Eux et elles
L'année ^859 a vu paraître trois ouvrages qui ne passeront pas comme elle et qui lui survivront, pour la punition de leurs auteurs :
Elle et Lui, par madame George Sand ;
Lui et Elle, par M. Paul de jMusset ;
Lui, par madame Louise Colet.
Le premier a paru dans la Revue des Deux-Mondes.
Le second, dans le Magasin de Librairie.
Le troisième, au Messager de Paris.
Au moment d'affronter définitivement l'opinion publique, un des trois auteurs s'est retiré. Est-ce pudeur, lassitude ou dégoût? Quel que soit le sentiment qui a inspiré cette abstention, il mérite d'être honoré (i). Deux auteurs ont poursuivi leur marche, j'allais dire persisté
(1) Depuis que ces lignes ont été écrites, M. Paul de Musset a fait comme mesdames George Sand et Colet, et Elle et Lui s'étale aussi à la vitrine des libraires. Du moins n"a-t-il pas donné l'exemple
dans leur gageure. L'article et le feuilleton ont paru en volumes. La pierre de scandale, lancée d^abord dans les eaux d'une publicité restreinte, a élargi progressivement son cercle ondoyant. Les abonnés ont fait place au public. Le journal de quelques-uns est devenu le livre de tout le monde. Cet appel volontaire au suffrage universel mérite au moins une réponse. Il l'aura. Quand la confession est publique, le confesseur doit parler tout haut. La franchise est toujours un devoir vis-à-vis de l'indiscrétion.
Le premier de ces livres que nous allons analyser est un roman mêlé d'histoire.
Le second est l'histoire sans le roman.
r^e troisième n'est ni le roman ni l'histoire.
Elle et Lui est une apologie inopportune, et par suite, téméraire.
Lui el Elle est un pamphlet honnête, mais excessif.
Lîii est un dithyrambe passionnel, une affiche autobio graphique, un de ces livres qui viennent les troisièmes à la vitrine du libraire comme le quatorzième vient à table, une œuvre parasite qui trouvant prise la place de l'éloquence et du devoir, aime encore mieux manquer son effet que le perdre, être ridicule que de ne pas s'asseoir. Ajoutons, pour être juste, qu'il est difficile de faire plus poétiquement et plus gracieusement une bévue. Le livre a tout l'esprit qu'il faut pour sauver une entrée équivoque. Mais ce qu'il a de plus spirituel, c'est encore
son titre. L'auteur de Lui ne parle que d^elle. Il ne lui manque pour être pardonné que d'en convenir de bonne foi.
Mais continuons à détailler, c'est-à-dire à justifier notre appréciation.
Elle et Lui est une calomnie vis-à-vis d'un mort, ou le paraît, ce qui est malheureusement à peu près la même chose.
Lui et Elle est une violence vis-à-vis d'une femme.
Lui est une coquetterie en un volume, qui aura plusieurs éditions. C'est un de ces jolis livres qu'on rêve, mais que l'on n'écrit pas. S'il est inutile de se vanter de quelque chose, c'est surtout de ses regrets. La marquise Stéphanie de Rostan aura toujours aux yeux du public, comme h ceux d'Albert de Lincel, le tort d'être arrivée trop tard.
Elle et Lui défend par orgueil une réputation que Taiî et Elle flétrit par vengeance, et que Lui compromet par vanité.
Ces trois livres sont trois fautes. Tous trois ont dépassé le but, pour mieux l'atteindre. Une tonibe marquait la limite. Comment ne se sont-ils pas arrêtés, l'un par pudeur, l'autre par respect, le troisième par crainte ? Comment n'ont-ils pas pré\u que le public, après avoir fait cercle autour des trois concurrents, leur dirait pour toute récompense, à celui-ci : On ne tire pas sur les
tombeaux ; à celui-là : On ne tire pas sur les femmes ! à l'autre enfin : On ne tire pas sur soi-même !
Pour nous, incriminant le but plus encore que le résultat, nous dirons à Elle et Lui : On ne doit jamais se défendre au point de paraître attaquer. A Lui et Elle : On ne doit jamais attaquer jusqu'à paraître cesser de se défendre. A Lui : On n'intervient jamais dans un débat où on n'a ni le devoir de se défendre, ni le droit d'attaquer.
En présence de cette opinion universelle, de ce verdict du jury des lecteurs, notre travail devenait presque inutile. Nous l'avons pourtant achevé après l'avoir entrepris. Il y a de petits livres qu'il faut faire quand même.
D'ailleurs, si le jugement est connu, il reste à le formuler* et, après l'avoir formulé, à le motiver. La tâche nous a semblé intéressante vis-à-vis de trois livres signés de trois noms célèbres, invoquant tour à tour l'excuse du devoir et la liberté de l'art, et ayant abordé comme au concours, forts d'une expérience personnelle, un des grands problèmes du cœur humain ; la lutte étrange et éternelle dans l'amour de l'homme et de la femme (i).
(1) " Si l'on juge de l'amour par la plupart des effets, il ressemble plus à la liaine qu'à l'amitié. " (La Rochefoucauld.)
« Plus on aime une maîtresse, plus on près de la haïr. » (La Rochefoucauld.)
Si nous étions de ces critiques timorés qu'une note inquiète et qu'arrête une préface, nous bornerions notre analvse et notre appréciation au côté purement littéraire ou purement moral des œuvres que nous étudions. Nous traiterions ces livres que la passion fait palpiter, comme d'indifférents croquis d'après la nature morte. Dans une sorte de voyage dans les limbes, nous nous tiendrions systématiquement dans l'air supérieur et froid de l'idéal. Nous ne demanderions à des personnages imaginaires, vivant d'une vie de fantaisie, que d'obéir machinalement, dans leurs évolutions, aux lois de la vérité absolue. Nous repousserions enfin, avec de vertueux scrupules, les provocations incessantes de l'allusion, maligne Galatée qui court de page en page , feignant de se cacher et souhaitant d'être vue, vous menaçant de l'œil et vous appelant du sourire. Mais ce n'est pas au nom de l'art que nous avons pris la plume, c'est au nom du cœur. Nous ne voulons pas discuter une thèse philosophique, nous voulons vider un procès moral. Dans ces causes-là, la réalité est toujours au banc des témoins.
Loin de nous donc les fausses pitiés, les fausses craintes, les fausses pudeurs, pâles inspiratrices des demi-jugements. Nous avons vu tout ce qu'il était possible de voir : nous dirons tout ce qu'il est permis de dire. Nous ne déchirerons pas les voiles, mais nous les soulèverons. Nous n'arracherons pas les masques : nous les rendrons inutiles en appelant les gens par leur nom. Nous serons polis comme on l'est au bal de l'Opéra, où jamais il n'y eut d'incognito. Le critique qui achète certains livres a payé chez le libraire le même droit que le danseur au contrôle. 11 a payé le droit d'en demander davantage qu'il n'en veut dire à tout héros de roman qui, sous un masque connu, viendra l'intriguer.
L'auteur d^Elle et Lui n'a pas tardé, une fois le premier enivrement du triomphe passé (triomphe trop facile en vérité ! ) et bientôt remplacé par la douleur d'âpres représailles, à sentir combien il est difficile, sur certaines voies imprudemment ouvertes, d'arrêter l'interprétation. En vain on a cherché, par d'énergiques désaveux, à chasser du sanctuaire profané de la vie privée la foule avide de scandale. La foule a persisté à se tromper de porte. On lui ouvrait celle du roman, elle a violé celle de la réalité. En vain on lui a dit : Ceci est une fable. Elle a répondu : Ceci est une histoire. En vain on lui a crié : C'est une étude sur le cœur humain en général. Elle a persisté à répondre : C'est une étude sur votre cœur. L'auteur
d'EUe et Lui ne voulait avoir que de l'imagination. On Ta condamné à avoir de l'expérience. 11 ne voulait qu'être admiré, et on l'a plaint ou détesté malgré lui. Ce Laurent de Fauvel dont on prétendait faire une abstraction, un type, un héros de roman comme Lovelace ou Faublas, chacun a prétendu l'avoir connu, l'avoir rencontré dans le monde, dans tous les mondes. Chacun, aidé dans ce goût d'assimilation, que dis-je? d'identification, si cher au lecteur français, par des chroniqueurs complaisants, a prononcé un nom que nous ne dissimulerons pas , le nom d'un grand poète mort prématurément, d'un grand poète bien fait pour la vie courte et les romans orageux, d'un poète prédestiné à toutes les gloires et à toutes les chutes, venu au monde avec le cœur de Tange et l'esprit du démon, le goût de l'enfer et le mal du ciel.
C'est donc en vain que nous tairions ce que tout le monde a dit. 0 fatalité des livres'. Le lecteur, désappointé par les nombreuses réticences de Vnistoire de ma vie, mémoires en buste, où x\lfred de Musset n'a qu'une mention, s'est obstiné à voir l'histoire dans le roman, peut-être parce qu'on lui avait refusé le roman dans l'histoire.
JNous n'irons pas même aussi loin que lui. Nous l'avons dit, nous respectons les masques. Mais nous ne croirons blesser aucune convenance, léser aucun droit, en cherchant dans Tallusion qui fait la base de tous ces
livres, le point d'appui de notre critique; en demandant enfin aux OEuvres de George Sand et d'Alfred de Musset l'explication de quelques-unes des aventures de Thérèse, à'Olympe ou à'Antonia , le secret de la conduite à^ Albert, de Laurent ou d'Edouard. Nous procéderons comme l'enseigne une doctrine trop courageuse pour n'être pas quelque peu cruelle Nous étudierons d'après le cœur humain, modèle saignant. Mais cette étude pénible demeurera secrète, et nous n'en donnerons que le résultat.
Madame George Sand a répondu à la fois dans la préface de Jean de la Roche [Revue des Deux Mondes, du 15 octobre 1859) aux accusations de L\ti et Elle et au public qui s'y était associé ; cette réfutation est aussi énergique que contradictoire. L'auteur d'£//e et Lui y dit à ses adversaires : — Respectez le vrai, c'est-à-dire ne le rabaissez pas au gré de vos ressentiments personnels ou de votre incapacité fantaisiste. Apprenez à bien faire ou taisez-vous. — Elle y dit aux lecteurs : — Respectez l'art, ne l'avilissez pas au gré de vos préventions inquiètes ou de vos puériles curiosités ; apprenez à lire ou ne lisez pas ! —
Nous connaissons des gens qui ont la prétention de savoir lire et qui ne comprennent pas par quel mystère de l'association des idées madame G. Sand a pu dans sa préface affirmer et nier tour à tour, sans se croire illogique, la même chose.
r^a préface de Jean de la Roche commence par exposer
(« les incideuls comiques, accessoires obligés de toute publicatiou offrant un caractère de réalité quelconque, » qui ont signalé l'apparition de Narcisse. Elle raille ces lecteurs prévenus qui ont, quand même, voulu trouver dans leur petite ville les héros de l'histoire mise en roman, il est vrai, ajoute-t-elle, pour expliquer cette obstination « que Fauteur du roman imprimé avait commis une grande faute, il avait peint la figure extérieure de Narcisse. »
La même faute, au moins en ce qui concerne la figure extérieure du modèle, n^a pas été commise dans Elle et Lui.
Il n'en faudrait pas conclure que Elle et Lui est un roman piir, sans rapport avec la réaliit*. Apres avoir développé les deux opinions, les deux systèmes qui régissent ce genre de composition, madame Sand se prononce formellement pour celui dont la préférence indique l'emploi et justifie notre thèse.
« Deux opinions ont été mises en présence. Selon la première, l'artis'.e doit tout puiser dans son imagination, c'est-à-dire ne raconter, même sous le voile de la fiction, aucun enchaînement de faits observés par lui dans la réalité, et ne peindre aucun caractère, aucun type pris sur nature. D'après cette sentence , tout artiste qui retrace des scènes de sa propre vie, ou qui analyse des sentiments de son propre cœur, commet une indécence et livre son âme en pâture à la populace —
^ iO -^
» Selon l'opinion contraire, tout artiste, sons peine de ne plus être artiste du tout, doit tout puiser dans son propre cœur, c'est-à-dire qu'il ne doit écrire, parler, chanter, ou peindre qu'avec son âme, ne juger qu'avec son expérience ou sa conviction, n'étudier qu'avec son individualité, enfin, n'émouvoir les autres qu'à l'aide de sa propre émotion actuelle ou rétrospective. 11 doit son âme à la multitude — »
Cette méthode « qui est la sienne » ne paraît à l'auteur à' Elle et Lui soumise qu'à une double obligation. « Le goût, qui est une règle d'art, et le respect des personnes, qui est une règle de conduite, exigent seulement une fiction assez voilée pour ne désigner en aucune façon la réalité des personnages et des circonstances. »
L'auteur A'' Elle et Lui prétend être demeuré fidèle jusqu'au bout à cette double convenance d'un sujet « où elle utilisait son expérience. »
C'est à elle de le prétendre, mais c'est au public d'en juger. Et ici, à côté de la théorie de la liberté du roman, que l'on étend jusqu'au droit « de tracer la peinture du cœur humain tel qu'il a battu en soi-même, ou tel qu'il s'est révélé chez les autres, » il serait bon de placer la théorie de la liberté du lecteur qui, au risque d'être exclu « de l'aristocratie des lumières et de la saine bourgeoisie de la raison » souffre impatiemment qu'un écrivain,
mêine un grand, le renvoie durement à l'école apprendre à lire, ou veuille malgré lui « faire son éducation. »
C'est à ce public indépendant à juger si dans ce livre tant attaqué et tant défendu « rien n'a été écrit sous l'oppression d'un mauvais sentiment, si on y a été vrai sans amertume et sans vengeance , juste et généreux envers le passé qu'on s'est remis sous les yeux, si Ton n'y a peint les malheurs du caractère ou les égarements de l'âme, qu'en cherchant et en découvrant leur excuse dans la fatalité de l'organisation et des circonstances; » si enfin celte excuse peut être agréable aux vivants qui représentent les morts, et s'ils n'ont pas dû trouver par trop indiscret, intempestif, empressé » ce tendre pardon final ») qu'on n'avait pas demandé.
Elle et Lui nest pas un roman d'intrigue , mais un roman d'analyse. 11 a pour but de nous apprendre comment Laurent de Fauvel et Thérèse Jacques s'aimèrent et comment ils se quittèrent. Nous aurions préféré qu'il nous apprit pourquoi.
Trois lettres, dont une de mademoiselle Jacques, servent d'introduction au roman. S'il n'avait pas fallu faire un livre, ces trois épîtres le rendaient inutile. L'opposition du caractère et des idées y est indiquée avec un soin perfide. On sent si bien percer déjà, dans ces protocoles du traité d'union, l'antagonisme futur, que l'on commence à trembler devant un dénoûment inévitable. Ces lettres ont évidemment été écrites pour la cause. (N'oublions pas que ce roman est un plaidoyer. ) C'est à ce point que ni Thérèse, ni Laurent n'auront le droit de se plaindre tout à l'heure de la catastrophe finale. Il est impossible d'entrer en liaison avec moins d'illusions de part et d'autre. C'est un amour dos à dos.
Laurent a bien compris Thérèse. C'est par l'orgueil qu'il entrera dans la place [\). Thérèse a encore mieux deviné Laurent. Elle feint l'indifférence, et offre à ce jeune homme blasé qui fait le simple, qui fait Venfant (2), l'amitié d'une sœur, l'affection d'une mère (3).
(1) .' Vous le savez, vous savez que pour moi vous n'êtes pas mademoiselle
Jacques mais un homme supérieur dégu-sé en femme. « (p. 5.) — .. Vous
êtes très-orgueilleuse, Thérèse! « (p. 6.)
(2) " Vous ne connaissez pas le malaise, le plaisir qui ennuie et l'ennui qui grise, le mal sans nom dont je vous parlais l'autre soir. « (p. 6.) — .• Je vais donc être obligé ce soir de faire quelque affreuse sottise ... Mais, soyez tranquille, je ne vous raconterai pas l'emploi de ma soirée. »
(3) (■ D'abord, mon cher Laurent, je vous demande, si vous avez pour moi quelque amitié , de ne pas faire trop souvent de sottises qui nuisent à votre santé. Je vous permets tous les autres. « ff. 1.) " C'est beaucoup de billets de banque dont vous avez besoin, précisément pour ne pas faire de sottises,
Les citations que nous avons accumulées en notes, pour ne pas interrompre nos déductions, n'auront sans doute laissé aucun doute au lecteur sur l'avenir réservé à une correspondance qui s'ouvre avec ce sans-géne de part et d'autre, cette mutuelle familiarité, ce désintéressement presque cynique,
La faiblesse de Laurent attire Thérèse comme une occasion de domination [■{). L'indulgence de Thérèse tente Laurent par Tespoir de toutes les surprises, surtout de celle de la liberté dans l'amour. Ils se précipitent dans les bras l'un de l'autre..., pour huit jours.
Ce n'est pas cette insouciance d'un côté , cette clairvoyance de l'autre, qui nous gâtent cette introduction. Ce qui nous fâche le plus c'est cette présentation de Paimer au lecteur. Dès les premières pages, apparaît cet Hercule d'Amérique, à la tête d'Antinous, se carrant dans son obséquieuse nullité et promenant de Tun à l'autre, avec
c'esl-à-dire pour ne pas courir le brelan, dans l'espoir d'un coup de fortune qui n'arrive jamais aux gens d'imagination, vu que les gens d'imagination ne savent pas jouer, qu'ils pei"dent toujours, etc.... » (p. 8.) — <> Vous me trouvez bien positive, n'est-ce pas? Cela m'est égal. ■ — " Sur ce, mon cher Laurent, désennuyez-vous de votre mieux de ne pas me voir pendant deux jours... Moi, je ne suis qu'une vieille prêcheuse, qui vous aime bien, qui vous conjure de ne pas vous coucher trop tard toutes les nuits, et qui vous conseille de ne faire excès et abus de rien. • (P 9 )
(1) " Il est difficile de définir l'amour . ce qu'on en peut dire est que, dans l'àme, c'est une passion de régner ; dans les esprits, c'est une sympathie, et dans le corps, ce n'est qu'une envie cachée et délicate de posséder ce que l'on aime, après beaucoup de mystères. » (La. Rochefoucaud.) L'amour de Thérèse ne réalise que la dernière partie de la définition.
un sourire de marchand bel esprit, son banal dévoûment. Eh bien ! ce Dick Palmer, dans lequel le lecteur pressent la providence bourgeoise du drame et comme le notaire du dénoûment, ce Dick Palmer, avec sa fausse discrétion et ses lourdes prévenances, lui crispe les nerfs comme à Laurent. Thérèse seule l'a deviné , et le défend avec cette prévoyance qui la caractérise : « Vous l'avez pris pour un épicier, et vous vous êtes trompé [i). » Et dans cette défense intempestive, on sent comme un des arguments de la future apologie. Palmer s'en va, mais pour tout le monde il est resté. Son souvenir est désormais entre Thérèse et Laurent, entre l'auteur et le lecteur. Chacun le devine derrière la porte, épiant l'heure de sa rentrée. C'est avec raison que Laurent déteste et menace cet intrus souriant, ce parasite de son bonheur. C'est avec raison qu'il s'indigne, sous le coup d'une jalousie anticipée, contre Thérèse, qui se défend avec l'impérieuse dignité d'un orgueil qui ne veut pas être soupçonné, l'âpre impatience d'une sécurité que l'on dérange. Et le lecteur, comme eux, se reproche de s'inté-
(1) Quelques pages à peine après ce commencement de réhabilitation morale viendra la glorification physique de Palmer, mise dans la bouche, ou du moins dans l'esprit de Laurent : i' Laurent put se calmer assez pour étudier la physionomie placide et pure de cet étranger. 11 était d'une beauté accomplie, ce qui, au premier abord, lui donnait l'air inanimé propre aux formes régulières. En l'examinant mieux, on découvrait do la finesse dans son sourire et du feu dans son regard. " (p. 46.)
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resser à un amour qui commence comme les autres finissent.
La jalousie de Laurent se lit en effet dans ses premières lettres, où un scepticisme d'emprunt cherche en vain à voiler la blessure du cœur. Thérèse ne s'y trompe pas (^). Laurent, de plus en plus attiré par la réserve habile , jusqu'au point de demeurer bienveillante et de paraître sincère, de Thérèse « se monte la tête (2) » et épie Thérèse à travers la haie de son jardin. Manège puéril dont il s'accuse comme d'un crime, se livrant ainsi à la fois par le fait et par l'aveu à son amie, qui profite de ses avantages en femme qui les connaît à merveille (3) et utilise un repentir qui s'est vite tourné en curiosité (4).
Quand je dis que Thérèse profite de ses avantages, je me trompe, elle en abuse. Laurent, après avoir calomnié son cœur et s'être fait plus malade qu'il n'est pour obtenir d'être guéri, n'hésite pas à humilier jusqu'à la conscience qu'il a de sa supériorité d'esprit (o). Ce n'est
(1) >• Thérèse comprit fort bien, a première vue, le dépit et la jalousie qui avaient dicté cette lettre. •■ (p 13.) (21 P. 22.
(3) " M de Fauvel avait à vingt- quatre ans l'expérience des faits que l'on n'a pas toujours à quarante; il s en piquait et s'en affligeait tour à tour. Mais il n'avait nullement l'expérience du cœur. " (p. 27.)
(4) « Dès lors il s'était senti ardemment curieux de savoir la cause de celte anomalie, une femme jeune, belle, intelligente, absolument libre et volontairement isolée. i> (p. 27.)
(5) " Il faut (pour faire de l'art) deux choses que vous avez, la réflexion et
pas assez pour cet orgueil insatiable de Thérèse, qui ne veut se rendre que pour la forme et gouverner à genoux. Elle analyse avec une implacable franchise Laurent à luimême. Elle lui compte et décrit tout haut ses infirmités morales, avec le sang-froid réuni du confesseur et du médecin (-1).
Et à chaque constatation de ce diagnostic imperturbable, Laurent se frappe la poitrine avec componction et envie de bonne foi la supériorité morale de celle qui ausculte son cœur.
Ecoutez ce dialogue régulier et puritain , dont chaque phrase supplie ou condamne. Ne se figurerait-on pas cette étrange et pédantesque entrevue sur les rives de rOhio entre deux jeunes Quakers épris Pun de l'autre, et se le disant solennellement à travers les grilles de bois du parloir ? Hé quoi ! ce sont là deux artistes qui s'aiment ! Ne croirait-on pas plutôt deux sceptiques qui s'analysent. Quelle ironie désespérée d'un côté (2),
rinspiration. Je n'aurai jamais la première, et j'ai eu la seconde. « (p. 11.)
(1) " Je sais que vous avez la prétention d'être vieux, usé et corrompu. Cela ne me fait rien du tout vos prétentions. C'est une mode bien portée à l'heure qu'il est.Cliezvous, c'est une maladie réelle et douloureuse, mais qui passera quand vous voudrez. Vous êtes un homnio de cœur, précisément parce que vous souffrez du vide de votre cœur. Une femme viendra qui le remplira, si elle s'y entend, et si vous la laissez faire. " (p. 31 .)
(2) " Je ne sais que faire de moi, voyez-vous, l'ennui me lue. L'ennui de quoi? allez-vous dire. L'ennui de tout... Je ne sais pas comme vous être attentif et sage pendant six heures de travail, faire un tour de jardin en jetant du pain aux moineaux ; recommencer à travailler pendant quatre
et de l'autre, quel sang-froid superbe. D'un côté c'est une confession, de Tautre c'est un interrogatoire.
« — Alors, c\st décidé, c'est arrêté, dit Thérèse en souriant, vous travaillez au suicide de votre intelligence?
