SECONDE PARTIE
Déjà s'étaient enfuis bien des sombres hivers; Les coteaux et les champs s'étaient souvent couverts De verdure, de fleurs ou d'éclatantes neiges, Depuis le jour fatal où des mains sacrilèges Allumèrent le feu qui consuma Grand-Pré, Et firent un désert d'un domaine sacré; Depuis que loin des bords de la belle Acadie, Honte unique en l'histoire, unique perfidie! Les vaisseaux d'Albion, sous un prétexte vil, Traînèrent pour jamais tout un peuple en exil.
Or, les Acadiens sur de lointains rivages Furent disséminés, com.me les fruits sauvages Qui tombent d'un rameau que l'orage a cassé.
Comme les blancs flocons, alors qu'un vent glacé Couvre, d'épais brouillards, les bancs de Terre-Neuve Ou les bords enchantés de cet immense fleuve Qui roule au Canada ses flots audacieux.
Sans amis, sans foyers, sous de rigides cieux
Ils errèrent longtemps de village en village,
Plusieurs ensemble ou seuls, de la torride plage
Où la savane, inerte en son lit indolent,
Aux baisers du soleil livre son sein brûlant,
Jusques aux lacs du Nord que la forêt domine.
Et qui dorment, l'hiver, sous un manteau d'hermine;
Des mers dont le bord semble orné de blancs rideaux,
Jusques à ces hauteurs où le Père des Eaux
Saisit les bancs de sable, et vers la mer les pousse
Avec mille débris de liane et de mousse.
Pour recouvrir les os de l'antique Mammouth.
Ils ne trouvèrent pas ce qu'ils cherchaient partout :
L'amitié d'un parent, le toit sacré d'un hôte.
Quelques-uns çà et là cheminaient côte à côte.
Et n'espéraient plus voir le foyer d'un ami.
Leur âme désolée avait assez gémi.
Ils n'aimaient plus la terre et sa joie hypocrite.
Sur des feuillets épars leur histoire est écrite,
Et ce sont, ces feuillets, les pierres des tombeaux.
Parmi les exilés qui promenaient leurs maux
Sur des terres de glace, ou sous des cieux de flamme,
On vit errer longtemps une plaintive femme.
Elle était jeune encore, et ses grands yeux rêveurs
Semblaient luire toujours de mystiques ferveurs.
Oui, la pauvre proscrite, elle était jeime et belle,
Mais alors bien affreux s'étendait devant elle
Le désert de la vie, avec ses longs sentiers
Bordés par les tombeaux de ceux qui les premiers
Fléchirent, dans Texil, sous le poids des souffrances!
Elle avait vu mourir ses chères espérances , S'envoler son bonheur et ses illusions.
Et son âme, fermée aux douces visions, Ressemblait maintenant à l'âpre solitude Où l'étranger s'enfonce avec inquiétude.
N'ayant pour se guider aux chemins incertains, 'Que les débris des camps, et les brasiers éteints. Et tous les os blanchis que le soleil fait luire.
Un vent de mort soufflait qui devait la détruire. Elle était le matin avec son ciel vibrant, Ses chants mélodieux, son effluve enivrant. Qu'on verrait s'arrêter en sa pompeuse course. Le ruisseau qu'on verrait remonter à sa source.
Dans les cités, parfois, elle portait ses pas; Mais en vain; les cités ne lui redonnaient pas L'ami qu'elle pleurait toujours. Désespérée, Elle en sortait bientôt, et son âme altérée Voyait la source fraîche, hélas! toujours plus loin!
Parfois elle venait, se croyant sans témoin. Faible et lasse, s'asseoir au fond d'un cimetière. Fixant ses yeux rougis sur la croix ou la pierre Qui lui montraient l'endroit d'un suprême repos. Elle s'agenouillait sur les humbles tombeaux. Sur les tombeaux sans noms, les tombeaux que la foule Regarde indifférente, et d'un pied distrait foule; Et puis elle pensait:
— «Il est peut-être là!
Et c'était son désir, en songeant à cela. De dormir près de lui dans une paix céleste.
Mystérieuses mains qui l'appelaient d'un geste, Une vague rumeur, un agréable bruit Circulaient tout à coup, et son bon cœur, séduit, Se ranimait alors et refoulait le doute. Des voyageurs avaient, sur leur sauvage route, Vu l'ami regretté qu'elle cherchait ainsi. Mais c'était l'autre année, et c'était loin aussi.
