‹ Évangéline, conte d'AcadieChapitre 15 sur 17 · É V A N GÉ LI N E · texte numérisé non relu

É V A N GÉ LI N E

est la foi dans l'âme de l'homme. Les fleurs des passions, Heurs luxuriantes et joyeuses, sont plus brillantes et plus remplies de parfums, mais elles nous déçoivent, elles nous égaient, et leur odeur est mortelle. Seule, eette humble plante peut nous guider iei-bas, et là-haut nous couronner des fleurs de l'asphodèle qui sont humides des rosées du nepenthes.

Ainsi vint et passa l'automne, et l'hiver, et Gabriel ne vint pas. Le printemps s'ouvrit et fleurit; le chant du rougegorge et de l'oiseau bleu retentit doucement au bois, à la plaine, et Gabriel ne vint pas. Mais une rumeur arriva dans le souffle des vents d'été, plus douce que le chant de l'oiseau , plus douce que la couleur ou le parfum de la fleur. Bien loin, au nord et à l'est, disait-on, dans les forêts du Michigan, Gabriel avait sa case sur les bords de la rivière Saginaw. Évangéline, disant un triste adieu à la mission, partit avec des guides qui s'en retournaient et cherchaient les lacs de Saint-Laurent. Quand, par de rudes chemins, après des marches longues et périlleuses, elle fut parvenue enfin dans les profondeurs des forêts du Michigan, elle trouva la case du chasseur déserte et tombée en ruines! Ainsi s'écoulèrent de longues, de tristes années. Pendant bien des saisons diverses, dans bien des contrées lointaines, on vit errer la jeune fille, tantôt sous les tentes bénies des humbles missions moraves, tantôt dans les camps bruyants et sur les

champs de bataille des armées, tantôt dans des hameaux solitaires, tantôt dans des villes et des cités populeuses. Elle arrivait comme un fantôme, elle passait, et l'on ne s'en souvenait plus. Elle était belle et jeune, quand le long voyage avait commencé dans l'espérance; elle était flétrie et vieillie quand il s'acheva dans la déception. Chaque année qui se succédait avait emporté quelque chose de sa beauté, et laissé derrière elle, plus mornes et plus profondes, l'ombre et la tristesse. Bientôt même, des filets d'un gris pâle coururent et se répandirent sur son front, aube d'une autre vie qui perçait son horizon terrestre, comme dans le ciel, à l'orient, les premiers filets pâles de la lumière du matin.

Dans ce pays de délices que baignent les eaux de la Delaware et qui garde encore sous les ombrages de ses bois le nom de Penn l'apôtre, s'élève, sur les bords de son beau cours, la cité qu'il a fondée. Là l'air n'est qu'un baume, la pêche y est un emblème de la beauté; les rues y rappellent encore les noms des arbres de la forêt, comme si elles axaient à cœur d'apaiser les dryades dont elles ont troublé les retraites, C'esl là qu Évangéline, du sein d'une nier lour-

mentée, avait abordé en exilée et trouvé parmi les enfants de Penn une patrie et un foyer. C'est là que le vieux René Leblanc était mort. C'est là que, quand il s'en était allé, un seul, dans la centaine de ses descendants, s'était trouvé à ses côtés. Il y avait au moins là quelque chose dans les rues amies de la ville, quelque chose qui parlait à son cœur et qui faisait qu'elle n'était plus une étrangère. Son oreille était réjouie en entendant les tu et les toi des quakers; cela lui rappelait le passé, la vieille patrie acadienne où tous les hommes étaient égaux, où tous étaient frères et sœurs. Aussi, quand la recherche infructueuse et les efforts déçus finirent pour ne plus recommencer sur la terre, sans se plaindre, c'est là que, comme les feuilles à la lumière, elle tourna ses pensées et ses pas. Comme on voit du haut d'une montagne les brumes chargées de pluie du matin rouler au loin, et, sous les pieds, le paysage apparaître, dans la lumière du soleil, avec ses rivières éclatantes et ses villes et ses hameaux, ainsi tombèrent les brumes de son âme, et elle vit bien loin au-dessous d'elle le monde désormais sans ombre et tout entier dans la lumière de l'amour; le sentier qu'elle avait gravi si avant, courait uni et riant dans le lointain. Elle n'oubliait pas Gabriel. Son image était dans son cœur, parée de la beauté de l'amour et de la jeunesse, comme la dernière fois qu'elle l'avait vu, mais embellie encore par son absence et son silence de

