‹ Evangéline et autres poèmes de LongfellowChapitre 2 sur 10 · A CEUX QUI ME LIRONT · texte numérisé non relu

A CEUX QUI ME LIRONT

Le grand poète qui m'a reproché, un jour, d'avoir ' fait mourir trop tôt sa douce héroïne, et qui m'a remercié, plus tard, de l'avoir fait revivre, accueillerait avec bienveillance, je n'en doute pas, cette nouvelle édition du poème admirable que je fais entrer dans notre littérature, sous l'égide de son immortalité.

J'ai fait suivre Évangéline de quelques autres petits poèmes, qui ne manquent ni de charmes, ni d'intérêt. Ils sont du même illustre auteur.

Un enfant de la terre acadienne, devenu, un jour, notre frère et l'un de nos glorieux travailleurs, a eu le courage d'imposer silence au mal qui le torturait, et qui devait le terrasser, pour écrire en tête de mx)n livre, — de cette édition tardive, qui n'était encore qu'un rêve — des pages vibrantes de patriotisme et pleines de vérité. Aujourd'hui l'histoire menteuse, écrite avec le sang de ses pères, est démasq^tée, et l'histoire honnête stigmatise les bourreaux et couronne les martyrs. Que peuvent ma reconnaissance et mes remerciements?... Ceux qui aiment la justice se plaisent à croire que les choses de la terre ont toujours un écho dans le ciel. Je suis de ceux-là.

PRÉFACE

Un siècle s'était écoulé depuis Taccomplissement du monstrueux forfait qui avait arraché le peuple Acadien à ses foyers, et l'avait dispersé sur des rivages lointains et souvent inhospitaliers.

L'auteur de ce crime inoui voulait anéantir, dans la mémoire de ce peuple, le souvenir même de son origine et de son passé. Tout avait été combiné avec une adresse diabolique pour effacer les traces de Tinfamie, prévenir les revendications, tuer ridée du retour, et hâter l'absorption: les archives furent détruites ou mutilées, les maisons et les églises brûlées, les familles, divisées et jetées au hasard parmi des étrangers...

Tout semblait faire croire que le cupide tyran avait pleinement réussi dans son objet. L'historien, soit impuissance à démêler les vrais motifs du drame, soit complicité bienveillante, enregistrait sommairement la version que l'intérêt ou

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les préjugés tendaient à accréditer. Un événement de suprême importance, unique en son genre, méritant une large place dans l'histoire, était devenu, par la conspiration du silence, un épisode insignifiant. Mais, ô puissance de l'idée! ô puissance du rythme! le triomphe de Terreur et des méchants n'allait pas être étemel. Là où rhistorien ne peut pénétrer, entre le poète. La légende qui se forme autour de certains événements est son domaine, et souvent, aidé de l'imagination, attiré vers les humbles, les oubliés ou ceux qui ont souffert de l'injustice humaine, il devient un guide plus sûr que l'historien luimême avec sa froide logique, son indifférence ou ses préjugés.

Initié à la vie douce et paisible des Acadiens par un historien au cœur large et généreux, qui avait deviné le crime que l'on avait voilé, Longfellow, en relatant la vie et les souffrances de deux êtres dont cette tragédie avait brisé le rêve, devint la Némésis qui devait venger les victimes et clouer, au pilori de l'histoire, Lawrence et ses complices. Le cœur a été ici, comme il l'est souvent, le chemin de la vérité. C'est par lui,

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c'est en le touchant que Longfellow a réveillé l'attention et suscité le désir d'approfondir les faits. Le résultat est connu. De patientes recherches ont comblé les vides, soudé les anneaux brisés, recomposé la trame, éclairé les motifs. La vérité, devenue lumineuse, occupera désormais sa place incontestée dans les annales de l'histoire, et marquera sur ce contiiîent la fin des drames qui ont préludé à sa civilisation.

Après bien des vicissitudes, les exilés acadiens, épars dans les vastes possessions britanniques, ont fondé de nouveaux foyers dans la Louisiane, dans la province de Québec, et enfin dans leur Acadie, où ils trouvent aujourd'hui la paix et la tranquillité.

L'amertume s'est adoucie et le pardon est tombé de leurs lèvres. Mais ils doivent se souvenir de leur histoire douloureuse et retenir les leçons qu'elle enseigne. Ils doivent bénir les noms de ceux qui, comme Longfellow, ont tant fait pour leur attirer les symplathies du monde civilisé.