— «Oui, répondaient les uns, touchés de sa tristesse, ((Oui, nous l'avons connu, Gabriel Lajeimesse. ((Au récit de ses maux nos yeux se sont mouillés; ((Nous nous sommes souvent ensemble agenouillés. ((Son père l'accompagne. Il se nomme Basile. ((C'est un bon forgeron, un vieillard fort agile. ((Ils aiment la forêt; ils sont chasseurs tous deux, ((Et parmi les chasseurs leur renom est fameux. »
— ((Gabriel Lajeunesse? un jour, contaient les autres, ((S'il nous en souvient bien, il fut aussi des nôtres. ((De la Louisiane il franchit avec nous ((Les plaines sans confins et les nombreux bayous.»
Souvent avec bonté l'on disait:
— «Ta peine,
((Pauvre enfant, sera-t-elle aussi longue que vaine? ((Pourquoi toujours l'attendre et l'adorer toujours? ((Il a peut-être, lui, renié ses amours. ((Il est d'autres garçons dans notre voisinage, ((Qui sauraient comme lui fonder un bon ménage. ((Combien seraient heureux de vivre auprès de toi! ((Tu charmerais leur vie, ils béniraient ta loi. ((Et Baptiste LeBlanc, le fils du vieux notaire, ((A pour toi tant d'amour qu'il ne saurait le taire. ((Donne-lui le bonheur en lui donnant ta main, ((Et que dès aujourd'hui ton deuil ait une fin. ((Si belle, coiflfe-t-on, las! sainte Catherine?»
Mais elle répondait, douce et pourtant chagrine:
— ((Donnerai-je ma main à qui n'a point mon cœur?
((L'amour est im flambeau dont la vive lueur
((Éclaire et fait briller les sentiers de la vie.
((L'âme qui n'aime pas au deuil est asservie:
((Le lien qui l'enchaîne est un lien d'airain,
((Et pour elle le ciel ne peut être serein. »
Alors, son confesseur, ce protecteur fidèle Qui, depuis le départ, était resté près d'elle. En attendant qu'un père au ciel lui fut rendu. Disait :
— ((Ma bonne enfant, nul amour n'est perdu. ((Quand il n'a pas d'écho dans le cœur que l'on aime, ((Quand d'un autre il n'est pas, hélas! le bien suprême, ((Il revient à sa source et plus saint et plus fort, ((Et l'âme qu'il embrase aime son triste sort. ((L'eau vive du ruisseau que le soleil appelle, ((Au ruisseau redescend toujours vive et nouvelle. ((Sois ferme et patiente au milieu de tes maux; ((Le vent qui peut briser les flexibles rameaux, ((Fait à peine frémir les branches du grand chêne. ((Sois fidèle à l'amour qui t'accable et t'enchaîne; ((Ne crains pas de souffrir et bénis tes regrets: ((La souffrance et l'amour sont deux sentiers secrets ((Qui mènent sûrement à la sainte patrie. »
La jeune Évangéline, à ces mots attendrie, Levait avec espoir ses beaux yeux vers le ciel ; La coupe de ses jours n'avait plus tant de fiel. Elle entendait encore, au fond de sa pauvre âme,
La mer se lamenter, comme en ce jour infâme Du suprême départ. Mais, parmi les sanglots, Une voix s'élevait qui dominait les flots, Voix désolée aussi, mais que l'amour tempère. Et cette voix disait:
— «Évangéline, espère!»
L'infortunée ainsi, pendant de nombreux jours, Promena dans l'exil sa peine et ses amours. Sa jeune âme avait soif des douces sympathies. Et son pied fatigué saignait sur les orties.
Esprit mystérieux, reprends ton noble essor. Guide-moi de nouveau, je veux la suivre encor! A ses côtés parfois et parfois à distance. Je veux la suivre encor, la suivre avec constance. Non pas sur tout chemin que la ronce a couvert. Et non pas chaque jour où son cœur a souffert, — Je ne sais tous les lieux où seule elle est allée, — Mais comme im voyageur peut suivre, en la vallée, Le cours capricieux d'un limpide ruisseau. Le voyageur, ici, voit scintiller l'eau
Dans la trouée ouverte au fond de la ramure, Et là, tout près du bord, il entend son murmure, Mais il ne la voit point. Heureux est-il toujours, Quand s'ouvre la forêt et reparaît son cours.
Et c'est le mois de mai. La lumière ruisselle:
L'arôme des bois monte aux cieux. Une nacelle
Glisse rapidement sur le Mississipi.
Elle passe devant le Wabash assoupi,
Et devant FOhio qui balance ses nappes
Comme un champ de maïs berce ses blondes grappes.
Ceux qu'elle emporte, hélas! sont des Acadiens,
Des bannis résignés, dépouillés de leurs biens,
Les débris malheureux d'un peuple heureux naguère.
Où vont-ils maintenant? Ils ne le savent guère. Unis par la soufiErance et par la foi, songeurs, Depuis longtemps déjà ces pauvres voyageurs Que la haine poursuit, que le doute accompagne, A travers la forêt, à travers la campagne. Sur la terre ou les eaux, s'en vont toujours errants: Ils cherchent leurs amis, ils cherchent leurs parents.
