‹ Évangéline, conte d'AcadieChapitre 16 sur 17 · IN EVANGELINE · texte numérisé non relu

IN EVANGELINE

tomba sur son âme. Quelque chose disait en elle : Enfin tes épreuves vont Unir! Elle, entra, lé regard illuminé, dans la salle des malades. Les gens de garde assidus et attentifs allaient et venaient sans bruit, humectaient les lèvres fiévreuses et les fronts douloureux, et silencieusement ferniaient les yeux sans regards cl couvraient les laces des nu. ris étendus sur leurs couches, comme des las de neige an bord des roules. Pins d'une tète alanguie se souleva à l'entrée d'Évangéline et se retourna sur le chevet de douleur quand elle passa, car sa présence était pour leurs cœurs le rayon de soleil qui tombe sur les murs d'une prison. En regardant autour d'elle, elle vit comme la mort, cette consolatrice, avait posé sa main sur bien des cœurs et les avait scellés pour toujours. Bien des formes familières avaient disparu pendant cette nuit, dont les places étaient vacantes on déjà remplies par des étrangers.

Tout à coup, comme saisie d'un sentiment d'épouvante ou de stupéfaction, elle s'arrêta, immobile, ses lèvres pâles entr'ouvertes ; un frisson courut dans tout son être, et les llcurs oubliées tombèrent de ses doigts, en môme temps que de ses yeux et de ses joues la lumière et la (loraison du matin. Un cri s'échappa de sa poitrine, plein d'une angoisse si terrible que les mourants l'entendirent et se dressèrent sur leurs chevets. Sur un lit de souffrance, devant '■lie était étendu le corps d'un homme déjà vieux. Lon-

EVANGELINE. Ho

gues, lines et grises étaient les boucles de cheveux qui faisaient ombre sur ses tempes; connue il était là couché dans la lumière du matin, sa l'ace un moment sembla revêtir une ibis encore les traits de sa virile jeunesse : tant changent d'ordinaire les visages de ceux qui vont mourir. L'éclat de la lièvre brûlait encore, rouge et chaud, sur ses lèvres, comme si la vie, semblable à l'Hébreu, avait aspergé de sang son seuil, atin que lange delà mort, voyant le signe, passât outre. Il gisait sans mouvement, sans connaissance, mourant ; la vie aspirée semblait descendre dans les profondeurs infinies des ténèbres, des ténèbres du sommeil delà mort, et descendre, descendre pour toujours. Du milieu de ces sphères d'ombre, il entendit le cri d'angoisse répété par d'innombrables échos ; dans le calme subit qui suivit, une douce voix murmura, avec des accents tendres et comme d'un ange : « Gabriel ! ô mon bien-aimé ! » et s'en alla mourir dans le silence. Alors, dans un rêve, il revit une fois encore le toit de son enfance et les verdoyantes prairies acadiennes, avec leurs rivières boisées, et le village et la montagne et la forêt ; et passant sous son ombre, comme aux jours de sa jeunesse, Évangéline lui apparut dans une vision. Des pleurs lui vinrent aux yeux; comme il soulevait lentement la paupière, la vision s'évanouit, mais alors il vit Évangéline agenouillée aux pieds de son lit. En vain il fit effort pour prononcer son nom; les paroles moururent

inarticulées sur ses lèvres, donl le mouvement trahit ceque sa bouche aurail voulu dire. En vain il fit effort pour se lever; Évangéline, agenouillée a ses côtés, baisa ses lèvres mourantes el lui posa la tête contre sa poitrine. Douce était

la lumière des yeux de son amant, mais elle s'éteignit soudain dans l'ombre : ainsi, à une fenêtre, une bouffée de vent souffle une lampe.

Tout était fini maintenant, et l'espérance, et la crainte, et le chagrin, et tous les serrements de cœur et les désirs

incessants cl jamais satisfaits, et les souffrances mornes et profondes, et les angoisses sans trêve de la résignation. Elle pressa une fois encore sur son sein la tête inanimée, elle môme inclina humblement le front et murmura : <( 0 Père, merci ! »

C'est toujours la forêt primitive; mais, bien loin de son ombre, côte à côte, dans leurs tombes sans nom, les deux amants sommeillent. Derrière les humbles murs du petit cimetière catholique, au cœur de la ville, ils sont couches, inconnus, inobservés. Chaque jour les marées de la vie affluent et refluent à leurs côtés, milliers de cœurs qui battent quand les leurs sont pour toujours au repos, milliers de cerveaux qui souffrent, quand les leurs ne sont plus désormais en travail, milliers de bras qui peinent, quand les leurs ont achevé leur œuvre, milliers de pieds qui son! las, quand les leurs ont fini leur voyage.

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