» — Je ne travaille un peu proprement, dit Laurent, que quand je tombe de fatigue....
n — C'est vrai, dit Thérèse, je l'ai remarqué et je m'en étonne comme d'une anomalie ; mais je crains bien que cette manière de produire ne vous tue, et je ne peux pas me figurer qu'il en puisse arriver autrement. Attendez, répondez à une question : Avcz-vous commencé la vie par le travail et l'abstinence, et avez-vous senti alors la nécessité de vous étourdir pour vous reposer ?
» — Non, c'est le contraire —
» — 11 y a longtemps que vous menez cette vie-là?
» — H ne peut pas y avoir longtemps à mon âge ! Il y a trois ans.
» — Eh I c'est beaucoup pour votre âge justement ! Et puis, vous avez mal commencé, vous avez mis le feu à vos esprits vitaux avant qu'ils eussent pris leur essor. ^ous avez bu du vinaigre pour vous empêcher de grandir, etc.. (^). »
heures, et ensuite sourire le soir à deux ou trois importuns tels que moi, par exemple, en attendant 1 heure du sommeil. ■■ (p. 3! .) (DP. 33 à 35.
-Wi
Et la conclusion de ce charmant entretien, la voici : « Peut-être bien votre cœur s'est-il atrophié, peut-être ne serez-vous jamais ni un homme ni un artiste complet. »
Cette épreuve produit son effet inévitable. Laurent s'irrite d'abord, car il se croit méprisé, et on le croirait à moins. Thérèse lui persuade qu'elle le plaint, et Laurent répond à « ses deux grosses larmes » par un déluge de pleurs et d'aveux, dont chacun le lie davantage à celle qui ne se lie pas , dont chacun élève sur les ruines de sa dignité la prépondérance de Thérèse.
Laurent n'ose plus parler d'amour. Il s'adresse à la pitié même de Thérèse. L'un est trop, l'autre pas assez. On s'arrête, jusqu'à nouvel ordre, à l'amitié. « Thérèse veut bien essayer d'être un homme (^) pour Laurent. »
Et l'interrogatoire continue afin qu'on sache comment s'y prendre.
« — Si je vous comprends bien, dit Thérèse rêveuse, vous pensez que votre œuvre a besoin d'être réchauffée par le sentiment?
» — Ne le pensez-vous pas aussi? N'est-ce pas là ce que me disent tous vos reproches ?
») — Pas précisément. . . Loin de trouver votre travail froid et emphatique, je le sens brûlant et passionné ; mais
(1) C'est là le rêve, depuis bien longtemps. Quelle femme le réalisera? Il Une belle femme qm a les qualités d'un honnête homme, dit La Bruyère, est ce qu'il y a au monde d'un commerce plus délicieux -. l'on trouve en elle tout le mérite des deux sexes. "
je cherchais où était en vous le siège de cette passion. Je le vois maintenant , il est dans le désir de l'âme. — Oui, certainement, ajouta-t-elle , toujours rêveuse, comme si elle cherchait à percer le voile de sa propre pensée, le désir peut être une passion.
» — Eh hien 1 à quoi songez-vous ? dit Laurent en suivant son regard absorbé (I)? »
Ce qui songe dans Thérèse, ce n'est pas la femme, c'est le philosophe ; ce n'est pas le philosophe, c'est le médecin. Thérèse combine, vis-à-vis de son futur amant, un système de traitement, un régime moral, « un fébrifuge, » comme il le dit lui-même. Son calme et son sang-froid finissent par exaspérer son sujet, qui prend son chapeau et s'en va furieux... et plus amoureux que jamais.
On le savait bien (2).
Le lendemain de cette explication, j'allais dire de cette comparution, Laurent écrit à son amie, j'allais dire à son juge, pour s'excuser de quelques mots « amers et glacés » qui lui étaient échappés, et à propos desquels Thérèse lui avait demandé : « Avez-vous des accès de folie? » Laurent se disculpe en se diminuant. Il rejette n son
(1) p. 38 et 39.
(2) " Ce puissant et malheureux esprit était ainsi fait que pour désirer quelque chose, il lui suffisait du mot impossible, et c'est justement là ce mot que Thérèse venait de dire. Aussitôt ses velléités d'amour pour elle lui revinrent, et eu même temps, ses soupçons, sa jalousie et sa colère. " (p. 40.)
énormité » sur le compte d'un éblouissement, « qui ne s'est pas dissipé dehors, car il s'est trouvé à sa porte, en voiture, sans pouvoir se rappeler comment il y était monté. — Cela m'arrive bien souvent, mon amie, ajoutat-il, que ma bouche dise une parole quand mon cerveau en dit une autre. Plaignez-moi et pardonnez-moi. Je suis malade [^). »
Faible au moral, malade au physique, comme vous le sentez déjà livré, âme et corps liés, à celle qui le fascine !
Thérèse accorde l'entrevue qu'on lui demande au nom « de la charité (2). »
Comment mérite-t-elle ces éloges anticipés, ces impétueux élans de reconnaissance qui devancent la première réalisation de ses promesses?
Elle répond trois mots : Venez ce soir.
Ce n'est pas sans raison qne cette réponse « fait trembler Laurent comme un enfant. »
« Etait-ce un congé ? était-ce un rendez-vous (5) ? »
L'entrevue tant souhaitée s'ouvre par cette brusque
(2) « Je sais que sage, laborieuse, tranquille, respectée, puisque vous êtes libre, aimée, puisque vous êtes heureuse, vous trouvez le temps et la charité de me plaindre, de savoir que j'existe, et de vouloir me faire mieux exister. Bonne Thérèse? qui ne vous bénirait serait un ingrat, et tout misérable que je suis, je ne connais pas l'ingratitude. » (p. 44.)
interpellation de Thérèse, à laquelle l'aveu par Laurent du tort qu'il a eu de l'épier un soir récent, dans son jardin, a fourni une arme dont elle veut tout de suite essayer la pointe. ''
« — Si vous êtes un homme d'honneur, lui dit-elle en lui prenant la main avec plus d'autorité que d'affection, vous allez me dire tout ce que vous avez entendu à travers ce huisson. Voyons, parlez • j'écoute. »
Laurent, irrité de cet accueil inusité, veut « l'inquiéter en lui faisant des réponses évasives 5 mais elle le domine par une attitude de mécontentement et une expression de visage qu'il ne lui connaissait pas (1). »
Thérèse a pour le coup cessé d'être « un sphinx hon enfant, » et son visage ne se détend pour prendre « un air de satisfaction étrange « que lorsque , poussé à bout , Laurent lui avoue que l'interlocuteur de cet entretien mystérieux, dont il n'a entendu qu'un mot, ne saurait être que Palmer.
Et cependant Thérèse le rassure.
« Mon cher enfant , M. Palmer n'est et ne sera
jamais pour moi qu'un ami fort estimable. »
Mais elle profitera du doute éveillé dans l'esprit de Laurent pour se dérober à lui par une ruse qui n'est ni loyale, ni sincère.
(DP. 47.
Cependant Tenlretien a dégénéré en conflit. Laurent, après avoir voulu « confesser Thérèse, » refuse de se laisser « confesser. » (Le mot est répété trois fois.)
Et voilà une rupture.
« — Ainsi, reprit Laurent, vous me chassez, et c'est fini entre nous?
» — C'est fini et adieu, répond Thérèse d'un ton sévère [i). »
Cette rupture ne dure que le temps de faire trente pas. A peine sorti, Laurent est rentré. Le malheureux I il a oublié, dit-il, quelque chose. Il a oublié, quoi? sou chapeau ? Non, son cœur.
Son cœur, Thérèse, après avoir joué un moment avec lui comme un chat qui pelote, finit par le lui rejeter à la tête, avec ces mots foudroyants : « Eh bien 1 soit, j'ai un amant. Etes-vous satisfait (2) ? »
Le fait n'est pas encore vrai. Cet aveu prétendu n'est qu'une manœuvre suprême destinée à éloigner définitivement l'ennemi, le vainqueur, que Thérèse pressent malgré elle dans son insatiable et incorrigible ami.
Laurent emporte le trait au cœur et cache sa douleur sous un sourire.
Est-il permis, je le demande, de croire à la sincérité, à la loyauté d'un pareil manège ?
Se-
Si Thérèse u'aime pas Laurent, n'a-t-elle pas trop tardé à le lui dire? Et si elle l'aime déjà, par quel vaniteux calcul, par quel brutal stratagème écarter ainsi sa défaite?
Mais si elle est déjà coupable dans le présent, combien plus coupable sera-t-elle dans l'avenir, elle qui n'a pas subi, qui a dirigé les entraînements de son cœur; elle qui a été clairvoyante là où tout le monde s'aveugle ; elle qui avance ou recule à volonté, et qui discute savamment avec cette implacable justesse qui distingue les femmes en ces parties de cœur ; qui raisonne ses coups en artiste consommée, expérimentée, arrivée à jouer froidement avec le pion humain?
Si elle avance, c'est par pitié ; si elle recule, c'est par crainte.
N'est-on pas doublement coupable lorsqu'on n'épargne pas à autrui les malheurs qu'on a prévus? N'est-on pas doublement coupable lorsqu'on décourage mal ou trop tard, pour lui céder enfin, un ami aspirant à devenir un amant, qui ne connaît rien de vous, et dont on connaît à fond tous les secrets? Feront- elles croire à la fatalité des circonstances, ces femmes habiles qui lont les ingénues et qui sont elles-mêmes, avec conscience et ivresse de leur rôle, les fatalités vivantes de leur amour (1)?
(1) « Ce n'était certes pas une bonne passion que celle là. H s'y était mêlé autant de vanité que de curiosité Cette femme dont tous ses amis disaient ; " Qui aime-t-elle - ? je voudrais bien que ce fut moi, mais ce n'est personne,
De pareils calculs sont souvent du reste punis par eux-mêmes, Thérèse , tout habile qu^elle est , est prise à son propre pié^je et punie par où elle a péché, par l'orgueil 5 son aveu l'a diminuée aux yeux de Laurent (i).
Elle y perd donc en dignité. Elle y perd surtout en ce que cette déchéance l'associe, en la justifiant jusqu'à un certain point, à la responsabilité de la catastrophe finale. Elle ne sera plus seulement l'occasion du malheur qui suit la désillusion ; elle en sera un peu la cause. Cependant plusieurs semaines s'écoulèrent pour Laurent « dans une alternative de rage, de froideur et de tendresse (2). ■»
Pendant ce supplice, y assistant tour à tour en consolatrice ou en juge, avec compassion ou indifférence, tour à tour sereine ou inquiète, tranquille ou déchirée, Thérèse persistait dans cette fraude qui tantôt lui apparaissait comme une expiation pour Laurent, tantôt comme une hypocrisie.
De ce culte qu'elle avait voué dès les premiers jours
lui était apparue comme un idéal à saisir. Son imagination s'était entlammée etc.. (p. S3.) Mais ce jeune homme n'était pas voué exclusivement h l'orgueil ... C'était un ange, sinon dédiu comme tant d'autres, au moins fourvoyé et malade Le besoin d'aimer lui dévorait le cœur, et cent fois par jour il se demandait avec effroi s'il n'avait pas déjà trop abusé de la vie et s'il lui restait la force d'être heureux. .> (p. 56 )
(1) " ... Thérèse perdit tout d'abord son prestige aux yeux de Laurent. Cp H était plus qu'une femme pareille aux autres. " (p. S6.)
de leur rencontre, à ce qu'il eût pu être elle avait
{jarclé en effet « une pitié pleine de gâteries, un sentiment maternel, où il entrait « à son insu » de l'amour. « Thérèse croyait être sûre de ne jamais songer à sa propre satisfaction dans cet attachement dont elle faisait tous les frais.... Elle savait bien que Laurent était incapable d'aimer comme elle l'entendait Elle s'applaudissait d'avoir trouvé dans un mensonge innocent le moyen d'en prévenir le retour (de cette crise qui l'avait effrayée), l'allé s'habituait à vivre sans brûlure au milieu du feu (I). »
Quand on est si prévoyante, il faut être plus forte. Quand on connait si bien les routes du cœur, on n'a pas le droit de s'y fourvoyer. Quand on connaît Laurent, ail point de l'analyser aussi impitoyablement que nous l'avons vu, on est inexcusable, après l'avoir accepté pour amant, de le remplacer par un Palmer. 11 était permis de se tromper sur le compte d'un homme de génie, à l'âme mystérieuse et immense ; mais se tromper sur un niais ; tomber de Laurent à Richard ! Après avoir envisagé sans trouble Téclal orageux d'un grand cœur, et en avoir, à travers les rayons, compté les petitesses, échouer misérablement devant un cœur de marchand puritain, et croire y trouver la perfection et l'inlini! Fi
donc ! C^est là une erreur trop humiliante pour être possible. Aussi ne croyons-nous pas aux erreurs de Thérèse. Nous ne croyons qu'à ses fautes. Quelle excuse d'illusion ou de défaillance apporter à un senlinicnt qui emprunte pour se définir ces ternies mathématiijues qui font de la musique comme une algèbre du son?
« — Je suis relativement à lui (à Palmer), la note élevée de la tierce majeure.
» — Alors, moi, je ne suis qu'une fausse note? reprenait Laurent.
» — Non, disait Thérèse, avec vous je me modifie, et descends à former la tierce mineure.
» — C'est qu'alors, avec moi, vous baissez d'un demiton?
n — Et je me trouve d'un demi-intervalle plus rapprochée de vous que de Palmer (1). »
Qu'en dites-vous? est-ce assez technique? Ne croirait-on pas assister derrière un rideau à la conversation d'une institutrice et d'un pianiste épris l'un de l'autre? Quel duo de préciosités empruntées au solfège de Panseron ! Quelles métaphores à la Panofka ! Quel morceau d'effet pour le cours de littérature du Conservatoire ! — C'est le destin et je le trouve juste. Il faut, par la grâce de Dieu, que la mauvaise prose serve aux mauvais sen-
timents, que les idées fausses s'expriment avec un faux goût, que quand on pense en chrysocale, on écrive en nielchior.
Nous avons, avec la patience minutieuse d'un juye d'instruction, feuilleté longuement ces deux cœurs comme un dossier. Nous arrivons au terme de notre analyse, et n'avons plus à attendre pour poser nos conclusions que le moment très-prochain où Thérèse franchira ce demi-intervalle qui la sépare de Palmer, Pour le demi-intervalle qui la rapproche de Laurent, Thérèse, après ce triple aveu qu'elle a lahorieusement extirpé de ce cœur tourmenté, qu'elle a dû s'arracher à elle-même, qui va lui échapper tout haut malgré elle, elle met encore des façons à le traverser. Elle se traîne à son amant avec toutes sortes de scrupules d'orgueil, de fausses pudeurs d'esprit. Personne autour d'elle ne doute qu'elle soit la maîtresse de Laurent. Palmer le lui dit à lui-même en lui donnant des conseils dignes d'un homme qui sait qu'il aura son tour. Palmer connaît le cœur de Thérèse. 11 en met hénévolement la clef dans la main de son rival heureux. « Je crains que vous ne connaissiez pas Thérèse, lui dit cet officieux sigisbé , et que vous ne sachiez pas assez que si votre amour est une gloire pour elle, le sien en est une égale pour vous (1). »
Et il raconte à Laurent une histoire d'infortunes imméritées et de dévouement stoïque qui l'enthousiasme. Cette lettre qu'il lui écrit aussitôt, véritable et définitive déclaration d'amour, n'est au fond qu'une profession de foi quand même. « Je ne demande pas si votre amour serait pour moi le bonheur. Je sais seulement qu'il serait la vie, et que, bonne ou mauvaise, c'est cette vie là ou la mort qu'il me faut. (^) »
A la lecture de cette lettre, Thérèse essaie en vain de lutter. Elle ne peut plus résister sous peine d'être vaincue, non par Laurent, mais par son orgueil qu'il a su mettre de son côté.
Un dernier mot emporte la dernière résistance. « Vous ne m'aimez pas, lui a écrit encore Laurent, et moi je vous aime comme un enfant. »
Ce mot va droit au cœur de Thérèse, qui caresse en amour le dada de la maternité. Une galante inspiration de Laurent achève sa victoire. 11 a déposé sa fierté d'homme et de gentilhomme jusqu'à vouloir servir Thérèse de ses propres mains. Il lui a servi à genoux une tasse de thé préparé par lui-même. Qui pourrait tenir contre tant de bonne grâce? « De la part de certaines gens, les moindres attentions ont un prix extrême (2). »
Thérèse se rend, et la bonne Catherine, sa gouvernante, n'a plus tort. « Catherine, malgré tout son respect et son dévouement pour Thérèse, était persuadée que Laurent était son amant (I). »
Toute la vanité de Thérèse, forcément détournée de la défense de sa vertu qui a succombé, se concentre dèslors dans le soin puérilement solennel qu'elle met à expliquer et justifier sa chute (2).
Je ne connais de comparable à ce plaidoyer pro domo suà , que ce chef-d'œuvre de sophistique honnête et fausse où Rousseau explique et cherche à justifier les bontés ultra-maternelles que madame de AVarens avait pour lui. Mais au moins madame de Warens n'a pas commis la faute de vouloir faire elle-même cette apologie pompeuse de sa fragilité. Elle n'a pas écrit ses Mémoires. Elle est demeurée au moins au nombre des fem-
(2) I' Thérèse n'eut pas de faiblesse pour Laurent dans le sens moqueur et libertin que l'on attribue ace uiot en amour. Ce fut par un acte de sa volonté, après des nuits de méditation douloureuse, quelle lui dit -. Je veu\ ce que tu veux, parce que nous en sommes venus à ce point où la faute à commettre est l inévitable réparation d une série de fautes commises. J'ai été coupable envers toi n'ayant pas eu la prudence égoïste de te fuir. Il vaut mieux que je sois coupable envers moi-même; etc.. Quelque chose qui arrive, garde assez d'honneur et de courage pour ne pas oublier qu'avant d'être ta maîtresse, j'ai été ton amie....ie te demande seulement, si tu viens à te lasser de mon amour, comme te voilà lassé de mon amitié, de te rappeler que ce n est pas un instant de délire qui ma jetée dans tes bras, mais un élan de mon cœur, et un sentiment plus tendre et plus durable que 1 ivresse de la volupté. » (p. 99-100.)
mes qui dédaignent ou rougissent d'expliquer comment elles sont tombées [i).
ÎNous passerons rapidement sur leur bonheur. Il dura sept jours. « C'était une adoration, une extase, un culte, » ce qui n'empêche pas l'auteur, confident de cette félicité, de constater avec quelque regret « que des circonstances fortuites avaient concouru à prolonger cette éternité de joies pendant toute une semaine (2). »
On alla à la campagne, dans les bois, prendre un bain, devenu nécessaire, d'air et de paix.
Dès la première conversation sous les arbres, une allusion intempestive à ses premières amours, faite malgré lui par Laurent, assombrit Thérèse. Sa moue réagit sur Laurent, qui s'exalte par degrés, et finit dans le roman par tomber dans des spasmes et des hallucinations dont le tableau savamment pathétique atteste la lecture intelligente du livre du docteur Brière de Boismont. Dès lors le charme est rompu. Un mot, un nom malencontreux, ont suffi pour détruire cette fragile harmonie, bien insuffisante entre deux âmes turbulentes. Nos deux
(1) Personne ne s'y tromperait d'ailleurs. 11 existe aux Char-mettes un album ou cliaque touriste est prié de déposer ses impressions Voici celle d'un anonyme, qu'un de nos amis y a lue en septembre 1859 :
Par Anet, par Rousseau, tour à tour profanée, Maman Warens, type du dévouement, A tous deux s'est donnée, Sans vertu ni tempérament.
amoureux, en retournant au gîte, s^égarent dans les sinuosités (le la forêt, par suite de l'obstination de Laurent qui se venge de sV'lre trompé de chemin par une mauvaise humeur dont sa fatigue s'accroît et s'aigrit.
De retour h Paris, Laurent, qui, en dehors de ses accès, avait dans le caractère une gaîté railleuse, résume les infortunes de l'excursion champêtre dans un croquis humorlst'ique, dont il fallait rire avec lui. Thérèse s'indigne de cette plaisanterie comme d'une injure. Il y a dans cette âme altière un rapide mouvement de bascule. L'orgueil est plus fort que l'amour ; l'équilibre est troublé ; le niveau du cœur ne cessera pas de descendre.
Laurent, de son côté, car il faut être juste, commence à s'ennuyer de cette intempérance de sermons qui reprend Thérèse, et souffre impatiemment ses velléités de retour à l'ancienne domination.
Le travail et l'habitude eussent guéri tout autre que lui de l'impatience du nouveau, du besoin de l'imprévu. Mais Laurent, capable de grands efforts, ne l'était pas de cette longue suite d'efforts qu'on nomme le travail ; Laurent, capable de constance, ne l'était guère de fidélité. Thérèse se résigna à partager jusqu'aux défauts de son amant. Comme lui, méprisant pour la première fois le soin de sa réputation et celui de son avenir, elle fit à Laurent le sacrifice pénible de l'estime de ses amis et de sa sécurité matérielle. Ce serait là un des beaux mo-
nients de la vie de Thérèse, si elle ne le faisait remarquer elle-même.
Mais le sacrifice fut pénible à cette âme hautaine et réglée, avide de considération et d'indépendance. Son amour en tomba malade. On résolut d'aller le guérir en Italie, cette terre des corps affaiblis et des cœurs convalescents.
A mesure que le dénouement s'approche, on le voit, nous précipitons notre analyse. L'accident final est prévu.
Il suffit d'y arriver par une série de faits pareils à une série de déductions.
A peine arrivée à Gènes, Thérèse, qui est peintre, qui vit de sou talent et qui a engagé d'avance, pour en obtenir le viatique nécessaire, son travail à un marchand de tableaux, Thérèse se met à travailler. Laurent parcourt la ville, et comme on a bientôt tout vu dans une de ces cités antiques et monotones , où , la première surprise passée, tout spectacle aboutit à la même impression, Laurent, cœur inquiet, esprit impatient, se lasse et s'ennuie,
« La causerie du soir commençait toujours à peu près de même : «Quelle assommante ville que celle-ci ( I )! » Alors reviennent malgré lui ces souvenirs intempestifs, ces regrets involontaires, traduits selon Thabilude, en croquis ironiques ou en bâillements significatifs.
Thérèse se fâche, elle se prétend insultée par ces étourderies d'une verve oisive, et elle ne veut pas en convenir. Elle est jalouse, elle affecte d'être indifférente. Laurent a croqué sur son album une douzaine de têtes de femmes parmi lesquelles est la sienne. Elle déchire son image et la jette au feu. C'est le contraire qu'il fallait faire, comme le lui objecte Laurent, qui a raison d'ajouter : « C'est de l'orgueil cela, et non de l'amour (I). »
C'est de l'orgueil en effet : l'orgueil qui s'offense d'un souvenir et s'afflige d'un mot; Torgueil qui engendre la méfiance d'abord, puis le dégoût ; l'orgueil qui voit dans toute indépendance une rébellion, l'orgueil qui affaiblit pour gouverner, et si l'amant garde encore assez de force pour obéir, se soucie peu qu'il en garde assez pour aimer. C'est l'orgueil qui prêche quand il faudrait donner l'exemple , qui veut avoir raison à tout prix , même à celui du bonheur, l'orgueil qui fait du plaisir un devoir et de la fidélité un esclavage.
Pourquoi diable Laurent s'est -il avisé d'aimer une femme qui portait si bien les habiîs d'homme? L'absence de pudeur n"indique-t-el!e pas toujours l'absence de tendresse ?
