S ÉVANGÉLINE
ruèrent en beuglant par les prairies, et la troupe entière ne fut bientôt plus qu'un nuage, qu'une ombre dans l'éloignenient. Alors, comme le pâtre rentrait au logis, à travers la porte du jardin, il aperçut le prêtre et la jeune fille qui venaient à sa rencontre. Ébahi, il sauta à bas de son cheval, et s'élança, les bras en avant, avec des exclamations de surprise. Eux, le regardant en face, reconnurent Basile, le forgeron. Quel cordial accueil il fit à ses hôtes en leur faisant traverser le jardin ! Là, sous un berceau de roses, au milieu de questions et de réponses interminables, ils laissèrent déborder leurs cœurs, et renouèrent leurs étreintes amicales, tantôt riant et pleurant, tantôt muets et songeurs. Songeurs! car Gabriel ne venait pas, et alors des doutes, des pressentiments sombres se glissaient dans le cœur d'Évangéline. Basile, quelque peu embarrassé, rompit le silence et dit :
— Si vous êtes venu par l'Atchafalaya, comment n'avezvous rencontré nulle part dans les bayous le canot de mon Gabriel?
A ces paroles de Basile, une ombre passa sur les traits d'Évangéline, des pleurs lui vinrent aux yeux, et elle dit avec un son de voix tremblant :
— Parti? est-ce que Gabriel est parti?
Elle cacha sa figure dans les bras du forgeron; son cœur gonflé déborda, et elle pleura amèrement. Alors le bon
Basile dit, et sa voix se faisait joyeuse à mesure qu'il parlait : — Aie bon courage, mon enfant ; c'est aujourd'hui seulement qu'il est parti. Pauvre fou, qui m'a laissé seul avec mes troupeaux et mes chevaux ! Il était devenu d'humeur inquiète et chagrine; son âme troublée et éprouvée ne pouvait plussupporter le calme de cette existence paisible; il songeait toujours à toi, toujours chagrin, toujours doutant, toujours silencieux ou ne parlant que de toi et de ses ennuis. A la fin, il était devenu tellement à charge aux jeunes gens et aux jeunes filles, tellement à charge à moi-même que je résolus, après réflexion, de l'envoyer à la ville d'Adayes, pour y faire le commerce des mules avec les Espagnols. De là, il doit gagner les monts Ozark en suivant les pistes tracées par les Indiens, pourchasser les bêtes à fourrures dans les forêts et trapper les castors dans les rivières. Aie donc bon courage, nous rejoindrons l'amant fugitif; il n'est pas encore loin sur sa route, et les destins, comme les courants, sont contre lui. Dès demain, dans la rosée pourprée du matin, nous courrons après lui et nous le ramènerons dans sa prison.
On entendit alors des voix joyeuses, et, des bords de la rivière, porté sur les bras de ses camarades, on vit venir de loin Michel le ménétrier. Longtemps il avait vécu sous le toit de Basile, comme un dieu sur l'Olympe, sans autre souci que de dispenser de la musique aux mortels. Il était
connu de bien loin pour ses cheveux blancs et son violon. Vive Michel! notre brave ménétrier acadien ! s'écria la procession qui le portait en triomphe. Le père Félicien s'avança vivement avec Évangéline et souhaita à plusieurs
reprises au vieillard une cordiale bienvenue, en lui rappelant le passé. Basile, ravi, hélait avec des éclats de joie ses vieux compagnons et leurs commères, riait haut et fort et etnbrassait mères et lilies. On s'émerveilla en voyant l'opu-
lence du ci-devant forgeron, ses domaines, ses troupeaux et son air de patriarche. On s'émerveilla en entendant ses récits sur le sol, sur le climat, et sur les prairies dont les troupeaux innombrables appartenaient à ceux qui voulaient les prendre. Et chacun songeait dans son cœur que lui aussi viendrait volontiers en faire autant. On monta les degrés, on traversa la véranda aérée, et on entra dans la salle de la maison où déjà le souper attendait le retour de Basile attardé ; et l'on se reposa et l'on mangea tous ensemble
La nuit descendit soudaine sur la fête joyeuse ; au dehors tout était silencieux; la lune éclairait le paysage d'une lumière argentée, et des myriades d'étoiles, belles et comme humides de rosée, montaient dans. le ciel. Plus brillantes qu'elles encore, dans la maison, les faces des hôtes amis luisaient dans la lumière adoucie de la lampe. De son siège, au haut bout de la table, le pâtre ne cessait de verser à profusion et son âme et son vin; il alluma sa pipe qui était pleine du doux tabac des Natchitoches et parla en ces termes à ses hôtes qui l'écoutaient en souriant :
— Soyez bienvenus une fois encore, ô mes amis, qui avez été si longtemps sans amis et sans foyers. Soyez bienvenus encore une fois dans une maison qui est peut-être préférable à l'ancienne; ici, aucun hiver famélique ne gèle le sang comme les rivières; ici, aucun sol de pierre ne provoque la colère du fermier. La charrue court mollement dans le
sol comme dans l'eau la quille d'un bateau. Tout le long de l'année, les bosquets d'orangers sont en fleurs, et le gazon pousse plus dans une seule nuit que dans tout l'été du Canada. Ici encore, d'innombrables troupeaux errent, sauvages et libres, dans les prairies; ici encore, on n'a qu'à demander des terres pour en posséder, et des forêts de charpentes, avec quelques coups de hache, se coupent et se façonnent en maisons. Quand vous aurez construit une habitation, quand vos champs seront jaunis par les moissons, aucun roi George d'Angleterre ne vous chassera de vos propriétés, brûlant vos demeures et vos granges, et volant vos fermes et vos troupeaux.
