‹ Évangéline de Longfellow;Chapitre 2 sur 3 · É VA N G E L I N E · texte numérisé non relu

É VA N G E L I N E

en sa coiffe normande.

A. BOLLAERT.

DE l'Honorable PASCAL POIRIER

Sénateur d'Ottawa (Canada)

C'est Louis Veiiillot, je crois, qui disait que les Etats-Unis ne comptent pas parmi les facteurs de la civilisation, parce que, dans l'ordre surnaturel, ils n'ont pas de grands saints, et, dans les beaux-arts et les lettres, de chefs-d'œuvre comparables à ceux de la vieille Europe.

Plusieurs, en France, le croient encore.

L'Evangéline de Longfellow, dont M. Bollaert offre au lecteur français une nouvelle traduction en vers, contribuera à détruire cette légende.

Ce poème est une idylle en même temps qu'une page d'histoire vengeresse.

C'est le récit de la dispersion par un gouverneur anglais, Lawrence, de la nation acadienne, petit peuple de laboureurs et de pasteurs, vivant heureux et paisible sur les riches prairies naturelles qui bordaient, en 1755, l'antique Baie Française, devenue la Baie de Fundy, au Canada.

Leurs pères, premiers colonisateurs de l'Amérique septentrionale, étaient venus s'établir à Port Royal, aujourd'hui Annapolis, à la Nouvelle-Ecosse, avant les Hollandais à New-York, avant les Puritains à Boston, avant les Canadiens à Québec.

Louis XIV, par le traité d'Utrecht, les avait livrés, eux et leur beau pays, à sa "cousine" la reine Anne d'Angleterre.

C'était, nous dit Longfellow, un peuple aux mœurs simples et pures :

" où sont les toits de chaume " Du paisible village oit coulaient autrefois " Leurs jours — tels des ruisseaux qui coulent dans les bois "Leur onde pure? — Encor qu'un peu d'ombre s'y mette, " Celle que fait la terre — en tout temps s'y reflète " L'azur du ciel!" —

L'existence qu'ils menaient rappelait par sa simplicité celle des pasteurs bibliques.

Un jour de septembre, le gouverneur les convoque, au nom du roi, dans l'église de sa paroisse. Les portes sont fermées ; l'église est cernée par les soldats anglais, et du guet-apens où ils sont tombés, ils s'entendent, en pleine paix, déclarer prisonniers de guerre. Leurs biens sont confisqués, leurs villages incendiés sous leurs yeux, et eux-mêmes sont embarqués, les adultes d'abord, les femmes, les enfants, les vieillards et les malades ensuite sur des vaisseaux-pontons, pour être dispersés aux quatre vents de la mer, en un

" Exil sans fin et sans exemple dans l'histoire."

A Grand Pré, où se déroulent les premières scènes du drame-idylle, vivaient Gabriel La jeunesse, fils de Basile le forgeron, et Evangéline, gracieuse et douce jeune fille, l'orgueil de son village et l'adoration de Benoit Bellefontaine, son vieux père, le plus considéré et le plus riche cultivateur des environs.

Ces deux enfants s'aimaient tendrement, comme Paul et Virginie, comme Marie et Brizeux, et attendaient, pour s'unir devant Dieu, la fin de la moisson prochaine.

Ils sont brutalement embarqués et jetés, séparés l'un de l'autre, sur des plages lointaines.

Leur vie se consume, désormais, à se chercher à travers les immenses étendues du Nouveau Monde; et quand Evangéline, devenue sœur de charité, rejoint enfin son fiancé, son bien-aimé Gabriel, c'est sur un lit d'hôpital, agonisant qu'elle le retrouve. Il la reconnaît, et meurt dans le chaste baiser qu'elle lui donne, comme un suprême viatique.

Cette plaintive histoire "chantée par les pins de la forêt" est une étude touchante de ce que contient de fidélité, d'intrépidité, de douce résignation, de sentiments tendres et profonds, le cœur aimant d'une vierge chrétienne.

La description de la vie champêtre des Acadiens est d'une grande fidélité historique. Le poème est plaintif comme une élégie, majestueux comme une épopée, et toujours les sentiments y sont d'une grande élévation.