Bientôt, dans cette vie commune, les cœurs vivent
séparés. Si Laurent est malheureux, faute d'indulgence, Thérèse est malheureuse aussi, par excès de fierté. Laurent songe déjà à s'affranchir d'un lien devenu trop lourd. Mais Thérèse ne vaut pas mieux, quand elle s'écrie : « J'irai jusqu'au hout de ma tâche (1). »
« Une surprise vint les distraire (2). » C'est Palmer qui arrive au bon moment, comme un créancier à l'heure de la faillite. Un regard lui suffit pour élablir le bilan moral de la situation, et s'inscrire à l'actif. Thérèse accepte le sauveur, et Laurent saute au cou du successeur qui va payer les dettes de son ingratitude.
Le livre du moins le dit ainsi et il a tort, car par excès de circonstances atténuantes, il manque complètement son but. Si Laurejit est réellement homme à dire sérieusement à Thérèse : « Quel mal y aurait-il à ce que ce bon Palmer fiit amoureux de vous? » s'il a regardé réellement Palmer « comme un envoyé du ciel, » Laurent est odieux, et Palmer n'est que ridicule, et Thérèse, entre cette dupe et ce fripon, peut passer pour une victime. Mais d'où vient que ce n'est pas Thérèse ni Palmer que nous plaignons, mais Laurent? Je vais vous le dire. C'est que Laurent est trop malheureux pour être coupable. Laurent est trop délicat pour être brutal, trop franc pour être cynique. Mais Laurent ignore que sa
moindre boutade va être regardée comme un congé (I). Et c'est ce qui arrive. Et voilà pourquoi nous le plaignons. Nous le plaignons parce qu'on Ta pris au mot. Thérèse et Palmer l'ont cru trop vite. Lne légèreté, une insulte même n'est pas un pont suffisant pour passer ainsi d'un amour à l'autre. Thérèse s'est offensée trop facilement. Palmer met trop d'empressement à la consoler. L'un y perd notre estime, l'autre sa dignité. Il faut sortir d'une passion comme d'un salon, avec décence. L'amour, comme le mariage, a ses veuvages obligés.
Voilà ce que ce livre à'EUe et Lui, où abondent les subtilités et où manquent les délicatesses, n'a pas compris.
L'effet de ces trois pages, 157, -158, ^59, est involontaire et fatal ; qu'importe que par une série de griefs accumulés tardivement, Thérèse essaye de fortifier le tissu de sa défense? Qu'importe qu'elle mette sur le compte de Laurent lui-même cette explication brutale qui semble dénouer le lien, et qu'elle prenne la précaution de se faire, à quatre ou cinq reprises, désigner un successeur par celui même qui abdique? Qu'importe enfin qu'elle cherche par des délais et des alibi habilement calculés, à éloigner et à voiler l'heure précise de l'aban-
(1) Il aurait dû se modérer, ne fût-ce que pour faire languir Tliérèse. U aurait dû se souvenir de ce qu'il lui avait dit (p. 131): ■ Ali! vous avez la mémoire des mots, vous !... Avec un mot, on fait pendre un innocent. Je vois qu il faut prendre garde à ce que l'on dit avec vous. ■>
don? Cet abandon, du moment qu'il est prévu, est consommé. Il n'y a pas de distance, en amour, entre la première faute et la dernière. Il n'est qu'une infidélité qui compte, c'est celle du cœur. Or, dès l'entrée de Palmer, il n'est pas un lecteur qui ne sente pourquoi il revient. Thérèse, ne fût-ce que pour paraître l'ignorer, eût dû le faire attendre. Et cette patience lui était d'autant plus facile que « Laurent valait mieux que ses paroles » et « qu'il ne pensait pas un mot de tout ce qu'il avait dit d'atroce à Thérèse durant cette affreuse nuit [\). »
Pourquoi donc dit-elle à Laurent : « Je n'ai aucun dépit, restons amis. » Pourquoi s'empresse-t-elle de le prévenir froidement : « Je ne vous défends rien, sinon de croire un seul instant que votre maîtresse puisse vous pardonner (2). »
On est coupable en amour de ne pas pardonner (5).
Pourquoi n'essayait-elle pas au moins une fois, ne fût-ce que pour avoir le droit de désespérer? Peut-elle invoquer l'entraînement, elle qui sait se contenir jusqu'à ne pas répondre « une syllabe » à la catilinaire de Laurent? Peut-elle alléguer la vengeance, elle qui bien loin de haïr Laurent, lui offre son amitié? Peut-elle prétexter l'ignorance, elle qui connaît si bien « ce code qui régit
(3) " On pardonne tant qu'on aime. » (La Rochefoucauld.)
l'amour, » et qui semble reposer comme l'autre « sur cette terrible formule : îVul n'est censé ignorer la loi ! » Enfin peut-elle arguer du découragement, elle qui n'a pas seulement essayé de vaincre?
Ces questions sont posées, mais sont loin d'être résolues par cette subtile et sophistique argumentation, qu'on peut appeler la théorie de l'égoïsme par dévouement, et de l'abandon par humanité. Thérèse, qui prétend n'avoir quitté Laurent que pour lui rendre la liberté, et ne l'avoir pas guéri pour ne plus lui faire du mal, n'excuse pas plus sa désertion qu'elle n'excuserait , en parlant ainsi, celle d'un médecin ou d'un soldat. En amour, comme en tout le reste, il n'y a d'honneur qu'à côté du malade ou en face de l'ennemi. L'amant, c'est le drapeau.
C'est donc en vain que Thérèse veut s'excuser ; c'est en vain surtout qu'elle prétendrait avoir gardé son amitié à celui à qui elle a repris son amour. L'amitié peut quelquefois précéder l'amour, elle ne lui succède jamais [\ ). Je parle de l'amour et de l'amitié véritables. L'amitié,
(1) Ce n'est donc qu'à titre de rêve, d'utopie morale, que nous enregistrons cette pensée de Daniel Stern. " Le sentiment le plus parfait, le plus doux à l'àme, dans sa plénitude tranquille, c est l'amitié qui succède à l'amour entre un homme et une femme qui n'ont k rougir ni de s'être aimés passionnément, ni d'avoir cessé de s'aimer avec 1 ardeur première de la jeunesse. ■ Nous ne croyons pas aux délices tranquilles d'une pareille amitié, impossible d'ailleurs, dans l'espèce; et nous avons pour nous l'avis de La Rochefoucauld lui-même, qui parlait par expérience de ces affections moroses où l'on n'a plus ■ de plaisirs, mais seulement des maux à mettre en commun. ■
en effet, succédant à l'amour, en est la décadence. Celui qui accepte cette diminution est aussi lâche que celui qui l'offre. Los femmes qui offrent leur amitié aux hommes qu'elles ont aimés, me font le même effet que celles qui offrent une pension à ceux qu'elles ont ruinés.
Thérèse, du reste, n'a pas même le mérite de s'être fait illusion. Quand Palmer lui demande : Vous ne l'aimez donc plus? elle répond : Non, pkis du tout.
Et ces quatre mots, terribles comme un arrêt, qui condamnent, sans phrases, l'amour à mort, étonnent jusqu'au béat Palmer lui-même.
Palmer, dans l'intention, dans l'espoir, dans l'ambition de Thérèse, devait être l'absolution vivante de son cœur. Elle voulait pouvoir dire à tout le monde, dans la logique hautaine de son égoïsme : Palmer était meilleur que Laurent ; donc, j'ai eu raison d'aimer Palmer. Mais les calculs du cœur sont les plus chimériques de tous, et il n'y a pcis de plus grande folie- que la sagesse de certaines femmes.
Il n'arrive, dans certains cas, que ce qu'on n'a pas prévu. Donc, Palmer qui a séduit Thérèse par son éternel unisson, par son infatigable approbation, va se trouver en contradiction, une fois mis à l'épreuve, avec cet orgueil dont il semblait le docile esclave. Palmer, l'homme fort, va se trouver plus faible que Laurent devant la même situation que lui. Et la douleur concentrée, lourde,
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bovine de Palmer nous fera rire ; tandis que la douleur enfantine, éloquente, gracieuse de Laurent, nous faisait pleurer. Mettez un homme et un enfant devant le même fardeau. ISous plaignons Tenfant qui recule. Nous méprisons l'homme qui succombe.
Donc il arrive que Palmer, qui devait venger Thérèse de Laurent, sç trompe malgré lui de rôle 5 il vengera Laurent de Thérèse.
Palmer a fait à Thérèse la déclaration obligée. Il s'est chargé de détruire un à un tous ses scrupules, et de la justifier à ses propres yeux, en se justifiant lui-même, de tout ce qui peut advenir.
Thérèse, cependant, n'a pas encore dit oui, elle n'en est encore qu'à l'espoir et ne laisse qu'espérer. L'occasion qui lui manquait pour se déclarer lui est offerte par une propre lettre de Laurent, malade à Florence, qui l'appelle à son secours. Thérèse y court avec Palmer. Il n'est pas bon, sans doute, qu'une femme voyage seule.
Je passe rapidement sur les nuances, sur les transitions, sur tous les petits événements , obstacles que saute successivement, pour arriver au but en y mettant le temps, la souple conscience de Thérèse.
Laurent une fois sauvé, Thérèse, avec une présence d'esprit qui répond à tout, lui explique que l'amour est fini entre eux, lui prouve catégoriquement qu'elle est d'autant plus libre que lui-même il l'a affranchie, l'en-
{jage maternellement à chercher ailleurs, à se corriger, à se marier, etc.. , et Texpédie en France à sa famille, bien convaincu de son indignité. Laurent, pris au piège de l'attendrissement, donne à ses deux amis sa bénédiction, et pour ne pas perdre son repentir, s'emploie à convertir a sa résignation un sceptique ami, M. de Vérac qui, dans son bon sens mondain, se refuse à comprendre qu'on se laisse congédier par sa maîtresse en l'appelant ma mère et ma sœur, et en lui envoyant de loin des baisers et des larmes, des adieux et des demandes de pardon, qu'elle reçoit comme un dernier encens, debout sur un rocher avec le majestueux sang-froid de Corinne au cap Misène,
A peine est-elle descendue de son trépied, qu'elle est punie par cette première punition de l'orgueil, l'isolement.
Palmer, retenu à Florence malgré lui, n'a pu accompagner Laurent et Thérèse dans leur dernier voyage. Il insiste pour que Thérèse conduise Laurent jusqu'à la Spezzia. Celle-ci s'irrite de cette confiance, qui la laisse partir, conmie elle se serait offensée d'un doute qui l'eût retenue j elle part cependant après avoir fait jurer à Palmer sur son honneur : 1° qu'il est absolument et légitimement retenu à Florence ; t<^ qu'il la rejoindra dans vingt-quatre heures.
A peine seul, Palmer tremble sur les suites de ce
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voyage coinniuii qui ressemble à une épreuve. Mais il regarderait comme une honte d'éclaircir ses soupçons. Il attend en vrai gentleman que Thérèse l'appelle.
Thérèse, parle même scrupule d'orgueil, avec un surcroît de puérilité, ne retourne pas à la Spezzia. S'apcrcevant que Laurent, en véritable artiste, partait sans argent, elle a rempli, à son insu, ses poches de tout ce qu'elle possède. De plus, elle a changé de batelier, le batelier qui Va conduite d'abord, étant ivre. De tout cela il résulte qu'elle ne retourne pas à la Spezzia, et attend à Porto-Venere Palmer, qui, de son côté, ne la retrouvant pas à la Spezzia, la croit par suite d'une suprême défaillance, partie avec Laurent, et juge contraire à sa dignité de l'appeler, c'est-à-dire de la poursuivre.
Pour tuer le temps, elle écrit à sa mère et lui confie longuement sa situation vis-à-vis de Laurent et de Palmer.
Elle a voulu se faire trop haute aux yeux de Laurent. Voilà le secret de sa chute. C'est en amour surtout que la roche Tarpéienne est près du Capitole. Quand il faut, pour arriver jusqu'à la femme aimée, monter un à un les degrés du piédestal, il est bien rare qu'on ne s'en lasse pas. Que celles qui cherchent dans l'amour une satisfaction d'orgueil, en jouissent bien, car celle-là tue toutes les autres. Thérèse le confesse trop tard.
« Il faut que, sans m'en douter, je sois bien vaine,
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pour avoir pu accepter la tâche dMnspirer un culte. Mais non, je ne l'étais pas, je vous jure. Je ne songeais pas à moi; le jour où je me suis laissé porter sur cet autel, je lui (lisais : Puisqu'il faut absolument que tu m'adores au lieu de m'aimer, ce qui me vaudrait bien mieux, adore-moi, hélas! sauf à me briser demain.
» Il m'a brisée, mais de quoi puis-je me plaindre? je l'avais prévu et je m'y étais soumise d'avance [i). »
Pour Palmer, il baisse déjà dans sou estime. Est-ce par sa méfiance ou par sa confiance ? Il est à la fois coupable de l'avoir laissé partir et de ne pas la rejoindre. Tire-toi de là, Palmer! si tu crois à la parole de Thérèse, c'est de l'indifférence 5 si tu en doutes, c'est une insulte. Toutes les fois qu'une femme raisonne en amour, c'est pour placer l'amant dans une impasse.
Cependant le quiproquo s'explique, le malentendu se justifie de part et d'autre, mais le charme est rompu : Palmer a avoué sa jalousie. Or, si la première jalousie est une preuve de faiblesse, la seconde est une preuve de force. Thérèse redoute un mariage qui justifierait la prétention de Palmer d'être maître d'elle. Aussitôt apparaît la fameuse formule , si souvent prononcée dans ce roman : « Soyons amis , » dit Auguste à Cinna, et nous l'admirons parce qu'il ne le dit qu'une
fois ; le « reslous amis » de Thérèse nous paraît quelque peu monotone. Celte femme veut garder derrière son char tous ceux qu'elle en a fait descendre. Elle a la passion des cortèges.
Je ne veux pas prolonger davantage cette minutieuse analyse durant laquelle nous avons dû poursuivre de sophisme en sophisme un orgueil fécond en ressources. Elle était nécessaire à l'intelligence de cet examen comparatif des trois œuvres, qui est notre but principal. Les caractères une fois posés , les types esquissés , les faits indiqués dans le roman de madame Georges Sand, nous n'aurons plus dans les deux romans adverses qu'à noter les différences et les ressemblances, à coter la valeur de réalité et de sincérité donnée aux personnages déjà connus, à apprécier la signification variée donnée aux mêmes événements. Nous n'aurons plus enfin qu'à examiner deux versions du même texte.
J'arrive donc rapidement au dénouement inévitable. Laurent se reprend encore à aimer Thérèse qui feint de se laisser toucher, pour pouvoir un jour mieux se défendre (1). Cette seconde union dans laquelle Laurent ne cherche qu'un peu de bonheur, Thérèse y cherche une
(1) Thérèse, qui connaît son cœur et qui a lu les moralistes, aurait dû se souvenir de La Rochefoucauld . ■ Il est impossible d'aimer une seconde fois ce quon a véritablement cessé d'aimer ; « et de La Bruyère : " L'on n'aime bien qu'une fois, c'est la première. •>
confirmation pour ses arguments, un redoublement de réhabilitation.
Le premier essai de bonheur avait duré huit jours. Le second ne dura que vingt-quatre heures. Aux prises avec une double jalousie, celle de Pahner et celle de Laurent, qui se justifient si bien l'une par l'autre, Thérèse rend sa parole à Richard, qui s'en retourne en Amérique, puis rompt avec Laurent, qu'elle abandonne à son sort, et « aux infirmités de son génie. »
Ce dénouement excusera-t-il Thérèse? Je ne le pense pas. En voulant trop prouver, Thérèse ne prouve rien. A une femme aussi clairvoyante et aussi expérimentée, les déceptions ne sont pas permises. Echouer deux fois, c'est l'avoir mérité. Il est des malheurs qui sont des fautes.
Thérèse ne se réhabilite pas davantage à nos yeux par le motif qu'elle donne à son double sacrifice. C'est en vain qu'elle prétend s'être retirée dans l'amour maternel, comme dans un temple ; c'est en vain qu'elle prétend n'avoir renoncé à améliorer Laurent ou à mériter Pahner qu'à cause de cet enfant, qui lui est subitement rendu, et qui exige tout son cœur à lui seul.
Une pareille excuse est une défaite, car personne n\ croit. Thérèse a trop prodigué à ses amants les douceurs énervantes d'une fausse maternité pour avoir gardé la force de la véritable. Dans ce cœur profané, nulle fleur
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ne peut refleurir. La passion tue à la fois Finnocenoc et l'affeclion.
Xon, ce n'est pas pour son enfant que Thérèse a quitté Laurent pour la dernière fois. Le cœur sorti de la rèjjle passe sous l'empire de la fatalité. C'est la destinée des femmes qui ont l'orgueil de l'esprit et du cœur (^), le goût de la domination et le goût de l'analvse, de passer leur vie à chercher, sans jamais les trouver, une proie ou un sujet.
Toutes les fois que Thérèse a quitté son amant... c'a été pour en prendre un autre.
Lui, bien qu'ayant paru le dernier, est vraiment le livre intermédiaire entre Elle et Lui et Lui et Elle.
(1) C'est là le doulile écueil sur lequel sombrent tant de passions. C'est à ce double et perfide attrait que se iireiinent ces belles et frêles ambitieuses, qui, jusque dans l'abandon veulent jouir de leur puissance. Ecoutfz là-dessus une femme qui a beauecip pensé et beaucoup senti. Dès les premières pages, vous voyez percer la grande illusion du sexe. « Je veux bien qu'une grande âme se dévoue à l'amour, dit Daniel Slern, mais que ce soit en reine et non en esclave. .. Lisez aussi et méditez cet autre passage significatif " Là où les hommes, fatigués d agir au-deliors ont cliercbé l'oubli des choses, les femmes en ont cherché l'explication. Elles se sont plu à surprendre, dans
Elle et Lui raconte les amours de Thérèse et de Laurent et dit ce qu'elles auraient dû être. Lui dit ce qu'elles durent être. Lui et Elle dit ce qu'elles furent. Dans Lui la réhabilitation de Laurent n'est qu'ébauchée. Dans Lui et Elle, Laurent, réhabilité, se soulève de sa tombe pour accuser à son tour.
Elle et Lui est un livre triste ; c'est un drame intime, le drame de l'égoïsme à deux, le drame de l'orgueil dans l'amour, les Victoires et Conquêtes de la femme forte aux prises avec l'homme faible. Lui est un livre triste aussi, mais d'une tristesse plus douce, et qui laisse place au sourire. Elle et Lui est triste connue la haine, lui, comme le regret. L'un cherche à défendre une réputation compromise, à changer en calomnies, pour (ju'on n'y croie plus, des médisances auxquelles on croira toujours, à dégager de son voile de deuil une image à laquelle ce deuil reste attaché comme une infamie. L'aulre, écrit, non au profit de l'orgueil, mais de la vanité, cherche à se consoler par des coquetteries rétrospectives de déceptions que la mort a rendues éternelles, et à faire d'une passion obscure un amour illustre.
11 y a entre ces deux livres, tous deux écrits par une
l'ivresse des sens et de la raison, le secret de la nature masculine, parce que de ce secret dépendait souvent toute leur destinée. II y a eu toujours jusqu'ici, il y aura longtemps encore, un peu de Dalilali dans chaque femme « (Pensées, réflexions et maxmcs de Daniel Stern; Tecliener, 18S9, p. 21 et 49.) Et nunc erudimini.
femme, tous deux éloquents, subtils et passionnés, la différence de la situation, pendant sa vie, de leurs auteurs vis-à-vis de ce mort, unique objet et mal{jré lui victime de tentatives si diverses. Dans l'un, on procède avec toutes les cruautés de l'esprit à une sorte d'exécution pédantesque. L'autre n'est qu'une longue et inutile évocation devant ie public de ce défunt trop aimé après sa mort, et qui beureusement pour lui, ne se réveillera pas; une exhibition, sous les formes et le costume modernes, de l'Artémise littéraire se nourrissant, pendant trois cents paf^es, des cendres de celui qui aurait pu être son époux.
Tout peut être amusant en ce monde : j'ai vu des gens ne pouvoir s'empêcher de sourire à la vue des Abélard de 1859, agenouillant, le lendemain de la Toussaint, sur la tombe d'Héloïse, leur annuelle adoration, et la saupoudrant d'immortelles en papier. Cette impression mélancolique et grotesque est celle qui résulte de la lecture du livre de madanie Louise Colet. Seulement ce n'est phis Héloïse qu'on y couvre de fleurs inutiles et tardives, c'est Âbélard; et c'est la marquise de Rostang, déguisée en Héloïse, qui fait rire le lecteur.
Elle et Lui, drame joué dans les ténèbres du cœur, ne comptait que trois personnages : INIademoiselle Jacques le peintre, Laurent de Fauvel, son malheureux confrère, et Dick Palmer, leur compère.
Lui, en sa qualité de comédie sentimentale, comporte un plus grand nombre de personnages, tous vêtus moitié à la mode d'Ossian, moitié à la mode de Marivaux. Parfois la scène y est animée par de nombreux comparses, et comme dans les parades du xviiie siècle, l'action y est double. La pièce aussi a un double but. Elle se joue à la fois au bénéfice de Stéphanie de Rostang, grande coquette, et d'Albert de Lincel, jeune premier amoureux. Elle se joue ensuite au détriment d'Olympia, rivale sans le savoir, et d'un certain Léonce, jeune père noble, financier à littérature, affublé par le caprice de sa destinée d'un rôle d'amoureux dont il s'acquitte fort mal.
Voilà ce que sait à merveille la cabale répandue dans la salle et chargée d'applaudir aux mauvais et de siffler aux bons endroits.
Lui se prête, s'offre même à l'examen avec une bonne grâce toute française. La critique en est plus aisée, parce que l'examen en est permis de plus près. Les allusions en sont on ne peut plus transparentes, et la clef des caractères de cette galerie aux noms complaisants est à la disposition du lecteur le moins au fait, dans la désinence même du nom. En un mot, il est possible de contester que le roman A'Elle et Lui soit une histoire voilée de roman ; mais le roman intitulé Lui ne demande pas mieux que de passer pour une histoire.
Disons tout de suite que Stéphanie de Rostang nous
semble n'être pas sans quelque parenté avec. Tau leur, madame Louise Colet ; qu'Alfred de Musset est on ne peut plus rcconnaissable dans le personnage d'Albert de Lincel, qu'on a jugé inutile de travestir leur profession, et que ni Tun ni l'autre ne font de la peinture. Je ne crois pas être indiscret en désignant dans le cuistre Duchemin l'original de certain portrait de Scbeffer, dont madame Louise Colet a fait, eu terre glaise, une charge à la Dantan. Quant à René Delmart, Albert de Germiny, Sainte-Rive, et Duverger, personne n'a pu y voir qu'Autony Deschamps, Alfred de Vigny, Sainte-Beuve et Déranger. Je m'abstiens, sans croire leur être en cela d'un grand secours, de démasquer la princesse X.... et Léonce, garantis par le bénéfice des initiales de toute violation d'incognito. Nous ne nommerons que ceux dont le loup est de verre.
Lorsque j'ai cru voir dans Stéphanie la personnification même de l'auteur de Lui je n'ai pas cru lui être désagréable. On est toujours bien venu, ce me semble, à trouver ressemblant un portrait flatté. Je désire de tout mon cœur que celui-ci ne le paraisse pas.
