‹ Évangéline, conte d'AcadieChapitre 13 sur 17 · EVAN G E L INE · texte numérisé non relu

EVAN G E L INE

Canadien, un coureur des bois, avait été massacré. Leurs cœurs s'émurent en entendant son histoire; ils lui donnèrent une bienvenue chaleureuse et amicale, la firent asseoir près d'eux avec des paroles d'encouragement et lui offrirent à manger de la viande de buffle et de la venaison rôtie sur la braise. Quand le repas fut achevé, quand Basile et ses compagnons, épuisés par la marche d'un longjour et par la chasse du daim et du bison, se furent étendus sur le sol ; quand, à la lueurt remblotante du feu qui éclairait leurs joues hâiées, le corps enveloppé dans leurs couvertures, ils se furent endormis, alors, à la porte de la tente d'Évangéline, l'Indienne s'assit et répéta lentement, d'une voix basse et douce, avec le charme de son accent indien, toute l'histoire de ses amours, et ses joies, et ses douleurs, et ses vicissitudes. A ce récit, Évangéline pleura abondamment ; elle songeait qu'un autre cœur désespéré comme celui de l'Indienne avait aimé et avait été déçu. Émue jusque dans les profondeurs de son âme de pitié et de compassion pour la pauvre femme, elle se sentait heureuse cependant, dans son chagrin, de voir là quelqu'un qui avait souffert comme elle; à son tour, elle raconta ses amours et ses épreuves. La femme shawnee était restée muette de saisissement en l'écoutant; Évangéline avait achevé son récit, qu'elle était muette encore. Mais, à la fin, comme si une terreur mystérieuse eût traversé son cer-

veau, clic parla et dit l'histoire de Mowis, de Mowis, le fiancé de neige qui courtisa et épousa une jeune iillc, mais qui, le matin venu, sortit de son wigwam, et s'en alla s'évanouissant, se fondant, se dissolvant aux rayons du soleil, jusqu'à ce qu'enfin elle ne le vît plus du tout, bien qu'elle l'eût suivi très-avant dans la forêt. Puis, de cette même voix basse et douce qui semblait une incantation du destin, elle dit encore l'histoire de la belle Lilinau courtisée par un fantôme; à travers les pins qui ombrageaient le toit de son père, dans le silence du crépuscule, il soupirait comme la brise du soir et parlait tout bas d'amour à la jeune fille; elle suivit, dans la forêt, sa plume verte qui flottait au vent, et elle ne revint plus jamais et plus jamais on ne la revit. Muette d'étonnement et de surprise à ces étranges récits, Évangéline écoutait le mol épanchement de ces paroles magiques; à l'a fin, le pays qui l'entourait lui parut une terre enchantée dont son hôtesse basanée était l'enchanteresse. Lentement, sur les cimes des monts Ozark, la lune se leva; elle éclaira la petite tente, toucha les feuilles sombres de rayons mystérieux, entoura et envahit les bois. Avec un bruit doux, le ruisseau coulait près d'elles ; au-dessus de leurs têtes, les branches vaguaient et soupiraient avec des murmures à peine perceptibles. Le cœur d'Évangéline s'emplit de pensées d'amour, mais, en même temps, elle sentit s'y glisser une secrète, une subtile

sensation de douleur et de terreur indéfinissables : ainsi le froid, le venimeux serpent se glisse au nid de l'hirondelle. C'était une crainte qui n'était pas de la terre; un souffle, venu de la région des esprits, semblait flotter dans l'air de la nuit; elle crut un moment qu'elle aussi, comme la jeune fille indienne, elle poursuivait un fantôme. Elle s'endormit avec cette pensée, et la crainte et le fantôme s'évanouirent.

Le lendemain, de bonne heure, on se remit en marche. La femme shawnee leur dit pendant le voyage :

— Sur le versant occidental de ces montagnes, dans un petit village, demeure la Robe-Noire, le chef de la mission. 11 enseigne beaucoup de choses aux habitants ; il leur parle de Jésus et de Marie, et leurs cœurs éclatent de joie ou se brisent de douleur en l'écoutant.

Évangéline, émue soudain d'une émotion secrète, s'écria :

— Allons à la mission, de bonnes nouvelles nous y attendent !

On fit tourner les chevaux de ce côté; derrière une aiguille des montagnes, au moment où le soleil se couchait, on entendit un bruit de voix, et, dans une grande prairie verdoyante, près des bords d'une rivière, on vit les tentes des chrétiens, les tentes des missions catholiques. Sous un grand chêne qui était au milieu du village, la Robe- Noire était agenouillée avec ses enfants. Un crucifix, atta-

ché au tronc de l'arbre et ombragé par des vignes, jetait d'en haut son regard d'agonisant sur la foule prosternée à ses pieds. C'était leur chapelle champêtre. Au-dessus,

dans les arceaux entre-croisés de son toit aérien, le chant des vêpres montait, mêlant ses notes aux murmures et aux soupirs du feuillage. Silencieusement, la tête découverte, les voyageurs s'approchèrent, s'agenouillèrent

sur le plancher de gazon, et dirent", eux aussi, les prières du soir. Quand le service fut achevé, quand la bénédiction l'ut tombée des mains du prêtre, comme la semence des mains du semeur, l'homme vénérable s'avança lentement vers les étrangers et leur souhaita la bienvenue. Comme ils lui répondaient, il sourit d'un air bienveillant en entendant dans la foret les sons familiers de sa langue maternelle, et ce fut avec des paroles de bonté qu'il les conduisit à son wigwam. Là, couchés sur des nattes et sur des peaux, ils mangèrent des gâteaux faits avec des épis de maïs, et se désaltérèrent à la gourde pleine d'eau du prédicateur. Leur histoire fut bientôt dite. Le prêtre leur répondit avec solennité :

— Six soleils ne se sont pas levés et couchés depuis qu'as sis sur cette natte, à mes côtés, à cette place où est en ce moment la jeune fille, Gabriel m'a dit cette môme histoire douloureuse et que, se levant, il a continué son voyage.

La voix du prêtre était douce, il parlait avec un accent bienveillant, mais ses paroles tombèrent sur le cœur d'Évangéline comme en hiver les flocons de neige tombent sur quelque nid solitaire d'où les oiseaux sont partis.

— 11 est allé loin dans le nord, continua le prêtre ; mais, à l'automne, quand la chasse sera finie, il reviendra à la mission.

Alois Ëvangéline dit, et sa voix était soumise cl résignée :

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