En disant ces mots, il souffla de ses narines un nuage de colère ; sa main large et vigoureuse fit un tel tonnerre en tombant sur la table que tous les hôtes tressaillirent, et que le père Félicien, abasourdi, s'arrêta tout à coup, une prise de tabac à moitié chemin de son nez. Le brave Basile reprit, et ses paroles étaient moins amères et plus gaies :
— Prenez garde seulement à la fièvre, mes amis, prenez garde à la fièvre; caria fièvre de ces contrées ne ressemble pas à celle de notre froid climat d'Acadie, où l'on guérit avec une araignée pendue au cou dans une coquille de noix.
A ce moment, on entendit des voix à la porte; des pas qui s'approchaient résonnèrent sur les marches de l'escalier et sur le plancher de la véranda en plein vent. C'étaient les
créoles voisins et les petits planteurs acadiens qui avaient été convoqués tous à la maison de Basile le pâtre. Joyeuse fut la réunion de ces anciens camarades et de ces voisins ; l'ami serra l'ami dans ses bras ; ceux qui tout à l'heure étaient étrangers les uns aux autres, se rencontrant dans l'exil, se prirent soudain d'amitié, attirés qu'ils se sentaient l'un vers l'autre par les doux liens d'une patrie commune. Bientôt, de la salle voisine, un prélude de musique, provenant du mélodieux violon que Michel accordait, coupa court à tout entretien plus long. Tous, comme une bande d'enfants joyeux, laissant de côté toute autre préoccupation, se jetèrent dans le tourbillon de la danse qui, folle, vertigineuse, aux sons de la musique, fuyait et tournait fantastiquement, avec des éclairs d'yeux et un courant de vêtements flottants.
Cependant, assis dans un coin, au bout de la salle, le prêtre et le pâtre causaient ensemble du passé, du présent, de l'avenir. Évangéline, elle, était comme absorbée; de vieilles souvenances s'éveillaient en elle ; elle entendait le bruit de la mer qui retentissait à son oreille au milieu de la musique ; une insurmontable tristesse lui vint au cœur, et elle s'enfuit, sans être vue, dans le jardin. La nuit était belle ; derrière les murs noirs de la forêt, dont elle frangeait d'argent les cimes, la lune se levait ; sur la rivière tombaient çà et là, à travers les branches, des rayons tremblo-
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tants, semblables aux donees pensées d'amour dans une âme égarée et sombre. Plus près et tout autour d'elle, les mille fleurs du jardin exhalaient leurs âmes en parfums : c'étaient les prières et les confessions qu'elles disaient en secret à la nuit, qui cheminait, pareille à un chartreux silencieux. Plus embaumé qu'elle encore et aussi alourdi d'ombres et de rosées nocturnes, était le cœur de la jeune tille. Le calme et la clarté magique de la lune semblaient noyer son âme d'indéfinissables émotions; elle franchit le seuil de la porte du jardin, sous l'ombre brune des chênes, et gagna, en suivant le sentier, l'extrémité de l'immense prairie. Le silence y régnait; une brume argentée la couvrait, et un nombre infini de mouches lumineuses y flottaient confusément. Au-dessus d'elle les étoiles, ces pensées de Dieu dans le ciel, scintillaient aux yeux de l'homme qui ne s'émerveillait plus, n'adorait plus, à moins qu'une comète flamboyante ne passât sur les murs de ce temple, comme si une main apparaissant y eût écrit ces mots : « Phares! »
Et l'âme de la jeune fille, entre les étoiles et les mouches lumineuses, errait solitaire, et elle s'écriait :
— 0 Gabriel, ô mon bien-aimé, faut-il que tu sois si près de moi, et que je ne puisse te voir? Faut il que tu sois si près de moi et que ta voix ne puisse m'arriver? Ah! que de fois tes pieds ont foulé le sentier de cette prairie! Que de
fois tes yeux ont regardé ces bois qui m'entourent ? Que de fois, sous ce chêne, au retour du travail, tu t'es étendu à terre pour te reposer et pour rêver de moi dans tes sommeils ! Quand ces yeux te verront-ils? Quand ces bras pourront-ils t'étreindre?
Soudain, tout près d'elle, la note sonore de l'engoulevent retentit comme une flûte dans les bois, et, flottant dans les fourrés voisins, s'éloigna par degrés et s'égoutta dans le silence.