<i La taille encore svelle de la marquise, son cou d'un blanc de marbre et sa belle tête expressive, couronnée d'une abondante chevelure d'un blond doré, jaillissaient pour ainsi dire, au-dessus des plis nombreux d'une robe violette à deux jupes ; la finesse et les flots du tissu
soyeux l'enveloppaient avec grâce ; son buste était appuyé et cambré contre le dossier d'un fauteuil en fer creux, tandis que ses deux petites mains croisées soutenaient son genou ployé. Dans cette attitude de la Sapho de Pradicr, ses larges manches pendantes laissaient à découvert jusqu'au coude deux bras d'un modelé parfait et d'une blancheur éblouissante ; l'haleine chaude de cotte magnifique soirée de printemps colorait ses joues d'un rose nacré ; je la contemplais avec ravissement, et je me disais : — On devrait encore l'adorer (I). »
M. Dubuffe n'aurait pas mieux dit.
Pour Albert de Lincel, il est esquissé, à deux reprises, de main de maître, et je n'ai pas de peine à préférer au portrait de Landelle celui-ci qui est exquis. « L apparition rapide du jeune homme de génie qui glissa un jour devant moi en balançant avec grâce sa tête blonde, m'est toujours restée comme un de ces tableaux dont le souvenir dessine nettement tous les contours. C'était à l'Arsenal, dans ce salon que l'esprit et la poésie remplissaient chaque dimanche soir,... Je me mis à considérer le valseur : il était svelte et de taille moyenne, habillé avec un soin extrême et même un peu de recherche ; il portait un habit vert bronze à boutons de métal 5 sur son gilet de soie brune flottait une chaîne
(1) Lut, p.
cror ; deux boutons d'onyx fermaient sur sa poitrine les plis de batiste de sa chemise. Son étroite cravate de satin noir, serrée au cou comme un carcan de jais, faisait ressortir le ton mat de son teint ; ses gants blancs dessinaicp.t d'une façon irréprochable la délicatesse de ses mains ; mais c'était surtout dans Parrangement de ses beaux cheveux blonds qu'un soin particulier se révélait. A Texemple de lord Byron, il avait su donner une grâce pleine de noblesse à cette couronne naturelle d'un front inspiré 5 des boucles nombreuses ondulaient sur les tempes et descendaient en grappes vers la nuque, et je fus frappée, à mesure que le cercle rapide décrit par la valse le ramenait sous la lumière du lustre, des teintes diverses de cette chevelure pour ainsi dire diaprée. Les premiers anneaux qui caressaient le front étaient d'un blond doré, ceux qui suivaient avaient la nuance de l'ambre, et ceux plus abondants qui se pressaient sur le sommet de la tête se graduaient du blond au brun. Je le retrouvai plus tard avec ces beaux cheveux d'un effet si rare, et qu'il garda inaltérés jusqu'à sa mort. A l'inverse des hommes blonds qui ont souvent des favoris rouges, les siens étaient châtains et ses yeux presque noirs, ce qui donnait à sa physionomie plus de vigueur et plus de feu; il avait le nez parfaitement grec, et sa bouche, fraîche alors , montrait en souriant des dents blanches. L'ensemble de ces traits frappait par une distinction aristo-
cratique qu'illuminait l'éclat des yeux et qu'agrandissait la courbe idéale du front. C'était le génie primant les signes de race [■i). »
Voilà un portrait qu'on peut dire écrit avec amour. Nous ne nous sentons pas la force de citer, à côté de ce portrait de belle jeunesse, ce portrait de la décadence qu'on trouve à la page 51. Pauvre Alfred de Musset! Pauvre Albert de Lincel, voulais-ie dire.
On comprend parfaitement que nous n'appliquerons pas à Lui le même procédé d'analyse minutieuse qu'il nous a paru indispensable de poursuivre sur Elle et Lui. On comprend aussi que nous détournerons notre examen de toute question accessoire. Le livre de Lui est un livre très-complexe, écrit dans des intentions très-multiples. C'est la Divine Comédie de madame Louise Colet. Usant du privilège d'Aligheri et de Michel- Ange, elle l'a divisé en trois compartiments, Tun supérieur, céleste, dans lequel les Duverger, les Delmart, les Sainte-Rive, les Albert de Germiny, se promènent avec l'auréole paradisiaque ; l'autre, intermédiaire et voilé, dans lequel le libraire Frémont et la princesse X expient leurs péchés ; le troisième enfin, inférieur, sombre, orageux, infernal, où, parmi les ombres fatales, on peut voir le spectre lubrique de Duchemin danser la danse de l'ours,
(1) Lui, p. 5 à 9.
et Antonia Bach, attachée au pilori, se défendre en vain d'une meute de dogues enflammés. Dans le plus haut éther, au-dessous des pieds rayonnants de Dieu le père, la poétique sybille appelle une ombre pâle, dont le flanc nu saigne de la blessure de Paolo.
Nous négligerons toute cette fantasmagorie satirique, toute cette contrefaçon dantesque, pour nous en tenir à la partie de l'œuvre dans laquelle Albert de Lincel raconte, faute de mieux, à sa curieuse amie l'histoire de ses amours avec Antonia Bach.
11 est facile de prévoir tout d'abord un certain nombre de différences entre cette version autobiographique et le mémorandum psychologique intitulé EUe et Lui.
Lui débute par une sorte de profession de foi, qui, combinée avec un passage saillant de la page 595, donne une suffisante idée de l'inspiration mère et de la manière assez notablement différente dont l'auteur à'Elh et Lui et de Lui envisagent les droits et les devoirs de l'amour.
La Thérèse à'Elle et Lui ne se rend aux désirs de Laurent que lorsqu'il lui a écrit ces mots magiques : « Je vous aime comme un enfant. » EUe est de l'école de madame de Warens et de l'amour-maternité. Elle se donne systématiquement, froidement, de parti pris, par raison, par nécessité, pour éviter une peine ou un danger à celui dont elle a pris la direction , et qu'elle retient par le plaisir pour mieux lui imposer le devoir.
L'amour, ainsi compris, est fondé à la fois sur la prédominance de l'âme sur le corps, et de la femme sur l'homme. La femme qui se donne à un homme, comme Thérèse se donne à Laurent, a pour double but d'ennoblir par un apparent sacriflce cette faiblesse qui l'humilie, et d'abaisser l'homme par le désir et la jouissance d'une volupté qui lui est indifférente, c'est-à-dire inférieure.
Madame Louise Colet, ou plutôt la marquise Stéphanie de Rostang , blâme avec un bon sens un peu cru et une franchise un peu libre, cette théorie subtile de l'amour égoïste et dominateur, qui tombe avec préméditation de peur de s'amoindrir par l'enthousiasme, et voit moins de honte à se prêter qu'à se donner. Elle flétrit avec plus de raison encore le niélange profanateur, la sacrilège confusion de mots destinés à exprimer des sentiments si différents et si peu faits pour se remplacer. Elle dit enfin, non sans éloquence :
« Vous qui écrivez, gardez-vous du pathos en amour et ne dissertez pas de ce sentiment naturel et simple, de cet attrait puissant et bien caractérisé qui attire et confond les êtres, avec le langage de la métaphysique et du mysticisme. Si les héroïnes des romans modernes sont si ennuyeuses et à mon avis si immorales, c'est qu'à propos d'amour, elles parlent religion et maternité et obscurcissent par des idées tout-à-fait à part cette belle flamme de
la jeunesse qui ne réchauffe plus aucun cœur, et ne colore plus aucun récit. Depuis la Julie de Rousseau et l'Elvire de Lamartine, toutes les femmes ont plus on moins prêché à propos d'amour tantôt la pliilosophie , tantôt la religion , tantôt le socialisme , si bien que l'amour s'est trouvé étouffé par ces aspirations sublimes et pretentieus.es qui ne sont guère de sa compétence
qu'accidentellement Je ne définirai pas l'amour 5 mais
je l'ai senti par l'esprit , par le cœur, et par les sens, d'une façon très-complète, et je vous assure qu'il ne ressemble guère aux descriptions qu'on en écrit et aux aveux hypocrites de bien des femmes ; très-peu osent être franches sur ce sujet : elles craindraient de passer pour impudiques, et je crois, pardonnoz-moi mon orgueil, qu'il n'appartient qu'aux plus honnêtes de dire en cette question la vérité : L'amour n'est pas une déchéance, l'amour n'est pas un remords et un deuil (I). »
Plus loin, et comme une sorte de conclusion hardie, fauteur de Lin' a écrit une page brûlante où elle glorifie « l'harmonie sacrée de l'indivisible lien des émotions de Tàme et du corps (2). » C'est la théorie païenne de la liberté, de Tégalité et de la fraternité de l'âme et du corps, proclamée avec toute Ténergie d'un tempérament et d'une imagination de Provence.
(1) Lui, p 1 et 2. — (2) Lui, p. 393. Voir aussi, et surtout, la page 30i, vt ritable déclaration des droits de la chair.
Il nous a S4iffi d'accuser, dès le début, les dissentiments caractéristiques entre les deux auteurs. Si nous avions une opinion à exprimer, nous dirions que ni l'une ni l'autre de ces deux théories de l'amour ne nous satisfait complètement. En l'une et dans l'autre, nous trouvons les mêmes illusions, les mêmes aveuglements. Les deux systèmes nous paraissent également entachés du vice inhérent à toute réaction, et risquer fort de se rencontrer comme les extrêmes. Le matérialisme souriant de Stéphanie ne nous agrée donc pas davantage que le mysticisme hypocrite de Thérèse (1). S'il nous fallait cependant à toute force exprimer une préférence, nous serions pour celle des deux héroïnes qui a du moins le bon goût de tirer le rideau, sans phrases.
La marquise Stéphanie de Rostang, qui ne perd au-
(1) Nous n'aimons pas davantage ce troisième système, émis aussi par une femme, et qui consiste à justifier l'amour pliysique par la nécessité de ne pas humilier l'àme en la donnant la première et en la donnant seule. 11 est certain que le sacrifice du corps est peu de cliose devant la soumission de l'âme. Mais c'est précisément pour cela qu'il est plus noble d'oQ'rir tout d'abord son âme, c'est-â-dire la partie supérieure, meilleure de soi-même. La maxime suivante, dans laquelle Daniel Stern accuse l'amour platonique d'inconséquence, pourrait bien être taxée elle-même d'inconséquence ou tout au moins de subtilité. « Quelle misère que cet amour prétendu platonique, dont votre orgueil se targue : Songez donc, ô Batilde, qu'eu donnant votre âme à un amant auquel vous refusez votre corps, vous témoignez ainsi faire infiniment moins de cas de l'une que de l'autre. Si je ne me trompe, cette subtilité de spiritualisme a pour principe un matérialisme grossier. «
Nous dirons à cela comme La Rochefoucauld : » La trop grande subtilité est une fausse délicatesse, et la véritable délicatesse est une solide subtilité. "
cune occasion de railler ou de flétrir « ces femmes qui veulent avant tout sentir que l'homme leur est soumis, soit par une infériorité morale, soit par une faiblesse physique, soit même par une déchéance physique dont elles ont surpris le secret, •> de ces femmes « que l'idée de pouvoir faire d'un corps ou d'une âme à peu près ce qu'elles veulent, ravit (<); » la marquise de Rostang qui en vient h admirer et à rejTretter les orages de la passion qui n'ont pas grondé dans son amour et ne l'ont pas consacré de leurs tonnerres, a dû faire d'Antonia un portrait et de sa conduite un récit en harmonie avec ses principes. Elle a pris pour elle, en véritable femme, le portrait physique. Le voici : il n'est pas inutile à l'intelligence (VElle et Lui, où nous ne trouvons aucun signalement physique, et où la lutte se poursuit entre deux héros en quelque sorte sans visage, deux héros abstraits dont l'un est tout sentiment et l'autre tout volonté.
« Ce qui me frappa dès que je l'aperçus, ce fut la beauté et la splendeur de son regard. Ses grands yeux sombres laissaient tomber comme une flamme intérieure, tout son visage s'en éclairait. Ses épais cheveux noirs se courbaient en bandeaux lisses sur son front, et coupés courts, s'enroulaient sur la nuque en deux gros anneaux ; le reste de son visage me parut assez disgracieux, le nez
(1) Lut. p. 79.
était trop fort, les joues pendantes ; la bouche laissait voir des dents lonjjues, le cou était prématurément rayé. Depuis quehjuc temps elle avait reiîoncé à ses habits d'homme 5 elle portait ce soir-là une robe de soie grise fort simple. Le corps me sembla trop petit pour la tête, et la taille pas assez mince , tout d'une pièce avec les épaules et les hanches. Je crois que les habits d'homme l'avaient déformée. Sa main, dégantée, était d'une forme accomplie 5 elle l'agitait comme un sceptre naturel, et la tendait à ceux des assistants qui étaient de ses amis (I). »
Nous sommes loin de ce croquis orgueilleusement modeste, qui tient dans une phrase : « Elle a les yeux d'un noir doux, des cheveux qui ne sont ni bruns ni blonds et qu'elle arrange singulièrement. Elle n'est pas très-grande, elle a de petits pieds et de petites mains. C'est une vraie femme (2). »
Si Stéphanie a besoin de quelques phrases pour peindre la physionomie physique d'une personne, et si elle est matériellement de l'école flamande, une phrase lui suffit pour expédier une silhouette intellectuelle ou morale. Voici une esquisse linéaire à la façon de Ingres.
« — J'admire son talent, le labeur incessant de sa vie, et je crois à sa bonté dont plusieurs m'ont parlé.
» — Oui, reprit Albert, elle est très-bonne pour ceux
(1) Lui, p. 86. (Voir aussi, comme correctif, la page 130. (5) Elle et Lui,]}. 17.
qui ne raiment pas, romme clic apparaît un grand génie à tous ceux qui ne sont pas du métier. En amour, il lui manque la sensibilité, dans Turt la condensation (I). »
« — Ce qui m'a toujours choquée, ajoute un peu plus loin Stéphanie, dans cette fcnnne de génie, c'est l'absence presque absolue du sens critique. Si irrévocablement, dit-on, elle finit par annihiler ses amants, il faut convenir qu'elle commence toujours par exalter outre mesure ses amis (2). »
On voit déjà les différences de principes, de manières de voir au physique et au moral, qui séparent et arment l'un contre l'autre le deux auteurs de Elle et Lui et de Lui.
Il nous reste à constater et à apprécier les dissemblances de leur version semi-historique semi-romanesque.
Il serait bien étonnant que le même drame se jouât sur deux scènes si peu conformes.
Dans Elle et Lui^ Thérèse est le héros. Laurent, lui, destitué de sa supériorité d'homme, n'est que l'héroïne. C'est un fou sublime, un extravagant de génie, un enfant terrible, un charmant infirme. Dans Lui comme dans Elle el Lui, entre ces deux esprits et ces deux cœurs qui s'attirent comme les contraires (il y a une électri-
cité morale, semblable à l'autre), c"'est la vanité qui est l'oecasion, la cause, Pétincelle motrice. Antonia se sent flattée dans son orjjueil, en vain démocratisé, de la déférence et des attentions d'un homme bien né (i).
Si nous notons les différences, nous ne négligeons pas les ressemblances, et nous constatons l'unanimité entre les trois livres, sur la vanité comme cause efficiente de l'amour d'imagination éclos subitement, comme une fleur de serre chaude, entre Thérèse et Laurent, Antonia et Albert, Edouard et Olympe.
Le rapprochement commence donc par une galanterie de manières. Il continue par une galanterie d'esprit. Laurent séduit Thérèse en se disant son enfant, en la traitant d'homme supérieur déguisé en femme, en esprit d'élite qui a à la fois la réflexion, et il est heureux avec elle tant qu'il continue de presser le petit ressort qui du cerveau anime ce cœur, tant qu'il pratique cette formule que Palmer lui a révélée avec un sans-façon tout américain, comme une recette pour guérir les chevaux. « Je crains que vous ne sachiez pas assez que si votre amour est une gloire pour elle, le sien en est une égale pour vous (2). »
Stéphanie de Rostang, tout en convenant qu'Antonia a peut-être été exigeante et que Palmer était par trop de
(1) Lui, p. 130, 131.
(2) Elle et Lui.p. 66.
son pays en ne laissant d'autre alternative à f.aurent que de s'humilier ou de se brûler la cervelle vis-à-vis d'une femme telle que sa maîtresse, Stéphanie, disons-nous, ne peut se défendre de quelques concessions, et voit malgré elle dans la qualité de femme de génie, attribuée à Antonia, l'excuse sinon la justification de ses prétentions. On le sent, quand une femme de lettres sera citée, même pour un crime d'amour, à la barre d'un livre écrit par une autre femme de lettres, elle aura toujours le bénéfice des circonstances atténuantes. L'amour n'est pas seulement une religion pour les femmes, c'est une francmaçonnerie. On est dans le temple d'un avis différent, mais l'on s'entend sur la porte.
C'est ce qui explique qu'à côté du blâme tacite, de la flétrissure implicite infligée à Antonia, Stéphanie, qui traduit des romans anglais et qui va faire des vers, Stéphanie qui a franchi la porte de l'Institut aux grands jours, et qui a fait antichambre chez le libraire Frémont, ne puisse s'empêcher de glisser sa petite théorie de l'amour pour les femmes auteurs, ces femmes « que l'on croit de bon goût de railler, dans notre temps de mœurs grossières, entre deux cigares et deux pots de bière, et au sortir des filles de joie « et avec lesquelles seulement » on goûte la double et complète volupté de l'âme et des sens.'»
(( C'est surtout après l'expérience des femmes du
monde, des griseltes et des courtisanes, ajoute madame Louise Colet (je veux dire la marquise Stéphanie de Rostang), qu'on s'enivre de ces nobles amours, où l'esprit participe ; on se sent planer, et même dans les bras l'un de l'autre, on ne touche pas la terre; on mêle aux larmes et au rire de la volupté des cris sublimes, et on échange dans des heures bornées toutes les aspirations de l'infini. Cela est si vrai, que lorsqu'une de ces femmes a traversé la vie d'un homme, elle y creuse un sillon de feu : le cœur s'y consume, mais le génie en jaillit (I). » Madame de Rostang nous paraît plus près de la vérité, c'est-à dire plus modeste, lorsqu'elle avoue « qu'avec ces femmes supérieures qui nous attirent malgré nous et nous attachent d'un lien plus fort, les luttes inévitables en amour se multiplient ; elles naissent, dit-elle, de tous les contacts de deux êtres d'égale valeur, et dont pourtant les sensations et les aspirations peuvent être trèsdiverses. En pareille union, les joies sont extrêmes, mais les déchirements le sont aussi. Les ayant élues audessus des autres, nous demandons à ces femmes l'impossible, l'idéal de l'amour. A leur tour, elles nous pénètrent, nous analysent, nous traitent de pair. Sitôt que quelque conflit s'engage, notre orgueil brutal d'honune habitué à la domination s'indigne de leur hardiesse.
(1) Lui, p. 133.
Dans les transports de ramour, la parité était admise, exaltée , proclamée avec bonheur ; car la valeur de la femme doublait la puissance de Thomme. Dans toute autre occasion, elle est niée, outragée et parfois rejeléo connue une entrave à notre liberté. II nous en coûte d'avoir à compter avec leur intelligence. F.es femmes ordinaires nous cèdent et nous adulent dans tout ce qui est du ressort de l'esprit ; elles n'appliquent leur pénétration et leur Hnesse native qu'à nous enchaîner ou à nous tromper sans nous contredire et avec une passivité d'esclave. )>
« Dieu m'est témoin qu'avec Antonia, je ne commençai point la lutte (1). »
Voilà ce qu'Albert de Lincel affirme, ce que Stéphanie ne nie pas, et ce qui accuse Antonia.
Cette lutte que le livre d'£(/e et Lui explique par une grande différence de tempérament, de caractère, de manière de vivre et de sentir, s'expliquerait surtout par l'antagonisme des idées politiques et sociales, s'il faut en croire les deux ouvrages advers, surtout lui el Elle. Tout cela pourrait bien être vrai. Les haines de cœur ont toujours commencé par une haine d'esprit ; et c'est surtout dans la sphère des idées que ces deux âmes durent s'entrechoquer. Albert avait pcri)étucllcment la
fièvre au cerveau et au cœur, il vivait dans une exaltation dévorante de passion et d'intelligence. « Antonia l'aimait à cause de sa jeunesse et des transports qu'elle lui inspirait, mais elle ne ressentit jamais sans doute cette suprême ivresse qu'il lui devait. Elle était curieuse des choses des sens plus qu'ardente et lascive, ce qui souvent me la faisait trouver impudique dans sa froideur même.... Elle n'était intelligente et passionnée que par intermittences, elle déposait son exaltation avec sa plume; elle devenait alors complètement inerte, ou bien elle avait des raisonnements à perte de vue sur ce qu'elle appelait la dignité humaine (I). »
Dans le livre de Lui, nous retrouvons la scène de la forêt travestie par Elle et Lui en hallucination effrayante et désespérée, et dans laquelle Stéphanie de Rostang ne voit, avec autant de raison que de convenance à notre sens, qu'un simple délire, ennobli par l'amour, et non dégradé par la peur, qu'un acte d'exaltation, et non de défaillance, qu'un accès de sublime folie à l'un de ces moments où le cœur trouve malgré lui dans la pensée de la mort le remède et la punition de ce bonheur si peu fait pour l'homme que l'excès en est un supplice.
Le récit de madame Louise Colet prête aussi toute sa vraisemblance, toute sa logique, à ces allusions impru-
(lentes d'Alfred à ses anciennes amours, à celte revue rétrospective de ses maîtresses dont madame Georges Sand fait une brutale provocation, et qui ne doivent rester qu'une étourderie.
Ce que le livre de Lui accorde à Antonia en compensation de sa susceptibilité farouche et de son égoïste orgueil, c'est une bonté et un dévouement réels dans les circonstances qui l'exigeaient. Oui, Antonia aimait toujours Albert quand il était malade. Il redevenait alors son enfant. Mais elle lui en voulait d'clre de nouveau un homme, une fois guéri. Ne confondons pas Tamour avec la charité. En amour, la pitié est une insulte ; Antonia fut donc cruelle pour Albert, non dans le sens vulgaire, mais dans le sens moral du mot. Elle n'eut jamais vis-à-vis de lui « cette sensibilité qui est au cœur ce que le génie est à Tesprit (I). »
Nous ne ferons qu'à vol d'oiseau ce voyage d'Italie dans lequel madame Louise Colet nous semble avoir le plus souvent suppléé par la richesse de son imagination à la sécheresse des renseignements (2). C'est toujours par l'opposition des deux imaginations et des deux caractères, surexcitée chez l'un par un sentiment opiniâtre du devoir et du besoin, chez l'autre par Temmi de l'isole-
(1) Lui", p. H9.
(2) El oii elle cite trop lord Byrou. C'est en ne le citant pas, et non en le citant, qu il faudrait prouver qu'on l'a lu
ment et l'influence d'un ciel étranger, que commence le conflit au sein de la vie commune.
Pendant qu'Antonia accumule la copie avec un courage qui ressemble assez à de Findifférence, et refuse avec obstination toute distraction, Albert se promène dans et hors de Venise, plus malheureux encore qu'humilié d^une supériorité qui le laisse seul.
Ici se place un reproche que nous adresserons à l'auteur du livre de Lui. Avec une franchise qui n'est peutêtre qu'une maladresse dans un livre de justice, sinon d'apologie, elle met par deux fois Albert face à face avec des tentations dont il n'est peut-être pas intérieurement vainqueur. On laisse dans tous les combats douteux quelque chose de sa fidélité en même temps que de sa force. Zephyra, la danseuse, Nègra, la baladine, me paraissent deux personnages inutiles d'un drame qui se joue surtout dans le cœur; j'ajouterai que leur présence, en leur supposant quelque influence sur le dénouement, n'est pas de nature à l'ennoblir. Thérèse, trop fière pour s'abaisser jusqu'à la jalousie, n'a jamais daigné éclaircir des soupçons qui restent à l'état de doutes, et qu'elle se borne à exprimer sans leur faire l'honneur de s'en servir (I).
