Première Partie
En terre acadienne, à ce point du rivage
Que baigne le Bassin de Minas, un village
Dans un riant vallon se trouvait retiré,
Loin de tout bruit, modeste. On l'appelait Grand Pré
Pour ce fait que vers l'est ses immenses prairies
S'étendaient, où troupeaux de mille bergeries
Trouvaient de quoi brouter. Pour repousser les flots
Turbulents de la mer, les fermiers-matelots
Avaient par maint travail, avec beaucoup de peine,
Elevé de leurs mains des digues. A certaine
Epoque de l'année, en revanche, on ouvrait
Les écluses, et l'eau fluviale pouvait
Errer en liberté par les prairies entières.
A l'ouest comme au sud s'allongeaient des linières
Et de vastes vergers, et des champs de maïs
Sans clôture, partout dans la plaine, tandis
Que du côté du nord s'étalaient à la vue
Blomidon, la forêt antique, et, sous la nue,
Les hauts monts au sommet desquels brume et brouillard
Au large du puissant Atlantique, à l'écart,
Dressaient leur tente, d'où se voyait la vallée
Heureuse, tout en bas, par eux inviolée.
C'est là que le petit village acadien
Se trouvait au milieu de ses fermes, serein.
Chaque maison était solidement bâtie
De chêne et de sapin, ainsi qu'en Normandie
On en voyait dans les campagnes autrefois
Sous les Henris. De chaume étaient couverts les toits
A lucarnes, et des pignons faisant saillie
Sur les soubassements, donnaient l'ombre bénie,
Et protégeaient l'entrée. En été, chaque soir,
C'était là qu'en famille on aimait à s'asseoir —
A l'heure oii Sol couchant de derrière un nuage
Versait de doux rayons, et par tout le village
Illuminait la rue, et dorait sur les toits
La girouette. Alors s'en venaient chaque fois
Se grouper les mamans avec les jeunes filles
Dans leur coiffe d'un blanc de neige si gentilles,
En jupe rouge ou bleue ou verte. De leurs mains
La quenouille passait en tous sens dans les lins,
Les lins d'or des métiers bavards dont les navettes
Accompagnaient la voix des bruyantes roulettes
Et les douces chansons des filles. Lentement
Tout au bout de la rue, et solennellement.
Apparaissait bientôt le curé du village. Les enfants laissaient là tous les jeux de leur âge, Et lui baisaient la main qu'il levait pour bénir. Lui, marchait, paternel. En le voyant venir, Les femmes se levaient, et, très-respectueuses. Le saluaient. Content de les trouver heureuses, Le vieillard souriait. — Bientôt les laboureurs Rentraient des champs après leurs pénibles labeurs. L'heure arrivait ensuite où le soleil recule. Et, calme, s'étendait partout le crépuscule; Et, chantant gravement la fin d'un autre jour, L'Angelus résonnait dans une vieille tour. Alors de tous les toits de chaume du village Montait tout doucement, montait comme un nuage D'encens une fumée aux tons pâles et bleus. En spirales montait doucement vers les cieux. Montait tout doucement — montait d'une centaine D'âtres autour desquels régnaient la paix humaine Et le contentement, Ainsi vivaient entre eux Les fermiers d'Acadie, et sans malice, heureux, Aimant Dieu, chérissant l'homme. Sur eux la crainte Qu'inspirent les tyrans n'exerçait de contrainte, Ni ce vice, l'envie. Ils n'étaient point jaloux Comme on l'est dans nos grands Etats. Point de verroux A leurs portes, et nuls barreaux à leurs fenêtres ; Mais leur maison restait — tel le cœur de ses maîtres. Tel le jour même — ouverte à quiconque, et chez eux Le plus riche était pauvre, et le plus pauvre heureux.
Dans un endroit plutôt écarté du village,
Et plus près de celui qui forme le rivage
Du Bassin de Minas, demeuraient le premier
Citoyen de Grand Pré, le riche et bon fermier
Benoit Bellefontaine, et, soignant son ménage,
La douce Evangéline, orgueil de ce village,
Sa seule enfant. Malgré soixante-dix hivers.
L'homme avait conservé la fraîcheur des fruits verts.
Il était resté droit, vigoureux — tel un chêne
Couvert de neige, et ses cheveux couleur d'ébène
Avaient de celle-là maintenant la blancheur,
Et ses deux joues avaient de même la couleur
Qu'ont les feuilles de chêne. Oh ! comme elle était belle
A regarder, vraiment, l'adorable donzelle
En ses dix-sept printemps! Ses yeux étaient du noir
Qu'a la miîre croissant sur l'épine, le soir,
Dans les haies, et pourtant, comme pleins de caresses.
Combien doux ils brillaient à l'ombre de ses tresses !
Et son haleine était toute de pureté
Comme celle de la génisse ayant brouté
Dans la prairie ; et comme encore elle était belle,
Quand elle allait porter de larges flacons d'ale
Brassée à Grand Pré même, au plus fort des chaleurs
D'été, vers le milieu du jour, aux moissonneurs !
Plus belle encore, oh que ! les matins de dimanche,
A l'heure où de sa tour la vieille cloche épanche
Des sons pieux dans l'air, ainsi que le pasteur
Sur les gens prosternés au temple du Seigneur,
Jetant de l'eau bénite avec l'hysope, épanche Des bénédictions les matins de dimanche, Dans le bas de la rue étroite on la voyait Passer, tenant en main avec sou chapelet Son missel, et portant la coiffe des Normandes, Et la jupe de beau bleu pâle, et les deux grandes Boucles d'oreille dont quelqu'un de ses parents Avait fait la coûteuse emplette en d'autres temps Sous le beau ciel de France, et que de mère à fille On se laissait comme un souvenir de famille Depuis bien des années ! Elle était belle, mais Un éclat plus céleste illuminait ses traits, Une beauté plus éthérée à tout son être Donnait encore plus de charme, quand au prêtre Ayant dit ses péchés, elle s'en retournait Sereine, avec l'amour de Dieu qu'elle emportait ! Quand elle avait passé, revenant de l'église, On eût dit de la fin d'une musique exquise !
Solidement construite avec maint madrier De chêne s'élevait la maison du fermier Sur le flanc d'un coteau dominant le rivage. Près de la porte, lui prodiguant son ombrage. Croissait un sycomore, autour duquel grimpait Le chèvrefeuille. Sous le porche sans cachet Et taillé rudement, était une rangée De sièges, et partant du cottage, une allée
Droite dans un verger spacieux conduisait,
Traversant sa longueur, ensuite se perdait
Dans le grand pré voisin. Sous le vieux sycomore
Etaient des ruches dont la forme unicolore
S'étalait. Au-dessus d'elles un appentis
Comme le voyageur en voit dans les pays
Eloignés, sur le bord des chemins de village,
Protégeant soit le tronc des pauvres, soit l'image
De la Vierge Marie. Et plus bas aperçu
Etait le puits avec son large seau moussu,
Et l'auge des chevaux, tout près. Contre l'orage
Abritant la maison et tout son voisinage,
Et leur servant ainsi d'utile contrefort.
Etaient les granges, puis la cour de ferme au nord.
C'était là qu'on voyait dans leurs coupes diverses
Les chars à larges roues, à côté d'eux les herses
Antiques, et les parcs à moutons. C'était là
Que dans sa majesté faisait du tralala
Le dindon princier parmi la gent plumée
Se pavanant, et là qu'à l'heure accoutumée
Chantait Maître le Coq avec la même voix
Dont le son avait fait tressaillir autrefois
Saint Pierre le contrit. Formant comme un village
Entre elles, de grand bon' foin jaune de fourrage
Les granges regorgeaient. Chacune avait son toit
De chaume qui faisait saillie, et par l'étroit
Escalier qu'il abrite on arrivait en face
D'un grand grenier à blé, d'où, quelque temps qu'il fasse.
ÉVANGÉLTNE 25
Monte une fraîche odeur. Par ce même escalier On atteignait aussi le large colombier, Chaste retraite des cent oiseaux qui l'habitent, Etres doux, innocents, qui tout le jour récitent Entre eux des mots d'amour, tandis qu'en airs bruyants Sur la longueur du toit, tournant par tous les temps. Des girouettes en grand nombre, résistantes. Chantaient l'hymne du vent et des saisons changeantes.
En paix avec le monde, en paix avec son Dieu, Le fermier de Grand Pré, suzerain de ce lieu, Parmi ses terres que toujours le soleil dore, Vivait, et près de lui la fille qu'il adore, Evangéline, sa maîtresse de maison.
Ah ! plus d'un jouvenceau pour qui c'est la saison D'amour, s'agenouillant le dimanche, à l'église, Près du banc oti priait la jeune fille assise, Et son livre de messe ouvrant d'un doigt distrait, Tournait les yeux de son côté, puis les fixait Sur elle, ainsi que sur la sainte la plus chère De son profond amour, de son humble prière ! Heureux celui surtout qui par hasard pouvait Toucher sa blanche main, ou dont la main frôlait Timidement, comme on ferait d'une aile d'ange. De son beau jupon bleu la plus petite frange! Et de même, le soir arrivé, profitant Des ténèbres, plus d'un jeune et beau prétendant
S'en venait à la ferme, et frappait à la porte,
Et, timide, attendait qu'Evangéline en sorte,
Ne sachant bien lequel battait le pins des deux,
Le lourd marteau de fer ou son cœur amoureux !
Ou quand c'était un jour de kermesse au village,
En l'honneur de son saint patron, plus de courage
Enhardissait le gârs, si bien que cependant
Que chacun tournoyait, le gârs tout en dansant
Pressait la belle main et soufflait la parole
D'amour, aveu furtif qu'on souffle, et qui s'envole
Et se perd dans la valse avec les autres airs
De musique. — Mais sur ces prétendants divers
Gabriel Lajeunesse avait ta préférence,
Et seul se présentait en toute confiance.
C'était le jeune fils du maréchal ferrant
Basile, de chacun estimé, tout puissant
A Grand Pré, car on sait que, de mémoire d'homme.
Il n'est pas de métier qui soit respecté comme
Celui de forgeron. Basile de Benoit
Etait l'ami de cœur, et sous le même toit
Leurs deux enfants avaient dès l'âge le plus tendre,
Ainsi que frère et sœur, grandi. Pour leur apprendre
L'alphabet et les airs du rituel chrétien.
Comme aussi le plain chant, Père Félicien
Ensemble instituteur et curé du village.
Avait au même livre eu recours. Mais la page
Sitôt sue et le chant d'église exécuté,
Les moutards reprenant toute leur liberté.
S'échappaient, allaient droit à la ferme où Basile
Remuait les tisons de son bon air tranquille.
Arrivés là, devant l'entrée on se tenait.
Et les yeux grands ouverts, ravis, le contemplait,
Cependant qu'il posait comme une bagatelle
Le sabot du cheval content qu'on le dételle
Sur son genoux garni de cuir, et puis clouait
En artiste le fer à l'endroit qu'il fallait,
Tandis que près de lui la jante de charette
Comme un serpent de feu pliée en rond, muette,
Gisait à terre avec des cendres tout autour.
En automne, souvent, à la chute du jour,
A l'heure oti dans les champs ainsi que dans la rue.
L'obscurité s'étant par degrés répandue.
On eîit dit que la forge en ses charbons ardents
Par chaque fente large ou petite, au dedans.
Bavait de la lumière et crachait de la flamme.
Ils regardaient marcher les soufflets, et quand l'âme
De la forge lassée entrait en son repos.
Et que mourait parmi les tisons encor chauds
Dans la cendre amassée à son tour l'étincelle,
Ils riaient de bon cœur, disant qu'à la chapelle
C'étaient les nonnes qui rentraient. L'hiver, souvent,
Rapides comme l'aigle, alors qu'il va fondant
Sur sa proie, en traîneau descendant la colline
On voyait Gabriel avec Evangéline
Sur la neige glisser, et bondir, et glissant
Disparaître au lointain des prés en bondissant.
Et que de fois encore, ensemble, dans la grange Ils grimpaient, sans souci ni peur qu'on les dérange, Jusqu'aux poutres de chêne où maints oiseaux jolis Sous le chaume du toit avaient posé leurs nids, Cherchant avidement la pierre précieuse Que du bord de la mer l'hirondelle joyeuse Rapporte, et qui rendra la vue à l'oiselet! Heureux, combien ! des deux, fillette ou garçonnet, Qui la trouvait au fond du nid de l'hirondelle! Plusieurs années ainsi pour tous les deux, d'une aile Rapide, dans la joie innocente avaient fui, Si bien qu'ils n'étaient plus des enfants aujourd'hui. Gabriel Lajeunesse était un grand jeune homme. Bien bâti, vigoureux, et son visage comme La face du matin, éclairait et versait La joie au cœur de l'être humain qui l'approchait. Et ses pensées ayant mûri, c'était la vie Active maintenant qui lui faisait envie. Elle était devenue une femme. Elle aimait Comme une femme sait aimer, elle espérait Comme espère une femme, et ceux de la prairie L'appelaient d'un doux nom : Soleil Sainte Eulalie, Car c'était ce soleil, au dire des fermiers. Qui devait de fruits d'or garnir tous leurs pommiers. De même, quelque jour, la belle jeune fille Serait comme un soleil qui non seulement brille, Mais féconde, et par lui, par elle, la maison De l'époux serait pleine, et, par toute saison,
Elle y ferait germer, croître, les bonnes choses, La peuplerait d'amour, de joie, et d'enfants roses
L'époque était venue où, plus froides, les nuits Sont plus longues, l'époque où ses rayons bénis L'Astre Roi retirant, majestueux et digne, Plus tôt qu'aux jours d'été, pénètre dans le signe Du Scorpion. Dans l'air moins léger et couleur De plomb, sentant l'hiver, saison qui leur fait peur. Voguaient rapidement mille oiseaux de passage. Fuyant les mers du nord glacées ou tel rivage Désolé, s'en allant vers les climats plus chauds Des iles du tropique. Aux fermes, le repos Régnait, et la moisson était toute rentrée. Tandis qu'en la forêt, souvent, à la vesprée Les sapins toujours verts et les chênes géants. Comme autrefois Jacob et l'ange, avec les vents De septembre luttaient. A de nombreux présages Les fermiers se disaient que long et gros d'orages Serait l'hiver. D'instinct l'abeille pressentant Des jours de pénurie avait auparavant Tant emmagasiné de miel que trop étroite Pour tout le contenir, à gauche comme à droite. Sous le vieil arbre vert la ruche en débordait, Et plus d'un vieux chasseur indien affirmait Que l'hiver serait froid, vu l'épaisse fourrure Des renards cette année. Et tel dans la Nature
Entra l'automne, et tel chassa la floraison.
Puis, de près le suivant, vint la douce saison,
Celle que les pieux paysans d'Acadie
Nomment l'été de la Toussaint. De rêverie
S'imprégna l'air, et fut brillant d'une clarté
Magique. Le pays alors en la beauté,
En la chaste fraîcheur de la première enfance
Reparut. On eût dit comme une autre naissance.
La paix sembla régner sur la terre, et les flots
De la mer dont le cœur est toujours sans repos
Se calmèrent. Les sons des êtres qui respirent
Furent pleins d'harmonie, et tous se confondirent,
Ne faisant plus qu'un son, et les voix des enfants
Dans leurs jeux, dans les cours fermières les chants
Des coqs, dans l'air ambré le passage des ailes
Et le roucoulement des colombes fidèles.
Tout devint calme et doux, comme des mots d'amour
Qu'on murmure. Là-haut, le vieux soleil autour
Duquel s'amoncelaient des rayons d'or, propice,
Contempla la nature en bas avec délice.
Tandis qu'en la forêt, au loin, sur la hauteur,
L'arbre sous la rosée étalant la splendeur
De ses feuilles de roux, de jaune et d'écarlate
Toutes bariolées, en teinte délicate,
Etincelait — ainsi jadis chez les Persans
Le platane sacré qu'ils paraient d'ornements
Symboliques, et qu'ils couvraient de pierreries.
Il était revenu le temps des rêveries
En famille, le temps de paix, le temps d'amour
Sous tous les toits de chaume. A la chaleur du jour
Succédait la fraîcheur. Au repos faisaient place
Les fatigues d'été. Lentement de l'espace
Prenant possession, le crépuscule au ciel
Ramenait doucement cet astre fraternel
L'étoile du berger, et ramenait de même
Les troupeaux au bercail. Foulant le gazon blême,
Et reposant les uns sur les autres leur cou,
Et la narine large ouverte aux côtés d'où
Venait le frais du soir, ils cheminaient. En tête,
Fiêre de sa peau blanche et portant la clochette
La génisse aux yeux roux qu'Evangéline aimait
Pour ce l'on ne sait quoi d'innocent qu'elle avait,
S'avançait gravement, belle comme une aimée.
Se sachant par un être humain sans doute aimée.
Et, derrière, venait le berger conduisant
Tous les petits moutons qui marchaient en bêlant.
Rentrant des prés fleuris qui bordent le rivage,
Oîi se trouvait pour eux le meilleur pâturage.
Derrière, patient et plein d'autorité,
Suivait le chien de garde en sa noble fierté
Native, allant à droite et revenant à gauche,
Tel un seigneur puissant dont sévère est l'approche,
Et remuant sa queue au long poil broussailleux.
Et faisant avancer les moutons, ceux d'entre eux
Surtout qui traînaillaient et manquaient d'énergie.
Quand le berger dormait, roi de la bergerie
Etait le chien, et quand, là-haut, dans la forêt,
En la nuit étoilée, à travers l'air muet
Hurlaient les loups de leur sombre voix nasillarde,
C'était lui qui veillant toujours, montant la garde.
Protégeait le troupeau. — Revenus des marais
Avec leur chargement énorme de foin frais
Dont la bonne senteur dans l'air du soir s'exhale.
Cependant que Phébé se levait douce et pâle,
A la ferme rentraient les chars. Joyeusement
Hennissaient, à la fin chez eux se retrouvant,
Les chevaux fatigués d'avoir foulé la terre
Tout un jour — la rosée humectait leur crinière
Ainsi que leurs fanons. Très-larges et de bois
Gaîment bariolé, maintes selles de poids
A longs glands incarnat ensemble étaient chargées
Sur leur dos vigoureux, et brillamment rangées
Se balançaient — Ainsi sous le poids de leurs fleurs
S'inclinent les alcées aux vivaces couleurs —
Et pendant ce temps-là les vaches patientes
Laissaient traire leur lait, calmes et bienveillantes.