Avant Longfellow, de grands poètes avaient chanté la vie des champs, ses jeux, ses amusements, ses chagrins, ses joies, ses peines d'amour. Mais leurs églogues et leurs bucoliques ne sont, pour ainsi dire, que des incidents de la vie. Evangéline est l'étude profonde d'une vie humaine toute entière.

L'auteur ne s'est inspiré ni de Paul et Virginie ni de Hennann et Dorothée, ni d'Enoch Arden, ni d'aucun poète bucolique moderne. C'est plutôt chez les anciens

qu'il est allé prendre, non pas précisément ses modèles, car Evangcline participe à la fois de l'idylle, du drame et de l'épopée, et qu'aucune œuvre de l'antiquité grecque ou latine n'offre un dissemblage pareil, mais le plan, l'affabulation de son poème et l'audace de sa métrique.

De Théocrite il a appris l'art de mettre son luth champêtre à tous les diapasons de la poésie, et à revêtir d'idéal les événements de la vie positive ; Virgile, dans sa première églogue, lui a montré, en des vers d'une incomparable beauté, ce que peut avoir d'émouvant un cri de douleur sorti de la poitrine d'un paysan.

Evangcline et la première églogue sont l'une et l'autre le développement d'un même motif.

Virgile chante les douceurs de la vie des champs et gémit sur les horreurs de la guerre civile, les terres enlevées aux paysans, et ceux-ci, nus et sans ressources, jetés en exil. Longfellow raconte le crime de l'Angleterre arrachant à sa patrie tout un peuple paisible et confiant, pour le disperser, après l'avoir dépouillé de tous ses biens et laissé sans espérance humaine, au milieu des nations étrangères et hostiles.

"Nos patriœ fines et dulcia linquinius arva, " Nos patriam fngimns "

dit Mélibée à son vieil ami Tityre : "Il nous faut " abandonner, il nous faut fuir le ciel de notre patrie, " ses doux rivages, pour nous en aller, les uns chez " les Africains brûlés par le soleil, les autres chez les " Scythes, ou en Grèce sur les bords de l'Oaxe rapide, " ou chez les Bretons séparés du reste de l'univers." —

"Far asioidcr on scparatc coasts the Acadians landed"

soupire la muse de Longfellow : :

" Bien loin, séparément, au hasard, sous les deux

" Les bons Acadiens sur des côtes diverses

" Abordèrent sans leurs troupeaux et sans Icnrs herses...

" Sans amis, sans foyers, sans espoir, de cité

" A z'illage ils erraient

" Ils cherchaient des amis, des foyers, des regards

" Connus jadis! Beaucoup d'entre eux, l'âme brisée,

" Hélas! ne demandaient à la terre épuisée

" Qu'un tombeau! plus d'amis pour eux, plus de foyer

"A l'horizon jamais ne devaient exister!

" Leur histoire est écrite au fond des cinicticres!"

En maints endroits du poème on voit passer la grande ombre lumineuse du Cygne de Mantoue. Le tableau saisissant du vieux Bellefontaine expirant dans les bras d'Evangéline, aux lueurs de Grand Pré incendié, n'est pas sans rappeler Enée sauvant le vieil Anchise des ruines de Troie en flammes. Ces animaux qui, au retour du soir, se lamentent lugubrement, ces chiens qui hurlent de voir leurs maîtres partis, qu'est-ce sinon une réminiscence des "pins, des fontaines et des arbrisseaux" qui redemandent Tityre ?

Sur un sujet moderne. Longfellow a fait des vers antiques. Il s'était nourri des classiques, et il aimait la France dont il connaissait, aussi bien que personne à Paris, et la langue et les auteurs.

La traduction d'Evangéline en vers français présente des difficultés parfois insurmontables. Les chefsd'œuvre littéraires, à vrai dire, ne se traduisent pas. L'on a vu des reproductions à peu près parfaites des statues et des tableaux des grands maîtres, jamais des grands poèmes. Il faut lire en latin Virgile, en anglais Shakespeare, Dante en italien et Gœthe en allemand, pour saisir la forme subtile et se pénétrer de toute la pensée de ces auteurs.

Les vers lapidaires, et ils abondent dans Longfellow, ne se traduisent guère.