Le poème d'Êvangéline a placé Longfellow au premier rang parmi les écrivains qui ont honoré l'Union Américaine, cette terre de liberté où les

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sentiments généreux trouvent une éclosion si facile. Ce poème, devenu classique dans la patrie de son auteur, y est le livre de chevet de toute la jeunesse studieuse. Si Ton pouvait faire le compte de l'influence bienfaisante qu'il a exercée sur les esprits en Amérique, on trouverait que nul autre livre, tout au moins nul autre poème de production américaine, ne peut lui être comparé. Il n'a pas, comme le livre de Mme Beecher Stowe, amené de convulsions politiques, mais, comme lui, il a touché les cœurs, élevé les pensées, adouci les sentiments, et son action, douce et pénétrante, durera indéfiniment.

Il a été dit quelquefois, que Longfellow n'avait pas su tirer de son sujet tous les avantages qu'il en pouvait tirer, et n'avait pas rendu toute l'intensité dramatique qu'il comportait. Ceux qui ont exprimé cette opinion n'ont pas, je crois, pleinement compris les faits qui se rattachent à la vie des Acadiens et à la situation désespérée qui leur fut faite après la déportation. Bien vrai, si Longfellow avait introduit, dans son récit, des résistances, des conflits sanglants, des actes de vengeance comme l'excès du malheur en inspire

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souvent; s'il eut fait d'Êvangéline une Camille vibrante et tragique, brandissant un poignard, exhalant ses imprécations, il aurait pu secouer plus violemment l'imagination, mais il eut été à rencontre de la vérité historique, il eut fait une héroïne quelconque pouvant appartenir à Rome, à la Grèce ou à la Judée, mais non aux simples et paisibles paysans qui venaient d'être chassés de TAcadie.

Il ne faut pas oublier que les Acadiens vivaient depuis un demi-siècle sous le régime anglais; que, traités généralement avec une certaine douceur ou laissés à eux-mêmes, exemptés par leur serment de fidélité du service militaire, ils avaient perdu l'ardeur guerrière qui les animait autrefois. La sérénité de leur vie n'était troublée que par trois seules préoccupations qui s'avivaient ou se calmaient au gré des événements: conserver les terres qui leur donnaient l'abondance, la patrie aimée, la seule qu'ils connussent ; pratiquer librement leur religion; ne pas avoir à combattre contre la France. En premier lieu, primant tout, venait le motif religieux, auquel, le cas échéant, ils étaient prêts à sacrifier les deux autres. Si

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grand que fût rattachement à leurs biens, ils les eussent abandonnés plutôt que de prendre les armes contre les Français, jugeant en leurs âmes primitives et simples que c'eut été là un acte criminel, contre nature, tenant du fratricide. Qu'on ajoute le respect tout religieux qu'ils portaient au serment de fidélité qu'ils avaient prêté, et l'on a tous les mobiles qui les faisaient agir. Et cette façon d'agir, toujours la même, ils la maintinrent avec une fermeté que ne purent jamais ébranler les menaces, les subtilités, ni les promesses non étayées de l'écrit ou des sanctions les plus formelles de l'autorité.

En même temps, sachant que la conservation de ces avantages deviendrait impossible, sans une soumission empressée dans toutes les questions d'ordre secondaire, et particulièrement sans une loyauté scrupuleuse à leur serment de fidélité, ils allèrent jusqu'à former des comités pour dénoncer ceux d'entre eux qui violeraient ce serment. Bref, ils étaient prêts à toutes les soumissions pourvu qu'on respectât les choses qu'ils considéraient essentielles. C'est encore dans cet esprit qu'ils livrèrent leurs armes dès que l'ordre

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leur en fut donné; qu'ils se rendirent à Halifax à la première sommation de Lawrence alors que l'incarcération, ils n'en pouvaient douter, devait être le résultat de la réponse qu'ils avaient mission de porter. C'est encore dans ce même esprit qu'ils se livrèrent à Winslow, Murray, Handfield et Monkton, et cela, lorsqu'ils avaient devant eux tout un déploiement militaire qui faisait présager de sinistres desseins. Leur faute n'a pas été de manquer de soumission, mais bien d'en trop avoir.