Par la fille de ferme, et le bon lait mousseux
Dans les grands seaux tombait, d'un bruit harmonieux
Egayant leurs parois, bruit pareil au murmure Des ruisselets chantant l'hymne de la nature, Et de la cour là-bas montaient les beuglements Des bœufs, et s'y mêlaient des rires éclatants Auxquels faisaient écho les granges. Et tranquille Lors tout redevenait — Puis une main virile L'un vers l'autre amenait les solides battants - Des portes — Celles-ci rendaient des sons vibrants, Et les tringles de bois grinçaient. Sans résistance Chaque grange était close — Après quoi le silence Régnait partout jusqu'à la prochaine saison.
Au chaud, devant un bon grand feu dans sa maison, Nonchalamment assis dans son fauteuil de chêne. Les coudes appuyés, Benoit Bellefontaine Regardait la fumée en colonnes montant Ensemble avec la flamme et parallèlement Lutter, sans qu'un moment l'une ou l'autre recule. Tout comme luttent dans une ville qui briile Des soldats ennemis. Sur toute la longueur Du mur derrière lui, bougeant d'un air moqueur, Ou bien gesticulant d'une façon grotesque. Etait — tel un portrait d'homme dans une fresque — Sa grande ombre — et tantôt celle-ci se perdait Dans le noir, et tantôt de même revenait. Cependant qu'au dossier du fauteuil, dans le chêne Grossièrement sculptées à la mode ancienne,
Les figures riaient d'un rire presque humain,
En la lumière qui vacille, aux plats d'étain
Rangés sur le dressoir, et reflétant la flamme.
Comme des boucliers qui suivent l'oriflamme
En plein champ de combat reflètent tout le ciel —
Le vieillard fredonnait des chansons de Noël,
Des morceaux de vieux airs qu'au pays ses ancêtres
Chantaient sous la tonnelle ou bien le long des hêtres
Dans leurs vergers normands ou leurs clos bourguignons
Favoris du soleil par toutes les saisons.
Aux côtés de son père était Evangéline,
Sur une chaise assise, et sa blanche main fine
Filait le lin pour le métier qui se trouvait
Derrière elle, en un coin ; charmante, elle filait
Le beau lin d'or soyeux, la douce jeune fille.
Par moments du métier s'arrêtait chaque aiguille.
Et la navette se donnait un court répit.
Tandis que de la roue allant toujours le bruit
Monotone comme un bourdon de cornemuse
Qui jette dans l'air libre une note confuse
Accompagnait tout seul en cadence les chants
Du vieillard, et semblait en joindre les fragments.
Comme dans une église, à certains intervalles,
Le choeur ne chantant plus, on entend sur les dalles
Des bas-côtés, parfois, de faux pas, ou les mots
Prononcés par le prêtre, ainsi chaque repos
De la voix du vieillard marquait de façon siire
Le tic tac de l'horloge, en battant la mesure.
Un bruit de pas, soudain, comme ils étaient assis,
Au dehors résonna — Tournant dans son cliassis
Cliqueta le loquet de bois. A sa prière
La porte sur ses gonds s'ouvrit familière.
A ses souliers ferrés, Benoit en un moment
Reconnut que c'était Basile le ferrant.
Et par des battements de cœur, Evangéline
Sut qui l'accompagnait. Lors, d'une voix câline :
"Ah! bravo!" s'écria le fermier, cependant
Qu'ils étaient sur le seuil tous trois se rencontrant,
" Bravo, l'ami Basile! allons! viens à ta place
" Sur la chaise là-bas qui te demande en grâce
" De t'asseoir, car elle est toujours vide sans toi.
" Viens vite près du feu qui flambe, et puis prends-moi
" Ta boîte à tabac frais avec ta vieille pipe
" Sur ce rayon là-haut. Car moi j'ai pour principe
" Que tu n'es jamais tant Basile que les jours
" Où ta bonne figure est dans tous ses atours
" A travers la fumée à frisons d'une pipe
" Ou celle de ta forge ! oui ! comme une tulipe
" Ta face est rouge alors et ronde, et resplendit
" Comme la lune des moissons quand elle luit
" A travers le brouillard des marais !" — Et Basile
Répondit au fermier de son bon air tranquille,
Cependant qu'il prenait près du feu, sans façon,
Sa place habituelle : "Ah ! toi ! le bon garçon !
" Benoit Bellefontaine ! avec le mot pour rire
" Sur les lèvres toujours ! Ah ! vraiment, je t'admire !
" Tu n'es jamais plus gai que quand les autres sont
" Très-tristes, pressentant les misères qui vont
" S'amener, ne voyant partout que noir présage
" De malheur, la ruine enfin pour le village !
" Tu chantes, comme si, ma foi, chaque matin
" Un beau fer à cheval te tombait sous la main !"
Il se tut un instant, reçut la pipe aimée
Qu'Evangéline lui tendait tout allumée
Au feu d'un charbon pris dans les cendres, et puis :
" Quatre longs jours," dit-il, "sont écoulés depuis
" Que les vaisseaux anglais mouillent à l'embouchure
" Du Gaspereau, pointant — dame ! la chose est siire,
" On n'a qu'a constater — leurs gros canons sur nous,
" Dans quel but, nul ne sait, sinon que demain, tous,
" Nous devons nous trouver de bonne heure à l'église,
" Tel est l'ordre formel — afin qu'on nous y lise
" Un long écrit venu des mains mêmes du Roi,
'' Lequel dans le pays aura force de loi.
" Ah ! quoique sa teneur soit encore incertaine,
" Tous nos gens, va ! Benoit, se font bien de la peine,
" Pressentent des malheurs pour le village entier!" —
— " Il se peut, mon ami," répondit le fermier,
" Qu'un dessein moins farouche amène à nos rivages
" Ces navires, et que la pluie et maints orages
" Inattendus, surtout de trop fortes chaleurs
'' En Angleterre aient fait soufifrir les laboureurs,
" Ruiné leurs moissons, et que sachant nos granges
" Pleines de blé, ces gens à figures étranges
'* Viennent tout simplement chercher ici de quoi
" Nourrir leurs bestiaux et leurs enfants !" — "Crois-moi.
" Ce n'est pas du tout ça que l'on pense au village,"
Reprit le forgeron. Rouge était son visage ;
Pensif, il secouait la tête, et l'on eiît dit
Qu'il doutait. Un instant après, il poursuivit :
"On n'a pas oublié Louisbourg. oh! non, certe !
" Ni Beau Séjour, ni Port Royal ! Déjà déserte
" Est plus d'une maison, et plus d'un villageois
" A fui vers la forêt, cherchant dans les hauts bois
" Un refuge, épiant de là l'avenir sombre !
" On nous a confisqué des armes en grand nombre
" Avec lesquelles nous nous serions défendus
" Si besoin s'en était montré ! Nous n'avons plus
" Que le marteau de forge et que la faux de plaine !"
Le fermier doucement et la face sereine
Lui répondit : " Parmi nos champs de blé, parmi
" Nos terres, protégés par nos digues qu'ami
" L'océan vient buter, nous sommes plus tranquilles,
" Bien plus en sûreté, sans armes inutiles,
" Que ne l'étaient jadis nos pères dans leurs forts
" Qu'assiégeaient des canons pour y coucher des morts.
" Sois sans crainte, Basile ! et que nul penser sombre
" N'attriste ce foyer, et n'y jette son ombre!
" Car c'est ce soir, tu sais, qu'on signe le contrat.
" La maison est bâtie, et la grange est à plat.
" Nos joyeux villageois ont fait le tout solide,
" Comme il faut, pioché la brune glèbe avide
" De produire alentour, et rempli de bon foin
" La grange, et la maison contient à chaque coin
" Assez de vîvres pour durer toute une année.
" René Leblanc avant la fin de la journée
" Sera là devant nous avec son encrier
" De corne et sortira de son noir tablier,
" Ses parchemins, et sa superbe plume d'oie.
" Soyons donc gais, mon vieux ! et partageons la joie
" De nos enfants !" — Debout avec son amoureux
Au coin d'une fenêtre, elle et lui bienheureux
Et se tenant la main — la douce jouvencelle
Entendant ces grands mots si pleins de sens pour elle
Rougit, et comme à peine ils venaient d'expirer
Sur les lèvres de son vieux père, le fermier,
Entra, majestueux, le vénéré notaire.
Plié comme une rame en lutte journalière Avecques le ressac aux bonds capricieux. Plié, mais non brisé par l'âge, était le vieux Notaire de Grand Pré. Jaunes comme la soie Des bourres de maïs s'arrêtaient à mi-voie Des toufïes de cheveux au poil rude au-dessus De sa nuque ; il avait le front haut ; retenus Par des branches de corne antiques et sévères, A cheval sur son nez reluisaient deux gros verres
De besicles, et dans son regard on lisait
Une sagesse extrême et profonde. Il était
Père de vingt enfants, et plus d'une centaine
D'enfants de ses enfants — toute une armée humaine —
Grimpaient sur ses genoux pour écouter marcher
Sa large montre au lourd tic tac régulier.
Pendant quatre ans entiers, avant d'être grand-père,
A l'époque néfaste où l'on faisait la guerre,
Il avait été pris dans le camp des Anglais,
Et mis sous les verroux dans un vieux fort français.
Il en avait connu de rudes ! Avec l'âge
Il était devenu plus avisé, plus sage.
Mais resté sans malice aucune et sans soupçon,
Car de la vie ayant appris mainte leçon.
Grande était sa sagesse et son expérience.
Il était résigné, simple comme l'enfance,
Tout le monde l'aimait, mais les petits surtout,
Car se faisant petit, il leur parlait de tout
Avec force détails, leur racontait l'histoire
Du Loup Garou rôdeur dans la forêt très-noire,
De ce lutin venant abreuver les chevaux
La nuit, du blanc Létiche, efifroi de maints hameaux,
Ce spectre d'un enfant décédé sans baptême.
Lequel devait hanter, et sans qu'on le vît même.
Les chambres des petits. Il leur disait comment,
La veille de Noël, le bœuf roux en parlant
Réveillait les moutons endormis dans l'étable.
Voyant Jésus, comment telle fièvre incurable
Pouvait être parfois guérie en un moment,
Sans drogue, par le seul et simple attouchement
De certaine araignée enclose en la coquille
D'une noix, souverain remède de famille.
Il leur parlait aussi du pouvoir merveilleux
Qu'ont le fer à cheval à clous mystérieux.
Et le trèfle s'il a quatre feuilles, en somme
De tout ce qu'au village, et de mémoire d'homme,
On avait amassé de savoir. — Se levant
De son siège tout près de l'âtre, et secouant
Les cendres de sa pipe, alors maître Basile,
Le ferrant, étendit sa main droite, et tranquille,
Interrogea le vieux notaire: "Dites-moi,
" Père Leblanc," fit-il, " vous avez dû, ma foi !
" Vous rendre compte, ainsi que tous, du commérage
" Qui depuis quelques jours à travers le village
" Bat son plein, et pouvez sans doute en ce moment
" Nous procurer sur ce quelque renseignement
" Concernant ces vaisseaux, et ce qu'ils viennent faire."
A quoi modestement répondit le notaire :
" J'ai bien comme im chacun entendu commérer
" Nos villageois. Hélas! il me faut l'avouer,
" Je n'en sais pas plus long, partant ne puis vous dire
" Ni ce que sont ces gens ni ce qui les inspire,
" Pas plus qu'un autre, encor que je ne pense pas
" Qu'un désir malveillant ait dirigé leurs pas
" Vers ces rivages, car ils sont si pacifiques. . .
" Pourquoi nous molester alors ?" — Prompt en répliques,
Le maréchal ferrant, de sa nature un peu
Irascible, à ces mots s'écria : "Mais, bon Dieu !
" Nous aurions, vous et moi, Leblanc, vrai ! fort à faire,
" S'il fallait chaque fois éclaircir le mystère
" Des choses, et chercher leur pourquoi, leur comment!
" Un fait existe, là ! c'est que journellement
" Quelque chose d'injuste ici-bas se perpètre,
" Et que chez les plus forts la seule raison d'être
" De leur droit, c'est leur force !" — Il était exalté,
Mais resté calme tout en l'ayant écouté.
Le notaire reprit: " Laissez que je finisse!
" L'homme est injuste, mais Dieu juste, et la justice
" Triomphe un jour ! Je me souviens que quand j'étais
" Captif à Port Royal dans le vieux fort français,
" Souvent me consolait une très-simple histoire
" Dont les détails encore emplissent ma mémoire.
" Je vais vous la conter." — Cette histoire, le vieux
L'aimait plus que toute autre. Il n'avait rien de mieux
En guise d'argument et de saine réplique
A fournir, chaque fois que sur un ton tragique
Tel voisin venait lui narrer qu'à son égard
On avait mal agi. — Le vénéré vieillard
Lors commença: "Jadis dans une ville antique
" Dont j'ai perdu le nom, sur la place publique
" Etait une colonne ayant à son sommet
" Une statue en bronze et qui représentait
" La Justice, tenant d'une main la balance
" Et de l'autre l'épée, et chacune en silence
" Voulait dire que la justice présidait
" Aux lois de ce pays, et de même habitait
" Dans le cœur de ses gens comme dans leurs demeures.
" Jusqu'aux petits oiseaux qui séjournaient des heures
" Entières dans le creux de la balance, ou bien
" Y construisaient leurs nids, sans avoir peur de rien,
" Pas même de l'épée à la lame flambante
" Aux rayons du soleil, au-dessus d'eux pendante !
" Mais après quelque temps les lois de ce pays
" Se corrompirent ; par la force fut conquis
'* Le droit, et les petits devinrent les victimes
" Des puissants. Sous leurs pieds s'ouvrirent des abîmes,
" Ils furent asservis sous un sceptre de fer,
" Et le pays entier ne fut plus qu'un enfer.
" Or, il advint que chez un noble personnage
" Un collier de rubis et de perles, ouvrage
" D'un grand prix, se perdit. Si bien que sans raison
" Aucune, avant longtemps, se porta le soupçon
" Du personnage sur une jeune orpheline
" Servante en son château. La pauvrette ! on fit mine
" De la juger. Ce fut très court. Pour en finir,
" Le juge décida qu'elle devait mourir.
" Sereine elle subit son inique supplice
" Au pied du monument même de la Justice.
" Mais, écoutez ! voilà qu'au moment où montait
" Vers son Père là-haut dont le ciel l'attendait,
" Sa belle âme innocente, une forte tempête
" Se déchaîna soudain par la ville muette,
" Et la foudre gronda sur le fier monument
" Et frappa la statue en plein milieu ! Brisant
" Dans sa fureur les deux plateaux de la balance
" Que tenait la Justice, en un fracas immense
" Elle les envoya rouler sur le pavé,
" Et dans le creux de l'un des plateaux lors trouvé
" Fut le nid d'une pie, et dans la molle argile
" De ses parois était, je vous le donne en mille!
" Etait le beau collier de perles enlacé!
" Et tous surent alors ce qui s'était passé. . ."
Ainsi se termina le récit du notaire.
Sceptique comme avant, mais réduit à se taire,
Le forgeron était debout, silencieux.
Pareil à tel de nous de parler désireux,
A qui manquent les mots, et toutes ses pensées
S'étaient sur sa figure en plis comme figées. —
Telle pendant l'hiver, fantasque, nous voyons
La vapeur congelée aux vitres des maisons.
Alors Evangéline alluma sur la table La lampe de laiton massive et vénérable. Puis remplit jusqu'au bord le large pot d'étain De bonne bière fraîche, à couleur de châtain De noyer, pour sa force à Grand Pré renommée. Et procédant d'après la norme accoutumée, Le notaire tira de sa poche un papier, Sa longue plume d'oie et son vaste encrier.
Ecrivit de main ferme, avec la date, l'âge Des jeunes amoureux promis en mariage, Etablissant dessous jusqu'au moindre détail La dot d'Evangéline en moutons et bétail Consistant, et le reste, ainsi que de coutume Fut dûment stipulé par la maîtresse plume. Et cela fait, suivant le cérémonial, Le notaire apposa son sceau notarial, A forme de soleil tout rutilant, en marge Du contrat. Le fermier, ensuite, de sa large Bourse de cuir sortit d'un geste jubilant, Et posa sur la table, en bons jetons d'argent Authentiques et durs, trois fois les honoraires Qu'en ces occasions on alloue aux notaires. Cela fait, le vieillard se leva, puis bénit Les fiancés, et son ministère finit Incontinent. Ensuite il éleva son verre Qu'Evangéline avait rempli de bonne bière Pour la seconde fois, et but à la santé Des jeunes gens, ainsi qu'à leur prospérité. Et tout en essuyant ses deux lèvres où l'aie Moussait encore, il fit de façon solennelle Sa grande révérence, et sortit, cependant Que les autres assis devant le feu flambant Songeaient silencieux. Bientôt Evangéline Alla prendre un damier dans l'armoire voisine, Et le jeu commença. Pour gagner, les deux vieux Faisaient tous leurs efiforts, en frères, sérieux
Néanmoins, et c'était un fol éclat de rire
Bon enfant, et touchant quasiment au délire,
Chaque fois qu'on prenait ou bien qu'on était pris,
Ou que, faisant assaut dans les rangs ennemis,
Tel pion se voyait octroyer la couronne,
Et désormais plus fort ne craignait plus personne.
Et fol était aussi le rire, et vif l'émoi.
Quand un pion hautain passait malgré le roi !
Cependant qu'à l'écart, au coin d'une fenêtre
Dans le calme du jour qui vient de disparaître
Etaient assis l'un près de l'autre, bienheureux,
Se parlant à mi-voix, les deux beaux amoureux,
Ou contemplant, rêveurs, la lune triomphale
Se lever et briller, douce, sur la mer pâle,
Et petit à petit les grands prés se couvrant
Sur toute leur longueur d'un fin brouillard d'argent.
Dans les prés infinis du ciel une par une
Perçaient, comme la fleur sort de la terre brune.
Silencieusement, les étoiles d'amour,
Les "Ne m'oubliez pas!" des anges!. . . .
De la tour De l'église, la cloche au-dessus des demeures De Grand Pré lentement sonna bientôt neuf heures. L'heure du couvre feu. Le maréchal ferrant Et son fils Gabriel, l'un et l'autre content De la bonne soirée, aussitôt se levèrent. Puis ayant salué tous deux se dirigèrent
Vers la porte. Eux partis, tout fut silencieux
Dans la maison. Mais, ah ! combien de doux adieux
S'échangèrent d'abord sur le pas de la porte !