Pamphile Lemay, au Canada, s'y est essayé. Il n'a donné qu'une paraphrase élégante à'Ez'angclinc. En France, Charles Brunel. Godfroi Kurt et, en dernier lieu, Louis Dépret, en ont fait, en prose, de louables traductions, mais c'est de la prose, d'où les formes gracieuses du vers sont forcément absentes. Etant donnée la nature de l'hexamètre anglais, peut-être eussent-ils mieux réussi en de la prose scandée, à la manière de Maeterlinck, laquelle se rapproche beaucoup du vers non rimé.

La traduction de M. Bollaert se recommande surtout par sa fidélité. L'alexandrin français serre de près l'hexamètre anglais. Il a le souffle. On sent qu'il est bien vivant.

Et c'est plus qu'un beau poème que nous offre M. Bollaert, c'est une bonne action qu'il accomplit.

11 fait connaître à la France l'existence d'un petit peuple qui, au milieu du XYIIIe siècle, sut périr victime de son amour pour elle.

Les Acadiens que Lawrence et les soldats de la Nouvelle Angleterre dispersèrent, et qui furent :

" Disséminés, — ainsi quand octobre fait rage " L'Aquilon furieux exerce son ravage " Sur feuilles et pâtissière à la fois et soudain " Les fait tourbillonner dans l'air, puis au lointain " Océan à jamais toutes les éparpille !"

les Acadiens, dis- je, ont survécu à l'œuvre de destruction de leurs persécuteurs. Ils sont plus de cent cinquante mille aujourd'hui, dans les provinces maritimes du Canada, leur antique patrie, où quelques-uns d'entre eux occupent les premières places dans la magistrature, les professions libérales, et dans les hauts conseils de l'Etat, parlant toujours au foyer leur "douce langue française."

En quelques lieux du monde que l'ouragan les ait semés, en quelque endroit que la persécution les ait conduits pour les y faire périr, ils se sont cramponnes au sol où leurs tronçons ont pris de profondes racines. Par eux et par leurs frères canadiens de la province de Québec, la France vit encore, et non sans gloire, en Amérique. A la Louisiane, où l'un des leurs, M. Joseph Breaux, préside en ce moment la plus haute Cour de l'Etat, ils sont les derniers remparts de la langue et des traditions de la mère-patrie. Un autre descendant acadien, M. Edouard White (Le Blanc), vient d'être nommé Juge en chef de la Cour suprême des Etats-Unis. Au Nouveau Brunswick, à la Nouvelle Ecosse, et à l'île du Prince Edouard, ils rêvent de faire revivre une Nouvelle France canadienne à l'ombre du drapeau britannique.

On n'extermine pas un peuple qui ne veut pas mourir.

Un membre de l'Alliance française racontait tout récemment qvie, naviguant sur les côtes de la Bretagne, il engagea conversation avec le capitaine du vaisseau.

— " Mais vous autres Bretons," lui dit-il, " vous parlez français admirablement !

— " Je ne suis pas Breton, Monsieur."

— " Dans ce cas rien d'étonnant, puisque vous êtes Français !"

— " Je ne suis pas Français non plus."

— " Mais, alors, qu'êtes-vous donc?"

— " Je suis Acadien, Monsieur."

Pascal Poirier.

Shediac, Nouveau Brunswick, Canada, ce 19 mars 1911.

Lettre de Monsieur A. George, président de la Société nationale des Professeurs français en Amérique.

New-York, le 2 avril 191 1.

Cher monsieur Bollaert,

Enfin, nous avons donc maintenant, grâce à vous, une excellente traduction en vers français d'Evangéline! Ce charmant poème, le premier que Longfellow ait consacré au Nouveau-Monde, n'a rien perdu de la popularité qui accueillit la première édition, en 1847, l'année même où le grands poète américain entrait dans sa quarantième année.

Cette popularité se comprend facilement, car il n'y a rien de plus profondément touchant que ce véridique récit: une jeune paysanne acadienne est brutalement séparée de son fiancé, quelques jours après la signature du contrat de mariage et le repas des fiançailles; elle le cherche en vain pendant de longues années, et finit par le retrouver mourant, dans un hôpital de Philadelphie, où elle va soigner et consoler les pauvres, comme sœur de charité.