Elle affecte alors ces allures maternelles, cet héroïsme
(1) Elle et Lui,ï>.no, 141.
Se-
trop facile pour être naturel, cette prévoyance indulgente, qui s^inquiète surtout de la santé de sou « enfant, » qui exaspèrent Albert et qui l'éloigneut, tandis que des reproches violents sur ses soirées passées au jeu, sur ses promenades qui ressemblent à des aventures, Tauraient irrité d'abord, puis ramené dans ses bras. Ce qu'un homme passionné ne pardonne pas à sa maîtresse, c'est de le pardonner trop facilement (I).
JNous arrivons enfin à Tépisode Palmer, troisième et honnête larrou du pouvoir qu'on se dispute. Dans ces amours orageux, drames à deux personnages, le troisième personnage apporte le dénouement.
La flèvre des lagunes a saisi Albert de Lincel. Il est couché dans son lit, brûlant ; il a le délire, il pleure, il va peut-être mourir. Non, il est sauvé. Il n'est pas de meilleure garde-malade qu'Antonia, et le jeune docteur nouvellement arrivé de Padoue, qui le soigne, va débuter par un coup de maître. Comment la maîtresse et le médecin réunis ne tireraient -ils pas d'affaire ce pauvre poète qui soupire après la vie et après la France ? Ils s'entendent déjà si bien 1
Le jeune docteur de Padoue « était grand, d'une taille bien prise et vigoureuse qui trahissait son élégance sons une redingote mal faite. Sa tête, aux traits régu-
|1) Lui, p. 196, 213, 219, 8i8.
liers, était ooiironnée d'épais cheveux briins, soyeux et bouclés ; son front était bas comme celui de l'Apollon 5 ses beaux yeux noirs lançaient une flamme toujours égale 5 le nez aquilin avait des narines mouvantes ; sa bouche était souriante et charnue, et ses dents blanches embellissaient son sourire. C'était comme la personnification de la santé, de l'enjouemement et de l'insouciance de la vie [i). »
Mais il avait pour lui plus que sa beauté, Tiberio Piacentini. Il avait l'attrait du contraste. Il était à la fois la nouveauté et l'occasion. Aussi n'attendit-il pas longtemps. Et c'est là que Lui est plus sévère et plus vrai que Elle et Lui. Dans Elle et Lmî, Palmer est longuement et minutieusement présenté au lecteur dès les premières pages. Il traverse de temps en temps l'action pour ne pas déchoir de ses privilèges d'en cas. Quand à un dernier tiraillement, plus violent que les autres entre ces deux cœurs turbulents, la chaîne se dénoue, Thérèse a la précaution et la pudeur de rester en apparence attachée à ce lien relâché qui ne gêne plus sa liberté. Elle laisse partir Laurent pour Florence. Elle se fait demander en mariage par Palmer. Elle se donne enfin les honneurs d'un siège en règle, dont l'amant délaissé n'est plus le témoin, et dont le but est en quelque sorte légi-
(1) Lui, p. 232.
tinic. Aussi, en dépit de la répugnance qu'inspire ce calcul égoïste d'une vertu qui marque au calendrier ses jours d'abstinence, malgré le peu d'estime que nous avons pour Thérèse répondant à Laurent qui s'indigne ou supplie : « Est-ce que je vous appartiens? est-ce que depuis la première nuit que vous avez passée à Gênes, nous n'avons pas été étrangers l'un à l'autre? Est-ce qu'il n'y a pas de cela quatre mvis et plus (^)?i> on ne peut s'empêcher de reconnaître qu'elle a raison à la façon d'un avocat qui aurait la loi pour lui, et non la justice. Mais dans Lui, qui nous paraît avoir servilement copié la version de Lui et Elle à cet endroit, la scène du baiser surpris dans une glace par Albert, que Tiberio et Antonia croient endormi ; la scène de la lettre à Tiberio avalée, rejetée dans une cuvette et de là dans une impasse où le lendemain matin, Antonia et Albert se rencontrent dans un même dessein ; cet aveu cruel d'Antonia : « J'ai pu aimer Tiberio sans honte : il est beau comme l'idéal, et tellement bon que sa bonté vaut mieux que le génie (2); » toutes ces scènes, avec les paroles où plulùl les cris qui leur servent de légendes, se succèdent l'une à l'autre comme les verres d'une lanterne magique infernale. L'infidélité tombe sur Albert, sans transition,
(1) Elle et Lui, p 168.
(2) Lui, p. 2-8.
sans éclair, comme la foudre, et l'infidélité vis-à-vis d'un mourant, c'est plus qu'une faute, c'est un sacrilège.
Fidèle à son système de dénégation , servi par une impénétrable iiiipassibilité, et par la circonstance, habilement exploitée, des hallucinations, je sais bien qu'Antonia, comme Thérèse, prétend être restée pure jusqu'à la séparation. Mais je ne crois là-dessus ni une femme comme Thérèse , ni une femme comme Antonia. Peu m'importe l'heure de la prise de possession. L'infidélité ne s'évalue pas un chronomètre à la main. On est au second amant des qu'on n'aime plus le premier (I).
Cependant Albert part pour la France, pâli éternellement, à jamais brisé (2), mais accompagné par Antonia jusqu'à Padoue, et comblé de gâteries maternelles.
Antonia, après lui avoir fait l'offre d'un sacrifice -que nul homme de cœur ne veut devoir à la pitié, lui a avoué (i que peut-être ce qu'elle éprouve pour Tiberio n'est qu'une illusion, » mais elle a daigné convenir « qu'il était bon qu'il parte, » ne fût-ce que pour qu'ils puissent se retrouver un jour « plus affectueux et moins exigeants, » La maxime des fennnes comme Antonia
(1) « La violence ([U'on se fait i-'our demeurer fidèle ne vaut guère mieux que l'inlidélitè. » La Rochefouoaild.
(2) " Ceux (jui ont eu de grandes passions se trouvent toute leur vie heureux et mallieureux d'en être guéris. « La Rojhefougaild.
est de ne décourager personne. Il leur faut l^espoir du retour, la part de Tabsenfe, en un cœur mcnie qu'elles désespèrent.
« Quittons-nous pour mieux nous réunir un jour. » Tel est Tadieu de cette femme prévoyante. Tel est aussi Tadieu des femmes qui n'aimeront plus.
Tandis qu'A!bert, arrivé en France, cherche en vain à réchauffer sa vie aux pâles joies du retour, et rapporte à la famille et à la patrie une jeunesse à jamais blessée du trait mortel de l'ennui, — Anfonia, par des lettres mensongères, le dispute en vain à ce désespoir qu'il va éteindre dans Fivresse et la débauche, — et comme une veuve qui triche son deuil, se ménage sententieusement une chute décente.
Elle avoue enfin a qu'elle s'est donnée à Tiberio, » Ce n'est là qu'une bassesse; mais elle s'est donnée à un autre, tout en demeurant à lui, « car dans ses bras elle le voyait encore (I). » C'est là une lâcheté. Il n'y a que les femmes lettrées pour trahir ainsi deux hommes à la fois.
De temps en temps, dans cette action complexe, le récit est rattaché au drame par une interjection habilement placée, par un aveu dont profite, pour se grandir, cette personnalité mystérieuse et jalouse dont le livre de
(1) Lui, p. 283.
Lui est l'éjjoïste piédestal. Ne perdons pas de vue cette dualité. Dans Elle et Lui il n'y a que Thérèse face à face avec ce pâle amant, dont elle boit le sang avec ses lèvres de vampire ; dans Lui, il y a Thérèse d'abord qui a accaparé le vivant, et Stéphanie ensuite, qui lui dispute le mort.
Il ne suffit pas à Stéphanie d'avoir flétri l'œuvre d'une rivale, il lui reste à faire la sienne. Et de temps en temps, cette impatience de possession qui ne doit bientôt être qu'un regret, se trahit par des compliments par trop intéressés mis dans la bouche du complaisant conteur.
« Oh ! pourquoi ne nous sommes-nous pas aimés alors! s'écrie Albert, je pouvais encore être sauvé et redevenir un être énergique que vous auriez dirigé (I). »
Je n'insisterai pas sur la scène, que nous retrouverons tout à l'heure, — non au milieu, mais au commencement de l'amour en deux parties (comme un roman), d'Albert pour Anlonia, — sur la scène, dis-je, du souper chez Frémont, « ce paysan du Danube des libraires. »
Nous glisserons aussi sur cette passion grotesque de Tiberio qui, présenté par Antonia comme une justification de son inlidclitë, en devient le châtiment et la ven-
goance, et où cet infortuné patito, battu tour à tour par Dormois, La Baumée et Sainte-Rive des verjjes de Tironic, est crucifié dans sa nullité, à la suite de cette conversation-interrogatoire dans laquelle il est convaincu successivement d'ignorance eu musique, en peinture, en littérature et en archéologie. Antonia remmène humiliée ce pauvre jeune homme qii'elle avait amené triomphante. Elle répudie avec tout le cynisme de Torgueil froissé cet amour si cruel à son amour-propre, et l'indigne vainqueur d'Albert ne rentre au domicile commun que pour y faire son pacjuet. Le beau Tiberio, <jui n'est qu'un sot, est congédié avec un billet de mille francs et un baiser, comme un caprice de sultane.
Le dépit de la défaite, le désir d'une revanche, poussent de nouveau Antonia sur les pas d'Albert. Il lui faut à tout prix reconquérir celui qu'elle a chassé dans rinlérct de cette réputation é<juivoque que les femmes veulent conserver après la perte de l'honneur, dans l'intérêt de celte fausse pudeur dont elles veulent couvrir l'absence de la véritable, de cette bienséance qu'elles veulent mettre jusque dans leurs passions, de cette moralité des circonstances atténuantes qu'elles cherchent même a leurs vices.
En attendant Albert, le poète, elle s'enipressc d'attacher au moins par intérim un pianiste à son service.
Sainte-Rive et le libraire Frémont, olOcieux amis.
n'hésitent pas, celui-ci dans l'intérêt peut-être de ses études psychologiques sur le cœur des autres ; celui-là, dans le but d'avoir à éditer un de ces beaux livres qu'Albert ne sait faire qu'amoureux et écrire qu'après les avoir soufferts, — à favoriser ce retour qui va les associer l'un à une expérience unique pour l'analyse, l'autre à une de ces passions fécondes en beaux vers qui font aller son commerce.
Antonia qui épiait les démarches et suivait les pas de ses deux avocats, de ses deux conqdices plutôt, tombe à l'improviste, par une nuit propice, dans les bras d'Albert suffisamment échauffé ; et le supplie* recommence dans un nouvel amour indigne de ce nom.
Cette scène incroyable où ces deux galériens du sentiment se retrouvent et se rivent de nouveau à la chaîne, cette profession de mépris mutuel par laquelle ils entrent en matière, ces cyniques aveux dans lesquels ils s'embrassent, ces caresses sans illusion dont ils se déchirent, ces voluptés flétrissantes dans lesquelles ils s'ensevelissent, tout cela est d'une impression à soulever de dégoût un cœur auquel est resté le moindre sentiment de sa dignité.
Et ici se présente une double question à adresser à Stéphanie. Si Anlonia fut capable de ces hypocrisies et de ces abaissements, quel honneur y a-t-il dans cette rivalité affichée , qui n'a pas même de victoire ? Et si
Albert put jamais ctic ce débauclié sans cœur offrant à la seule femme qui pût y souscrire , « une ivresse souillée, » pourquoi Tavoir disputé à Antonia jusqu'audelà de la tombe? Il y a là une de ces inconséquences dont on ne se tire pas avec des subtilités. Voilà donc un plaidoyer qui finit par ne défendre personne, et où Tavocat de bérps indignes est déshonoré par leur indignité même.
La lutte fatale, implacable, recommence bientôt entre ces deux cœurs déçus, qu'ont engourdis un moment, mais non pacifiés, les diversions des sens. — Les dissidences de toute espèce s'accusent de plus en plus. Ceux qui ne s'estiment plus ne peuvent rien se pardonner. Ln présence du mépris d'Albert, se dresse donc, sifflant comme un serpent, l'orgueil d'Anlonia, qui ne veut plus être traitée comme une maîtresse par cet homme à qui il n'est plus possible de la traiter autrement.
Cependant Albert va se battre pour venger Antonia d'une critique trop injurieuse. Se ballre! quelle est la femme qui à ce mol terrible ne se sent pas prête à donner tout son cœur à celui qui va donner son sang pour elle 1 Quelle est la femme qui ne frémit pas à la fois d'espérance et de crainte, d'inquiétude et de joie? Quelle est li femme qui, dans un ravissement mêlé d'angoisses, ne se sent pas partagée entre la douleur et l'orgueil, la douleur du sacrifice e( l'orgueil de la posses-
sioii? Quelle est la femme qui ne pardonne pas en pleurant à l'homme qui a confessé son amour dans le sang, de s'être exposé à ne plus la voir plutôt que de la laisser soupçonner? Hélas! ces délices troublées, ces terreurs délicieuses, ces rudes voluptés du cœur, n^étaient plus faites pour Antonia, Le duel d'Albert n'était pour elle qu'une insulte de plus ; Albert allait se battre pour elle sans l'aimer, et défendre son honneur sans y croire.
Albert Nattier, un ami généreux, sceptique et mondain, spirituelle et vraiment française conlre-partie du type de Palmer, ce diplomatique et filandreux ami pour lequel un quaker a posé, Albert INattier arrive à temps pour empêcher cette dangereuse folie. 11 montre à Albert, d'après les propres et spontanées révélations de Tiberio , honteux d'un bonheur coupable , Antonia se donnant en riant à un autre pendant qu'il mourait, et ce sinistre hymen accompli presque en face d'un cercueil.
Albert jette son épée et s'enfuit 5 Albert Nattier la plonge au cœur de l'infidèle dans un de ces billets méprisants où la main d'un ami ressemble à la main d'un bourreau.
11 faut, pour effacer ces trois lignes, ces trois petites lignes, toutes les larmes d'un repentir ou toute l'encre d'une apologie. Il fau' le cloître ou le livre ; c'est le livre qu'a choisi Antonia, au dire de Stéphanie, mais il
est advenu de ce petit billet ce qui était arrivé de la clef de Macbeth. Toute l'encre du livre n'a pu faire disparaître cette petite tache de sanjj, éternellement ronge, qui dit la vérité.
Une troisième et dernière tentative d'Ântonia échoue devant le parti invinciblement pris d'une rupture. C'est en vain qu'elle se présente à lui dans Tattitude et le costume de Madeleine. Albert la renvoie impitoyablement avec sa tête de mort qu'elle laisse à la porte.
Ainsi finit, ou plutôt ainsi devrait finir ce récit, auquel Albert ajoute une sorte de confession que Stéphanie aurait dû arrêter sur la bouche de ce repentant cynique, ou dont cUe ne devrait pas se souvenir tout haut, car cette confession qui n'excuse pas celui qui la fait, accuse qui Técoute,
De cette confession il se dégage trop bien cette triste mais irrécusable vérité, qu'Albert est désormais incapable et indigne d'aimer, pour que nous ne trouvions pas quelque peu risquée cette déclaration en forme qui lai sert de péroraison (I).
Stéphanie ne peut rappeler que par vanité cette offre perpétuelle de son cœur devenue la manie d'Albert, et h laquelle elle ne dut pas croire.
Pourquoi alors lui faire répéter si complaisanunent le
(1) Lui, p. 322
motif à ses yeux de ce récit dont il a dit en commençant : « Quand vous m'aurez entendu, vous m'aimerez (J); » et où il veut voir, en finissant, la plus éclatante preuve qu'il est encore capable d'aimer, alors qu'il doit prouver le contraire (2)?
Et cependant, ô vanité! Stéphanie prend un plaisir qu'on pourrait croire malin, s'il n'était intéressé, à exciter celte recrudescence illusoire, cette soif stérile de régénération, cette impossible aspiration à une seconde jeunesse, et par une incrédulité affectée, amène enfin Albert à lui immoler jusqu'au souvenir gênant de cette rivale qu'elle ne veut pas, dit-elle, remplacer.
« Ce que vous aimez, Albert, lui dis-je, c'est l'amour ! c'est votre souvenir ! c'est elle ! c'est Antonia 1 car lorsqu'on a aimé de la sorte, on n'aime qu'une fois. — Non, non, reprit-il d'une voix impérieuse, écoutezmoi bien (5). »
Et alors, avec une verve impie, une ironie sacrilège, Albert fait à cette indifférente et intolérante jalousie, jusqu'à ce dernier sacrifice qu'un amant ne fait jamais, surtout quand il est un poète, de la poésie de son ancien amour. Il profane jusqu'au souvenir de celle qu'il a aimé. Il insulte dans son déclin cette beauté tant ado-
(1) Lui, p. 124.
(2) Lui, p. 325.
(3^ Lui, p. 323.
rée à son aurore. Il viole le double respect du à ce sentiment dont la vieillesse a sacré l'objet, et à la vieillesse elle-même. Il esquisse la caricature d'une Antonia en cbevcux gris, ridée, jaunie, grossie, bommasse, et il la fait danser sa cigarette à la boucbe, devant les yeu\ satisfaits de Stéphanie. Si cette triste page eut été écrite avant celle dont. elle est Tindigne rcprésaille, elle serait de celles qui excuseraient Thérèse. Le livre de Lui, par moments, justifie Elle et Lui.
Pourquoi donc Stéphanie n'a-t-elle pas répondu à ce railleur dégradé, qui lui dit après cette exhibition : « Vous voyez donc bien que je ne Taimc plus ! » pourquoi ne lui a-t-elle pas répondu : « Vous voyez donc bien que vous n'êtes plus digne d'être aimé ! «
Mais non, toute autre est la contenance de Stéphanie; il faut que cet homme lui appartienne, bon ou mauvais ; il faut qu'elle le trahie à ses genoux jusqu'à la tombe ; il faut, c'est là la fatalité de cet amour et de ce livre, il faut qu'elle se calomnie elle-même après avoir calomnié Albert, et, jusqu'à un certain point, Antonia ; il faut qu'elle établisse clairement qu'elle eût été capable d'aimer un homme qui, s'il a fait et dit le quart de ce qu'elle lui fait dire ou faire, en est indigne.
Mais, je vous le répète, la question n'est pas là pour Stéphanie ; elle hait assez Antonia pour lui prendre Albert tel qu'il est. Le triomphe pour elle n'est pas dans l'homme soumis, mais dans la soumission.
Elle encourai^e donc Albert, elle laisse « ses lèvres muettes boire ses pleurs qui coulaient toujours sur ses mains croisées (I) 5 » elle est prise pour lui d'une immense pitié, et ce n'est que lorsqu'il est parti qu'elle se trouble en pensant à Léonce.
Il est bien temps en vérité. Pour Léonce, il faut avouer qu'il n'a que ce qu'il mérite. A force d'oublier, il va être oublié ; que dis-je? méprisé même. Léonce est un homme égoïste, froid , un cerveau et non un cœur, comme va le dire Albert, qui passe tranquillement sa vie à la camj)a{}nc , loin de Stéphanie , l'aimant par lettres , plus occupé du roman qu'il écrit que de celui qu'il doit faire, et plus soucieux de la gloire que du bonheur. Il a été prévenu, dès le premier jour, des accès de frénésie amoureuse d'Albert, de ses tentatives, de ses assauts, de ses efforts pour amener à une nouvelle épreuve de son cœur sa trop pitoyable hôtesse, et au lieu de lui crier : Prends garde, éloigne-toi de cette contagion vivante, forme tes yeîîx à ces traits flétris par la plus noble des maladies, à cotte jeunesse ravagée par la plus subhme des douleurs, ferme tes oreilles à ce désespoir encore si éloquent! ce philosophe encourage sa maîtresse, par une frivole curiosité d'esprit, à faire, au profit de ses observations, le rôle d'infirmière et à toucher h toutes les plaies de cette grande âme qu'il veut connaître.
(1) y.ta, p.32b.
Stéphanio ne profile que trop de celte aveugle permission. Décidément toutes les héroïnes des romans écrits par des femmes sont les mêmes. Stéphanie, comme Thérèse et Ântonia, débute auprès d'Albert daus les rôles de sœur de charité, d'ange gardien ; elle ne le repousse pas comme amant , « pour ne pas le perdre comme ami, pour ne pas renoncer à jamais à cette fraternité de cœur, à cette camaraderie de Tesprit qui lui était si douce; » et pourtant elle « savait bien qu'il ne voudrait pas de son amitié (I). »
Albert profile de cette mollesse, peut-être calculée, de la défense. 11 s'empare peu à peu de la confiance de Stéphanie. Hier, elle tenait trop à lui pour vouloir le perdre. Aujourd'hui, elle y tient déjà trop pour ne pas l'écouter même quand il n'a pris la parole que pour démolir le piédestal sur lequel trône si insoucieusement son rival. Pourquoi refuserait-elle de Técoutcr? Ne lui a-t-elle pas en quelque sorte tracé son sujet, en lui confiant les lettres de Léonce?
C'est alors qu'Albert, en froissant ces lettres médiocres et maussades d'un amant sans imagination et sans délicatesse, lui inflige, comme l'essayeur qui essaie un métal à l'eau-forte, cette épreuve de son ironie si terrible aux rivaux absents. Il faut voir avec quelle verve
(1) Lui, p. 327.
furieuse de moquerie, avec quel bonheur d'indignation, il fait passer, sous les fourches caudincs de son esprit, l'image de plus en plus courbée de cet amant à jamais dépoétisé.
Celte scène est tellement et si cruellement réussie, que je n'hésite pas à penser qu'elle a été un des véritables objets, sinon le but principal du livre de Lui. Ce livre de Lui, qui a paru aux uns la réhabilitation d'Albert, aux autres une vengeance contre Antonia, pourrait bien être tout simplement l'exécution, la démolition de Léonce. Madame Louise Colet a la haine en tout cas plus éloquente que l'amour. Quiconque lira, dans ce livre agité de passions et d'ambitions si diverses, celte scène qui va de la page 534 à la page 545, sera sans doute de mon avis. Le fiel y coule de source 5 c'est Léonce, ce n'est pas Albert qui est la vraie blessure de Stéphanie.
Toujours est-il qu'après ces dix pages de dissection sur le modèle vivant où, soumis à une analyse impitoyable, Léonce finit par n'avoir ni cœur, ni esprit, ni sens ; après ces dix pages dans lesquelles cette victime grotesque, qu'on voudrait et qu'on ne peut pas plaindre, est secouée, bernée, houspillée, gouaillée, comme Sancho dans ses couvertures, il est impossible de n'être pas de l'avis de Stéphanie,
« Tandis qu'Albert parlait, j'éprouvais ce genre d'angoisse qu'une femme, qu'une mère peut seule compren-
dre. CVHail quelque chose d'analogue aux transes de l'avorlement, quand ce poids mort, qu'hier encore nous sentions tressaillir, se détache de nos entrailles vivantes : tous les instincts maternels se révoltent ; on voudrait garder et porter toujours le cher et déchirant fardeau; mais c'en est fait, il nous échappe en nous torturant.