Et combien de pensers charmants de toute sorte
Surgirent dans l'esprit de la vierge, et combien
Exquis fut son bonheur! vous le devinez bien,
Vous, amoureux ! — Et quand la porte fut fermée,
Evangéline alla droit à la cheminée,
De cendres recouvrit avec le plus grand soin
Telle biiche allumée encore à chaque coin
De l'âtre. Et sous les pas du vieux Bellefontaine
De l'escalier tournant les dix marches de chêne
Craquèrent, et sans bruit, dans sa légèreté,
Suivit Evangéline. Alors une clarté
Subite illumina les murs et la partie
Supérieure de l'étage ensevelie
Depuis longtemps déjà dans l'ombre. Elle venait
De la lampe que la jeune fille tenait
Dans sa main droite. Mais, oh ! combien plus brillante
Etait, en vérité, sa figure innocente
De vierge! — Tout au fond de l'étroit corridor
Evangéline avait sa chambre. Sans décor
Inutile, elle était fort simple, la chambrette
Avec ses rideaux blancs, simple, mais que proprette !
Avec sa haute armoire aux rayons spacieux
Où se trouvaient avec un soin méticuleux
Plies le linge et les jupes de laine fine.
Tous tissés par la main même d'Evangéline.
Oh! mille fois plus cliers et bien plus précieux Que troupeaux et bétail, ils étaient à ses yeux Tous ces beaux petits riens destinés au ménage, Et c'était eux surtout que pour son mariage Elle allait apporter en dot à son époux. N'étaient-ils pas la preuve éloquente pour tous Qu'elle serait un jour parfaite ménagère ! Lors, douce, ayant baisé la main de son vieux père En silence elle entra. Dans le ciel tout là-haut Brillait la lune amie, et la lampe bientôt Fut éteinte, car plus charmante la lumière De l'astre de la nuit dans la chambrette entière Pénétrait à travers les vitres, et bien mieux Ils lui parlaient au cœur ces rayons amoureux ! Et si puissante fut leur secrète influence Que son cœur se gonfla dans une joie immense! Tels les flots de la mer se gonflent tremblottants — Ah ! que belle elle était ! que ses petits pieds blancs Comme la neige étaient jolis au clair de lune. Posés sur le plancher tout rayonnant ! Pas une, Pas une fois sans doute elle ne soupçonna Que, fidèle à l'amour qu'enfant il lui donna. Son Gabriel était en bas sous la fenêtre. Attendant près d'un arbre, espérant voir paraître La lueur de sa lampe, et son ombre ! Pourtant Elle pensait à lui ! — Parfois un sentiment De tristesse passait sur son âme à la vue ,
De tel nuage dont la silhouette nue,
Sans respect pour Phébé, soudain se dessinait En travers du plancher, et, moqueuse, rendait Pendant quelques instants obscure la chambrette. Alors par la fenêtre elle pencha sa tête Et vit la lune qui sortait tout doucement Des plis d'un gros nuage, et de près la suivant Une étoile — tout comme autrefois de la tente Du Père des Croyants sortie Agar errante Par le désert avec son enfant Ismaël!
Gaîment le lendemain se leva par le ciel L'astre puissant du jour au-dessus du village De Grand Pré. Tout aussi gaîment sur le rivage Souffla la bonne brise, et brillèrent les mâts Des navires à l'ancre au Bassin de Minas, Dont les eaux doucement tremblaient à leur grande ombre. Au village on était sur pied. Depuis bon nombre D'heures plus de cent mains d'alertes travailleurs Frappaient aux portes d'or du matin. Des clameurs Montaient de tous les coins, signes de vie active. Lors de tout le pays alentour, de la rive. Des fermes, des hameaux, des monts avoisinants Arrivèrent nombreux les braves paysans
Acadiens vêtus de leurs habits de fête. Dans l'air déjà joyeux encore plus complète S'épandit la gaité des gens. Que d"'à demain !" Echangèrent entre eux en se donnant la main Les beaux gars campagnards, les belles jeunes filles ! " Comme on s'amusera demain sous les charmilles!" Répétaient-ils en chœur, tous riant, tous heureux D'être ensemble à Grand Pré, toutes les fois que deux Groupes se rencontraient, soit montant des prairies Verdoyantes au pied des collines fleuries, Et par lesquelles nul chemin n'était tracé Que le sillon qui reste où charrue a passé, Soit ensemble ayant pris la grand'route. Au village. Longtemps avant midi laissant là leur ouvrage Les gens étaient sortis. Nul bruit coutumier Ne montait plus de chez artisan ni fermier. Noires de monde étaient les rues. Au seuil des portes Maint groupe était assis, causant de toutes sortes De choses à voix haute, heureux sous les rayons Bienfaisants du soleil. Chacune des maisons De Grand Pré, ce jour-là, comme en hôtellerie S'était chaii. ':ée, où tous trouvaient table servie Et chaleureux accueil, car chez ces simple gens Tout était en commun, "mon" faisait place à "notre," Et ce que l'un avait appartenait à l'autre, Et l'hospitalité régnait sous chaque toit. Cependant elle était, semblait-il, chez Benoît
Plus paternelle, pins humaine. Evangéline
A l'accueil bienveillant, à la face divine,
Hôtesse de son père en effet se trouvait,
Et quand s'ouvrait la porte, ange, elle souriait,
Et doux étaient les mots qu'elle avait pour chacune
Et chacun, lui tendant la coupe d'ale brune
Que de vœux de bonheur sa lèvre accompagnait.
Sous le grand ciel, en plein air pur où s'exhalait
La bonne odeur montant des foins coupés d'automne,
Dans le jardin hier dépouillé par Pomone
De ses fruits d'or, était préparé le repas
Des fiançailles sur la large table au ras
Du sol, et sous le porche, à l'ombre, étaient le prêtre
Et le notaire assis. En face d'eux le maitre
Et seigneur de céans, Benoit le bon fermier.
Et le grand forgeron, Basile, au dur métier,
Et pas bien loin devant les ruches et la presse
A cidre, en la gaîté de sa prime jeunesse.
Et son gilet à fleurs et son coquet veston,
Michel, de son état joueur de violon,
Avait pris place. Sur sa longue chevelure
Blanche comme la neige, avec désinvolture
Flottant au vent, tantôt la lumière, tantôt
Une ombre traversant le feuillage, d'en haut
Se posait, alternant de façon amicale
En guise de caresse, et franche et joviale
Etait sa bonne face, et brillante vraiment
Comme brille dans l'âtre un gros charbon ardent
Quand on souffle la cendre au-dessus de la braise.
Alors le gai vieillard ne se sentant plus d'aise
Chanta, s'accompagnant de son beau violon,
"Tous les Bourgeois de Chartre," et puis le "Carillon
De Dunkerque,'' et battit savamment la mesure
Avec ses deux sabots de bois. Sous la verdure
Des arbres fruitiers et le long des chemins
Menant aux prés, sitôt, tout le monde, gamins,
Fillettes et vieillards et jeunes gens dansèrent
Joyeusement, oh ! comme ! encore tournoyèrent
A s'étourdir! — Et des jeunes filles dansant
La plus belle, la plus adorable, vraiment,
Etait du bon Benoit la fille, Evangéline,
Et de tous les garçons celui qui par la mine
Et tout son air plaisait le plus assurément,
C'était le jeune fils du maréchal-ferrant
De Grand Pré, Gabriel! — Et compère et commère
Disaient en parlant d'eux : "Quel beau couple ils vont faire !
La matinée ainsi s'écoula. — Lors, soudain, La cloche dans sa tour fit entendre un son plein. Un son d'appel vibrant. Au large des prairies Le tambour dans les airs lança ses batteries. L'église se remplit d'hommes en un instant. Et dehors se tenaient les femmes, attendant
Près des tombes, ornant les pierres sépulcrales
D'immortelles sacrées et de fleurs automnales
Fraîches cueillies en la forêt. — De leurs vaisseaux
Arrivés, tout-à-coup, parmi tous ces tombeaux,
Orgueilleux et frondeurs se dressèrent les gardes
Comme des spectres, puis avec leurs hallebardes
Ils frappèrent le sol, se campant au milieu
Du groupe désolé des femmes. Du saint lieu
Large s'ouvrit la porte, et les hommes entrèrent.
Au fracas des tambours de cuivre résonnèrent
Les voûtes de l'église et les vitraux. Bruyant
Et discordant l'écho ne dura qu'un moment,
Et le portail massif sur la foule alarmée
Joignit ses deux battants. Dans l'enceinte enfermée
Celle-ci fît silence, et chacun, le front bas.
Attendit, anxieux, les ordres des soldats.
Alors, incontinent, la démarche hautaine.
De la foule sortit le garde capitaine,
Alla droit à l'autel, et tenant dans ses mains
Le message royal ornementé de maints
Cachets de cire, aux gens de Grand Pré, dans leur langue,
Il adressa ces mots en guise de harangue :
" On vous a, car ainsi le veut Sa Majesté,
" Convoqués en ce lieu. Grande fut sa bonté
" Toujours à votre égard, grande fut sa clémence !
" Mais quelle fut à vous votre reconnaissance?
" Interrogez vos coeurs ! La dure mission
" Que je remplis est, certe, en opposition
" Avec mes sentiments, avec mon caractère,
" Et vous affligera, je le sais, mais qu'y faire !
" Et malgré qu'il m'en coûte, il faut qu'en m'inclinant
"J'obéisse en loyal sujet, communiquant
" A tous présents ici l'ordre de la Couronne,
" Afin que désormais n'en ignore personne,
" A savoir qu'à dater de ce jour vos terrains,
" Tous sans exception, doivent changer de mains,
" Ainsi que vos bestiaux, tous, et de toute espèce,
" Et toutes vos maisons, sans qu'aucune on n'en laisse,
" Et que, partant, vos biens, ainsi qu'énumérés,
" Deviennent sans recours possible transférés
" A la Couronne, et que sous d'autres cieux vous-mêmes
" On vous déporte. Tels sont les ordres suprêmes
" De notre souverain ! Que de Dieu le secours
" Dans vos nouveaux pays vous conserve toujours
" Fidèles serviteurs du trône, et vous prépare
" Des jours calmes, heureux ! Or donc, je vous déclare
" Tous prisonniers! Ainsi le veut Sa Majesté!"
Comme en les jours brûlants du solstice d'été,
I^orsque dans l'air serein tout-à-coup se déchaîne
Une tempête, on voit au large dans la plaine
S'aplatir tristement les blés de la saison.
Et les vitres craquer par devant la maison
Du pauvre moissonneur sous les coups de la grêle
Oui s'abat — le soleil disparaît derrière elle,
Et des toits assombris le chaume est arraché,
Et se répand partout — le sol en est jonché,
Et les grands bœufs beuglant, à ce bruit effroyable,
Cherchent à renverser les cloisons de l'étable. —
Tel fut l'effet des mots sinistres du soldat
Sur le coeur de ces gens en y tombant à plat.
Silencieux d'abord ils furent, les paroles
Leur manquant. Ils croyaient rêver de choses folles.
Impossibles ! — Soudain un long cri retentit,
Un long cri de colère et de douleur qui fit
Echo dans tous les coins. Tous, ainsi qu'un seul homme,
Vers le portail sacré lors s'élancèrent comme
Des fous, mais vainement tentèrent de sortir.
Et de cris éperdus comme en pousse un martyr
Et d'imprécations féroces résonnèrent
Les voûtes de l'église ; ils se répercutèrent
Dans le chœur jusqu'au pied des marches de l'autel.
Alors plus haut que tous, terrible et solennel,
Les bras levés en l'air, le forgeron Basile
Se dressa. Tel l'espars d'un effort inutile
Cherche à rester en place au sein des flots géants —
La vague le secoue et le pousse en tous sens —
Le forgeron ainsi suivait une poussée —
Rouge était sa figure et contortionnée
Par la colère, et ses deux bras levés tout grands.
Sauvage, il s'écria: "Mort! Mort! Mort aux tyrans
" D'Angleterre ! Le roi n'est pas plus notre maitre
" Que nous sommes les siens! non! jamais! Mort au traître!
" Mort à tous ces soldats ! mort à ces étrangers
" Qui viennent nous voler nos maisons, nos vergers !
" Mort aux tyrans !" — Il en eût dit bien davantage, Mais la main d'un soldat le frappant avec rage A la bouche le fit rouler sur le pavé.
Au milieu du vacarme infernal soulevé
Dans le temjîle de Dieu, maison de la prière,
Une porte s'ouvrit au fond du sanctuaire.
Et le pasteur monta les degrés de l'autel,
L'air sérieux. Faisant un geste solennel,
Il imposa silence à la foule ameutée,
Et prononça ces mots d'une voix attristée
Et grave, et bien distincte. — Ainsi distinctement
Quand flambe un incendie attisé par le vent,
Après que du tocsin a retenti l'alarme,
L'horloge sonne l'heure. — Essuyant une larme,
C'est ainsi qu'il parla. De sa voix les accents
Etaient ceux qu'a la voix d'un père: "Mes enfants!
" Que faites-vous ! Mon Dieu ! Mon Dieu ! quelle folie,
" Dites-moi!, de vous tous s'est tout-à-coup saisie?
" Quarante ans j'ai vécu parmi vous, quarante ans
" J'ai travaillé pour vous! Je vous ai tout ce temps
" Appris, joignant l'exemple à mes pauvres prières,
" A vous aimer les uns les autres en bons frères,
" Car vous appartenez tous au même bercail.
" Et c'est cela le fruit de tout mon long travail,
" De mes privations, de mes veilles? Si vite
" Avez-vous oublié mes paroles? Oh! dite!
" Ne VOUS souvenez-vous de la grande leçon
" D'amour que vous avez apprise? Et du pardon
" Que je vous ai prêché, c'est là ce que vous faites?
" Ah ! Dans cette maison, mes enfants, où vous êtes,
" Le Prince de la Paix trône, et vous voudriez
" Vous, vous, la profaner avec des cœurs souillés
" Par la haine ! Non pas ! que le ciel vous en garde !
" Voyez le Christ en croix ! Oh ! comme il vous regarde !
" Dans ses yeux désolés que de sainte douceur
" Et de compassion! "Père, pardonne-leur!"
" Dit-il encore. Allons ! cette belle prière
" Qu'en expirant pour nous II adresse à son Père,
" Avec Lui disons-la toujours quand les méchants
" Nous assaillent, aussi maintenant, mes enfants,
" Père, pardonne-leur !" — La brève réprimande
Fit l'efifet désiré par le bon prêtre, et grande
Fut la componction de ces gens. Des sanglots,
Dès que le révérend eût prononcé ces mots.
Dans l'église d'un bout à l'autre succédèrent,
Et tous, contrits de cœur, ensemble répétèrent :
" Père, pardonne-leur!"
Puis l'office du soir Fut célébré. — L'autel avec son ostensoir Au milieu rayonnait à la lueur des cierges. Tous se turent d'abord devant les saintes vierges. Fervente et grave alors la voix du vieux pasteur Monta. Non seulement des lèvres, mais du cœur
Tous répondirent. Sous les voûtes de l'église
De l'Ave Maria la mélodie exquise
Se fit entendre, et tous tombèrent à genoux,
Et tous dirent aux saints: "Priez, priez pour nous!"
Et sur l'aile de la prière s'élevèrent
Leurs âmes — vers le ciel ensemble elles montèrent.
Comme jadis Elie. —
Au village, entretemps, Le bruit avait couru de malheurs imminents. Et de tous les côtés des enfants et des femmes De maison en maison erraient comme des âmes En peine. Bien longtemps immobile devant La maison de son père attendit tristement Evangéline. Bien longtemps resta levée Horizontalement sa main immaculée Au-dessus de ses beaux yeux noirs, les préservant De l'éclat des rayons dont le soleil couchant Pour l'heure illuminait la longue rue entière Avec un je ne sais quel semblant de mystère Emplissant de bonheur les homes villageois, Baisant chaque fenêtre et dorant tous les toits De chaume. En la maison de Benoît, sur la table Depuis longtemps en sa blancheur irréprochable La nappe était posée, et le pain de froment, Et le bon miel de fleurs sauvages odorant, Et l'aie brune dans la coupe aussi brunie. Et le fromage blanc frais de la laiterie.
A la place d'honneur la large chaise à bras Du fermier, tout depuis longtemps pour le repas Etait prêt. Et devant la maison de son père Evangéline ainsi durant une heure entière Attendit, cependant que partout sur les prés, Pour lesquels la Nature a des parfums secrets, Le beau soleil couchant allongeait l'ombre épaisse Des arbres. Sur son âme, hélas! tant de tristesse Avait jeté bien plus d'ombre encor, et son cœur Exhalait un parfum céleste de douceur, De charité, d'amour pour tous, de patience, Un parfum de pardon, un parfum d'espérance ! Alors ne pensant plus qu'aux autres, s'oubliant, Dans le village on vit Evangéline errant, Des yeux et de la voix conseillant le courage Aux femmes au cœur gros que les soins du ménage Et le souci de leurs chers petits fatigués. Ramenaient lentement par la route des prés Déjà s'obscurcissant. Et le soleil derrière L'horizon descendit tout rouge, et la lumière De son disque voila de vapeurs d'or ardent. — Tel le Prophète un jour du Sina descendant. . .
Doucement l'Angelus tinta sur le village.
Lors dans l'ombre qui plus épaisse se propage Evangéline erra tout autour du saint lieu. Un silence profond dans la maison de Dieu
Régnait. Près du portail, et sous chaque fenêtre, En vain s'arrêtait-elle, espérant voir paraître Quelqu'un, et regardant, écoutant. Vainement Longtemps elle espéra. Tout-à-coup ne pouvant Plus résister, tremblante et d'une voix aiguë: " Gabriel !" cria-t-elle — Elle attendit, émue, Une réponse. Mais ni des sépulcres blancs. Ni de la tombe encor plus triste des vivants Nulle ne vint. . , Enfin vers la maison déserte De son père à pas lents elle s'en fut. Ouverte Etait la porte. En l'âtre encor le feu couvait. Le modeste repas du soir seul attendait Les convives, et, froide et vide chaque pièce Semblait comme hantée. — Alors avec tristesse Son pas dans l'escalier fit écho. Tremblottant, Elle entra dans sa chambre ainsi qu'un revenant. Dans le noir de la nuit elle entendit la pluie Sur les feuilles fanées et la branche qui plie Du sycomore sous sa fenêtre tomber Comme des pleurs bruyants. Puis se mit à flamber L'éclair rouge, et la voix terrible du tonnerre Lui dit que de là-haut Dieu gouvernait la terre Par sa main façonnée. Elle se rappela L'histoire du collier perdu qui révéla La Justice Divine, et son âme agitée Eut un moment de calme. Ainsi réconfortée, Elle dormit d'un doux sommeil jusqu'au matin.