Un critique américain a fait remarquer que cette idylle est assez simple en elle-même, et qu'on n'y rencontre pas ces épisodes dramatiques, ces aventures extraordinaires que certains poètes se plaisent à décrire. C'est possible, mais on y trouve la peinture des plus beaux sentiments qui puissent animer un

cœur de femme, l'abnégation, le dévouement et la fidélité ; on admire la constance de l'héroïne à chercher son fiancé à des milliers de lieues de leur village natal, Grand-Pré, jusque dans les immenses savanes de la Louisiane, jusque dans un pauvre camp indien de l'Ouest.

Je suis persuadé que vos lecteurs français éprouveront un véritable enthousiasme pour cette noble fille des champs qui représente, avec tant de vérité, le courage et la loyauté de ces paysans de l'Acadie, acceptant délibérément la ruine et l'exil plutôt que de prêter le serment d'allégeance que l'Angleterre voulait leur imposer et de renoncer ainsi à leur piété filiale envers leur mère-patrie, la France.

Votre traduction est donc une œuvre utile, et je vous en félicite, non seulement à cause de son mérite littéraire — elle rend fort bien la simplicité voulue des vers de Longfellow — mais aussi parce qu'elle rappellera à ceux qui pourraient l'avoir oublié quels chers et impérissables souvenirs la France avait laissés, dès 1713, malgré le traité d'Utrecht, dans les cœurs de ses enfants de l'Acadie.

Votre bien dévoué,

A. George.

Lettre de Monsieur Paul Harel.

Mon cher confrère,

Le grand souffle de Longfellow passe dans la traduction que vous m'avez envoyée. On y retrouve la puissance et lemotion du poète américain ; on y remarque un tour spécial, mais c'est une grâce de plus.

En lisant vos beaux alexandrins, les hommes du Millénaire se glorifieront de l'origine normande d'Evangéline; ils verront s'élever, non sans ravissement, la coiffe du pays sur son front volontaire ; ils aimeront beaucoup l'indestructible fidélité de son cœur.

Agréez, cher confrère, tous mes compliments.

Paul Harel.

Conte d'Acadie.

C'est la forêt d'antan. Les verts sapins barbus De mousse, au crépuscule assemblage confus, Sont là debout pareils à des bardes druidiques Qui murmurent des mots tristes et prophétiques, Sont là debout pareils à de chenus joueurs De harpe, dont la barbe en ses longues ampleurs Descend sur leur poitrine, et, du fond de ses roches, L'Océan dont les flots tumultueux sont proches Entendant tout là-haut tant de chants désolés Répond en grondements sombres, inconsolés, Répond ainsi toujours, mêlant sa voix stridente Aux cris de la forêt qui toujours se lamente.

C'est la forêt d'antan. Mais où sont tant de coeurs Qui bondissaient ainsi qu'à la voix des chasseurs Bondit le cerf des bois? Qu'est devenu le home Des fermiers d'Acadie? où sont les toits de chaume Du paisible village où coulaient autrefois Les jours — tels des ruisseaux qui coulent dans les bois Leur onde pure ? Encor qu'un peu d'ombre s'y mette, Celle que fait la terre — en tout temps s'y reflète

l8 EVANGELINE

L'azur du ciel! — Hélas! elles n'existent plus

Les belles fermes ! Les fermiers sont disparus,

Disséminés ! Ainsi quand Octobre fait rage,

L'Aquilon furieux exerce son ravage

Sur feuilles et poussière à la fois, et soudain

Les fait tourbillonner dans l'air, puis au lointain

Océan à jamais toutes les éparpille!

Rien que ce qu'entre soi l'on en conte en famille

N'existe plus du beau village de Grand Pré !

Vous qui croyez qu'Amour, quand il est bien ancré Dans le cœur, jusqu'au bout se nourrit d'espérance, Supporte, brave tout, merveilleux d'endurance ; Vous qui croyez en la beauté du dévouement De la femme, en sa force, écoutez un moment. Encore qu'elle soit de tristesse infinie. Cette histoire d'amour contée en Acadie, En la belle Acadie, home des cœurs heureux ! Oyez ce que les pins encor chantent entre eux !

EVANGEUNE I9

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