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mort, Hans ses pensées sur lui le temps n'entrait pour rien; il n'était pas; 1rs années n'avaient pas de pouvoir sur lui ; il n'était pas changé, mais transfiguré; il était de-

venu pour son cœur comme quelqu'un qui est mort, non absent. La résignation, l'abnégation de soi-même, le dévouement aux autres, telle était la leçon qu'une vie de

EVANGELINE. Ill

douleurs lui avail apprise. Son amour s'était répandu, niais comme ces épices odorantes qui ne s'épuisent ni ne se perdent, tout en remplissant l'air d'arômes. D'autre espoir, elle n'en avait pas, ni d'autre désir dans cette vie que de suivre humblement, d'un pas respectueux, les traces sacrées du Sauveur. Elle vécut ainsi plusieurs années sœur de la Miséricorde, fréquentant les demeures abandonnées et misérables dans les ruelles populeuses de la cité, là où l'intelligence et la détresse se cachent du soleil, là où la maladie et le chagrin languissent oubliés dans les galetas. Chaque nuit, quand tout dormait, quand le veilleur répétait tout haut, dans les rues où sifflaient les rafales, que tout était bien dans la ville, il apercevait à quelque fenêtre haute et solitaire la lumière de son flambeau. Chaque jour, dans la lueur grise de l'aube, alors que, traversant lentement les faubourgs, le fermier allemand arrivait en peinant au marché avec ses fleurs et ses fruits, il rencontrait le visage pâle et doux d'une femme qui, sa veille finie, regagnait sa demeure.

Or, il advint qu'un jour une peste s'abattit sur la ville ; des signes singuliers l'avaient annoncée, surtout des bandes de pigeons sauvages; ils avaient assombri le soleil dans leur vol, et dans leur jabot il n'y avait rien qu'un gland. Comme, au mois de septembre, les marées de l'Océan submergent quelque petit ruisseau au flot argenté qui bientôt se ré-

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pand el se change en lac sut la prairie, ainsi la morl submergea la \ic\ et, coulanl par-dessus ses rives naturelles, répandit el changea en lac saumâtre le ruisseau argenté de la vio. La santé ne pul gagner l'oppresseur ni la beauté

le charmer : tous périrent sans distinction sous le fléau de sa colère. Seulement, hélas! le pauvre qui n'avait ni amis ni veilleurs se traînait pour mourir à l'hôpital, cette demeure de ceux qui sont sans demeure. 11 était alors dans les faubourgs, au milieu des prairies et des bois... Aujourd'hui, il est au cœur de la ville, et cependant, au milieu de

cette splendeur, ses murs humbles, avec leurs portes et leurs guichets sans pompe, semblent encore répéter d'un air compatissant les paroles du Sauveur: « Vous aurez toujours des pauvres parmi vous. » C'est là que, nuit et jour, venait la sœur de la Miséricorde. Les mourants la regardaient fixement dans le visage et croyaient voir les reflets d'une lumière céleste entourer son front d'une auréole splendide, comme celles que les artistes peignent sur le front des saints et des apôtres, ou comme celles qui flottent, la nuit, sur une ville qu'on- aperçoit à distance. A leurs yeux, c'était comme les lampes de la cité céleste dont les portes éclatantes allaient bientôt s'ouvrir à leurs âmes. Un matin, le jour du sabbat, à travers' les rues silencieuses et désertes, elle allait paisiblement son chemin. Elle franchit le seuil de l'hôpital. Douce était, dans l'air d'été, l'odeur des fleurs du jardin ; elle s'arrêta dans sa marche pour cueillir les plus belles d'entre elles : les mourants pourraient jouir une fois encore de leurs parfums et de leur beauté. Elle monta les degrés et s'engagea dans les corridors où fraîchissait le vent d'est ; à ce moment, le carillon du beffroi de l'église du Christ arriva à son oreille, lointain et doux, et, pêle-mêle avec lui, à travers les prairies, le vent lui apporta, par bouffées, l'écho des psaumes que chantaient les Suédois dans leuréglisede Wicaco.Doux comme une aile d'oiseau qui s'abat, le calme de l'heure

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