6o ÉVANGÉLINE
Quatre fois le soleil, fidèle à son destin,
Avait d'abord donné, puis repris sa lumière,
Et le cinquième jour, à l'heure coutumière.
L'oiseau crête de rouge, orgueil du poulailler.
Annonça d'un ton gai le temps de s'éveiller
Aux filles de la ferme; et des fermes voisines.
Et des nombreux hameaux, en silence, chagrines,
Arrivèrent bientôt de par les champs jaunis.
Les femmes d'Acadie aux doux regards ternis
Par le deuil, amenant vers le sombre rivage
Dans de lourds chariots leurs objets de ménage.
Et pausant en chemin, une dernière fois
Voulant voir leurs maisons, avant que par un bois
Epais ou le tournant d'une route la vue
En fijt cachée! A leurs côtés, et criant: "Hue!"
Au bœuf roux, leurs enfants couraient, tenant serrés
Dans leurs petites mains des débris de jouets.
A l'endroit où, rêveur, le Gaspereau se jette
A la mer déboucha la cohorte muette
Des femmes d'Acadie, et furent entassés
Pêle-mêle, les uns sur les autres jetés.
Les biens des paysans n'importe où sur la plage.
Entre les noirs vaisseaux lointains et le rivage
ÉVANGÉLINE 6l
Des barques de pêcheurs allèrent tout le jour Et firent le trajet, et maints chars de labour Pliant sous leur fardeau, tout le jour, du village Arrivèrent, et pour chacun le déballage S'effectua. Le jour touchant presqu'à sa fin, Le soleil descendit lentement. — Et soudain Un grand bruit de tambour parti du cimetière Traversa l'air suave, et la vallée entière Et les prairies au loin l'entendirent. Enfants Et femmes aussitôt par les chemins montants Vers la ville des morts en tremblant se hâtèrent, Et les sombres sentiers de vivants se peuplèrent Rapidement. La foule en silence attendit, Et comme elle attendait, soudain large s'ouvrit Le portail de l'église. Avec leurs hallebardes Et leurs épées au flanc, lors sortirent les gardes. Hautains, et les suivaient tristement les fermiers Acadiens, restés si longtemps prisonniers. Mais résignés. — Ainsi qu'en un pèlerinage, Alors qu'on est très loin de patrie et village. Tout en allant on chante, oubliant, en chantant, La fatigue et l'ennui, de même en descendant De l'église au rivage, en leur peine infinie. Chantèrent tous ces bons paysans d'Acadie, De leurs femmes et de leurs filles entourés. Allant ensemble vers des pays ignorés.
On eût dit qu'ils allaient au contraire à la fête D'un village voisin. Les plus jeunes en tète
Marchaient. Et, d'une voix un peu tremblante, en chœur Ils entonnèrent: "O Sacré-Cœur du Sauveur!" Chant catholique, "O toi, fontaine inépuisable ! *' Aujourd'hui rends-nous forts, et sois-nous secourable! " Et fais-nous patients, résignés et soumis !" — Alors par les vieillards en marche fut repris L'hymne sacré. Les voix des femmes sur la route Se mêlèrent aux voix des hommes. Bientôt toute La population chanta: "Cœur du Sauveur!" — Tandis qu'au-dessus d'elle, en la douce lueur Qu'épanche le soleil couchant sur les vallées, Des oiseaux gazouillaient — voix d'âmes envolées !
A mi-chemin sur la grand'route conduisant Au rivage, en silence, immobile, attendant, La vierge se tenait, nullement abattue Par la douleur, mais forte, et l'âme soutenue Par l'espérance au sein de son affliction. Elle était triste et calme. — Et la procession Lugubre s'avançant passa bientôt près d'elle. Il était là son jeune amoureux, beau, fidèle. Pâle d'émotion. Avec les jeunes gens Il marchait, le front haut, aux sonores accents Du vieil hymne d'église. Alors Evangéline Pleurant comme un enfant courut à lui. Câline, Elle lui prit les mains, et la tête appuyant Sur sa robuste épaule, elle dit doucement:
" Courage ! Gabriel ! Qu'à moi Dieu te conserve !
" Car qu'importe ce que l'avenir nous réserve,
" Rien ne peut prévaloir ! et nous triompherons
" N'est-ce pas ? Gabriel ! puisque nous nous aimons !"
Un sourire divin brillait sur son visage,
Comme elle lui disait : "Mon Gabriel, courage!"
Une dernière fois. Soudain elle aperçut
Son père s'avançant lourdement, et se tut.
Ah! combien il était changé son bon vieux père!
Ses joues avaient perdu leur couleur coutumière,
Ses yeux semblaient éteints, et sa marche autrefois
Virile était pénible aujourd'hui sous le poids
Du chagrin tout au fond de son âme dolente !
L'entourant de ses bras, la jeune fille aimante
Lui sourit, l'embrassa tendrement, tendrement.
Elle lui dit des mots, non d'encouragement,
A quoi bon ! mais d'amour. — Ainsi lugubre toute
La population défila sur la route
Qui mène en droite ligne au fleuve Gaspereau,
Défila tristement sous l'œil froid du bourreau.
Là ce fut aussitôt un grand remue-ménage, Le désordre régna. Bruyante sur la plage En tous sens se porta la foule, en attendant Les ordres des soldats pour son embarquement. Afifairés et chargés, des vaisseaux à la rive, De la rive aux vaisseaux, allaient d'allure vive Les canots de transport. Tout devint si confus Et pêle-mêle qu'on ne se reconnut plus.
Des bras de leurs maris des femmes arrachées Furent, en protestant vainement, embarquées. Plus d'une mère aussi vit sa fille ou son fils Trop tard, hélas ! restés sur la plage. Des cris De désespoir alors sous le ciel s'entendirent, Et des bras suppliants sans succès s'étendirent Vers les pauvres petits ! Basile et Gabriel Ainsi furent conduits par le soldat cruel Chacun vers un vaisseau différent. Sur la plage Evangéline avec son père sans courage Fut laissée. — A cette heure on n'avait encor fait Pas même la moitié du travail qui devait S'accomplir. Le soleil baissa. Le crépuscule S'épaissit. Tout fut noir. L'océan qui recule Ses flots à ce moment du jour en se hâtant Du rivage s'enfuit, sur la grève laissant Les algues, le varech et toutes les épaves De marée. En deçà, plus loin, étaient les braves Paysans d'Acadie au milieu de leurs biens, Parmi leurs camions — tels des Bohémiens, Ou tel un camp de siègeaprès une bataille. Sans foyer désormais et sans plus rien qui vaille, Ils gisaient là, campés pour la nuit. Tout espoir De fuir eût été vain. Géante dans le noir Se dressait devant eux la mer infranchissable, Et surtout le soldat anglais impitoyable Les surveillait de près. — Alors se retirant Dans ses antres les plus profonds en rugissant
L'océan entraîna vers le bas de la plage
Le galet qui bruit, tout en haut du rivage
Et sur la terre ferme au large de ses flots
Laissant nus, échoués, des pauvres matelots
Les voiliers. — Lors aussi, la nuit étant venue.
Rentrèrent les troupeaux par la route connue
Les ramenant des prés. La bonne odeur du lait
Des vaches à leurs pis suintant s'exhalait
Dans l'air moite et tranquille. Aux rustiques barrières
Qu'elles connaissaient bien, les femelles laitières
Beuglèrent bien longtemps, attendirent en vain
Que la fille de ferme appelât, que sa main
Vint les traire. Les rues étaient silencieuses.
Et l'on n'entendit pas en ses notes pieuses
La voix de l'Angelus arriver de la tour
De l'église, et des toits, ainsi que chaque jour,
Des toits de chaume vers les régions sidérales
Point non plus ne monta la fumée en spirales !
Pourtant sur le rivage à chaque bout fermé,
Sous le grand ciel couvert on avait allumé
Les feux du soir avec le bois que la tempête
Arrache à mainte barque et sur le sable jette.
Et tout autour étaient assis les paysans,
La tristesse à leurs traits et la mort au dedans
De leur âme. Des voix d'hommes, des voix de femmes
Traversaient l'air, les tout petits devant les flammes
Pleuraient. — Comme autrefois de foyer en foyer
Dans sa paroisse alors on vit le prêtre errer
D'un feu vers l'autre feu, d'une bonne parole,
Fidèle à son troupeau qui soufïre et se désole,
Encourageant chacun, consolant, bénissant,
Car chacun d'eux était sans abri, ressemblant
A Paul, le noble apôtre, alors qu'il fit naufrage
A Melita, restant tout seul sur son rivage
Désolé. Ce faisant, il vint près de l'endroit
Où triste était assis le vieux fermier Benoit
Avec Evangéline. A la lueur tremblante
De la flamme de bois, près de sa fille aimante,
A peine il reconnut le plus beau des vieillards
De Grand Pré, car ses joues étaient creuses, hagards
Etaient ses yeux, et l'on eût dit que la pensée
Etait restée inerte en sa tête oppressée.
Il était immobile, et comme au sol rivé.
Tel un cadran d'horloge, alors qu'on l'a privé
De ses aiguilles. — Près de son malheureux père
Assise, Evangéline en vain, pour le distraire.
Lui disait de doux mots, en vain elle posait
Sur son front sa main blanche, en vain elle baisait
La sienne toute froide, et de sa voix si pure
Lui conseillait de prendre un peu de nourriture.
Il ne bougeait, ni ne voyait ni ne parlait. . .
Son œil comme perdu dans le vide fixait.
Sans qu'il s'en détachât, la flamme vacillante
De l'étrange foyer, et son âme soufïrante
Comme son corps était dans l'immobilité. Lors le prêtre tout bas dit: "Bénédicité!" D'un ton compatissant, et n'en dit davantage, Car son cœur était gros, encor que le courage Ne l'abandonnât point, mais les mots faillissant S'arrêtaient sur sa lèvre. — Ainsi parfois devant Une scène de deuil un jeune enfant s'arrête Au seuil d'une maison, et sa bouche est muette, Car la douleur est là. — Silencieusement Sur le front de la vierge il étendit, tremblant. Sa main droite, et leva ses yeux mouillés de larmes Vers le ciel où, bien loin des mortelles alarmes. Sans s'émouvoir jamais des crimes des méchants, Les astres sont toujours calmes, toujours brillants,... Puis il s'assit près d'elle, et tous deux en silence Pleurèrent. . .
Tout à coup une lueur immense Eclaira tout le sud. Comme en automne on voit Rouge, couleur de sang, la lune monter droit Aux voiites de crystal du ciel, et, titanique. Dominant l'horizon, d'un geste magnifique Etendre ses cent mains sur montagnes et champs. Saisir fleuve et rocher, et faire de géants Amas d'ombres, ainsi sur les toits du village. Large et s'agrandissant sans cesse davantage. Cette lueur bientôt illumina le ciel Et la mer d'un éclat tout artificiel,
Ainsi que les vaisseaux en rade. Une brillante
Fumée emplissait l'air, en colonnes montantes,
Et le feu dans ses plis était violemment
Poussé, puis retiré, comme au sein du tourment
Les mains tremblantes d'un martyr. Puis quand, sauvage,
Le vent de nuit soufflant exxt saisi dans sa rage
Les charbons embrasés et le chaume briilant,
Et les eût tous lancés dans l'air en tournoyant.
Lors de plus de cent toits de maisons la fumée
En même temps monta, rouge, en une flambée
Générale.
Tel fut le spectacle de mort Qui se dressa devant les paysans à bord Des navires cernés par le soldat sauvage Et ceux d'entre eux restés attendant sur la plage Les ordres des bourreaux. Ils se tinrent muets. D'épouvante un instant. Puis des cris désolés Retentirent, aigus, tout le long du rivage : " Ah ! nous ne verrons plus notre adoré village " De Grand Pré ! nos maisons, nous ne les verrons plus ! " Fini ! fini ! fini ! nous sommes tous perdus !" — Ainsi dans leur douleur tous ensemble ils crièrent — Tout-à-coup dans les cours de fermes commencèrent Tous les coqs à chanter, croyant qu'un nouveau jour Venait de se lever, et les bœufs à leur tour Beuglèrent, et les chiens aboyèrent. La brise Du soir, de tant de bruits chargée, à la mer grise
Les renvoyait. — ■ Bientôt un fracas de terreur
Ebranla l'air, pareil à celui qui fait peur
Aux voyageurs campés la nuit dans les prairies
Du Far Ouest ou dans les forêts épanouies
Bordant le Nébraska, lorsqu'en groupe, efifarés,
Ainsi qu'un tourbillon, sauvages, dans les prés
Fuient les chevaux, ou que, par troupeaux, vers le fleuve
Les bufîfletins beuglant, sans que rien les émeuve.
Se précipitent. Tel en cette afifreuse nuit
De désespoir partout on entendit le bruit
Que chevaux et troupeaux firent quand ils brisèrent
Leurs parcs, et vers les prés follement s'élancèrent.
Terrifiés, la mort dans l'âme, cependant Restés muets, le prêtre et la vierge un moment Contemplèrent la scène horrible. Rouge, énorme. Et sans cesse activée au lieu qu'elle s'endorme. Montait la flamme, et tout le ciel la reflétait. Et comme l'un et l'autre ensemble se tournait Pour adresser au vieux fermier une parole D'afifection, le mot qui rassure et console, Que virent-ils ? Horreur ! Le vieux était tombé De son siège ! Au chagrin il avait succombé. Gisait tout de son long sur le triste rivage ! Le prêtre se baissant, armé d'un saint courage. Souleva doucement le corps inanimé, Et la vierge à genoux près de son père aimé
Tomba comme une masse, et dans l'air insensible Elle exhala sa plainte en un long cri terrible, Et de douleur brisée, elle s'évanouit.
Sa tête sur le cœur du mort toute la nuit, Toute la longue nuit elle resta couchée, Immobile. Et quand l'aube enfin l'eut arrachée A cette crise, autour d'elle elle reconnut Maints visages d'amis. Dans leurs yeux elle lut A leurs larmes mêlée une grande tendresse Pour elle et pour son père, et sa propre tristesse S'en accrut. — Et chacun était morne et défait — L'incendie à Grand Pré toujours continuait, Rougissant tout le ciel et tout le paysage Comme embrasé semblait, et de chaque visage Qu'autour d'elle la vierge aperçut, la lueur Macabre accentuait encor plus la douleur — Les sens bouleversés, agitée, éperdue, Evangéline crut la fin de tout venue.
Alors traversa l'air le doux son d'une voix Qu'on avait entendue à Grand Pré bien des fois, La paternelle voix du curé du village.
" Enterrons-le, dit-il, frères, sur ce rivage. " Quand un jour plus propice aura pour nous lui, " Et nous ramènera sous ce ciel qu'aujourd'hui " Nous quittons pour l'exil, pour la terre étrangère, " Ces restes vénérés alors au cimetière " Seront pieusement par nos mains déposés!" — Ainsi parla le prêtre à tous ces gens brisés
De chagrin. Viteinent, à vingt pas du rivage,
La flamme qui montait de l'adoré village
De torche funéraire en la nuit leur servant,
Mais sans cloche d'église et sans livre de chaiit
Oui les accompagnât, doucement ils couchèrent
En son dernier sommeil le fermier, et pleurèrent.
Et quand le vieux pasteur tout haut eût répété
L'office de douleur si plein de majesté,
Voilà qu'avec un bruit lugubre, solennelle
Comme la voix d'un peuple entier, sourde comme elle,
La voix de l'océan, fît réponse, mêlant
Au Requiem sacré son long rugissement
Et sa plainte. C'était la montante marée.
Oui des lointains déserts brumeux toute gonflée
Avec la première aube arrivait en courant
Vers la rive. — Bientôt du sombre embarquement
Le tumulte et le bruit confus recommencèrent,
Et quand vint le reflux, les navires quittèrent
Le Gaspereau, laissant à la grâce de Dieu
Le mort sur le rivage et le village en feu !
Seconde Partie.
Plus d'une longue année après cet incendie Qui ruina Grand Pré, perle de l'Acadie, Avait fui depuis l'heure où les vaisseaux chargés, Ainsi que d'un vil fret, d'êtres découragés Emportaient en exil, exil sombre et sans gloire. Exil sans fin et sans exemple dans l'histoire. Une humble nation, ses souvenirs, ses dieux ! Bien loin, séparément, au hasard, sous les cieux Les bons Acadiens sur des côtes diverses Abordèrent sans leurs troupeaux et sans leurs herses, Dispersés comme des flocons de neige quand L'Aquilon du Nord-Est, sauvage, obliquement Traversant les brouillards, ensevelit dans l'ombre Les bancs de Terre-Neuve où maint navire sombre. Sans amis, sans foyers, sans espoir, de cité A village ils erraient, encor qu'en liberté. Poussés par le destin, des savanes brûlantes Du Sud aux lacs glacés où le Nord a ses tentes, Des rivages ouverts de la mer aux pays Où le Mississipi dans ses longs doigts brunis
Saisit les monts et dans l'océan les entraîne, Tandis que dans le sable il enfouit en pleine Profondeur du mammouth les ossements épars. Ils cherchaient des amis, des foyers, des regards Connus jadis ! Beaucoup d'entre eux, l'âme brisée, Hélas! ne demandaient à la terre épuisée Qu'un tombeau ! Plus d'amis pour eux, plus de foyer A l'horizon jamais ne devaient exister ! Leur histoire est écrite au fond des cimetières ! A leurs côtés pendant des années entières On vit errer, attendre, une vierge. Elle était Humble et douce d'esprit, patiemment soufifrait Toute chose. Elle était jeune encore et que belle! Que belle! Mais, hélas! s'étendait devant elle Sombre et silencieux, et vaste, le désert De l'existence avec son sentier tout couvert De tombes où dormait plus d'un être avant elle Ayant peiné, gémi, connu l'affre cruelle ! Passions dès longtemps éteintes, chers tranports. Beaux espoirs dès longtemps abandonnés et morts, Comme dans les déserts occidentaux la route Où passe rémigrant ne se reconnaît toute Qu'aux feux de campement dès longtemps consumés, Ainsi qu'aux ossements qui gisent desséchés Par le soleil, de même il était dans sa vie Une tâche imparfaite encore, inaccomplie, Seulement ébauchée à gros traits, comme si Dans le grand ciel ouvert, tout à coup obscurci.