» Ainsi, sous la parole acérée d'Albert, il me semblait sentir se dissoudre et tomber mon amour (I), »
I^our éviter de tomber dans le sans-façon expéditif de Thérèse ou d'Antonia, Stéphanie voudrait prendre son temps, prolonger convenablement le siège, imaginer enfin la transition de l'infidélité,
Albert, que le respect seul pourrait rendre patient, et qui semble décidé à trouver dans la journée Pemploi de sa jeunesse, se refuse à ce manège.
« Ne prolongeons pas ce supplice! Adieu donc, puisque vous ne pouvez m'aimer
» — Oh! non, lui dis-je en joignant les mains comme en prière, je vous en conjure, restons amis (2).., »
Albert insiste avec raison pour sortir d'un lieu où il n'a rien à faire. « Je ne veux pas vous perdre, lui dit Stéphanie sur le seuil, promettez-moi que vous reviendrez. » Toujours la même théorie italienne du palito, de l'amant en expectative, de l'ami attendant un grade de
(1) Lui, p. 3;4.
(2) Lui, p. 3V5.
plus. Toujours, quoique madame Colet sVn soit fort et justement moquée, réternelle et absurde théorie de la fraternité enlre homme et femme, théorie qui abaisse l'un sans rehausser l'autre, théorie qui plante dans toutes les galanteries de ce monde un confessionnal où siège la femme-directeur, consolant et bénissant, en échange d'aveux qui le rapetissent, un homme qui pleure et auquel on donne pour pénitence un petit chapelet de compliments, à l'adresse du sexe, à égrener tous les jours.
Il était impossible qu'Albert, pour peu qu'il demeurât dans la logique, sinon de son caractère, du moins de celui de son modèle, se résolut longtemps à attendre et à conjuguer ainsi à tous ses temps le joli verbe aimer.
Albert, en effet, ne revient pas; il a eu bien soin, en partant pour « retomber dans une fange où les étoiles ne se reflètent pas, » de prévenir Stéphanie qu'il faudra l'appeler pour le revoir,
« Les jours s'écoulaient, je l'espérais chaque matin et chaque soir je me disais : C'est donc fini, il ne reviendra plus (l). ))
Pourquoi donc alors, ô peu candide Stéphanie ! le mettre à la porte l'autre jour? Léonce était décidément inférieur à Albert ; pourquoi différer l'aveu d'une préfé-
(1) Lw', p.347.
renoe qui est dans votre cœur! Pourquoi ne pas faire comme ces femmes des ports, ces lionnes des halles, qui, naïvement dépravées, se font l'enjeu d'une lutte, et quittant l'amant vaincu, prennent tranquillement le bras du portefaix qui les a gagnées à la force du poignet? Etaitce le portrait de Léonce qui vous gênait? eh! mon Dieu 1 il fallait retourner le portrait.
Cependant, Albert ne venant pas, Stéphanie, accompagnée de cet enfant par trop commode qui joue dans tout ce procès le rôle de circonstance atténuante, s'en va acheter des fleurs pour son ami, et monte Tescalier d'Albert, suivie d'un commissionnaire porteur d'un superbe camellia aux pétales roses, emblème involoutaire de son amour.
On s'embrasse et l'on va promener en coupe aux Champs-Elvsées, puis on dine chez Stéphanie, et ou emploie la soirée chez elle à passer toute la littérature contemporaine au fil de la plaisanterie. On attache comme un pétard un quatrain moqueur à toutes les renommées du jour. Agréable passe-temps pour deux amis qui se revoient! Hé quoi, un homme et une femme se retrouvent, dont l'un aime l'autre prête à l'aimer à son tour, et on passe la soirée à faire des bouts rimes! Pour moi, je suis de l'avis de cet enfant bien innocent, qui bâille à ces tours de force et qui en aimerait mieux d'autres, et qui veut sans doute retourner à l'Hippodrome !
Je passe, précisément parce que Tauteiir y a appuyé, sur cette scène absurde du retour en voiture de la représentation à'OEdipe au Théâtre-Français ; Stéphanie se vante de n'avoir échappé cette nuit-là à une tentative de viol, qu^en s'élançant par la portière sur un tas de décombres où cette vertu robuste ne se fit pas le moindre mal.
Pour moi, je demeure très-incrédule à l'endroit des résistances qui provoquent, et très-indu%ent pour les indiscrétions qu'on encourage. Enfin, vous le dirai-je? pour que je croie à la sincérité d'une femme qui revient en voiture, à minuit, d'une représentation d'OEdipu, avec un homme qui n'est ni son père, ni son frère, ni son mari, ni son amant, il faut qu'en se jetant par la portière pour se dérober à un dang;er qu'elle a assis à côté d'elle, elle se soit au moins cassé une jambe. Je me méfie des vertus qui ne se font pas de mal en tombant, et qui n'ont eu besoin que de vulnéraire. Que voulezvous? en amour je suis comme Pascal : je ne crois volontiers qu'aux histoires dont les témoins se font tuer.
Stéphanie disgracie le téméraire, qui vient tous les matins chercher un pardon qu'on lui refuse. L'enfant, toujours cet enfant, que j'ai besoin de croire innocent (quel âge a-t-il cet enfant?), l'enfant entrouvre la porte que sa mère a fermée, et par cette ouverture passe une promesse d'audience dans quelques jours.
Albert écrit.
Stéphanie qui n'ose se décider à lui répondre : « Venez ! » trouve ce qu'elle appelle un mezzo-termine.
« Elle lui fait dire par son domestique qu'elle ne sortira pas de la journée (I). » Je trouve moi, tout simplement, cette phrase admirable. Quelle diplomatie ! Tout accorder sans se compromettre ; tout offrir même en paraissant refuser, voilà qui n'est qu'un jeu pour ces Talleyrand en jupons, qui savent à merveille que si la parole a été donnée à Thomme pour déguiser sa pensée, elle a été donnée à la femme pour déguiser son intention.
Dans Lui comme dans Elle et Lui, Albert a des visions, des hallucinations. Dans Lui, comme dans Elle et Lui, il faut que l'homme monopolise toutes les faiblesses de rhumanité. Depuis l'ivrognerie jusqu'à la catalepsie, aucun vice ne lui répugne, aucune maladie ne lui est étrangère, Stéphanie persiste à hériter de Thérèse sa sagesse, son bon sens, son dévouem.ent. Voulez-vous que je vous caractérise ces deux livres en un mot? C'est le roman de l'exploitation de l'homme par la femme.
Stéphanie, pour multiplier les témoignages d'un amour auquel on a peine à croire quand on la connaît un peu, ne se borne pas à accuser ainsi jusqu'à soulever les der-
(1) Lui, p 363.
niers voiles ce signalement qui est une ressemblance. Elle va jusqu^à citer en compagnie des siens ( mauvaise compagnie ! ) les vers d'un homme qui en a fait que nous savons tous par cœur.
Finissons-en, le dégoCit nous prend. Stéphanie qui hésitait, en Tabsence de Léonce, entre lui et Albert, n'hésite plus à la nouvelle qu'il va venir. Pourquoi celle incertitude entre celui qu'elle n'aime déjà plus et celui qu'elle n'aime pas encore? D'un côté, il n'y a qu'une imprudence, de l'autre il y a une lâcheté. Léonce est-il le meilleur, le plus spirituel? Non. C'est donc parce que Léonce est le plus robuste (I). Peut-élre?
Enfin, Léonce monte, Albert descend cet escalier banal ; Stéphanie, qui a congédié Tun avec des larmes, s'empresse de les essuyer pour l'autre. Léonce arrive à la porte 5 on lui saute au cou; la table est mise; des bouquets embaument la cheminée; une tarte aux cerises se prélasse sur le buffet.
Et l'enfant de Stéphanie est à la campagne.
Allons, allons, finissons. Albert va mourir, et Siéphanie va mourir. x\lbert va mourir parce qu'il a tué sa vie,
(1) Ce peut-être " n'est que de convenance, car l'incroyable page 118 ne saurait laisser de doute. " Allez, allez, dit Albert à Stéphanie, je sais bien ce qui me manque, pour vous attirer, et vous le sentez aussi sans vous l'avouer.. Vous suivez les aspirations de votre nature foi'te et vivace... Je suis trop faible, trop grêle et trop vieilli, pour vous, belle et robuste. « Skockingl Peut-être disait-il vrai, avoue ingénuement Stéphanie. Skocking!
parce que ce cœur devenu inutile s'est brisé dans sa poitrine. Stéphanie va mourir parce que Léonce l'a trahie, et qu'elle a perdu Phomme qui lui était nécessaire.
Mais écoutons cette scène, une de ces scènes implacablement vraies, invinciblement tristes, qui découlent forcément de la logique des situations et des caractères, cette double fatalité du roman et du drame, scènes qu'on voudrait ne pas écrire et qu'on écrit quand même, car après tout, il faut finir un livre aux deux tiers commencé.
« Albert n'avait jamais cherrlîé à me revoir et je
n'avais pas osé le rappeler Je savais par René qu'il se
mourait et cherchait de plus en plus Toubli de ses peines dans des distractions corrosives et fatales....
» Un jour d'avril..., je montai en voiture pour me rendre au jardin des Tuileries; j'allai m'asseoir sur la terrasse du bord de l'eau, et sentant que l'air m'avait ranimée, je voulus essayer de revenir à pied chez moi. Comme je traversais lentement le pont de la place de la Concorde, j'aperçus Albert contre le parapet de droite; appuyé sur la balustrade, il regardait un bateau qui descendait la Seine du côté de Saint-Cloud —
» — Albert, lui dis je en tremblant, ne viendrezvous pas jus([ue chez moi! ohl je vous en prie, venez.
„ — A quoi bon, me répondit-il, j'achève de vivre et vous commencez h mourir. >ous nous attristerions en
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nous regardant sans pouvoir rien dire pour nous consoler. Oh ! ma pauvre marquise! il n'est plus temps maintenant de nous aimer.
» — Albert, l'amour est indépendant du temps et de la vie, vous me l'avez dit un jour, et maintenant je l'éprouve et j'y crois.
» — Pas de réflexions ni de regrets, reprit-il en s'efforçant de rire, gardons le courage de partir; il appuya sur ce mot, puis tournant sur le pont, il me dit :
» — Adieu, chère, le premier de nous qui guérira ira voir l'autre [^). »
Scène d'une réalité navrante ! cette dernière entrevue entre deux moribonds devait être la dernière. .41bert mourut. Stéphanie n'en eut pas la force ; elle vécut pour son fils, entre ce vivant portrait de sa jeunesse et un portrait d'Albert, et à mesure, dit-elle, « que la blessure de mon lâche et aveugle amour s'est fermée, l'image d'Albert a rayonné dans mon cœur- je l'ai revu jeune, beau, passionné, et je l'ai aimé dans la morl (2). »
Voilà le dernier mot du livre et le vrai motif pour lequel il a été écrit. Bien que la leçon soit poignante pour Stéphanie, on ne la plaint pas plus que Thérèse de la déception finale. L'une a ce qu'olle avait cherché ; l'autre ce qu'elle avait mérité. Les femmes comme Thé-
(1) Lui, p. 404, 403
(2) Lui, p 409.
rèse doivent Uicr leur amant ; les femmes comme Stéphanie doivent le laisser mourir; Tune par cruauté d'or- }}ueil, l'autre par nonchalance de cœur. Toutes deux trouvent leur punition dans ce dénouement qui est leur faute. Thérèse lutte en vain contre l'accusation éloquente qui s'élève de cette tomhe précoce et muette. 11 sort de dessous terre un reproche qui se mêlera éternellement pour elle au murmure des herhes, au hruissement des feuilles, à la plainte des vents et des flots.
Pour Stéphanie, elle finira dans l'ennui cette vie que sa rivale finira dans le remords. Toutes deux n'auronl, l'une d'autre vengeance, l'autre d'autre consolation que de raconter à la foule une histoire à laquelle on ne croira pas. L'une et l'autre diminueront leur héros pour le rendre capable des fautes qu'elles lui prêtent, et digne des malheurs (ju'ellcs lui ont causés. Toutes deux se feront les sœurs de charité d'un amour disproportionné 5 connue si ce n'était pas le moins que de panser la blessure qu'on a faite, et comme si on se vantait de soigner les infirmités dont on est cause! Toutes deux enfin chercheront à s'excuser d'avoir pu préférer un Palmer à un Laurent, un Tiberio ou un Léonce à un Albert de Lincel, un bellâtre à un homme beau des beautés de l'àme, un réaliste à un homme de génie, et toutes deux se reprendront par vanité à l'amour qu'elles ont rendu impossible. Albert répond, désespéré : II est trop tard pour
aimer 1 Et à toutes deux le lecteur, encore plus implacable, répondra comme un éclio : Il est trop tard !
Faire le malheur d'un Albert de Lincel, d'un Laurent de Fauvel, est un crime, ô Thérèse ! ô Antonia ! ô Stéphanie ! mais ce qui est plus qu'un crime, ce qui est une sottise, ce qui ne se pardonne pas, ce qui ne s'expie pas, parce que c'est ridicule, c'est d'avoir fait le bonheur d'un Palmer, d'un Tiberio, d'un Léonce; et en cela je mets sur le même niveau Antonia, Thérèse et Stéphanie. On n'est pas plus excusable d'aimer Palmer ou Tiberio ou Léonce, avant qu'après Laurent et Albert. Thérèse a manqué de cœur; Stéphanie a manqué de goût; mais Albert ou Laurent, dans l'un comme dans l'autre cas, sont victimes, et si on le plaint, on ne peut pas plaindre celles par qui il a souffert.
Si je veux préciser, après cette conclusion prise au point de vue de la moralité des deux œuvres, une comparaison toute naturelle au point de vue littéraire et artistique; si je mets en présence ces deux livres. Elle et Lui et Lui, qui sont comme le duel de deux femmes de grand talent, je dirai que ni l'une ni l'autre n'a fait un livre complet ni un bon livre.
Lui est surtout une satire et une satire complexe, satire d'Antonia, de Léonce, de Duchemin, de Frémont, de Daunis, de Sansonnet, dWmelot ; c'est une chasse aux mollets de tous ses ennemis littéraires uniquement
vêtus des plus transparents pseudonymes. J'ai le regret de le dire, cette satire est fine, spirituelle, aigiie. Le couteau est bien affilé et ne frappe plus ses victimes dans le dos. La charité seule pourrait trouver à redire à ces analyses poignantes, à ces croquis de verve, à ces caricatures enlevées d'un trait. Mais l'inconvénient de cette multiplicité de but se trahit dans ce grand défaut, la confusion. Pas d'intrigue claire, pas de roman. Une action toute en récit, un drame tout en entrées et sorties, mauvais roman.
Le livre de Lui est un mauvais roman dans une méchante satire.
Quant à la part de vanité, de réalité, qui se dégage de ce roman calqué sur une histoire, elle est, comme il fallait s'y attendre, bien plus considérable que dans Elle et Lui. Le rideau est de velours dans Elle et Lui, de percale dans Lui, et dans Lui et Elle, il sera de gaze.
Maïs si Elle et Lui doit le céder à lia comme vivacité de dialogue, prodigalité de portraits , comme réalité, comme vérité, comme révélation enfin, quelle différence, tout à Tavanlage de Elle et Lui, sépare dans les deux romans l'intrigue et les caractères !
'Ihérèse et Albert sont deux types conventionnels, Tun moulé sur une fenune idéalisée, l'autre sur un homme diminué. Mais quelle surabondance de vie, quelle puissance de mouvement, quelle vigueur abstraite enfin dans
ces deux créations ! Stéphanie et Albert de Lincel ne sont que des personnages de roman. Thérèse et Laurent sont deux caractères exactement dessinés, rigoureusement logiques, puissants de passion et portant jusque dans leurs erreurs une sorte de grandeur touchante ou sinistre.
L'action simple, nette, progressive, suit pas à pas, comme les faits suivent l'idée, quand l'idée est assez forte pour leur commander, le développement des caractères.
J'ajoute que si Thérèse est hypocrite, c'est du moins une noble hypocrite. Elle n'affecte pas des vices, mais des vertus. Elle <;ache son égoïsme sous le manteau de l'affection maternelle. Elle voile de pudeur la lassitude de ses sens que seule peut animer la curiosité. Mais cette dissimulation est au moins comme une sorte d'hommage à ces qualités qu'elle n'a pas. Stéphanie, elle, a de la Bacchante ce que Thérèse a de la Furie. Elle s'élève avec une indignation pleine de bon sens diogéniquc contre la théorie de l'amour-maternité 5 mais en revanche elle ne respecte pas assez l'amour maternel. Le cœur saigne, le front rougit à voir son enfant traverser constamment, innocent complice, l'action aux endroits les plus équivoques. Thérèse, du moins, ne n)et pas son enfant en tiers dans son amour, elle ne confond pas ensemble sur son front les baisers de l'amante et de la mère, les larmes de l'amour légitime et celles de l'amour coupable ; elle
ne corrompt pas enfin par un mauvais exemple quotidien, cette innocence que Stéphanie, prise d'un tardif scrupule, n'envoie qu\H l'épilogue respirer Tair de la campagne. Mais le pourra-t-il, cet enfant qui a respiré l'air de votre chambre?
D'un autre côté, Thérèse est une hvpocrile de pudeur et de chasteté, mais au moins ne préche-t-elle pas sans vergogne la théorie de l'amour physique, et ne fait-elle jamais tout haut leur part aux sens, dont Stéphanie sonne par moments la curée, comme le piqueur aux chiens. Aussi l'œuvre de madame George Sand est-elle d'une autre portée, d'une autre élévation, d'une autre valeur philosophique et d'art, avec ses caractères logiques, son action fatale, ses passions fières, que cette informe fabulation, où un perpétuel feu d'artifice d'esprit n'éclaire que rarement de belles scènes et n'éclaire jamais de grands caractères. L'Anlonia de madame Colet tourne au mélodrame. Albert de Lincel est un jeune premier trop larmoyeur : il finit par pleurer aigre ; il joue faux parfois son rôle à la Werther. Toute cette intrigue amoureuse tourne puérilement et pédantesqucment autour du lit. Les héros, dans leurs mouvements sans motifs, plient souvent sous le poids de vertus d'emprunt qu'ils ne peuvent porter. On ne comprend ni les coquetteries obstinées de Stéphanie, ni les illusions opiniâtres d'Albert. On en vient à se dire que si leur roman dure
tant, c'est qu'il faut que le livre qui le raconte ait quatre cents pages. Pourquoi madame Louise Colet n'a-t-elle pas mis le ciseau dans ces développements qui, nécessaires au journal, sont inutiles au livre? Il y a dans son roman trop d'endroits où l'on croit lire encore : La suite au prochain numéro.
La punition de ce sans-gêne littéraire est dans le décousu de l'action, dans le vague des caractères, dans cette impuissance enfin, qui est le trait commun de chacun dos types qu'elle a essayé de faire vivre, ménageant au lecteur, qui se trouve à la fin entre deux mourants, l'impression de tristesse et d'ennui qui est bien celle avec laquelle on sort de ce livre dont on a voulu faire le monument d'un regret.
L'examen que nous allons faire du livre de Lui et Elle sera rendu beaucoup plus facile et beaucoup plus court par les deux études précédentes. Nous avons cherché à dégager autant que possible à travers les allusions discrètes et les réticences du roman apologétique, puis à
travers les accusations à peine énioussées par la bienséance (lu roman satirique, cette part de vérité sans alliage sur laquelle seule le lecteur peut asseoir une conclusion plausible.
Les faits sont aujourcrbui connus en gros, les caractères dessinés en détail, par cette double analyse. LVtude que nous allons faire de ce livre, qui est moins un roman qu'une bistoire écrite dans le ton d'un pampblet, doit donc se borner à séparer autant que possible, dans cet amour illustre qui a troublé deux grandes vies, et qui semble appartenir maintenant, par des divulgations éclatantes, à la critique comme au public, — de séparer autant que possible la part de fautes qui doit revenir à cbacun et d'aboutir à un jugement qui ne sera ni une condamnation, ni une absolution complète.
Nous essaierons de porter dans ce débat entre un grand écrivain qui est une femme et un grand poète qui est mort, toute la prudence et toute la gravité qui conviennent en ces délicates matières. Nous les concilierons avec un courage qui n'a d'autre mobile que l'amour de la vérité. JNous les concilierons peut-être, étant bien moins directement intéressé dans la question que l'auteur de Lui et Elle, avec une sûreté de main qu'il eiU été injuste de demander à un écrivain constamment partagé, pendant tout son funèbre travail, entre son indignation et ses regrets.
Nous parlerons enfin, avec ce respect de la vie privée, ce ménagement des personnes dont le devoir ne doit céder à aucune considération (J), Nous dirons une fois pour toutes, mais nous dirons avec cette liberté que permettrait l'aveu par Tauteur de Elle et Lui de procédés littéraires qui impliquent l'allusion, quand bien même d'honorables exemples de franchise que nous avons là sous les yeux , donnés par les rcprésenlants de la critique dans tous les camps et dans tous les partis (2), ne
(1) Je recommande à ce propos, comme exemple curieux des hardiesses que peut se permettre dans l'indiscrétion une amitié allemande, les par trop francs et par trop intimes détails que donne sur Georges Sand et sur sa liaison avec Alfred de Musset, ce chroniqueur endiablé qu'on appelle H. Heine. La lettre est du 30 avril 1840 et se trouve tout au long dans cet admirable livre intitulé : Lutèce, p. 33 à 57. 11 n'est guère permis de suspecter les intentions bienveillantes de H. Heine, bien que sa sincérité cache souvent beaucoup de malice, et que jusque dans ses éloges on pusse sentir la griffe méphistophélique. Eh bien ! si la franchise permise à un ami a pu impunément atteindre à de pareilles immunités, la conscience de tous les critiques qui ont ou auront à parler de Georges Sand peut être rassurée. Pour nous, nous n'oserions pas aller aussi loin que certains de ses amis.
(2) Nous citerons entre autres, l'article de M. Cuvillirr-Fleury [Journal des Débats, du 27 novembre 18-59), morceau de critique amer et sain qui respire la passion du bon sens et l'indignation du bon goût ; un article de M. Barbey d'Aurevilly [Pays, du IS juin), où la perspicacité habituelle du critique s'aiguise encore à son expérience de romancier, et où triomphe cette puissante verve (^ui, faisant d'une analyse une sorto de création et un art du métier, dégage des éblouissements du style un jugement imprévu, inexorable, concis, exact, mortel comme la foudre. A côté de ce critique à la fois impartial et passionné qui, comme les juges féodaux, siège avec l'épée, M. Armand de Pontmartin a planté son petit fauteuil aristocratique, flétrissant en termes de salon ce scandale de la i)lace publique littéraire, voilant son indignation d'urbanité et sa condamnation d'un sourire, demeurant enfin modéré au milieu de ces colères et discret au milieu de ces impudeurs. Mais le morceau le plus énergique et parfois le plus éloquent qu'ait inspiré le débat, est un long et bel article de M.Hippolyte Bahou (Revue contemporaine
rautoriseraiont pas suffisainmcMit, — nous dirons que la critique et le public ont vu dans la Thérèse de njadamc George Sand et dans la Stéphanie de madame Louise Colet , la personnification , idéalisée à des degrés différents, de leurs auteurs, et dans leur roman le souvenir d'aventures personnelles. De même, tout le monde à salué tristement sous le masque transparent d'Albert de Lincel, de Laurent de Fauvel et d'Edouard de Falcouey, le pâle visage dWlfred de ^lusset. Nous n'avons établi ces identifications qu'au moment où elles nous ont paru nécessaires, et nous les tenons pour exactes (I), personne
•lu lo aovit 18o9). Là seulement la punition a été proportionnée à la faute , là seulement on a vu le moraliste aller jusqu'au tuf de ces sophismes du cœur, plus dangereux que les autres ; là seulement la criticiue a eu son réquisitoire en forme ; là seulement a eu lieu, sitôt après le jugement, l'exécution exemplaire, et ont été fouettées jusqu'au sang toutes les ambitions mauvaises et toutes les vanités coupables de la femme. En relisant ces diverses formules d'une même réprobation, nous ne pouvons nous empècber de constater que, comme il devait l être, venant le dernier, notre avis est encore le plus indulgent de tous.