— Patience ! murmurèrent les chênes du fond de leurs cavernes d'ombres prophétiques, et de la prairie éclairée par la lune un soupir leur répondit :
— Demain !
Le jour suivant, le soleil se leva radieux ; toutes les fleurs du jardin baignèrent de larmes ses pieds rayonnants et oignirent ses cheveux du baume suave qu'elles portaient dans leurs vases de cristal.
— Adieu, dit le prêtre, debout sur le seuil plein d'ombre; tâchez de nous ramener l'enfant prodigue, qui jeûne et qui a faim, et aussi la vierge folle qui dormait quand son fiancé allait venir !
— Adieu, dit la jeune fille, qui, souriante, descendit avec Basile au bord de la rivière où déjà les bateliers attendaient. C'est ainsi que, commençant leur voyage avec le matin, dans le soleil et la joie, ils se mirent rapidement à
la poursuite de celui qui fuyait devant eux, emporte par le souffle du destin comme une feuille morte au désert. Ce ne fut ni ce jour-là, ni le lendemain, ni encore le jour suivaut qu'ils trouvèrent la trace de son passage sur les lacs, dans les forêts, sur les rivières. Même, bien des jours après, ils ne l'avaient pas encore atteint. Des rumeurs vagues et incertaines étaient leurs seuls guides à travers un pays sauvage et désert. Enfin, à la petite auberge de la ville espagnole d'Adayes, las, épuisés, comme ils mettaient pied à terre, ils apprirent de l'hôtelier bavard que le jour précédent, avec ses chevaux, ses guides et ses compagnons, Gabriel avait quitté le village et avait pris le chemin des prairies.
Bien loin, dans l'Ouest, est une contrée déserte où les montagnes dressent au milieu des neiges éternelles leurs cimes altières et lumineuses. Au fond de leurs ravines escarpées et profondes, là où la gorge ouvre, comme une barrière, un passage abrupte aux roues du chariot de Immigrant, coulent à l'ouest l'Orégon, le Walleway et l'Owyhee.
A L'est, d'un cours sinueux, à travers les montagnes Windriwer, la Nebraska bondit et se précipite dans la vallée de l'Eau-Doucc. Au sud de La Fontaine-qui-bout et des sierras espagnoles, chargés de sables et de rochers, et poussés par le vent du désert, des torrents sans nombre, d'un fracas continu, descendent à l'Océan avec des vibrations profondes et solennelles comme celles des hautes cordes d'une harpe. Entre ces torrents, s'étendent les belles, les merveilleuses prairies, véritables baies houleuses de gazons qui roulent sans cesse dans l'ombre et le soleil, et où fleurissent d'énormes massifs de roses et d'amorphas pourprés. Sur ces prairies errent des troupeaux de buffles, d'élans et de chevreuils ; sur ces prairies errent des loups et des troupes de chevaux qui n'onl jamais connu le mors; sur ces prairies errent des incendies qui embrasent et consument, et des vents las de voyager; sur ces prairies errent les tribus dispersées des enfants d'Ismaël qui souillent de sang le désert; au-dessus de leurs épouvantables traces de carnage, le vautour tournoie et plane dans l'air sur ses ailes majestueuses, semblable à l'âme implacable d'un chef massacré dans la bataille et qui, sur des marches invisibles, monte et escalade le ciel. Çà et là, des nuages de fumée sortent des camps de ces maraudeurs sauvages; çà et là, des bouquets de bois croissent près des courants rapides des rivières; l'ours renfrogné et taci-
turne, ce moine anachorète des déserts, descend en s'agrippant dans leurs ravines sombres pour aller déterrer les racines au bord des ruisseaux; et par-dessus tout, le ciel, le firmament, clair et pur comme un cristal, semble la main protectrice de Dieu posée sur eux.
C'est dans cette terre de prodige, au pied des monts Ozark, que Gabriel était entré, suivi de ses chasseurs et de ses trappeurs. Jour par jour, avec leurs guides indiens, Basile et Évangéline avaient suivi ses traces fugitives et chaque jour avaient pensé l'atteindre. Plusieurs lois ils avaient vu ou cru voir la fumée de son feu de camp monter au fond de la plaine, dans l'air du matin; mais, à la tombée de la nuit, quand ils avaient atteint l'endroit, ils ne trouvaient plus que des tisons ci des cendres. Et bien (pie parfois leurs cœurs fassent tristes ci leurs corps épuisés, cependant L'espérance les menait en avant, et, emuine la fée Morgane, leur montrail ses lacs «le lumière magique qu'elle faisait reculer et disparaître à leur approche. Un jour, comme ils étaient groupés autour du feu du soir. entra silencieusement dans leur petit campement une femme indienne dont les traits portaient des traces profondes de chagrin el de résignation plus grande encore que ses chagrins. C'était une femme shawnee qui s'en retournait chez elle, dans son pays, du fond des lointaines contrées de chasse des cruels Gomanches, où son mari, un L.ofC.