Avec tous ses rayons, toute son harmonie, Avec tout son amour, toute la poésie Qu'il verse à la nature, un beau matin d'été Se fût par on ne sait quel mystère arrêté. Puis, s'évanouissant, eîit d'une marche lente Rebroussé son chemin et descendu la pente De l'Orient, et iûi rentré dans son berceau ! — Dans les villes, parfois, où tout était nouveau Pour elle, elle pausait, jusqu'à ce que poussée Par la fièvre minant sa pauvre âme oppressée, Et par l'impatiente attente, cette faim Et cette soif du cœur qu'entraîne l'incertain, Elle recommençât, pleine d'un saint courage, A le chercher encore, et toujours davantage Dans sa pénible marche augmentaient ses efforts. Parfois on la voyait errer parmi les morts Au hasard, regarder les croix des cimetières, Interroger tout haut les pierres tumulaires, S'asseoir près d'une tombe ignorée et sans nom, Songeant que dans son sein glacé peut-être son Bien-aimé reposait. Oh ! près de lui comme elle Eiit voulu s'endormir dans la nuit éternelle ! Parfois une rumeur, un on-dit chuchoté, Par le vent du matin ou du soir apporté, Venait, comme une main dans l'air mystérieuse, D'un signe diriger sa marche douloureuse, La conduire en avant. Parfois elle causait Avec qui l'avait vu jadis, il y avait
Longtemps, dans un village, un matin de kermesse.
Ou dans un champ lointain, oublié: "Lajeunesse?"
Disaient ces gens, "oui ! oui ! nous le connaissons bien !
" Nous l'avons vu passer souvent avec son chien
" De chasse, un très-grand chien. Le forgeron Basile
" L'accompagnait. Depuis, tous deux d'un pas agile
" Sont allés aux Prairies, ensemble ils sont partis. . .
" Fameux Coureurs des Bois, tous les deux, père et fils!
" Fameux chasseurs, vraiment, et trappeurs pleins d'adresse ! "
D'autres disaient aussi : "Gabriel Lajeunesse !
" Oui ! oui ! nous l'avons vu ! c'est un beau voyageur !
" En Louisiane pour le compte d'un fourreur
" De Québec il voyage. Il fait la basse terre
" Et gagne bien sa vie." Ils ajoutaient : "Ma chère
" Enfant, pourquoi rêver, l'attendre plus longtemps?
" Réfléchis, n'y a-t-il point d'autres jeunes gens
" Que le beau Gabriel ? et d'un cœur aussi tendre,
" D'une âme aussi loyale? Alors pourquoi l'attendre
" En vain toujours? pourquoi toujours rêver ainsi?
" Sans espoir ! tristement ! Raisonne un peu. Voici
" Jean-Baptiste Leblanc, le fils du vieux notaire,
" Bien bâti, beau garçon, très-honnête, sincère,
" Depuis bien des années il t'aime tendrement.
" Viens ! donne-lui ta main ! Sois heureuse en l'aimant !
" Mignonne, pour coiffer, toi. Sainte Catherine,
" Ta tête est trop jolie" — Alors Evangéline
Répondait doucement, mais triste: "Je ne puis!
" Où mon cœur est allé, toute entière je suis,
" Et non ailleurs, pour ce, que si le cœur précède, " Ainsi qu'un luminaire il brille, et par son aide " Bien des choses pour nous se vêtent de clarté " Qui sans lui resteraient en pleine obscurité !" Sur quoi, le vieux curé Félicien, son père Confesseur, souriant disait: ''O fille chère! " Le Seigneur se révèle en toi ! ne parle pas " D'affection perdue et sans fruit ! Ici-bas " L'affection jamais ne se perd. S'il arrive " Que de ses doux trésors un autre cœur se prive, " Ses ondes revenant à leurs sources un jour, " Comme la pluie, enfant, les rempliront d'amour, " Sans cesse, et de fraîcheur, et ce que la fontaine " Déverse lui retourne. Oui ! courage ! Sereine, " Patiente, accomplis ta besogne d'amour ! " Parfais ton œuvre avec plus d'ardeur chaque jour! *' Le calme et le chagrin sont forts ! La patience " Endurante est divine ! Au sein de la souffrance " Accomplis donc ta tâche en tout temps, en tout lieu, " Jusqu'à ce que ton cœur mortel ressemble à Dieu, " Etant plus pur, plus fort, plus parfait et plus digne " De mériter d'en haut la récompense insigne !" Par ces sages conseils du vénéré pasteur Réconfortée un peu, lors redoublait d'ardeur La douce Evangéline, et forte, et patiente, Supportait les tourments de l'éternelle attente ! Sans cesse dans son cœur, hélas ! elle entendait Le chant de l'océan cruel, mais s'y mêlait
ÉVANGÉLINE yy
Une voix murmurant ces mots: "Ne désespère
Jamais!" — Et telle errait, chagrine, en sa misère,
La pauvrette, pieds nus, se les ensanglantant
Aux ronces de la vie, allant, toujours allant!
O Muse, maintenant accorde que je tente
De suivre sous le ciel la jeune fille errante.
Non dans chaque sentier détourné du chemin.
Ni dans chaque saison qui change le destin
De l'existence un jour gaie, un autre morose.
Et sème le chardon à deux pas de la rose
Et mène l'homme — mais comme le voyageur
Suit le cours d'un ruisseau qui s'écoule jaseur
A travers le vallon — Par moment il s'éloigne
Du bord, voit miroiter l'eau que Sol accompagne
De ses rayons, dans quelque endroit mi-découvert.
Par intervalles, puis au bout du sentier vert
Qui conduit à la berge, encore qu'il ne voie
L'eau suivre lentement sa poétique voie
Sous les bois sombres qui la cachent, il entend
La musique que fait son murmure incessant
Et que ri€n n'interrompt, heureux et rendant grâce,
S'il l'aperçoit enfin, calme et douce, qui passe!
C'était le mois de mai. Bien loin en descendant L'Ohio, passé sa rive, et de son affluent, Le Wabash, l'embouchure, en pleine onde limpide Du Grand Mississipi qui s'avance rapide Sous le ciel, un bateau pesant et manœuvré A la rame le long du fleuve au cours doré Flottait. Les bateliers étaient gens d'Acadie, Exilés tous, hélas ! d'une même patrie, Naufragés, eût-on dit, tenant dans un radeau Fait de débris épars, et maintenant sur l'eau Flottant ensemble ! Unis par la même croyance, Par la même infortune, au vent de l'espérance, A l'appel d'un ouï dire, hommes, femmes, enfants Allaient à l'aventure, et cherchaient leurs parents Et leurs amis, le long des humbles métairies Acadiennes, dans les fertiles prairies Que les Louisianais nomment Opelousas.
Evangéline était avec eux, le front bas. Et près d'elle son vieux guide aux traits vénérables, Père Félicien. — Pas à pas sur les sables Eboulés, et sous l'ombre immense des forêts. Chaque jour ils glissaient, soit chantant, soit muets, A la dérive sur la fougueuse rivière, Et chaque nuit ensemble autour de la lumière
De leurs feux de bois mort, changeaient en campement
Ses rives. Ils filaient avecques le courant
Sur les impétueux rapides, par les îles
Verdoyantes, ou — tels des panaches textiles
Ombreux, se balançaient des ligneux cotonniers
Les cimes. D'autres fois les braves nautoniers
Emergeaient tout-à-coup dans de larges lagunes,
Où paresseusement au sein des ondes brunes
Etaient couchés des bancs de sable aux tons d'argent,
Où de même le long des vagues déferlant
Sur leur berge, brillant de la blancheur de neige
De leurs plumes, ensemble étant tout un cortège.
De nombreux pélicans pataugeaient. Peu à peu
Le site s'aplanit et sous le dôme bleu
Du ciel, le long des bords de la rivière, à l'ombre
Des pivoines-mouton qui croissaient en grand nombre,
Se dressèrent parmi les jardins enchanteurs
Sur leurs poutres de bois des maisons de planteurs.
Et de blancs pigeonniers, et des cases à nègres.
Ils n'étaient pas bien loin des régions allègres
Où règne un éternel été, de ce pays
Aux bosquets d'orangers, aux citronniers fleuris,
La belle Côte d'or — Le fleuve s'y déroule
En imposante courbe, avant qu'il ne s'écoule
Vers l'est. — Les bateliers allant ne sachant où,
S'écartèrent du bon chemin. Dans le bayou
De Plaquemine entrant, bientôt ils se perdirent
Comme en un labyrinthe — Autour d'eux s'étendirent -
8o ÉVANGÉLINE
Tel un réseau d'acier — de paresseuses eaux Vagabondes — Dans l'air mille sombres rameaux De cyprès se joignant formaient ainsi qu'une arche Lugubre au-dessus d'eux, et, traînant dans leur marche, Les mousses ondulaient ainsi qu'on voit pendus Dans une cathédrale antique à ses murs nus Des drapeaux. Et partout le plus profond silence Régnait, interrompu par la seule présence Des hérons retournant au coucher du soleil Dans les cèdres à leurs perchoirs, ou quand, pareil Au rire d'un démon, le ricanement sombre Du hibou saluait, sorti soudain de l'ombre, La chaste lune dont les rayons tendrement Sur l'eau, sur les cyprès, sur les cèdres servant Aux arches de piliers, se posaient — Sa lumière Tamisant à travers leurs voûtes qu'elle éclaire Tombait comme à travers les fentes d'un château En ruine. Autour d'eux tout leur semblait nouveau, Comme vu dans un rêve où tout change sans cesse, Tout était indistinct, confus — Une tristesse Sur leur âme passait, un frisson de stupeur Glacé — comme un symptôme étrange, précurseur D'un malheur invisible, entouré de mystère — Comme au bruit du sabot d'un cheval sur la terre Des prés à l'herbe courte élancé, bien longtemps Avant qu'il n'ait paru, la mimeuse des champs Se contracte, et fermant ses feuilles, reste inerte, Tel au bruit du sabot du destin, plaine ouverte
Aux noirs pressentiments se contracte le cœur,
Et puis se ferme, avant que le coup du malheur
L'ait atteint. — Cependant le cœur d'Evangéline
Restait fort, soutenu par une aide divine.
Malgré que tout fût sombre autour, il résistait.
Car devant ses beaux yeux à cette heure flottait
Comme une vision d'une douceur insigne,
Et cette vision, vague, lui faisait signe
A travers les lueurs de la lune. C'était
La pensée en sa tête ainsi qui se changeait
En fantôme à présent. — Sous ses voiites ombreuses,
Par les matins d'été, par les nuits ténébreuses
D'hiver, son Gabriel avait sans doute erré
Avant elle, tout seul, triste, décoloré !
Chaque coup d'aviron poussant la barque frêle
A cette heure comptait, et le rapprochait d'elle !
Alors un des rameurs, de son poste en avant
Du bateau, se leva. Comme un signal vibrant
Dans l'air, si sur ces flots peut-être à l'aventure
D'autres voguaient comme eux parmi cette nature
Où se fût entendu jusqu'au plus petit bruit,
Avec son cor de chasse il sonna dans la nuit
Une fanfare. Au long des noires colonnades
Dans les sentiers feuillus où dormaient des peuplades
D'insectes retentit le cor sauvagement
A travers la forêt muette, lui prêtant
Un langage. Sans bruit au-dessus de leur tête
S'agitèrent, troublées, à ces accents de fête,
Les bannières de mousse, et de nombreux échos
S'éveillèrent, et sur les branches et les eaux
Expirèrent au loin. Pas une voix humaine
Pourtant des profondeurs de la nuit souveraine
Ne sortit, d'aucun coin de la terre ou du ciel.
Et quand mourut l'écho de l'inutile appel,
Et que tout fut rentré dans un profond silence.
Une sensation énorme de soulïrance
Dans le cœur de ces gens malheureux s'ensuivit.
Alors Evangéline en priant s'endormit.
Cependant, par la nuit, les bateliers ramèrent
Encor, silencieux d'abord, puis ils chantèrent
Des chants familiers aux rameurs canadiens.
Comme ceux qu'autrefois sous les cieux acadiens
Sur leurs propres bayous, aux époques heureuses.
Ils chantaient — cependant qu'au loin, mystérieuses.
On entendait monter mille voix du désert.
Comme celle du flot sur le rivage ouvert.
Ou du vent dans les bois, indistinctes, mêlées
Au dur craquètement de cent grues envolées,
Ainsi qu'au cri perçant du monstre alligator. —
Et le jour se leva comme ils ramaient encor. —
Et de l'ombre émergeant soudain ils se trouvèrent
Dans un pays doré. Devant eux s'étalèrent
Dans toute leur splendeur les nombreux lacs charmants
De l'Atchafalaya. — Des lys d'eau ravissants
Aux ondulations produites au passage
De la rame inclinaient par milliers leur visage
Tout de pure fraîcheur, tandis que le lotus Couronné d'or, superbe, élevait au-dessus Des têtes des rameurs la sienne rayonnante. Tout l'air s'alanguissait à l'haleine odorante Des blancs niagnoliers, comme sous la chaleur Du midi. Dans leurs bois à la douce senteur D'innombrables ilôts couverts de haies épaisses, Où des rosiers fleuris grimpaient, de leurs caresses Charmant les voyageurs glissant près de leurs bords, Semblaient les inviter après leurs longs eflforts Au bienfaisant sommeil. Les rameurs s'approchèrent Alors du plus coquet d'entre eux, puis s'arrêtèrent Leurs rames fatiguées au bord du Wachité. Près des saules en un instant en stireté La barque par leurs bras robustes amarrée. Lasse de son labeur de nuit, sous la feuillée Reposa doucement, et, comme elle accablés, Sur la pelouse verte et tendre éparpillés, Dans les bras du sommeil les rameurs se livrèrent. Ainsi tout le matin en paix ils sommeillèrent. En cet endroit très-vaste et très-haut s'étendait Le beau dôme d'un cèdre, et de ses bras pendait. Se balançant dans l'air au-dessus de leur tête, La vigne ensoleillée, et le jasmin-trompette En lianes grimpait, donnant l'illusion De cette échelle dont Jacob eût vision Prophétique, et de fleur en fleur les oiseaux mouches Rapides, voletant, innocemment farouches.
Etaient les anges sur ses degrés oscillants
Qui montaient, descendaient, timides et brillants.
Et ce fut ce que vit la belle Evangéline
En sommeillant sous l'arbre, et de douceur divine
Son âme était remplie, et l'aurore d'un ciel
Qui s'entr'ouvre éclairait son pauvre cœur mortel
Assoupi de splendeurs inconnues à la terre.
Plus proche, encore plus proche, une barque légère
Rapide s'élança parmi tous ces îlots.
En hâte elle fuyait sur les tranquilles eaux
Sous l'effort des trappeurs aux mains brunes nerveuses.
Sa proue était tournée au nord, vers les frileuses
Régions du castor et du bison. Pensif
Un jeune homme servant de pilote à l'esquif
Etait au gouvernail. Des cheveux noir d'ébène
Ombrageaient son beau front. Une évidente peine
Se lisait sur ses traits. Trop jeune pour souffrir.
Et fatigué d'attendre, en proie au souvenir,
Ignorant le destin, l'ami d'Evangéline,
Gabriel — c'était lui — par la douleur qui mine
Sans cesse accompagné, sous les grands cieux muets
De l'ouest essayant d'étouffer ses pensers.
Cherchait, ainsi qu'on fait quand on souffre et qu'on aime,
La grande solitude et l'oubli de soi-même ! —
Les étrangers glissaient rapidement sur l'eau
Placide, près du bord, mais derrière un rideau
De palinettos, le long de la rive opposée,
En sorte que l'endroit où gisait reposée,
L'autre barque, au milieu des saules, à leurs yeux
Point n'apparut, et que le bruit harmonieux
Des rames ne troubla dans leur sommeil tranquille
Les dormeurs fatigués. Sous les doux vents de l'île
Rapides ils glissaient. Ainsi l'on voit souvent
Un nuage rouler son ombre en la glissant
Sur la prairie. Hélas ! aucun ange à cette heure
Ne quitta, bienfaisant, sa céleste demeure
Pour venir réveiller celle que Gabriel
Aimait, et qu'il cherchait, désolé, sous le ciel!
Mais quand sur les tolets le bruit des longues rames
Elit au loin expiré, semblables à des âmes
Au sortir d'un moment d'extase, les dormeurs
Ayant d'un court sommeil savouré les douceurs
Furent bientôt sur pied. Alors la jeune fille
Au vieux prêtre, fidèle ami de sa famille,
Dit avec un soupir : " Père Félicien,
" Quelque chose me dit, que je n'explique bien,
" Tout au fond de mon cœur — peut-être je divague —
" Est-ce rêve insensé, superstition vague? —
" Je ne sais — ou plutôt un ange a-t-il passé,
" Pendant que je dormais, sur mon cœur oppressé,
" Me révélant le vrai? — Mon père, quelque chose
" Me dit que Gabriel erre tout seul, morose,
" Là près de moi, tout près!" — Ensuite rougissant
Elle ajouta: " Cruelle illusion, vraiment!
" Je le sais trop, hélas ! que des choses pareilles
" N'ont pas le moindre sens, père, pour des oreilles
" Comme les vôtres !" — Mais le vénéré pasteur
Sourit, et répondit avecques sa douceur
Habituelle: " Enfant, je ne trouve point vaines
" Tes paroles ! de sens elles me semblent pleines !
" Profond, silencieux est l'humain sentiment,
" Et la parole qui parfois s'en vient flottant
" A sa surface un peu ressemble à la bouée
" Par le flot plus fort qu'elle au hasard ballottée,
" Et qui trahit l'endroit secret où le pêcheur
" A jeté l'ancre. Aussi, chère enfant, en ton cœur
" Crois toujours, et de même en ce que l'on appelle
" Illusion ! Ton rêve est un portrait fidèle
" De la réalité. Près de là, sous ce ciel
" Te cherchant, te voulant, erre ton Gabriel.
" Au sud, non loin d'ici, sur les charmantes rives
" De la Tèche, bayou bordé de plantes vives,
" S'élèvent deux cités, St. Maur et St. Martin.
" C'est là qu'ayant erré longtemps, quelque matin,
" A son beau fiancé la douce fiancée
" Sera rendue, et là qu'à la fin exaucée
" La prière du vieux pasteur longtemps absent
" Lui fera retrouver son bercail. Ravissant
" Est le pays avec ses immenses prairies,
" Ses bois mystérieux et ses plaines fleuries,
" Et ses fruits d'or. Partout pour le plaisir des yeux
" Rayonne la forêt, et le plus bleu des cieux
" Repose sur ses murs son dôme diaphane. . . " Ce pays est l'Eden de la Louisiane !"