Parmi les fugitifs on voit Évangéline, Semblable maintenant au cyprès qui s'incline Sur la fosse profonde où dort un malheureux, On voit l'humble pasteur, son guide généreux.
Et, pendant bien des jours, la vaillante pirogue, Docile à l'aviron, sur le grand fleuve vogue; Et, dormant bien des nuits, sous les chênes ombreux. L'humble proscrit échappe à ses soucis nombreux. Et la barque franchit des chutes aboyantes. Rase des bords féconds, des îles verdoyantes. Où le fier cotonnier berce, d'un air coquet. Ses aigrettes d'argent et son moelleux duvet.
Elle entre maintenant dans les calmes lagunes Où de longs bancs de sable, au-dessus des eaux brunes. Comme des rubans d'or, lèvent leurs dos croulants. Et, sur ces bancs étroits où les flots ondulants Murmurent, tout à tour, comme un nid qui ramage. Elle voit miroiter le doux et blanc plumage De mille pélicans; et loin, dans les roseaux, Elle entend gazouiller mille étranges oiseaux.
La rive s'aplanit. Ici, dans un bocage,
Là, dans le chatoiement d'un verdissant pacage.
S'élève la maison du planteur enrichi,
Et du nègre indolent la case au toit blanchi.
Les exilés voyaient une terre féconde
Où se plaît le soleil, où le bien-être abonde.
Où de riches moissons se balancent au vent.
C'était la côte d'or. Courant vers le levant.
Le fleuve, sous l'azur, fait mainte étrange courbe,
Et ses flots, emportant leur fécondante bourbe.
Arrosent çà et là des bosquets d'orangers,
Des citronniers fleuris et de nombreux vergers.
Sans repos l'aviron plonge comme une dague. Et la barque décrit, sur le sein de la vague. Un sillon circulaire où tremble le ciel bleu. Voilà que son élan se ralentit un peu; Elle entre dans les eaux du calme Plaquemine. L'heure est mélancolique et le soir s'illumine.
Les voyageurs s'en vont en ces nouveaux endroits Où serpentent, sans bruit, mille canaux étroits,
ÉVANGKLINE
Et leur nacelle glisse au hasard des flots sombres Qui semblent un filet fait de mailles sans nombres. Les cyprès chevelus, les lierres en faisceaux, Au-dessus de leurs fronts forment de verts arceaux Où s'accrochent des fleurs, des mousses diaphanes, Où flottent mollement de légères lianes. Comme aux voûtes d'un temple, illustres oripeaux, On voit flotter parfois des loques de drapeaux.
Il règne dans ces lieux un effrayant silence; On entend seulement le héron qui s'élance. Au coucher du soleil, vers le grand cèdre noir. Dont les rameaux toufïus lui servent de juchoir. Ou le rire infernal, quand vient aussi la brune. D'un grand hibou qui sort pour saluer la lune. Et la lune monta dans le ciel. Ses rayons Tracèrent sur les eaux de lumineux sillons. Drapèrent les cyprès dans une écharpe blanche. Coururent mollement le long de mainte branche. Glissèrent à travers des sommets assombris, Comme, au lever du jour, on voit dans les débris Des antiques donjons qui tombent en ruine. Glisser les fils d'argent d'une vague bruine.
Voguant silencieux, peu à peu les proscrits Sentirent une angoisse étreindre leurs esprits. Pleins du pressentiment d'un mal inévitable, Ils croyaient parcourir un chemin redoutable. Flottant dans T ombre épaisse ou les fauves clartés, Les choses autour d'eux, en ces lieux écartés. Revêtaient tout à coup la plus étrange forme. Tout à coup se fondaient en une masse énorme. Et leurs cœurs, trop émus des menaces du sort. Se sentaient oppressés comme devant la mort.
Souffrant peut-être ainsi, la frêle sensitive Referme sa corolle et se penche craintive, Quand, au loin dans la plaine, un coursier au galop Fait retentir le sol de son poudreux sabot.
Mais une vision d'une douceur divine Vient charmer, un moment, l'âme de l'orpheline. Dans cet air qui l'enivre et ces fauves décors. Intense, sa pensée a soudain pris un corps. Un spectre ravissant glisse sur l'or des lames. Il vient vers le canot. Hâtez- vous, faibles rames!
C'est pour elle qu'il vient... Son cœur bat éperdu, Car elle reconnaît le fiancé perdu.
Cependant un rameur d'une haute stature, Un rameur qui portait un cor à sa ceinture, Se leva de son banc, et puis interrogea, Dans le lointain, les eaux qui brunissaient déjà.
