faire considérer Ennemond Pcrrin comme un simple ouvrier cordier , et non comme un négociant , comme uu riche marchand de cordages ; mais il ne faut pas oublier que c'est un poète qui parie, et qu'on ne doit peut-être pas prendre à la lettre ses expressions , quoiqu'elles rentrent tout-à-fait dans celle de hon homrnc de cordior , dont du Verdier s'est servi pour qualifier le mari de Louise Labé.