Ces mots furent pour tous un encouragement. Ils reprirent leur marche. Et le soir doucement Arriva. Le soleil, à l'ouest, comme un mage Posa son sceptre d'or sur tout le paysage, Et l'on vit se lever de tremblantes vapeurs. L'eau, le ciel, la forêt mêlèrent leurs couleurs A ce puissant contact qui du coup les rassemble, Et comme tout en feu lors parurent ensemble Les éléments. Pareille au nuage d'argent Qu'une invisible main à l'horizon suspend Entre deux cieux, la barque aux rames ruisselantes En silence flottait sur les eaux transparentes, A la surface calme et sans le moindre pli. D'indicible douceur humaine était rempli Le cœur d'Evangéline, et la source sacrée Du sentiment en elle ayant été touchée Par le charme ambiant, à présent rayonnait Comme l'onde et le ciel. Et la barque flottait. Lors d'un fourré voisin, l'oiseau moqueur, sauvage Entre tous les chanteurs, dans l'air se balançant A la branche d'un saule aux feuilles se penchant Sur l'eau, laissa couler de tels flots d'harmonie Délirante de son gosier, source infinie, Que les vagues et la forêt, l'air tout entier, Semblaient faire silence afin de l'écouter.
Oô EVANGELINE
Plaintifs d'abord les sons étaient tout de tristesse,
Puis s'exaltant à la folie en leur liesse,
Ils parurent guider des filles de Bacchus
La danse frénétique et les transports confus.
Des notes isolées ensuite retentirent,
Des notes de douleur. Toutes se réunirent
Bientôt en un essaim musical — et, railleur.
Au large les lança le bel oiseau moqueur.
Ainsi quand un orage a passé, dans la cime
Des arbres, un grand coup de vent qui tout décime
Sur son passage fait tomber, la secouant,
La bruissante pluie en perles descendant
Sur les branches. — Avec un semblable prélude,
Avec des cœurs battant plus fort que d'habitude,
Tant les avait émus cet environnement,
Ils pénétrèrent dans la Tèche lentement
Au point où ce bayou coule parmi les vertes
Opelousas, de fleurs tropicales couvertes,
Et virent au-dessus de la crête des monts
Boisés une fumée en filets bleus et longs
Monter dans l'air ambré d'une maison voisine
Et répandant au large une odeur de résine.
Puis retentit le son d'un cor. Un beuglement
Lointain de bestiaux suivit incontinent.
Près du bord du bayou, sous l'ombrage des chênes Dont les branches étaient couvertes de centaines De guirlandes de mousse espagnole, et de gui Vert et mystérieux, et rappelant celui Qu'avec des serpes d'or le prêtre druidique Coupait à la Noël, sous le ciel magnifique. Se trouvait isolée et douce en son repos La modeste villa du maître des troupeaux. Un jardin l'entourait comme d'une ceinture De fleurs qu'en ces climats prodigue la nature. L'air en était rempli de parfums. La maison Solidement assise au ras du frais gazon Etait toute en cyprès. Avec soin ajustées Etaient, de la forêt généreuse apportées Ses poutres — Grand et bas vm toit la recouvrait Dans toute sa largeur. De sveltes colonnettes Lui servaient de support. Maintes roses coquettes Et la vigne princière ornaient, l'enguirlandant, La large véranda que fréquentaient souvent L'oiseau mouche et l'abeille — et devant et derrière La maison s'élevait, bâtisse coutumière, Le pigeonnier, ainsi qu'un symbole d'amour, De tendresse sans fin depuis l'aube du jour. Théâtre de douceur, de chastes harmonies, Et parmi les rivaux de luttes infinies.
Un silence profond en cet endroit régnait.
Une ligne d'ombrage et de clarté courait,
Mélange harmonieux, près de la cime sombre
Des chênes. La maison elle-même dans l'ombre
Se trouvait. De son toit, dans le calme du soir
Quotidiennement monter on pouvait voir
Et lentement s'épandre une mince colonne
De fumée à couleur de manteau de madone.
Derrière la maison, à partir du jardin,
A travers les bosquets de chênes, un chemin
Se dessinait, allant jusques à la lisière
De la prairie immense, où versant sa lumière
Le soleil lentement dans une mer de fleurs
Au suave parfum, aux multiples couleurs,
Descendait. Un bouquet d'arbres aux longs cordages
De pampres emmêlés, ainsi qu'aux chauds rivages
Des tropiques on voit dans le calme souvent
Des navires la toile ombreuse lâchement
Pendre aux mâts, se trouvait en plein dans sa traînée
Lumineuse, et sa cime était toute dorée.
Au point de jonction du grand bois triomphal
Et de la barre en fleurs des prés, sur son cheval
Avec les étriers et la selle espagnole
Etait monté, portant la guêtre à banderole
Et le large pourpoint bruni de peau de daim
Un pasteur de troupeaux. En maître, l'œil hautain,
Sous le gris sombrero dont s'ombrait sa figure Puissante, il regardait cette belle nature Paisible. Autour de lui d'innombrables troupeaux De vaches et de bœufs et d'innocents chevreaux Paissaient béatement dans les vastes prairies, Et humaient la fraîcheur qui des rives fleuries Du bayou s'élevait, partout se répandant Ambrée et vaporeuse au large. Lentement Il souleva son cor de chasse à courbe fine, Puis étalant sa large et profonde poitrine Il sonna dans l'air moite et tranquille du soir Une fanfare. Au loin, aussi loin qu'on piàt voir. Celle-ci retentit sitôt, sauvage et douce. Soudain des bestiaux surpris par la secousse Ambiante de l'air tout vibrant, au-dessus De l'herbe il vit surgir les larges fronts cornus. — Tels en plein océan sur les courants contraires S'élèvent des flocons écumeux. — Un moment Se tinrent les grands bœufs tranquilles, regardant Autour d'eux, ahuris, et bientôt, ils beuglèrent. Et précipitamment par les prés s'élancèrent, Et dans l'éloignement la troupe ne fit plus Qu'une ombre amoncelée, un nuage confus. — Lors, comme à la maison il rentrait sans escorte, Il vit le prêtre avec la vierge par la porte Du jardin s'avancer à sa rencontre. A bas De son cheval de suite il sauta, puis les bras
Etendus, ébahi, s'exclamant de surprise,
Il se précipita vers eux, et grande, exquise
Fut leur joie aussitôt que les deux exilés
Reconnurent l'ami des vieux jours envolés,
Basile ! Cordial fut l'accueil. Et le maître
Des troupeaux conduisit la vierge avec le prêtre
Au jardin. Là tous trois sous un charmant berceau
De roses, répandant comme un parfum nouveau,
Sur mille et un sujets ils se questionnèrent
Interminablement, et tous trois épanchèrent
Leurs cœurs d'amis, riant tour à tour, et pleurant,
Ou bien silencieux et pensifs un instant,
Pensifs — car Gabriel ne venait pas. Le doute
Et le cruel soupçon alors emplirent toute
L'âme d'Evangéline, et quelque peu confus
Basile ainsi parla : " Si vous êtes venus
" Par l'Atchafalaya, comme vous me le dites,
" D'après votre récit et les routes décrites,
" Père Félicien, comment donc n'avez-vous
" Rencontré nulle part le long de ces bayous
" Le canot de mon fils Gabriel ?" — Le visage
De la vierge à ces mots s'assombrit. Tout courage
L'abandonna du coup. Elle dit en pleurant
Et d'une voix tremblante : " Est-il parti vraiment ?
" Parti, mon Gabriel?" — Et cachant sa figure
Sur Basile penchée, en proie à la torture,
Que cause l'incertain, tout son cœur excédé
Déborda d'amertume — Et d'un ton décidé
Et tâchant d'être gai, lors, paternel, Basile
Reprit : " Allons ! courage ! enfant, et sois tranquille !
" Car ce fou de garçon aujourd'hui seulement
*' Nous a quittés, avec mes troupeaux me laissant
" Tout seul, et mes chevaux. Inquiète, troublée,
" Chagrine, tous les jours davantage éprouvée,
" Son âme ne pouvait endurer plus longtemps
" La paisible existence et les bornes des champs.
" Toujours silencieux, pensif et solitaire
" Ou bien parlant de toi seule, et de sa misère,
*' Il était à la fin devenu tellement
*' A charge à tous nos gars d'ici, même vraiment
" A moi-même qu'un soir il me vint la pensée
" De l'envoyer là-bas à la ville d'Adée
" Parmi les Espagnols y vendre nos mulets.
" Après quoi, pour chasser le bison des forêts
" Et trapper le castor tout le long des rivières
" Il suivra vers l'Ozark les pistes coutumières
"Des indiens fréquentées. Allons! courage, enfant!
" Dans sa fuite avec toi je poursuivrai l'amant.
" Il n'a pu parcourir qu'une faible distance
" Encore, et les destins lui feront résistance
" Ainsi que les courants. Debout donc ! et demain
" En marche ! Résolus, partons de grand matin
" A l'heure où la rosée est brillante et rougeâtre —
" Quelque chose me dit qu'ici nous serons quatre
"Au lieu de trois bientôt ! Après lui nous irons
" En hâte, et prisonnier nous le ramènerons !"
Lors de joyeuses voix ensemble résonnèrent,
Et des bords du bayou de grands gars arrivèrent
Allègres et portant sur leurs bras vigoureux
Comme en triomphe, en l'air, Michel le violoneux.
Longtemps le vieux Michel sous le toit de Basile
Avait vécu, menant l'existence tranquille
Qu'ont les dieux sur l'Olympe, et n'ayant nul souci,
Sinon de dispenser d'un instrument roussi
La musique aux mortels. A cent lieues à la ronde
Sa chevelure blanche aujourd'hui, jadis blonde,
Etait connue ainsi que son beau violon
" Vive notre Michel !" à la fois criait-on.
" Vive Michel, le brave artiste d'Acadie !"
Et comme on le portait avec cérémonie — ■
Tel un triomphateur au solennel maintien —
Tout-à-coup s'avança Père Félicien
Avec Evangéline, et tous deux saluèrent
Le vieillard maintes fois, et puis lui rappelèrent
Le passé, cependant que Basile joyeux
Jusqu'au ravissement hélait nombre de vieux
Compagnons, riant fort, embrassant les commères
Et les filles. — Vraiment fort on s'émerveillait
A voir l'ex-forgeron d'antan qui prospérait,
Qui possédait troupeaux et domaines sans nombre,
Ce patriarche au front où n'errait aucune ombre !
Fort on s'émerveillait à l'entendre narrer
Maints détails sur ce sol toujours hospitalier,
Sur ce climat charmant et doux, sur les prairies Immenses, étalant leurs surfaces fleuries Où des troupeaux sans fin étaient à qui voulait Les prendre, et dans son cœur chacun alors songeait Qu'il pourrait faire un jour comme avait fait Basile, Et serait riche aussi, ce qui semblait facile.
Lors montant les degrés ensemble et traversant
La large véranda que la brise en passant
Venait de rafraîchir, émus, ils pénétrèrent
Dans la salle d'honneur du cottage, et trouvèrent
Déjà servi, du maitre attendant le retour
Tardif, l'humble souper du soir, et tous autour
De la table rustique alors ils se placèrent,
En bons amis du temps jadis, et festoyèrent
Ensemble dans l'exil. Sur le repas joyeux
Soudain l'obscurité tomba. Silencieux,
Tout était au dehors. Humide de rosée
Sur la belle campagne à l'âme reposée
La lune se leva bientôt, superbement,
Avec des millions d'étoiles, éclairant
L'espace de lueurs d'argent. Bien plus brillante
Dans la maison était, à la lueur tremblante
De la lampe, la joie illuminant les traits
De tous ces compagnons se retrouvant après
Tant de jours et de nuits d'un exil lamentable!
Alors l'ex-forgeron du haut bout de la table
Avec une largesse indicible versa
Et son cœur et son vin à la fois, entassa
Dans le large fourneau de sa pipe brunie
Des feuilles d'un tabac de douceur infinie
Qui croît à Natchitoche, et puis y mit le feu.
La fumée en sortit en mince filet bleu,
Et comme elle montait, le vieux père Basile,
Chacun prêtant l'oreille et se tenant tranquille,
Fit le discours suivant : " Soyez les bienvenus
" Sous ce toit, compagnons, si longtemps disparus,
" Sans abri, sans foyers si longtemps ! Je souhaite
" A tous présents ici dans cette maisonnette
" Qui peut-être vaut mieux que celle de jadis
" Tout le bonheur possible en ce nouveau pays !
" Quel climat enchanteur ! Nul hiver famélique
" N'y gèle votre sang comme l'eau pacifique
*' De nos bayous! Nul sol de pierre n'a jamais
" Irrité les fermiers. Mollement, à longs traits
" Le soc de la charrue en la glèbe pénètre,
" Et court comme dans l'onde une quille de hêtre.
" Tout le long de l'année on voit les orangers
" En fleurs, et l'herbe croît aux champs comme aux vergers
" En une seule nuit plus qu'en notre Acadie
" Pendant tout un été. Dans l'immense prairie
" D'innombrables troupeaux sauvages et sans frein
" Vont et viennent. Ici se donne le terrain
" A qui veut bien le prendre, et de bois de charpente
" Abondant, la forêt, jamais récalcitrante.
" Se laisse abattre et puis transformer en maisons. " Quelques coups de cognée, et c'est fait. Compagnons, " Après que vos maisons sous le ciel sont bâties, " Et que par les moissons vos plaines sont jaunies, " Aucun roi d'Angleterre, aucun George n'a droit " De vous en expulser, de brûler votre toit, " Vos granges, de voler vos bestiaux, votre ferme !" En prononçant ces mots d'une voix haute et ferme, Cependant que chacun bouche bée écoutait, Tant semblait merveilleux tout ce qu'il racontait, Son énorme main brune en tonnant sur la table Descendit, et si fort qu'à ce bruit formidable Les hôtes à la fois d'un gros tressaillement Furent pris, et le vieux curé soudainement Stupéfait s'arrêta net, comme d'une prise De tabac il allait goûter la joie exquise. Mais le brave Basile alors plus doucement Avec plus de gaîté que tantôt : " Seulement," Reprit-il, "mes amis, gardez-vous de la fièvre ! " Oui, gardez-vous en bien, car elle n'est point mièvre " Comme celle du froid climat Acadien, " Qu'on guérit, vous savez, quasiment en un rien " De temps par le moyen d'une simple araignée " Portée autour du cou, sagement renfrognée " Au fond de la coquille épaisse d'une noix !" Comme il parlait encore on entendit des voix A la porte, et des pas, approchant, résonnèrent, Et de la véranda sous ces pas lors craquèrent
Les planches de cyprès. C'étaient de bons amis,
Des créoles voisins, des pasteurs de brebis
Que tous Basile avait convoqués pour la fête.
Des anciens compagnons joyeux le tête-à-tête
Fut aussitôt. De vrai, l'ami serrait l'ami
Dans ses bras. Maints d'entre eux ayant vécu parmi
Cette belle nature et l'immense prairie
En étrangers, pour l'heure, ayant de la patrie
Gardé le souvenir, attirés par les doux
Liens de l'amitié, redevenaient du coup
Des frères. — Cependant dans la salle voisine
Des accords de musique exaltée et câline
Tour à tour, provenant du vanté violon
De l'artiste Michel, de tout discours plus long
Arrêtèrent l'effort. Dans leur gaîté volage,
Ainsi que des enfants dont ils n'avaient plus l'âge,
Enthousiastes, tous s'ébaudirent, laissant
De côté tout penser morose. A l'affolant
Tourbillon de la danse alors ils se livrèrent
Ainsi que dans un rêve, et leurs yeux rayonnèrent.
Et ce ne fut bientôt qu'un grand trémoussement
De jupes et d'habits au hasard voltigeant.
Cependant à l'écart dans un coin de la pièce
Etaient assis le prêtre et le vieux Lajeunesse
Qui causaient de passé, d'avenir, de présent.
Tandis qu'Evangéline, en extase rêvant,
Eiît-on dit, se tenait debout. Au dedans d'elle
Elle entendait le bruit que fait la mer cruelle.
La tristesse lui vint au cœur. Elle s'enfuit Sans être vue au fond du jardin. — De la nuit Grande était la beauté. Sereine et magnifique La lune se levait justement, et mystique Ourlait d'argent le mur sombre de la forêt. A travers la ramée en maints endroits tombait Sur le bayou, comme en tremblant, une échappée De rayons bienfaisants. — Tel sur l'âme égarée, Qu'assombrit la douleur, tombe un penser d'amour Délicieux, parfois. — Plus près d'elle, alentour. Les fleurs du jardinet, par milliers, exhalaient Leurs âmes en senteurs, et ces senteurs étaient Leurs prières de fleurs, leurs timides aveux A la nuit, cependant que, pareille au Chartreux, Elle suivait son cours, chaste et silencieuse. Plus riche de parfums qu'elles, l'âme anxieuse De la vierge en suspens restait. Une lourdeur D'ombres et de rosée, ainsi que sur la fleur, En cette nuit pesait sur elle. La tranquille Et magique clarté de la lune immobile Paraissait l'inonder de désirs infinis, Quand sortant du jardin, sous les rameaux brunis Des chênes, elle alla, seulette, endolorie, Tout le long du sentier menant à la prairie Immense qui, sereine, en la nuit reposait Sous la brume d'argent, tandis qu'au loin luisait Et flottait un essaim confus de lucioles Innombrables, sautant partout comme des folles.
lOO EVANGELINE
Au-dessus de sa tête, en la largeur du ciel
Les étoiles, pensers profonds de l'Eternel,
Aux yeux de l'homme dont l'âme était assoupie,
Et qui n'admirait plus la puissance infinie,
Et qui n'adorait plus, brillaient, si ce n'est quand
Sur les murs de ce temple auguste, en flamboyant,
Se voyait tout-à-coup posée une comète.
Comme si — telle un jour au milieu de la fête
Que donnait Balthazar — tout-à-coup une main
Apparue eût écrit ce grand mot : " Upharsin."
Et l'âme de la vierge en ses secrets martyres
Entre les astres d'or et les brillants lampyres
Errait seule, et criait: " Mon Gabriel! ô toi
" Mon bien-aimé, vraiment es-tu si près de moi,
" Et pourtant je ne puis contempler ton visage!
" Es-tu si près de moi ! Cependant sans courage
** J'écoute, écoute encor ! Je n'entends pas ta voix !
" Gabriel ! Gabriel ! Gabriel ! que de fois
" Tes pieds ont dîi fouler l'herbe de la prairie !