Dispersés sur des plages éloignées les unes des autres, désarmés, réduits à la plus abjecte misère, pleurant leurs fils traînés ils ne savaient oùy que pouvaient-ils, sinon gémir et implorer la pitié? Quelle que soit la superbe d'un homme, quelles que soient sa volonté et sa force de résistance, il arrive toujours un temps où son impuissance et la persistance du malheur le courbent humble et soumis. Réduits à cet état, obligés de pourvoir aux besoins pressants de leurs familles, les Acadiens n'avaient d'autres armes que leur douceur, leur soumission, la droiture de leurs actes. Ce sont ces vertus, partout manifestes,

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qui ont laissé autour d'eux dans la mémoire du peuple américain, cette sympathie dont Longfellow a réveillé le souvenir attendri.

La vie des Acadiens, isolés du reste du monde, formant un peuple distinct où tous se connaissaient, où tous étaient unis par des liens divers et des souvenirs communs, avait été une idylle de paix, de bonheur et de douce simplicité, et il convenait de leur conserver dans l'adversité les traits qui les avaient distingués dans le bonheur. Il convenait que Théroïne choisie pour fixer dans les esprits las péripéties douloureuses de ce «grand dérangement», restât la douce et pieuse fille qu'était TAcadienne; que ses souffrances fussent supportées avec cette muette résignation particulière aux âmes simples et droites.

Longfellow a été le fidèle interprète de la vie et des sentiments des Acadiens, et c'est ce qui donne à son poème un charme indéfinissable, le charme des amours sincères et vraies, qui s'appuient sur ce que notre nature complexe a de meilleur. Quel que soit le mérite de ses autres œuvres, c'est par celle-ci surtout qu'il a conquis l'admiration du monde. Et le grand poète amé-

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ricain s'est montré reconnaissant et fier de Tceuvre superbe du poète canadien.

Puisque ce poème est fait des souffrances de nos pères; puisqu'il est en quelque sorte comme notre chair; puisqu'il est le plus populaire et le mieux connu chez nos voisins, ne convenait-il pas qu'il fût traduit et popularisé chez nous? M. Le- May, en s'acquittant de cette tâche avec l'habileté supérieure qu'on lui connaît, a fait là une œuvre utile et patriotique.

Paris, le 2 juillet 1902.

C'est Tantique forêt!... Noyés dans la pénombre, Vieux et moussus, drapés dans leur feuillage sombre. Les pins au long murmure et les cyprès al tiers, Qui bercent aujourd'hui, sur des fauves sentiers. Les nids harmonieux, sont semblables aux bardes Qui venaient, chevelus, chanter dans les mansardes. Aux druides sacrés dont la lugubre voix S'élevait, prophétique, au fond des vastes bois. Sauvage et tourmenté, l'océan vert, tout proche, Se lamente sans cesse en ses antres de roche. Et la forêt répond, par de profonds sanglots. Au long gémissement qui monte de ses flots.

C'est Tan tique forêt, et c'est refïïorescence!... Mais tous ces cœurs naïfs, et charmants d'innocence, Que l'on voyait bondir comme bondit le daim. Quand le cri du chasseur a retenti soudain, Que sont-ils devenus? Et les modestes chaumes? Et les vergers en fleurs d'où montaient tant de baumes? Et les jours qui coulaient, comme au bois les* ruisseaux Dans la clairière bleue ou sous les noirs arceaux, Ensoleillés souvent par une paix profonde, Assombris quelquefois par la crainte du monde, Que sont-ils devenus?... Quel calme dans les champs! Plus de gais laboureurs. La haine des méchants Jadis les a chassés, comme, au bord d'une grève, Quand octobre est venu, l'ouragan qui s'élève Chasse et disperse au loin, sur l'onde ou les sillons, Des feuilles et des fleurs les légers tourbillons. Grand-Pré n'existe plus; nul n'en a souvenance; Mais il vit dans l'histoire, il vit dans la romance.

O vous tous qui croyez à cette affection Qui s'enflamme et grandit avec l'affliction; O vous tous qui croyez au bon cœur de la femme, A la force, au courage, à la foi de son âme.

Écoutez un récit que disent, tour à tour, Et Tocéan plaintif, et les bois d^alentour. C'est un poème doux que le cœur psalmodie, C'est l'idyle d'amour de la belle Acadie!

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