(1) Exactes comme physionomie des caractères, comme signiflcation des actes, plutôt que comme détail matériel des faits. Qu'on ne nous prête donc pas l'absurde et odieuse pensée que, dans chacun des trois livres incriminés, ^oui événement du roman est le souvenir d un événement de l'histoire, en un mot que les auteurs de Elle et Lui et de Lui, sont coupables et responsables de tous les actes de leurs héros. Une pareille assimilation, ainsi poursuivie jusqu'à l'absolu, serait la plus téméraire et, je n hésite pas à le dire, la plus calomniatrice des interprétations. Elle ferait à la fois rougir la justice, la pudeur et la vérité. Que d autres se permettent, s'ils l'osent, ce raffinement inquisitorial , et forts de l'aveu d'allusion , api)Ii<iuent en détail, au profit de leur vengeance, ce supplice de l assimilation. Pour nous, qui n'avons que les passions du juge, nous méprisons ces plaisirs de bourreau.
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de ceux qu'elles intéressaient n'ayant, à notre connaissance, entrepris la tâche difficile de les désavouer.
Aujourd'hui que nous possédons dans les œuvres de George Sand et d'Alfred de Musset une foule de renseignements propres à fixer notre critérium, nous allons à leur lumière étudier à notre tour cet épisode si diversement raconté et plus diversement apprécié de deux grandes existences, et apprendre de ces aveux, immédiatement confrontés avec les révélations de Lui et Elle, comment ceux qui écrivent les plus heaux romans les font, lorsqu'ils essaient d'avoir un cœur pour leur propre compte. Etude triste et douce à la fois , parce qu'elle compensera les griefs et les torts réciproques dans une commune indulgence, et parce qu'elle ne tournera après tout qu'à la confusion de la faihlesse humaine en général, qui trahit fatalement les meilleures intentions, les plus généreux efforts, les plus légitimes espérances; conclusion qui n'est injurieuse à personne, et qui pourtant, dans ce déhat d'orgueil et de haine, peut avoir sa moralité et son fruit.
Reprenant donc pour les comparer à la version hostile ou à la version amie , les accusations passionnées de Lui et Elle, et éclairant notre examen à la lumière des œuvres d'Alfred de Musset et de Georges Sand qui ont un caractère intime et personnel, nous aboutirons à une conchision motivée qui, dans ces conflits regrettables,
est toujours aussi nécessaire qu'utile au public. Cette série de vérités qui se dégagera d'une étude si minutieuse, si laborieuse qu'elle peut passer pour une expérience , nous la corroborerons par Tassentinient unanime des moralistes de tous les temps et de tous les lieux, ainsi qu'à cbaque occasion qui s^en est offerte nous Tavons fait jusqu'ici, appelant la sagesse des nations au secours de notre faillible sagesse. Les vrais mobiles qui ont inspiré ce livre de bonne foi apparaîtront alors dans toute leur évidence aux esprits les plus prévenus. On verra dans notre travail une œuvre de conscience et non de fantaisie, Taccomplissement d'un devoir et nou l'exécution d'une gageure , un de ces livres enfin , comme nous en voulons seulement faire, que l'intention suffirait à rendre respectables , et qui n'ont pas besoin d'avoir réussi.
Lui et Elle, donc, n'est pas un roman ; il u'a emprunté à la fiction que ce qui était nécessaire pour rendre l'histoire supportable. Et encore peut-on dire qu'il n'a pas abusé de celte précaution, que le souvenir de la discrétion et de la réserve de ce frère lui-même, qu'on considère comme une victime, eût dû conseiller plus souvent.
Tout ce que ce livre peut dire, à ce point de vue, de plus clair pour sa défense, c'est qu'il a été provoqué, et n'a eu par conséquent, ni le choix du terrain, ni celui des moyens. Cela n'est que trop vrai, et peut faire com-
prendre, sans l'excuser, Texcès des représailles. Lia et Elle n'est pas une apolo^'ie comme Elle et Lui, ni une satire comme Lui, c'est une défense ; ce n'est pas un roman, c'est une de ces histoires qu'on ne raconte jamais le premier.
Aussi n'est-ce pas dans le but téméraire de faire absoudre toute une vie, ni dans le but puéril et sacrilé(je de s'affubler coquettement d'un linceul et de se draper dans un suaire, que ce livre essentiellement honnête, grave et de bonne foi, a été écrit; il a été écrit par conscience, par devoir, par legs.
« Ce livre n'a pas besoin d'explications 5 son unique raison d'être, c'est l'accomplissement d'un devoir, et c'est ce que tous les honnêtes gens ont parfaitement compris [^). u
L'Epilogue du livre nous fait assister à la scène qui consacra cette obligation en des termes qu'il n'est pas possible de récuser.
Menacé par une mort précoce, le poète malade, alité, déjà en proie à tous les fantômes de ses dernières années, songe à armer sa mémoire contre les calomnies qu'il redoute, et il dicte à son meilleur ami ce testament sincère sur lequel doit le juger la postérité; l'heure est solennelle, le témoignage sacré. Il serait aussi in-
(1) Lui et Elle, préface.
sensé qu'inutile de se refuser à une telle autorité. La parole (les mourants ne meurt pas, et c'est le caractère de ces aveux suprêmes de ne pouvoir être dénaturés. Je m'incline d'autant plus facilement devant ce lit déjà funèbre, d'où sort la vérité, qu'elle s'exprime avec cette modération particulière, cette clémence et cette pitié que le besoin du pardon final qu'ils vont demander pour euxmêmes communique jusqu'aux accusations de ceux qui vont mourir.
Edouard de Falconey, usant donc de ce droit de légitime défense qui est encore plus sacré quand il s'agit de sa mémoire que lorsqu'il s'agit de sa vie, a fait apporter sur son lit « de vieux tiroirs où il n'avait point fouillé depuis bien des années (1). » 11 a trouvé des lettres, qu'il croyait rendues, de son ancienne maîtresse, et les pages scellées de ses larmes, où il épancba la première amertume de son désespoir. Il parcourt ces témoignages d'un malheur dont on voudra peut-être un jour faire des fautes, et il les relie et les corrobore par un récit qui anime ces pièces justificatives de son histoire ; puis il laisse retomber sa tête sous le poids de ces souvenirs écrasants, mais sa douleur est résignée : si les méchants le calomnient un jour, les gens de bien pourront le venger par leur pitié. Peut-être, aj)rès tout, son manda-
(1) Lui et Elle, p. 235.
taire n'aura-t-il pas besoin de se servir des armes qu'il lui lègue ; peut-être a-t-il désespéré léjjèrement d'une discrétion qu'imposent à la fois à certains intéressés le respect du public et le respect d'eux - mêmes ; — et le malade s'endort sur cette espérance, qui le console jusqu'à un certain point de la perte de toutes les autres.
Pierre, son sa{}e et énergique ami, ne parlajje pas cette illusion généreuse.
« — Jamais je n'ai oui dire qu'elle eût mal parlé de moi, lui a dit Edouard.
» — Je le crois bien : elle n'en parle pas du tout; mais peut-être ne perdras-tu rien pour avoir attendu.
» — Quel reproclie pourrait-elle donc me faire?
» — Je ne sais ; mais si elle rompt le silence, sans aucun doute, ce sera pour te déchirer comme les autres. Elle ne manquera pas de te donner à vingt ans les idées et le caractère d'un homme de quarante 5 elle puisera dans ton âge viril de quoi composer un portrait fort peu aimable d'amoureux adolescent. Parce qu'elle t'a rendu ombrageux, elle dira que tu l'étais avant de la connaître. C'est elle qui t'a ravi la confiance et la foi du cœur, et elle dira ([ue ton cœur était défloré. Parce que, dans tes moments d'horreur et de souffrance, tu as parfois appliqué des narcotiques sur ta plaie, elle dira que tu étais déjà blasé et que tu aimais les narcotiques. Ces men-
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soiifjes par anachronisme volontaire, sont les plus perfides, les plus difficiles à démasquer fl). »
Pierre n'espère donc pas un silence qui serait l'excuse du sien. iMais il se promet à lui-même et promet solennellement à son ami de ne parler « qu'à la dernière extrémité ; » alors rien ne pourra lui fermer la bouche.
C'est sous l'impression austère de ce double serment, qu'il faut ouNrir le livre de Lui et Elle. ÎNous en avons lu les premières pajjes avec l'attention respectueuse qu'on apporte dans Tenceinte d'un tribunal, et décidé à cette franchise que Tauteur attend sans doute de quiconque l'estime. Aussi, usant de cette liberté permise vis-à-vis d'un témoin qui a juré de dire la vérité et de ne dire que la vérité, je confesserai que cette impression de confiance et d'estime est quelque peu offusquée tout d'abord par une indiscrétion que le sujet n'autorise point du moment qu'il ne l'exige pas.
Le récit des aventures d'Edouard de Falconey et d'Olympe débute par une dijjression qui lui est absolument étrangère. J'ai peu goûtéj je l'avoue, cet exorde par médisance. Jean Cazeau et Edouard de Falconey n'ont rien de commun; leurs griefs sont différents, leur intérêt dans cette affaire de cœur est inégal, non simultané, et jusqu'à un certain point hostile ; leur cause est
(1) Lui et EUe, p. 232.
donc disjointe. Je suis étonné que ce plaidoyer qui respire la bonne foi et embaume l'bonnételc, commence par une violence qui est une maladresse, sinon une injustice, A quoi peut nous servir de savoir qu'avant d'aimer Edouard, Olympe a aimé Jean, et qu'Edouard n'est pas le premier qu'elle ait trahi? A quoi peut nous servir de savoir qu'elle a congédié sans gêne celui qu'elle avait accepté sans façon, qu'elle Ta expédié pour l'Italie aussi tranquillement qu'un colis, et qu'elle a pu abuser de sa conOance jusqu'à faire crocheter son secrétaire pour y ravir dans ses lettres la preuve de son inconstance? Cette introduction agressive, cette intempérance de faits odieux, étrangers à son client, semblent accuser la faiblesse d'une cause qui a besoin d'un pareil secours, ou indiquer tout au moins chez l'avocat la crainte d'échouer et le désir de triompher quand même.
Cette hostilité impatiente est d'un mauvais effet, surtout dans les débats qui ne sont pas personnels, et choque d'autant plus que la modération était plus facile. Enfin, il se dégage de ces premières pages de Lui el Elle, qui semblent indiquer un parti pris, une prévention contraire qu'il eût fallu éviter.
Nous insistons d'autant plus sur ce reproche que pareille faute nous a surpris de la part d'un homme qui a su se tenir d'ailleurs à la hauteur de la tâche la plus difficile qui soit jamais échue à un écrivain, mais sur-
toul parce que, maître expert en délicatesses, IM. Paul de Musset a pu paraître ignorer que dans les procès d'amour on n'invoque jamais les antécédents, les femmes sur ce point n'étant jamais égales ni semblables à ellesmêmes.
Quoi qu'il en soit, j'ai dû constater que le vestibule n'est pas digne de l'édifice, qu'il est tortueux et sombre, et qu'en y suivant malgré lui sou introducteur, le lecteur éprouve ce dégoût que causerait à un juge même une horreur inutile.
Laissons donc là cet épisode intempestif des amours et infortunes de Jean Cazeau, fâcheux hors-d'œuvre qui rend d'autant plus exigeant qu'on a été plus sévère, et qui inspire au lecteur toute la réserve qui a pu manquer à l'auteur. Nous l'avouons, nous-même n'avons pu nous défendre de ces scrupules qu'éveille tout excès, et nous avons ressenti au début de cet exposé, qui commence par noircir Olympe, quelque chose de cet effarouchement que causent certains passages du roman de madame Louise Colet, dans cette histoire d'Alfred de Lincel par lui-même, qui la discrédite sans s'en douter en prétendant faire de cette confidence aux yeux de Stéphanie la preuve irrécusable de sou amour. Evidemment, Albert aura diminué la valeur d'Antonia, pour faire hommage de ce qu'il lui prend à sa rivale. De même, mais dans un plus noble but à coup sûr, peut-on accuser l'auteur
de répisodc de Jean Cazeau d'avoir voulu flatter son client aux dépens de son adversaire.
IMais entrons dans ce drame et constatons d'abord, en présence des personnages, les différences qui les séparent dans ces trois pièces vouées au même sujet, et les ressemblances qui, sur les trois tbéâtres différents, permettent de les reconnaître.
Et d'abord, par une bienséance indispensable en pareille matière, certains déguisements ont permis à Tauteur de Lui et Elle de déconcerter les gens trop empressés à confronter l'bistoire avec le roman, et à appliquer sur la réalité le calque de la fiction.
L'auteur de Lui, avec une étourderie qui paraît par moments être l'assurance de l'impunité, a négligé ces ménagements, courtoise tradition des pamphlets honnêtes. Dans l'œuvre de M. Paul de Musset, Thérèse s'appelle
Olympe de B et son pseudonyme, musical et non
littéraire, est William Gaze 5 Laurent de Fauvel s'incarne dans Edouard de Falconey, qui change de profession , et de peintre se fait compositeur. Quant au Richard Palmer de la légende, il demeure, sous le nom de Palmeriello, le médecin de l'histoire.
Plus habile, sinon plus clément que madame Louise Colet, IM. Paul de Musset, au lieu de disserter, de faire d'Antonia une critique exacte et un portrait diffus, laisse au développement même de l'action le soin du dévelop-
peineut des caractères, et se borne à tracer de son héroïne, à habits d'homme, ce malin croquis.
« Le portier fit un sourire malin en \oyant passer un bambin coiffé d''un chapeau à larges bords, vêtu d'une redingote trop large pour lui , la main gauche dans la poche d'un pantalon à plis, maniant de la droite une badine de jonc et marcbant d'un pas résolu , comme un écolier qui en est à sa première paire de bottes (1). »
Voilà Olympe en petite tenue , en bousingot. Voici maintenant à côté de cette esquisse familière, le portrait tragique.
<i Elle est très-belle 5 c'est une femme comme je les aime : brune, pâle, olivâtre avec des reflets de bronze, et des yeux énormes, comme une Indienne ; je n'ai jamais pu regarder ces visages-là sans émotion ; sa physionomie peu mobile prend un ceitain air indépendant et fier lorsqu'elle finit par s'animer en parlant. Cependant, je confesse que la première impression ne m'a pas été agréable (2). a
Pour être juste, voici la charge d'Edouard.
« Un jeune blondin, un homme du monde, un élégant, portant touffe de cheveux d'un côté, chapeau sur l'oreille de l'autre, taille de guêpe, l'air fat, haut sur
(1) Lui et Elle, p. 11
(2) Lui et Elle, p 41,
talons, tlôdaignoux des petites gens comme nous, et coquelurhe de toutes les jolies femmes de Paris (I). »
Voici maintenant le portrait :
« Sa beauté, sa jeunesse, ses excellentes manières, la recherche un pou outrée de sa mise en faisaient un cavalier fort remarquable et fort remarqué, surtout des femmes; mais il avait d'autres avantages plus rares, c'était rhomme le pins heureusement doué de cette génération ardente et vivacc qui mettait tant de passion à toutes choses qu'elle sut faire d'une querelle littéraire une guerre aussi longue et aussi acharnée que celle de Troie — 11 avait reçu de la nature un caractère aimable et facile, que d'étranges chagrins devaient altérer plus tard. Après des études brillantes, il s'était fait, par beaucoup de lecture et de réflexion, une seconde éducation, plus solide encore que la première, etc.. (2) »
Il ne nous restera plus qu'à suivre dans une action simple comme les actions antiques que dominait la fatalité, la déduction morale inflexible, dont chacun de nous porte pour l'observateur la révélation dans ses traits et dans son caractère.
Dans Lui el Elle, comme dans Elle et Lui, Edouard et Olympe font connaissance à un dîner d'auteurs au Rocher de Cancale. La semaine ne s'écoule pas sans que
(1) Lui et Elle, p. 29.
(2) Lui et Elle. p. 33.
celle rencontre soit suivie d'une vislle, et enfin d'une lettre qui amène une réponse, qui provoque une visite, laquelle visite dure toute la semaine suivante (I).
Il y a dans ce brusque assaut, dans cette défense cavalière, dans cette rapide conquête, dans cet amour impromptu enfin, une rondeur, une franchise, un sans façon qui s'accommodent mal avec Tor^meil d'une femme cl les nécessités d'un roman. Aussi dans Elle et Lui, procédons-nous plus méthodiquement, plus pudibondemenl, sans que, chose étrange et fatale I le ton de la conversalion et de la correspondance de Thérèse et de Laurent, la familiarité impertinente de Tun, Tironique bon sens de Taulre, démentent l'idée d'un pronq)t et facile rapprochement. On sent à merveille qu'il y a dans les mots une dislance qui n'est pas entre les personnes et que le sié}je ne continue que pour la forme devant une vertu prise du premier coup. rSous donnons donc sur ce premier point de comparaison à la version de Lui el Elle la préférence sur toutes les autres ; si elle n'est pas la vraie elle est du moins la plus vraisemblable.
Ce qui contribue à nous le faire croire, c'est la force même des situations et la logique des caractères. Falconey, habitué au succès, a du être entreprenant; Olympe, dégagée des scrupules et des préjugés, qui forment au-
(1) Lui et Elle, p. 70
fa) 112 <^
devant de toute femme une barrière plus solide souvent que sa vertu, à dii se défendre en femme libre, c'est-àdire qui aspire à ne plus l'être. Entre les deux il n'y avait que l'amour propre. Edouard, qui a bien vite deviné l'unique obstacle, s'bumilie galamment, et Olympe se rend, du moment qu'on lui assure les bonneurs de la guerre. Voilà évidemment comment la cbose a eu lieu 5 les liésitations, les répugnances, la résistance enfin de Thérèse, c'est le roman de l'histoire. Il fallait allonger le combat pour ennoblir la défaite. Et voilà un mot qui nous blesse : la femme qui cède n'est pas vaincue 5 l'amour est comme Dieu, il élève les humbles et n'abaisse que les superbes.
Dans Elle et Lui, Olympe aime donc Edouard tout simplement parce qu'il lui convient et qu'il la flatte.
Nous sommes loin, je l'avoue, de cette orgueilleuse théorie de l'amour-maternité, de Tamour-rédemption ; mais nous sommes, à coup sûr, plus près de la vérité.
Si la version de Lui et Elle me paraît plus près de la vérité des faits, elle me parait l'être encore davantage de la vérité des caractères.
Dans Elle et Lui, Thérèse, qui est l'expérience même, se trompe parfois puérilement ; Thérèse, qui est la bonté même, rend malheureux celui qu'elle voulait régénérer; Thérèse, qui est la chasteté même, analyse sa chute en des termes qui, en enlevant à la faute l'excuse de la sur-
prise el de l'entraùiement, lui donnent, por la réflexion, l'air d'une corruption d'esprit pire que celle des sens.
Dans Lui et Elle, au contraire, Olympe est sincère au moins dans son orgueil et franche dans sa sensualité, ce qui lui permet de {jarder intact le mérite de son dévouement, et d'invoquer jusqu'à un certain point, pour une faute qui peut être une erreur, le bénéfice des circonstances atténuantes.
Si Olympe est plus vraie et plus vivante que Thérèse, combien Edouard est-il plus naturel que Laurent? Laurent est déjà un raisonneur, un ennuyé, un brutal, un cynique; Edouard est charmant jusque dans ses défauts, parce qu'il n'affecte aucune qualité incompatible avec la jeunesse, parce qu'il est étourdi, généreux et bien portant comme elle.
Aussi ne trouvons-nous pas dans Lui el Elle cette horrible scène d'hallucination dans la foret de Fontainebleau, aussi nécessaire au but du roman advers qu'elle est inconciliable avec cette vigueur de corps et cette \\vacité d'esprit, celte triomphante et souriante harmonie du physique et du moral qui marquaient une jeunesse célèbre. 11 y a quelque chose qu'il ne faudrait pas calomnier chez certains hommes plus légèrement que leur vertu : c'est leur santé.
\ous nous en rapportons encore sur ce point au témoignage de ;M. Paul de r>iusset. Edouard de Falconey
n'avait pas, à l'âge de vingt-deux ans, « la prétention d'être vieux, usé et corrompu. » 11 était plein d'illusions et d'espérances ; il n'aspirait pas à être sage ; il ne songeait qu'à être heureux, et il le fut plus longtemps qu'Olympe elle-même, par qui seule il devait cesser de l'être. Quand il alla en Italie avec elle, ce fut son amour et non son ennui qu'il y porta ; il n'allait pas y chercher la guérison, mais la liherté du cœur.
Toute cette fantasmagorie intéressée d'£//e et Lui, l'hallucination dans la forêt, les réminiscences injurieuses, les croquis insultants, l'inquiétude perpétuelle, la domination brutale, sont des griefs imaginaires que contredit l'examen le plus superficiel. Dans cette enquête où nous n'avons d'autres guides que les yeux de l'esprit et du cœur, nous n'hé.sitons pas à préférer la version de M. Paul de Musset, qui donne à son héros des qualités logiques , à la version de madame George Sand , qui prête au sien des défauts contraires à son caractère.
Mais c'est durant ce fameux voyage d'Italie, qui nous conduit au dénouement , que nous signalerons de bien autrement grancies différences , et de non moins flagrantes contradictions.
Ce voyage d'Italie se fait dans des conditions bien différentes selon qu'on écoute Elle et Lui ou Lwt et Elle. Et, chose étrange ! le livre de M. Paul de Musset est plus favorable à Olympe que le livre de madame Sand à Thé-
rèse, et tout lecteur qui veut se mettre à la place de Laurent aimerait mieux avoir affaire à la première qu'à la seconde,
Thérèse, en effet, part pour l'Italie pour fuir les reproches de ses amis et essayer d'y guérir les doutes douloureux qu'elle apporte avec elle ; Thérèse ohéit à un calcul éjjoïste ou à une inspiration désespérée. Dans Tun et dans Taulre cas, elle se trouve hien inférieure à cette Olympe qui étale triomphalement un choix dont elle est fière, qui promène coura^jeusement son honheur à travers ses amis et ses ennemis, qui aime enfin avec franchise, et part heureuse et confiante pour un voyage et non pour un exil.
Pour moi, je préfère hautement, en ce qui concerne le départ pour l'Italie et ses motifs, l'histoire au roman ; j'aime mieux la généreuse étourderie d'Olympe jetant au nez des gens le nom de son amant, que les précautions et les réticences de la positive Thérèse; j'aime mieux cette surahondance de cœur, que cette sécheresse suhtile; cette prodigalité de dévouement que ce pompeux égoïsme 5 j'aime mieux enfin le mépris exagéré des convenances, que la préoccupation timorée du qu'en dira-t-on. Et il ne s'agit pas seulement de sympathie, mais d'estime. Olympe jetant hardiment son cœur par dessus les moulins, est plus nohle après tout que cette maîtresse hypocrite qui aspire à la fois aux avantages du vice et de la
vertu, et qui passe sa vie à friper et à défriper sa robe.
La divergence que nous signalions dans les causes et les circonstances du départ pour Fllalie, se retrouve dans l'histoire du séjour.