" Que de fois tes regards et ton âme meurtrie
" Se sont tournés vers tous ces bois m'environnant !
" Au retour des travaux, sous ce chêne, souvent
" Tu t'es couché donnant quelques heures de trêve
" A tes membres lassés, et me voyant en rêve !
" Gabriel ! Gabriel ! mon frère ! mon espoir !
" Quand donc ces yeux ternis pourront-ils te revoir,
" Et ces bras s'enlacer autour de toi !" Près d'elle
Bruyamment tout-à-coup le cri sauvage et grêle
EVANGELINE lOI
D'un whippoorwill se fit entendre dans les bois,
Pareil au son que fait une fliJte, et la voix
Dans les fourrés voisins de distance en distance
S'éloignant expira bientôt dans le silence.
Lors les chênes du fond de l'auguste forêt
Prophétique qu'une ombre énorme enveloppait
Murmurèrent : '* Courage, ô vierge, espère et prie,
" Patiente ! sois forte !" — A quoi de la prairie
Que la lune éclairait, un soupir répondit :
" A demain !" — Radieux, le matin qui suivit,
Se leva le soleil, et toutes les fleurettes
Du jardin réveillé redressèrent leurs têtes,
Et baignèrent ses pieds rayonnant de leurs pleurs,
Et de ce baume exquis que conservent les fleurs
Dans leurs vases de pur cr3^stal elles oignirent
Ses tresses à couleur d'ébène, et resplendirent
Ses beaux yeux noirs devant les merveilles de Dieu.
Lors le prêtre debout sur le seuil dit : " Adieu !
" Tachez de revenir avec l'enfant prodigue
" Qui connut la famine et se meurt de fatigue.
" Ramenez-nous aussi, Basile, s'il vous plaît,
" La vierge folle qui, paresseuse, dormait
" Quand le promis allait venir" — "Adieu !" dit-elle.
En réponse à ces mots du vieux pasteur fidèle,
Et souriante avec Basile jusqu'au bord
Du bayou — confiante, allant tenter le sort.
Vite elle descendit. — Amarrée au rivage
Une barque attendait. Commençant leur voyage
Avec le beau soleil, la joie et le matin,
Ils suivirent celui que poussait le destin
Comme au désert le vent pousse une feuille morte,
Ils suivirent celui qui par une autre porte
S'en allait dans la vie, et pendant trois long jours
Se succédant, hélas ! en leur pénible cours
Ils ne purent trouver trace de son passage !
Ni les lacs, ni les bois touffus, ni le rivage
Ne répondaient! Allant toujours par ce désert,
Après bien des journées ils n'avaient découvert
Encore Gabriel. La rumeur incertaine
Seule les conduisait dans leur course lointaine.
A la fin harassés de fatigue, épuisés,
A la petite auberge espagnole d'Adés,
Modeste rendez-vous pendant Tannée entière
Fréquenté des trappeurs, ils mirent pied à terre,
Et tout en leur causant, l'aubergiste bavard
Leur apprit que le jour précédent, sur le tard.
Avec tous ces chevaux et tout son entourage
Gabriel La jeunesse en quittant le village,
Sans doute pour tenter quelque nouveau destin,
Des lointaines prairies avait pris le chemin.
Loin, bien loin dans l'ouest, il est une déserte
Région, où de neige éternelle couverte,
Chaque montagne dresse un sommet lumineux.
Au bas des creux ravins dentelés, ténébreux,
A l'endroit où la gorge ouvre ainsi qu'une baie
De porte un inégal passage en la futaie
Aux chars des émigrants, vers l'ouest, l'Orégon
Coule, et le Walleway, bayou rapide et long.
Et l'Owyhee. A l'est, à travers la vallée
De l'Eau Douce, en son cours vagabond, affolée
Roule la Nébraska de l'un à l'autre bout
Des hauts monts Windiwer. De Fontaine Oui Bout
Et des sierras d'Espagne, au sud, parmi les sables
Et les rochers à pic, des torrents innombrables
Et dans toute saison balayés par le vent
Du désert, avec un bruit énorme, incessant.
Descendent à la mer, pareils aux hautes cordes
D'une harpe vibrant de sonores exordes.
Mollement étalées entre tous ces cours d'eau
Se trouvent les prairies au merveilleux tableau.
Baies houleuses d'herbage et qui roulent sans cesse,
Dans l'ombre et le soleil, et pleines de jeunesse
Avec leurs grands massifs de roses, d'amorphas
Pourprés. Sur ces prairies errent de haut en bas
Les buffles et l'élan et le chevreuil sauvage, Les loups et les chevaux, et le feu qui ravage Et stérilise, et las de voyager les vents Errent aussi. Comme eux les tribus des enfants D'Ismaël, sans foyer fixe, disséminées, Vont et viennent, les mains de sang contaminées, Au large du désert, cependant qu'au-dessus Des chemins par ces gens néfastes parcourus Tournoie et plane avec ses ailes étendues, Majestueusement, le vautour dans les nues, Comme l'âme implacable et terrible d'un chef Tué dans la bataille, escaladant la nef Du ciel sur des degrés invisibles. Par places, Monte des feux de camp de ces guerriers rapaces La fumée en flocons. — Emergeant des bayous Au cours rapide, on voit des bosquets blancs et roux Se dresser çà et là. Hideux, branlant la tête, Et taciturne, l'ours, ce moine anachorète Du désert, par endroits, apparaît, s'avançant Lugubre, à petits pas, sournois, et s'accrochant Aux branches, puis descend en les sombres ravines Pour déterrer au burd du ruisseau des racines. Et sur tout ce tableau le grand ciel cristallin Et toujours pur domine, est pareil à la main Protectrice de Dieu se voûtant sur la terre Pour y verser des flots d'amour et de lumière. — A la base des monts Ozark, dans ce pays Merveilleux, Gabriel suivi de ses amis,
Tous chasseurs et trappeurs, était entré. Basile Avec Evangéline à ses côtés, docile, Et leurs guides indiens avaient de jour en jour Suivi le fugitif, et dans quelque détour Espéré le surprendre. Et certaines fois même Ils avaient vu, cru voir, s'élever dans l'air blême En spirales, au loin, comme d'un feu de camp Une fumée. Enfin il serait là ! — Mais quand Ils arrivaient, le soir commençant à descendre. En cet endroit, hélas ! plus rien que de la cendre Ne s'y trouvait ! — Leurs cœurs étaient tristes et las Leurs membres, mais l'espoir ne leur faillissait pas, Et plus loin ils allaient, et comme la magique Morgane, cet espoir d'un signe symbolique Leur montrait des ruisseaux et des lacs lumineux Qui reculant toujours s'échappaient devant eux. — Un soir, comme ils étaient assis devant la flamme D'un feu de camp, soudain ils virent une femme Indienne venir près d'eux. Sur tous ses traits Se lisait un chagrin profond. Mille secrets Sans doute étaient cachés dans son cœur. Résignée Pourtant elle semblait. C'était une Shawnee Revenant d'un pays lointain où son mari Canadien, Coureur des Bois, avait péri Sous les coups de chasseurs indiens sanguinaires, Les Comanches, et vers la tribu de ses pères Elle s'en retournait. A son récit de deuil Les cœurs furent émus, et le plus tendre accueil
Lui fut fait, et chacun lui dit d'avoir courage —
Après qu'elle eût parlé, sans tarder davantage,
Ils la firent s'asseoir près d'eux sur le gazon.
Et de viande de buffle et d'autre venaison
Cuite en la cendre chaude elle eût part copieuse,
Et d'être avec ces gens se sentit toute heureuse.
Mais lorsque le repas fraternel eût pris fin,
Et qu'ayant tout le jour chassé bison et daim,
Basile et ses amis harassés, s'étendirent
Sur le sol, et bientôt sans efifort s'endormirent.
Cependant que du feu la tremblante lueur
Jaillissait sur leurs joues à la brune couleur
Et sur leurs corps cachés sous d'amples couvertures
A l'abri sous un chêne aux puissantes ramures.
Lors du sommeil de tous ces hommes profitant
L'étrangère Shawnee s'en vint tout doucement,
A petits pas, s'asseoir en face de la tente
D'Evangéline, puis d'une voix grave et lente
Et basse, avec le charme exquis de son accent
Indien, répéta pour elle seulement
Toute l'histoire de ses amours, de ses peines.
De ses revers. — Souvent à ses paroles pleines
D'innocent abandon, les pleurs vinrent aux yeux
D'Evangéline, car tout aussi malheureux
Que le sien ce cœur-là qui s'ouvrait devant elle
Avait aimé, connu la torture cruelle —
Qu'elle connaissait bien — de la déception !
Un tendre sentiment, tout de compassion
Pour la pauvre Shawnee alors emplit son âme,
Bien que, dans son chagrin, savoir qu'une autre femme
Ayant souffert aussi, fiît près d'elle, à son cœur
Causât comme une sorte étrange de bonheur.
Evangéline alors dit combien malheureuse
Elle était, elle aussi, comme sa visiteuse
Ayant aimé jadis, encor, toujours aimant.
La Shawnee à ces mots fut dans l'étonnement,
Elle resta muette, et quand Evangéline
Eut fini de parler, muette sa voisine
Restait encor. Pourtant, à la fin, comme si
A travers son cerveau tout-à-l'heure obscurci
Eût pénétré soudain l'horreur mystérieuse.
Elle conta d'un trait l'histoire douloureuse
Et curieuse aussi du fiancé Mowis —
Telle que la contaient les gens de son pays —
Mowis, ce fiancé de neige qu'une belle
Epousa — mais quand vint au ciel l'aube nouvelle.
Il se leva, sortit tout précipitamment
De son wigwam, soudain en l'air se dissolvant
Aux rayons du soleil, jusqu'à ce que la belle
Ne le vit plus jamais, jamais, encore qu'elle
Le suivît du regard bien loin dans la forêt !
Après quoi d'un ton doux et bas qui ressemblait
A l'incantation d'une magicienne
Fut contée en détail par la femme Indienne
La sombre histoire de la belle Lilinau
A qui faisait la cour, au lieu d'un jouvenceau,
Un fantôme, qui vers l'heure crépusculaire, Parmi les pins, devant la hutte de son père. S'en venait soupirer comme le vent du soir, Parler tout bas d'amour, sans qu'elle pût le voir Ni sa main le toucher, à la pauvre innocente Qui, séduite à l'aspect de sa plume ondoyante Et verte, le suivit certain soir dans les bois, Mais jamais ne revint, non, pas même une fois ! D'étonnement muette et d'étrange surprise, Evangéline au son de cette voix exquise Et magique, restait, jusqu'à ce que bientôt Tout le pays autour d'elle de bas en haut Lui parut enchanté, comme si son hôtesse Basanée en était la douce enchanteresse. Lentement au-dessus des cimes des grands monts Ozark, lors se leva la lune, et ses rayons Illuminant de leur splendeur mystérieuse L'humble tente, touchant sous la feuillée ombreuse Les herbes et les fleurs, embrasant tout le bois, Emplit le grand ciel calme et la terre à la fois. D'une clarté magique et consolante et pure. D'un ruisseau qui coulait près de là le murmure Etait délicieux. Les branches au-dessus En des chuchottements faiblement entendus Se balançaient ensemble, ensemble soupiraient. De doux pensers d'amour maintenant remplissaient Le cœur d'Evangéline, et pourtant s'y glissait De peine et de terreur un sentiment secret,
Etrange, trop subtil pour qu'il se définisse. —
Dans un nid d'hirondelle ainsi parfois se glisse
Le froid et venimeux serpent. — Ce n'était pas
Une crainte terrestre entrée en son cœur las,
Mais un souffle venu des régions lointaines
Qu'habitent les esprits à l'écart des humaines
Douleurs semblait flotter dans l'air frais de la nuit.
Et comme Lilinau frustrée elle se dit
Qu'au lieu d'un amoureux ce n'était qu'un fantôme
Qu'elle avait poursuivi. — Cependant sous le dôme
Etoile du grand ciel, la vierge s'endormit
Avec cette pensée, et tôt s'évanouit
Le fantôme, avec lui se dissipa la crainte. —
Le lendemain quand l'aube encor de rose teinte
Apparut, le voyage avec foi fut repris,
Et la femme Shav^nee ainsi parla tandis
Qu'ils poursuivaient leur route : " A l'ouest des montagnes
" Que vous voyez demeure au milieu des campagnes
*' Dans son petit village un chef de mission,
" La Robe Noire. Il est en vénération
" Parmi les Indiens. De toute la prairie
" On accourt pour l'entendre. Il parle de Marie
" Et de Jésus. Les coeurs de joie et de chagrin
" Sont pleins quand on l'écoute." — A ces mots un soudain
Tressaillement saisit la douce Evangéline.
" Tous à la mission !" fit-elle, "Je devine
" Qu'aussitôt arrivés, nous apprendrons là-bas
" Une bonne nouvelle !" — Ils ne perdirent pas
IIO EVANGELINE
De temps, et du côté qu'avait dit la Shawnee
Tournèrent leurs chevaux. Derrière une saillie
De montagnes, juste au moment où le soleil
S'abaissait, un murmure aux voix d'hommes pareil
Fut entendu. Près d'un bayou dans la prairie
La plus proche, d'un bout à l'autre bout fleurie.
Ils virent au milieu — d'abord confusément,
Puis de façon distincte — en file se dressant
Les tentes des chrétiens et des missionnaires
Jésuites. Sous un chêne aux ramures sévères
Et gigantesque, étaient agenouillés celui
Qu'on nommait Robe Noire, et tout autour de lui
Ses enfants convertis. Au haut du tronc de l'arbre.
Un crucifix de bois d'une blancheur de marbre
Se voyait attaché. La vigne l'ombrageait.
Sur la foule au-dessous de lui le Christ posait
Ses yeux d'agonisant. C'était là leur rustique
Cathédrale. Au-dessus montait un saint cantique
A travers les arceaux entre-croisés du toit
Aérien, montait aux cieux, mêlant sa voix
Au doux susurrement des branches. — En silence
La tête découverte et pleins de révérence
Les voyageurs du saint endroit se rapprochant
Tombèrent à genoux et suivirent le chant
Des vêpres. Mais quand fut achevé le service
Et que des mains du prêtre un grand : " Dieu vous bénisse ! "
Fut tombé — telle des mains pleines du semeur
Tombe la graine aux champs — le vénéré pasteur
Lentement s'avança vers la troupe inconnue Des étrangers, lui dit qu'elle était bienvenue Et leur sourit à tous d'un air fort bienveillant. Quand ils eurent parlé, joyeux en entendant Retentir tout à coup dans la prairie immense Les sons harmonieux du doux parler de France, Il les mena vers son wigwam, là, sur des peaux Et des nattes les fit s'asseoir, et de gâteaux Faits d'épis de maïs tous ils se régalèrent, Et leur soif avec l'eau de sa gourde étanchèrent, Et quand le but de leur voyage fut conté. Le pasteur répondit avec solennité :
" Six soleils n'ont pas fui du ciel depuis la date " Où Gabriel assis près de moi sur la natte " Où cette jeune fille est assise à présent, *' M'a fait, ainsi que vous, ce récit attristant, " Alors il s'est levé pour se remettre en route." Très-douce était sa voix, et son âme était toute Dans les mots qu'il disait. Mais sur le pauvre cœur D'Evangéline, hélas ! malgré tant de douceur Ces mots tombèrent comme en décembre la neige Tombe dans quelque nid d'où le vent sacrilège A chassé les oiseaux, n'y laissant que la mort. " Gabriel est allé loin, bien loin vers le nord," Reprit le vieux pasteur de sa voix tendre et bonne, " Mais la chasse finie, aux premiers jours d'automne, " Ainsi qu'il l'a promis, il reviendra chez nous." — "Oh! de grâce! laissez que je reste avec vous,"
Lors dit Evangéline en pleurs, humble et soumise.
Cependant que chacun admirait sa franchise,
" Laissez-moi vivre ici, vénérable pasteur,
" Car mon âme est chagrine, et saignant est mon cœur ! "
A tous cela parut sage et bien. — De bonne heure
Ayant dit qu'il voulait regagner sa demeure
Basile monté sur son cheval mexicain
Avec ses compagnons partit le lendemain.
Aux soins du chef chrétien laissant Evangéline.
Lentement, lentement sur son âme chagrine
Passèrent les longs jours, les semaines, les mois.
Lentement, encor plus lentement qu'autrefois,
Et les champs de maïs qui lorsqu'en étrangère
Elle était arrivée, à peine de la terre
Commençaient à sortir, maintenant au-dessus
De sa tête ondoyaient en épis blonds, vêtus
De feuilles, et formaient pour les corbeaux des cloîtres
Et pour les écureuils à fourrures grisâtres
Des greniers, — Et bientôt, quand vint dans le pays
La saison d'or, chacun égrena le maïs,
Et l'épi rouge-sang faisait rougir les filles,
Car cela prédisait entrant dans les familles
Un amoureux, tandis qu'à chaque épi crochu
Elles riaient, voyant en lui, sombre et fourchu,
Un voleur dans les champs de blé. Mais l'épi rouge
Ne fit jamais sortir néanmoins de son bouge
ÉVANGELINE II3
L'ami d'Evangéline — ah ! point ne ramena
Gabriel! — "Patience!" après son hosannah
Disait alors le prêtre. "Oh ! crois ! car ta prière
" Du ciel est entendue ! Au-dessus de la terre
" De la prairie, enfant, regarde se lever
" Cette plante qu'un rien suffirait à ployer.
" Elle est tournée au nord de façon aussi siire
" Que l'aimant. C'est la fleur-boussole — La nature
" Et Dieu pour diriger les pas du voyageur
" Dans le désert sans fin, sans chemin, et trompeur,
" L'ont suspendue ici sur sa tige fragile.
" Telle est, enfant, la foi dans l'âme humaine. Mille
" Fleurs de plaisir, d'amour, ont avec plus d'éclat
" Plus de parfum. C'est vrai. Leur odeur nous abat
" Toutefois, est mortelle, et ces fleurs nous égarent.
" Seule cette humble plante au voyageur qu'efi^arent
" Des lointains inconnus est utile, guidant
" Ses pas vers les sentiers du Nord, et couronnant
" Lors de son arrivée aux maisons éternelles
" Son âme de bonheur, et son front d'asphodèles
" Qu'imprègne le népenthe !" — Ainsi l'automne vint,
Et se passa. Toujours, hélas ! n'arriva point
Gabriel ! Et bientôt la saison printanière
Apparut, de ses fleurs couvrant toute la terre.
Du rouge gorge et de l'oiseau bleu le doux chant
Dans la plaine et les bois résonna longuement.
Gabriel ne vint point. — Toutefois sur la brise
D'été flotta dans l'air plus tendre et plus exquise
Que le chant de l'oiseau, que le parfum des fleurs, Une rumeur. Bien loin, au nord est, disait-elle. Au sein des bois profonds d'un pays qu'on appelle Michigan, Gabriel avait sa hutte au nord Du bayou Saginaw. Ce fut un grand confort D'apprendre la nouvelle. Alors Evangéline, Bien que de la quitter son âme fut chagrine. Disant un long adieu à l'humble mission. Séjour de paix, d'amour, et de dévotion, Suivit les guides qui cherchaient les lacs propices Du St. Laurent. — Après de nombreux sacrifices Et d'accablants chemins, après bien des dangers Courus, lorsqu'à la fin avec ces étrangers Elle fut arrivée en ces forêts profondes Qui du fier Michigan voient s'écouler les ondes. Au lieu de Gabriel, de repos, de bonheur, Déserte elle trouva la hutte du chasseur !
Ainsi dans la tristesse immense s'écoulèrent Les semaines, les mois — Ainsi se succédèrent Les années, et la vierge aux beaux yeux désolés Erra dans des pays divers et reculés Par toutes les saisons. Sous les tentes de Grâce Des humbles missions Moraves, sur la trace Des convertis tantôt, et tantôt dans les camps Tapageux de l'armée, et même sur les champs De bataille elle errait, ou par les solitaires Hameaux, dans les cités populeuses, prospères
Ou pauvres. Et partout la pauvrette passait Comme un fantôme qui derrière ne laissait De souvenir. Malgré déjà tant de souffrance Belle et jeune le jour où, pleine d'espérance Elle avait commencé son voyage, elle était Elétrie et vieille quand celui-ci s'achevait En désappointement. Chaque année à la suite Avait pris quelque chose à sa beauté détruite, Et laissé derrière elle encore plus profond Le ténébreux chagrin. — Alors sur son beau front Apparurent bientôt de faibles lueurs grises, Aube d'une autre vie à formes indécises, Et qui débordait sur son terrestre horizon. Ainsi qu'à l'orient en la belle saison Dans le ciel fatigué des brumes automnales Le matin se revêt d'étranges couleurs pâles.
Il6 ÉVANGÉLINE
Dans ce pays charmant que traversent les eaux
Du Delaware, et qui garde sous les rameaux
Ombreux de ses forêts, comme un noble héritage,
De valeur, de vertu civique et de courage
Le nom partout vanté, glorieux, cher toujours
De Penn l'apôtre, sur les bords fleuris du cours
Du fleuve, est la cité qu'il bâtit et qui l'aime.
Là toute brise embaume, et la pêche est l'emblème
De la beauté. Les rues encore en doux échos
Y redisent les noms des arbres au repos
Dans la forêt, cherchant, croirait-on, en coquettes,
A calmer la fureur des Nymphes aux retraites
Envahies autrefois. Là parmi les enfants
De Penn, Evangéline, après bien des tourments
Endurés sur la mer, avait d'une patrie
Trouvé la ressemblance encore qu'assombrie.
Un foyer. Là, victime aussi du même sort.
Le vieux René Leblanc, le notaire, était mort,
Et de ses cent petits enfants un seul à l'heure
Suprême à ses côtés, en attendant qu'il meure,
Avait veillé, rien qu'un ! Quelque chose du moins
En cette ville amie, en ses rues, en ses coins.
En ses maisons, s'offrait à la pauvre exilée,
Qui lui parlait au cœur, et bien que désolée
EVANGELTNE II7
Toujours elle sentait autour d'elle des gens
Sympathiques, à cœur ouvert, encourageants.
Et son oreille aimait ouïr la mélodie
Des "toi" comme des "tu" des Quakers. La patrie
Acadienne alors, semblait-il, revivait
Pour elle, la patrie adorée, où régnait
L'égalité pour tous, où tous comme des frères
Et des sœurs sous le ciel coulaient leurs jours prospères!
Aussi quand l'insuccès, les efforts superflus
Cessèrent pour de bon, hélas ! et pour ne plus
Jamais être repris sur cette triste terre.
Sans plainte, doucement, comme vers la lumière
La feuille, elle tourna ses pensers et ses pas
Vers ce sol fraternel, et ne le quitta pas.
Ainsi que, le matin, du haut d'une montagne
Le brouillard pluvieux roule et bientôt s'éloigne
Et disparaît, tandis que, dessous, nous voyons
Le paysage au loin baignant dans les rayons
Du soleil resplendir, avec lui les rivières
Et les cités, et les hameaux et les chaumières
Dorés de leur éclat, de même en un moment
De son esprit troublé les brumes s'échappant
Tombèrent. Elle vit le monde au-dessous d'elle
Sans ombre désormais et sans peine cruelle.
Mais tout illuminé d'un grand amour humain.
Et le sentier gravi couché dans le lointain
Aplani maintenant, brillant de la lumière
Descendant des hauteurs, superbe et plénière.
Il8 ÉVANGÉLINE
Gabriel n'était pas oublié. Dans son cœur
Son image vivait, de beauté, de splendeur,
De jeunesse, d'amour revêtue — et comme elle
L'avait vue autrefois — la dernière et cruelle
Et lamentable fois surtout, mais encor plus
Belle depuis le jour où leurs deux cœurs perdus
S'étaient cherchés, depuis que tout était silence
Autour d'eux, bien plus belle à cause de l'absence !
Et quand elle pensait à lui, n'entrait pour rien
La durée. Il était son Gabriel, son bien.
Son bonheur, et sur lui n'exerçaient plus d'empire
Les années. A ses yeux, après un tel martyre.
Il n'était pas changé, mais bien transfiguré.
Il était devenu pour son cœur l'adoré
Défunt, mais non l'absent. Et l'oubli de soi-même,
La résignation, le dévouement suprême
Aux autres, telle était l'héroïque leçon
Que tant d'épreuves, tant de chagrins à foison
S'entassant sur ses jours passés avaient apprise
A son âme, et c'était une leçon exquise
D'amour, et cet amour lors s'était répandu,
A flots avait coulé, s'était comme perdu
Au large, perdu, non, mais semblable à certaines
Epices qui toujours de parfums restant pleines
Embaument l'air et qui pourtant ne perdent pas
Leur arôme. Pour elle, à cette heure, ici-bas.
N'existait plus d'espoir, de désir dans la vie
Que de suivre humblement, en sa peine infinie.
D'un pas respectueux les traces du Sauveur. Ainsi bien des années elle vécut en sœur De la miséricorde, à toutes les misères Prodiguant le secours, sous les toits solitaires Pénétrant, dans des rues où jamais le soleil Ne verse ses rayons, où jamais le sommeil Dans les froids galetas oubliés ne répare Les forces du souffrant que la douleur effare Et qui crie : "Au secours !" en vain. De nuit en nuit Cependant que dormait la ville et qu'avec bruit Le veilleur répétait en traversant les rues Par le vent fouettées et sombres sous les nues Que tout dans les quartiers en ordre se trouvait, Et que le bon sommeil réparateur régnait Dans les plus petits coins de la ville assoupie, Au haut d'une fenêtre il voyait sa bougie. De jour en jour aussi, dans la grise lueur De l'aube, quand traînant ses pas avec torpeur. Le fermier allemand au marché vide encore Portait dans son panier large et multicolore Fleurs, légumes et fruits, il rencontrait souvent Une vierge seulette, et pâle, et douce, allant Droit devant elle et d'un pas modeste et tranquille Prendre un peu de repos, enfin ! — Or, sur la ville Fraternelle il advint qu'une peste sévit. Des présages depuis longtemps avaient prédit Qu'elle viendrait, surtout, nombreuses et sauvages Des bandes de pigeons aux étranges plumages
Qui traversaient le ciel en leur vol noir, n'ayant, A ce que l'on disait, à leur jabot qu'un gland. Comme de l'océan les marées en septembre. Grosses, font déborder les ruisseaux couleur d'ambre Jusqu'à ce qu'en un lac énorme sur les champs Ils s'épanchent, de même, en ces afifreux moments, La mort qui débordait ses bornes naturelles, Fauve, inondait la Vie, et ses ondes cruelles Transformaient, en suivant leur cours précipité. En un grand lac bourbeux le beau fleuve argenté De l'existence. En vain s'efforçait la richesse De suborner, en vain s'efforçait la jeunesse De charmer l'oppresseur macabre ! Egalement Tous tombaient sous ses coups furieux ! seulement Hélas ! le pauvre gueux n'ayant à son service Aucun laquais, et pas d'amis, jusqu'à l'hospice Se traînait pour mourir, car l'hospice ici-bas Est l'abri pour tous ceux de nous qui n'en ont pas ! Il se trouvait alors en ces pierres bénies Dans les faubourgs, parmi les bois et les prairies. La ville l'environne aujourd'hui, mais encor, Comme par le passé, n'ayant pour tout décor Que sa porte aux dolents d'âme et de corps ouverte. Ses humbles murs et son guichet, modeste, certe, Parmi tant de splendeurs, il semble doucement Répéter ces grands mots du Christ compatissant : " Vous aurez avec vous toujours bien des misères !" Là jour et nuit venait pour consoler ses frères
La sœur de charité. Quand elle apparaissait De son lit de douleur plus d'un mourant levait Ses regards désolés sur son calme visage, Et croyait voir sitôt, comme dans un mirage Ou comme dans un rêve, une grande lueur Céleste environnant son beau front de splendeur, Et cet éclat était pareil à l'auréole Dont entourait jadis le peintre de Fiesole Le front des saints et des apôtres, ou pareil A ces nimbes, fragments sans doute de soleil, Qu'on voit souvent la nuit, au-dessus d'une ville Aperçue à distance et reposant tranquille. Et c'était à ses yeux comme un divin rayon, Une lampe éclairant la céleste Sion Dont avant peu la porte à son âme souffrante Allait enfin s'ouvrir, large et resplendissante. Or Sœur Evangéline un dimanche matin Suivait paisiblement, humblement, son chemin. La rue était déserte, et partout le silence Régnait. Et quand elle eut parcouru la distance, Elle franchit le seuil de l'asile. C'était L'été. Des mille fleurs du parterre montait L'odeur suave dans l'air pur et frais. Lors elle S'arrêta, se pencha pour cueillir la plus belle Des roses, pour qu'encore, avant de s'endormir De son dernier sommeil, le mourant pût bénir Sa beauté, son parfum. Avec cette pensée. En tête, et sur son cœur la belle fleur pressée.
Heureuse elle gravit les marches conduisant
Aux corridors muets et tristes que le vent
D'est avait rafraîchis. Du beffroi de l'église
Du Christ à son oreille en une note exquise
Arrivèrent, lointains et doux, les carillons,
Tandis que, se mêlant à ses dévotions
Aériennes par les prairies apportées,
Volaient les psalmodies en cadence chantées
Par les bons Suédois dans leur temple voisin
De Wicaco. La vierge écouta — puis, soudain,
Doucement, lentement, doucement, comme une aile
Qui s'abaisse, tomba, planant au-dessus d'elle,
Le calme du moment. Quelque chose lui dit
Au fond du cœur tout bas : " Ce beau matin finit
" Tes épreuves !" Et dans la salle des malades
Toute émue elle entra. Le long des colonnades
Sans bruit allaient, venaient, dans leur beau dévouement.
Les infirmières à coiffe blanche, humectant
Le front suant à froid, la lèvre fiévreuse
Des pauvres moribonds, et d'une main pieuse
Fermant les yeux éteints des morts, et recouvrant
D'un linge blanc leurs traits fatigués, cependant
Qu'ils étaient étendus sur leurs lits de souffrance,
Comme au bord du chemin des tas de neige dense
Et rigide. Plus d'un pauvre pour voir passer
L'ange consolateur, sur son froid oreiller
Se retourna, levant sa figure alanguie
Vers elle, l'attendue, et toujours la bénie,
Car sa présence était pour le cœur un rayon
D'en haut venant baiser les murs d'une prison !
Et comme elle avançait clans la salle d'hospice,
Elle vit que la mort, la mort consolatrice,
Posant sa main sur plus d'un souffrant pour toujours
Avait guéri son cœur, et plus d'un dans le cours
De la nuit précédente avait quitté sa place
Familière, à tout jamais, de guerre lasse.
Il avait disparu. L'endroit resté vacant
Avait été pourvu d'un nouvel occupant.
Mais soudain, comme si quelque grande épouvante
Eût saisi tout son être, ou que stupéfiante
Une pensée en elle eiàt fait invasion,
Immobile — telle est une âme en vision —
Elle se tint pendant deux minutes suprêmes —
L'œil fixé quelque part, tout près, les lèvres blêmes
Entr'ouvertes, et dans tout son corps un frisson
Courut, et de sa main froide comme un glaçon
Tomba la belle rose aux souffrants destinée.
Mais, ainsi que le reste, à présent oubliée.
L'œil fixé quelque part, dans l'immobilité
Elle se tint ainsi, la sœur de charité.
Qu'était-ce, ô vierge? Alors s'échappa de ses lèvres
Un tel cri de douleur qu'au milieu de leurs fièvres
L'entendirent tous les mourants, et qu'aussitôt
Chacun se souleva sur sa couche en sursaut.
En face d'elle sur un grabat de misère
Gisait tout de son Ions: en la blanche lumière
Qui l'entourait, le corps d'un vieillard. Estompant Ses tempes, longue, mince et de couleur d'argent, Une boucle par-ci par-là sur son front pâle Tombait. Mais comme en la lumière triomphale Du matin il était au repos, un moment Son visage reprit, du moins apparemment, Sa prime fermeté. Tant, vraiment, ont coutume D'ainsi changer les traits des souffrants que consume La maladie, et qui se meurent par degrés ! Ainsi de ce vieillard semblaient changer les traits. Chaude et rouge briilait encore sur ses lèvres La flamme qui toujours accompagne les fièvres. Tout comme si la vie — ainsi que les Hébreux — Eût aspergé de sang ses portes pour que mieux L'ange noir de la mort apercevant ce signe Passât outre. Il gisait sur un grabat en ligne Avec d'autres grabats, gisait sans mouvement, Sans connaissance, sans volonté, se mourant. Et son âme épuisée en d'infinis abîmes De ténèbres semblait s'enfoncer, en d'intimes Trous sombres de sommeil et de mort s'enfoncer De plus en plus. Ce cri qu'on venait de pousser Sauvage retentit dans ce royaume d'ombre En répercussions sonores et sans nombre. Bien qu'insensible à tout, le vieillard l'entendit. Et bonne et sainte dans le calme qui suivit Une femme vint lui murmurer à l'oreille D'une voix douce, oh ! douce ! oh ! si douce, pareille.
En ses accents aux voix qu'ont les saintes du ciel
" O Gabriel ! mon bien-aimé ! mon Gabriel !" —
Et cette voix de femme en un profond silence
Expira. Lors en rêve il revit son enfance
Pour la dernière fois, et les grands prés fleuris
Acadiens avec leurs bayous et leurs nids
Dans les chênes, au loin la forêt, la montagne,
Le village si cher, et sa belle compagne
Se promenant sous les vieux arbres comme aux jours
A jamais envolés de leurs chastes amours !
Et dans sa vision parut Evangéline
Avec ses grands yeux noirs et ses tresses, divine,
Adorée, et des pleurs lui sortirent des yeux.
Et comme lentement il soulevait, heureux,
Ses paupières, sitôt la vision bénie
Toute faite d'amour et toute d'harmonie
Dans l'ombre épaisse autour de lui s'évanouit,
Cependant que la vierge était près de son lit
A genoux. Vainement ses lèvres s'efforcèrent
De murmurer son nom, car les sons expirèrent
Sans être articulés, et seul leur mouvement
Révélait son effort. Vainement, vainement.
Il voulut soulever sa tête agonisante ! —
Déposant un baiser sur sa bouche expirante
A genoux près de lui, la vierge sur son sein
Lui mit la tête. Doux, en ce moment, serein
Etait l'éclat des yeux du vieillard, mais dans l'ombre
Il s'éteignit soudain, comme dans la nuit sombre
Une lampe est éteinte au passage du vent Le long d'une croisée.
Et c'était maintenant La fin de tout ! L'espoir, le chagrin et la crainte, La souffrance de l'âme, et l'attente, et la plainte Inconsolée, et tant de profondes douleurs. Et la constante angoisse, et les peurs, et les pleurs, Et la soumission chrétienne et résignée, Tout était bien fini ! — La tête inanimée Du vieillard sur son sein pour la dernière fois. Pressée, humble, elle fit un grand signe de croix, Puis inclinant le front comme quelqu'un qui prie, Murmura : " Ton enfant, Seigneur, te remercie !"
Elle est toujours debout la forêt du vieux temps ! Mais bien loin de son ombre, ensemble les amants Dorment dans leur tombeau qu'aucun signe n'indique Sous l'humble mur d'un cimetière catholique. En plein cœur de la ville, ils gisent inconnus — On a bien su leur nom, mais nul ne le sait plus — Chaque jour la marée humaine près d'eux monte Et descend, et parmi ce qui passe l'on compte Des milliers de cœurs qui saignent, quand les leurs Reposent à jamais à l'abri des douleurs, Des milliers aussi de cerveaux en souffrance, Quand eux sont à couvert de la désespérance —
Des milliers de mains de pauvres travailleurs Tandis qu'eux ont fini leurs terrestres labeurs — Des milliers de pieds fatigués avant l'âge Quand eux sont arrivés au terme du voyage !
Elle est toujours debout la forêt du vieux temps ! Mais sous l'ombrage épais de ses arbres géants Une nouvelle race, où l'autre fut détruite, Avec une autre langue et d'autres mœurs habite — Et ce n'est que le long des rivages brumeux Où. triste, l'Atlantique abat ses flots houleux, Qu'on rencontre certains paysans d'Acadie Dont les pères fuyant l'exil, vers la patrie Toujours vivante en leur fidèle souvenir Ont ramené leurs pas errants, pour y mourir — Dans la hutte de ces pauvres gens du rivage La roue et le métier font toujours leur ouvrage — Les jeunes filles sont encor comme autrefois Coilïées à la normande, et tissent de leurs doigts La jupe de couleur, et, quand vient la nuit noire. Assises devant l'âtre elles content l'histoire D'Evangéline, et des cavernes de la Mer Voisine, inconsolé, monte un cri long, amer — C'est l'océan qui mêle ainsi sa voix stridente Aux pleurs de la forêt, là haut, qui se lamente !