Selon Elle et Lui, Laurent « qui s^clait fait de grandes illusions sur l'Italie, avait tout vu au bout de huit jours. « Laurent trouva « absurde » l'idée de travailler; Laurent essaya en vain de s'occuper, se « sentit frappé d'une impuissance momentanée, » ne cessa de répéter à sa maitresse : « Quelle assommante ville que celle-ci ! » employa ses loisirs à esquisser la figure et l'attitude de Thérèse, rêveuse et triste, dans un album qu'elle feuilleta ensuite, et où elle trouva une douzaine de croquis de « femmes, dont les poses inipertinentes et les types effrontés la firent rougir, » fit pleurer Thérèse par des reproches injurieux, l'accusa de pudibonderie, presque de dévotion, et enfin, quand Palmer intervint dans cet ennui à deux, « sauta au cou de rAmérioain en lui disant qu'il était l'envoyé du ciel. »
D'après Lui et Elle, Edouard se donna la fièvre à force de studieuses et d'artistiques faligucs. De nobles excès seuls purent le rendre malade, et s'il ressentit la lassitude de quelque chose, ce fut la noble lassitude du beau. Pour se guérir, « il demeura huit jours enfermé avec Olympe, jouant aux cartes, faisant des lectures ou de la musique, évitant jusqu'à la fatigue du théâtre. »
La première querelle vint d'Olympe, de ses manies dogmatiques, de ses sermons républicains, de ses contradictions blessantes, de la double affectation qu'elle mettait à se parer d'un cynisme qu'elle disait héroïque, et à oublier à la fois, en parlant de sa mère, les devoirs de la fille et la pudeur de la femme.
La lecture de certains passages de Vllisloire de ma vie n'est pas faite pour contredire cette imputation.
M. Paul de Musset n'a pas évité complètement Texagcration qu'il reproche à Tauteur d'Elle et Lui, et nous ne pouvons accepter comme une théorie, ni surtout conmie une pratique, ce sentiment étrange et féroce qu'il appelle « la haine de l'amour, c'est-à-dire une sorte de rage et de rancune contre l'objet aimé, par la seule raison qu'il a pu se faire aimer 5 une envie de le mordre et de le déchirer; une haine comme celle de l'esclave pour le maître, du faible pour le fort, de l'ingrat contre son bienfaiteur (I). »
De Gênes, que Ton quitte parce qu'on y a eu la première querelle, on part pour Florence où Ton va avoir la seconde.
Durant la traversée s'accuse cette prétention à la supériorité physique qui va devenir une incurable manie de domination morale. Tandis qu'Edouard se roule sur
(1) Lui et Elle, p. 97
le pont, « les traits altérés, le corps plié en deux , les cheveux en désordre, » en proie au prosaïque mal de nier, Olympe seule « brave ce mal terrible et se promène résolument sur le pont, au grand ébahissement de réquipage , vêtue d'une robe de drap boutonnée du haut en bas, coiffée d'une espèce de pouf comme les femmes de ^Vatteau, chaussée de bottines à la hongroise, les mains dans ses poches, la tête haute, la cigarette à la bouche, droite et ferme sur ses pieds, regardant d'un air de supériorité, comme le vieux sergent regarde le conscrit, son compagnon de voyage (I). »
A Florence, « Edouard relit les chroniques florentines sur le lieu même de la scène ; » il consacre les journées au plaisir des yeux, et à l'examen des galeries de tableaux, et il emploie une partie de la nuit à ses lectures. En peu de temps, il dévore vingt volumes, menant de front l'histoire du pays, celle des arts et des lettres, et les biographies des peintres. « Il travaille, il compose et souvent le soleil vient le surprendre à sa tâche ; un mois s'écoule dans cette fièvre perpétuelle, et un beau matin ce qu'il avait dans l'esprit se trouvant sur le papier, il se couche content et dort près de vingt-quatre heures d'une traite (2). »
(1) Lui et Elle, p. 100.
(2) Lui et Elle, p 103.
Puis il lit à Thérèse tout ce qu^il a composé depuis un mois,
« Quoiqu'il y en eut long, fort long, Olympe parut écouter avec une attention soutenue ; elle laissa même échapper quelques légers signes d'émotion ou de plaisir, mais quand l'auteur lui demanda ce qu'elle pensait de son travail :
» — Franchement, répondit-elle, je m'attendais à tout autre chose (1). »
Et ici nous touchons à une cause si évidente, si organique, si fatale, des tourments de cette liaison et de ce voyage, que nous ne pouvons la passer sous silence. Les trois romans sont d'accord pour constater entre nos deux amants des dissidences d'esprit telles qu'elles devaient infaillihlement aboutir à une rupture.
Il y avait entre l'homme représenté tour à tour par Laurent, Albert et Edouard et la femme qui s'appellera successivement Thérèse , Antonia et Olympe , une opposition native, un antagonisme instinctif dans la manière de voir, de sentir, de comprendre les choses,
'( Vous n'avez pas d'esprit du tout, Thérèse, soit dit sans vous offenser, lui dit Laurent; vous êtes tout d'une pièce, monotone, têtue, et vaine à Texcès de votre prétendue modération, etc. (2). »
(1) Lui et Elle, p. lOV.
{i) Elle et Lui, p. 142.
Le livre de Lui, écrit par une femme, est encore plus explicite.
« Ce qui m'a toujours choqué chez cette femme de génie, c'est l'absence presque absolue du sens critique (I). »
« Elle se plut toujours à prêcher un peu 5 c'était la pente naturelle de son esprit qui finit par en contracter quelque lourdeur (2). »
« Elle eut, dès le premier jour, la prétention de me modifier (3). »
« Elle n'était intelligente et passionnée que par intermittences 5 elle déposait son exaltation avec sa plume ; elle devenait alors complètement inerte, ou bien elle avait des raisonnements à perte de vue sur ce qu'elle appelait la dignité humaine (4). »
Si des différences d'esprit nous passons aux différences de tempérament et de cœur, nous pourrions dire d'après Elle et Lui que Thérèse « était trop fière, trop sérieuse, trop pudique. Elle ne voulait pas descendre avec Laurent des hauteurs de l'empyrée. Un mot leste lui semblait un outrage, un souvenir sans importance encourait sa censure (h). »
(1) Lui, p. 86.
(2) Lui, p. 130.
(3) Lui, p. 134.
{',) Lui, p. 137.
(S) Elle et Lui, p. 124.
« Le mot de passion la révoltait (I), »
Elle était née « avec un petit ressort d'acier dans le cerveau dont il ne faut que pousser le bouton pour que la volonté fonctionne (2). »
Si nous écoutons Lui, la niênie Thérèse, sous le nom d'Antonia, était « envieuse des choses des sens, plutôt qu'ardente et lascive, ce qui souvent la faisait trouver impudique dans sa froideur même. L'emportement de la passion Teffrayait comme une force dont elle n'avait pas le secret; très-souvent elle semblait déroutée par le tempérament de poète d'Albert (3). »
« Elle le heurtait par ses idées (4). »
Elle n'avait pas « cette sensibilité ardente, cette inspiration spéciale et exquise qui devine les blessures cachées (5). »
Enfin « c'était une intelligence iloltante, éprise d'une sympathie universelle, qui se dililc à l'infini, en charité, en amour, en utopie, mais à qui le sens individuel et passionné échappe (6). »
Cette lenteur d'esprit, constatée dans L\ti cl Elle en plusieurs endroits, cette froideur de tempérament, ces
(1) Elle et Lui, p. 132.
(î) Lui, p. 136.
(3) Lui, p. 13V.
(4) Lui, p. 149.
(3) Lui, p. loS.
(6) Lui, p. 180.
babil udes régulières et dogmatiques, voilà, je pense, sans qu'il soit nécessaire de la compliquer d'hallucinations, d'injures, de soupçons d'un côté, de jalousie littéraire, de haine instinctive de l'autre , la véritable cause des vicissitudes d'une union contraclée en défi de toutes les incompatibilités. C'est en vertu de cette disproportion, ou si l'on veut, de cette hostilité intellectuelle, que Thérèse trouvait Laurent maniaque et exalté 5 qu'Antonia avouait à Albert « qu'elle n'aimait pas beaucoup ses vers légers et saliriques(l),)) qu'Olympe enfin trouvait détestables et bons à jeter an feu les chefs-d'œuvre que lui lisait Edouard, et cela d'instinct, malgré elle, tout en faisant « d'inutiles efforts pour motiver son jugement et formuler clairement son opinion (2). »
Voilà le vrai motif de ce refroidissement subit en ap-^ parence et pourtant progressif, de cette infidélité enfin que Laurent devait trouver cruelle, et qui allant de l'esprit au cœur, paraît presque logique à l'observateur.
Ce n'est pas, en effet, parce que Palmer est supérieur à Laurent, parce que Tiberio a plus de valeur qu'Albert, parce que Palmeriello dépasse intellectuellement Edouard, que cet ami ou même cet étranger de la veille devient l'amant préféré du lendemain^ Non , Palmer n'est pas supérieur à Laurent : il est autre; il est plus froid,
(1) Lui, p. 180.
(2) Elle et Lui, p. 106.
moins exigeant ; il peut donner (|uel(jue chose que l'on préfère parfois au bonheur, surtout quand on en doute, la paix. C'est sur celte robuste et tranquille poitrine que Thérèse espère se reposer des agitations d'une vie que Tiinaginalion mobile et la sensibilité inquiète de Laurent troublent d'un perpétuel orage. Quant à Antonia, elle explique en deux mots sa préférence pour ïiberio. Il a la bonté, dit-elle, qui vaut mieux que le génie. Olympe, enfin, durant une nuit de fatigue, cède sans s'en douter au besoin imprévu de la nouveauté et à la surprise des sens. Ce n'est ni une ignoble envie, ni une vengeance sacrilège qui la poussent dans les bras de Palmeriello ; elle n'y va pas, elle y tombe, dans une de ces absences de libre arbitre qui sont la punition de l'orgueil humain, dans un de ces aveuglements subits «jui rendent en éteignant jusqu'à la conscience de la fau(e, la résistance impossible.
Ce qui uîe fait croire à une fatalité des circonstances, à une impulsion irrésistible, à un entraînement d'autant plus impérieux qu'il est logique et ne trouve rien à heurter dans une âme que les pertes d'un quotidien combat ont laissée sans défense, c'est celte soudaineté, celte im- })udeur même de la chute, celle effronterie inq)atienle et cynique de l'infidélité. Pour qu'Olynqie donne ainsi, sans même souffler la bougie , un successeur à son amant mourant, pour qu'elle viole h ce point les conve-
nances du sexe tt outrage jusqu^k la majesté de l'agonie, il faut admettre non un oubli prémédité, mais un oubli foudroyant de toute dignité. Olympe n'a pas vu, n'a pas pu voir l'étendue d'une faute qu'elle n'a pas craint qui fût vue. A ce degré de dépravation la folie commence et la responsabilité cesse. Olympe a été punie de la punition de l'orgueil, et doit être rangée au nombre de ces coupables bibliques que Dieu châtiait en les changeant en bétes.
Ce qui vient à l'appui de mon assertion, ce qui doit appeler non l'indignation mais la pitié, c'est l'imperturbable négation ou la surprise atterrée qui suivent la découverte et plus tard l'aveu du crime.
Et ce n'est pas seulement tout le caractère de Thérèse, d'Antonia, d'Olympe même, qui proteste contre toute autre interprétation que celle d'une passagère démence donnée à cette scène incroyable de Naples, où l'infidélité affecte, surtout dans la version si crue de M. Paul de Musset, le caractère hystérique, et appelle un docteur Tardieu 5 ce n'est pas cette réserve fondamentale , cette pudeur organique, cette susceptibilité, cet orgueil et ce bon sens, ce goût de la réflexion, ce culte de la mesure, cette habitude du travail, ce n'est pas cela seulement, c'est aussi et surtout cette charité ingénieuse, ce dévouement vraiment fraternel vis-à-vis de la victime, auquel il faut croire, parce que les plus hostiles ne l'ont
pas nié. Le bourreau de la veille ne peut pas clie la garde-malade du lendemain. Si Olympe eût trompé Edouard de sang froid, elle n'eût pu s'empêcher de se mépriser et de le haïr. Elle eût peut-être déchiré de ses mains ce témoin si facile à faire disparaître de son déshonneur (I). Eu tout cas elle ne l'eût pas revu. Au lieu de cela, elle Pembrasse, elle le caresse, elle le soigne, elle le sauve. Cette conduite, qui semble exclure la préméditation avant la faute, ne doit pas moins atténuer les hypocrisies et les perfidies que le livre de Lui prête h sa sombre héroïne.
Cette scène de la menace d'un cabanon dans Averse, le Bicétre de Naples, celte course au clocher à travers la rive de Sainte-Lucie, et jusqu'à Portici, de ce moribond en robe de chambre et en pantoufles, et de cette femme en jupon blanc et en bonnet de nuit, est d'une
(1) Cesl ce quoii aurait essayé depuis, s M faut eu croire le joli mot qui sert de tire au spirituel article de M. Taxile Delord, intitulé . Orphée et les Bacchantes {Matinées littéraires, p. 339) Ainsi, nièine aux yeux des anais littéraires et politiques de l'illustre auteur d Elle et Lui, la justification de Thérèse a semblé l'accuser S être trompé en pareil cas, est une punition plus que suffisante. Pour Stéphanie, nous lui donnons pour pénitence la lecture de la page 59 des Confessions d'un enfant du siècle. Quelques malins ont voulu voir dans cet épisode du mollet consolateur une allusion à des prétentions par trop bienveillantes et la vengeance anticipée des indiscrétions de Lui. Nous y ajouterons la lecture des Mémoires de Céleste Mogador, où les femmes qui ont parlé d'Alfred de Musset devront, par un contraste qui les humiliera sans doute plus que tout le reste, aller chercher une leçon de convenance. Nous ne sommes pas le premier à signaler cette modération que la comparaison rend aujourd'hni si méritoire. (Voy. Vlndép. belge du o nov. 1839 )
invraisemblance toute fantastique, en admettant même les circonstances morales qui auraient pu la motiver.
Si les considérations que je viens d'énoncer condamnent comme entachée d'exagération et de partialité l'histoire de la rupture dans Lui et Elle, elles atteignent d'un blâme encore plus légitime cette dialectique suspecte au moyen de laquelle l'auteur d'Elle et Lui prétend justifier une faute qui n'a pas le droit de prétendre à l'absolutitMi, et qui, digne tout au plus de pardon, doit chercher son excuse non dans les yeux de la justice, mais dans ceux de la pitié. S'il y avait un jury de l'amour, Thérèse y serait condamnée malgré ses phrases. 11 suffit à Olympe, pour être acquittée, d'un rapport de médecin.
Il me répugne d'autant plus d'écouter sur ce point Thérèse, que l'écouter c'est la condamner. Un aveu pur et simple était sa meilleure défense. Pourquoi étaler une à une, pour les réunir ensuite en faisceau, ces circonstances atténuantes tirées du caractère de Laurent, de ses outrages, de cette série d'affronts couronnée par un affront suprême qui excusera toutes représailles? Pourquoi nous avoir montré Laurent la quittant le premier, et la jetant comme un rebut dans les bras de Palmer? Pourquoi avoir compté dans cette situation équivoque, soleimellement, chaque délai imposé à la possession, avoir ménagé des alibis à chaque heure suspecte, avoir vouhi
enfin glorifier sa chute par ce seul motif qu'elle Ta ajournée? A quoi bon enfin toute cette fantasmagorie de motifs, de griefs et d'obstacles? Thérèse ignore donc qu'il y a parfois moins d'impudeur à trahir un amant en sa présence qu'en son absence, et qu'on est parfois moins criminelle à la lumière que derrière un paravent? Elle ignore donc que ce mois de réflexion , d'attente, qu'elle met, Talmanach à la main, entre ses deux amants, c'est trente jours de plus qu'il n'en a fallu pour rougir à la pudeur et pour murmurer à la conscience, et que, redevenue libre, elle est redevenuc responsable, et que c'est là enfin une de ces défenses comme les aiment les accusateurs?
Mais nous ne la croirons pas sur ce mal qu'elle se fait dans le bien qu'elle dit d'elle-même. Les critiques justes sont des guerres loyales, où l'on ne profite pas des fautes de ses adversaires.
Que Thérèse donc remette au fourreau cette arme qui la trahirait, et en échange de son acquiescement, de son silence que nous préférerions, s'il en était temps à tout le reste, nous consentons à la relaxer de ces deux imputations si spécieuses et si terribles dont le livie de Lui et Elle flétrit à la fois son intelligence et son cœur, en l'accusant de jalousie littéraire et de perfidie morale. Que Thérèse ne cherche pas à ennoblir, à honorer son infidélité, et nous la tenons quitte du triple reproche
qui lui est fai( , et qui devient inutile en présence d'un aveu, d'avoir voulu infirmer, en le montrant sujet à l'hallucination, le témoignage de Laurent; d'avoir méconnu son génie au point d'y voir une infirmité, et d'avoir calomnié son cœur, en Taccusant de cruauté 5 de l'avoir, enfin, irrité volontairement par la contradiction et la critique, et de l'avoir aguerri, par des épreuves calculées et des triomphes habiles, à l'indifférence ou à la sécurité, pire que l'indifférence.
Nous le répétons, ce triple reproche, qui conclut à la préméditation de l'infidélité dans le livre de Lui et Elle, n'y est pas suffisament justifié, et si je voulais croire Thérèse menteuse, maligne et perfide, c'est l'apologie plus que le pamphlet qui en serait la cause.
Mais non, la scène de Naples ou de Venise, selon les livres, n'est pas la cause, mais bien plutôt l'effet d'une divergence d'esprit, de cœur, de sentiments et d'idées, qui avait avant toute autre chose, et dès les premiers jours, préparé et assuré cette rupture dont l'infidélité fut seulement le prétexte. Quand on étudie, d'après les trois romans, le caractère de ces deux amants, on est près de les croire unis moins par le vœu des cœurs que par le jeu cruel d'une implacable fatalité ; si l'on veut, enfin, par cette attraction terrible qui fait, comme deux nuages chargés d'électricité, se rencontrer brusquement deux destinées.
C'est pour cela qu'il n'était pas besoin dans EKe et Lui de multiplier, comme dans une enquête en séparation, les griefs de la demanderesse ; et que dans Lui et Elle, il était inutile, au nom du défendeur, d'ajouter par les imputations et les détails au grief brutal de l'infidélité. Ce qui frappe et ce qui reste, en effet, est ceci : De Texamen attentif de ces trois livres, au but si différent, l'un, apologie orgueilleuse; l'autre, satire jalouse ; le dernier enfin, réquisitoire passionné ; de toute cette éloquence funeste, de cet art inutile, de ce style perdu, il se dégage aux yeux de l'observateur qui a un cœur, un fait unique, préoccupation commune des trois auteurs et pivot de leur système. C'est le fait irrécusable de l'infidélité. Toutes ces belles phrases n'ont d'autre but que de la justifier jusqu'à l'apothéose, ou de la fiétrir jusqu'à l'insulte. Thérèse avoue sa faute et cherche à lui ménager la double excuse du devoir et de la pitié. Antonia n'a qu'un moyen d'en sauver l'odieux, c'est de l'élever jusqu'aux proportions d'une vengeance. Pour Olympe, elle ne peut obtenir le droit d'être plainte que d'une consultation de médecins.
Cette triple situation, à laquelle la haine et l'indignation condamnent Antonia et Olympe, et où Thérèse s'accuse elle-même à force de sophismes, est également fausse. Le lecteur le moins habile peut étouffer à la fois dans un même dilemme la triple argumentation.
Il peut dire à Thérèse, à Antonia et à Olympe en même temps : Si Lui était bon, pourquoi lui avez-vous préféré Palmer? Et s'il était méchant comme vous le faites, pourquoi avez-vous eu à le lui préférer? S'il était bon, vous ne pouvez pas vous justifier parla vengeance ; s'il était méchant, vous ne pouvez pas vous justifier par l'erreur. Vous vous êtes faiie trop supérieure à lui pour vous supposer faillible. Vous ne vous êtes donc pas trompée en aimant Laurent ; donc vous l'avez trahi en aimant Palmer.
Et à cette Elle, qui a trahi Lui sous sa triple incarnation, il est refusé jusqu'au bénéJBce humiliant de cette circonstance atténuante de toutes les fautes du cœur, l'amour : l'amour indigne et subit, irrésistible et incompréhensible; l'amour-passion, l'amour-caprice, qui ne raisonne pas, qui ne calcule pas, mais qui obéit, en aveugle, à une sorte de magnétique fatalité. On pourrait croire à ce motif de celles qui n'en ont pas d'autre, si Palmer, Tiberio ou Palmeriello, avaient en eux de quoi expliquer cette force, de quoi justifier cet attrait ; s'ils portaient sur le front, enfin, ce signe de domination qui rend folles même les femmes superbes. Mais cette séduction de prime saut, cette conquête sans coup férir ne sauraient être l'apanage de la médiocrité morale, même idéalisée dans la perfection physique. Thérèse ne s'y est pas trompée, malgré sa bonne volonté ; elle n'a pas le
courage de son erreur, l'opiniâtreté au moins de son illusion. Pour elle, comme pour tout le monde, Palmer n'a été qu'un sot le lendemain du jour où elle l'avait trouvé sublime, et elle n'a pas osé poursuivre dans une constance impossible, dans une fidélité contre nature, le fantôme de sa justification. Elle a quitté Palmer pour revenir à Laurent ; le second amour de Thérèse , qu'on l'explique comme un essai de réparation ou une tentative désespérée de réhabilitation, qu'on y voie encore de l'orgueil ou même du repentir, est la condamnation du premier : elle n'a pu revenir à Laurent qu'en le reconnaissant supérieur ou en s'avouant coupable.
Il ne reste donc à la pécheresse philosophe, pour dernière planche de salut, que l'hystérie : Olympe ne peut être acquittée que comme Léonie Chereau.
Je consens à ajouter à cette triste excuse, qui abaisse la responsabilité morale jusqu'à en faire une question de tempérament, cet antagonisme incurable de sentiments et d'idées, cette incompatibilité intellectuelle et morale qui devait aboutir fatalement à un divorce.
Voilà ce que personne jusqu'ici n'a voulu comprendre ou constater, voilà la solution du problème, le mot de l'énigme , la réponse, simple et terrible, logique et cruelle, à toutes les demandes, la solution enfin de cette question mystérieuse dont Thérèse sonde si éloquemment et si stérilement les parois, qu'Olympe cherche en
vain à briser. IVi ange ni bétel c'est le mot de Pascal, qu'il faut répéter pour toute leçon aux efforts également impuissants des deux livres ennemis pour exalter ou calomnier dans un type inexact Tàme de la femme ; c'est là aussi le mot qu'il faut répéter, en les fermant, aux lecteurs déroutés qui, dans le roman métaphysique, ne trouvent que des sentiments qui démentent les faits, et qui, dans le pamphlet, ne trouvent que des faits que n'explique aucun sentiment. Le comment pris pour le pourquoi, le fait pour la raison, l'effet, si l'on veut, pour la cause, voilà l'écueil inévitable d'un pareil sujet. En dépit d'un talent tel qu'il méritait d'être plus heureux, ni madame George Sand, ni M. Paul de Mussel, n'ont pu tourner l'obstacle. Thérèse est absurde. Olympe est odieuse. Thérèse n'a pas compris Laurent et Olympe n'a pas mérité Edouard ; Edouard n'estime pas l'une et méprise l'autre; c'est trop peu pour celle-ci et trop contre celle-là Les deux auteurs ont donc manqué leur but, et dans ce grand débat dont une mémoire était l'enjeu, ils ont été moins éloquents que le silence d'une tombe.