Et, pour voir si quelqu'xm, alors perdu dans l'ombre,
Suivait aussi le cours de ces bayous sans nombre,
Il prit son instrument et souffla par trois fois.
La fanfare éclatante éveilla sous les bois
Mille échos étonnés, mille voix inquiètes,
Qui moururent au loin, dans leurs sombres cachettes.
On entendit, dans l'air, des ailes s'agiter,
On entendit, sur l'eau, des roseaux palpiter;
On vit, le long des bords, mainte odorante tige
Secouer ses parfums dans un plaisant vertige;
Mais pas une voix d'homme, en l'immense rumeur,
Ne répondit alors à l'appel du rameur.
Tout murmure cessa. Dans l'angoisse du calme
La vierge de Grand-Pré, telle une frêle palme.
Sur le bord du canot s'inclina doucement,
Et, dans un long sommeil, oublia son tourment.
Tantôt le canotier en silence pagaie, Et tantôt il redit, d'une voix qui s'égaie. Les chansons que naguère il chantait fièrement Sur ses fleuves aimés. Et, dans l'éloignement, Sous la ramure épaisse où la faune fourmille, Semblables aux frissons qui troublent la charmille. Semblables aux soupirs qui viennent des beflfrois, Montèrent mille sons, mystérieuses v^oix Des esprits ou des vents de cette solitude, Qui venaient se mêler aux cris d'inquiétude Des fauves effrayés, au vol du grand condor, Au long rugissement de quelqu'alligator.
Le matin, quand le jour vint sourire à la terre.
Ils poursuivaient encor leur course solitaire.
Ils voguaient sur les lacs de l'Atchafalaya.
Un souffle chaud courut, et le soleil brilla.
Les nénuphars berçaient leurs corolles mignonnes,
Les lotus aux proscrits apportaient leurs couronnes.
L*air était embaumé des suaves senteurs Que les magnolias épanchaient de leurs fleurs, Et que l'ardente brise emportait dans l'espace.
Sous l'actif aviron, la nacelle qui passe
Donne aux eaux qu'elle fend des lueurs de falot.
Elle s'approche enfin d'un verdoyant îlot,
Que les oiseaux charmaient de leurs douces sonates,
Que les rosiers en fleurs ornaient de blondes nattes,
Où la mousse et l'ombrage invitaient au sommeil.
Les pauvres exilés, bronzés par le soleil,
Se dirigent alors vers l'endroit de la côte
Où l'ombre est plus épaisfse, et la forêt, plus haute.
Ils amarrent leur nef. Là des arbres altiers
De leurs rameaux touffus les couvrent tout entiers.
Ils demandent leur couche aux floraisons vermeilles.
Fatigués du travail, et fatigués des veilles, Ils s'endorment. Bientôt des songes gracieux Evoquent d'autres temps, évoquent d'autres cieux. Un cèdre balsamique au-dessus d'eux frissonne. La vigne plantureuse et la blanche bignonne,
Comme de longs cordeaux, à ses rameaux dormants
Suspendent, enlacés, leurs tiges, leurs sarments.
Et forment, au désert, des échelles étranges.
Echelles de Jacob où voltigent des anges;
Mais les anges, ce sont de brillants colibris
Qui butinent gaîment les échelons fleuris.
Jusqu'au lever du jour, sur sa couche de mousse,
La vierge s'enivra de la vision douce.
Sous l'arbre gigantesque, heureuse, elle dormait.
A ce rêve si beau le passé se fermait,
Le ciel enfin touché souriait à sa flamme.
Et les rayons d'en haut illuminaient son âme.
A travers les îlots, dans l'ombre du massif,
Et glissant vite aussi, venait un autre esquif.
Des chasseurs le montaient. Aucunes chansons gaies
Ne réglaient cependant le rythme des pagaies.
Us allaient vers le nord, aux lointains horizons.
Chasser le castor doux et les rudes bisons.
Jeune et cherchant l'oubli, sa dernière ressource, Un étranger guidait l'aventureuse course.
Des cheveux emmêlés effleuraient ses sourcils, Et son œil laissait voir la trace des soucis. Son âme était bercée au vent de la tristesse. Ce jeune homme, c^était Gabriel Lajeunesse.
Sans espoir, en effet, redoutant l'avenir. Et toujours poursuivi par l'amer souvenir De son bonheur perdu, de sa foi profanée. Il fuyait tous les lieux pour fuir sa destinée; Il allait demander enfin aux bois discrets. De cacher ses douleurs, d'endormir ses regrets.
Creusant un clair sillon dans l'élément docile,
Le vagabond esquif s'avance jusqu'à l'île
Où s'était arrêté le canot des proscrits:
Mais il ne vogue point vers les pompeux abris
Que les arbres formaient en enlaçant leurs palmes.
Il longe l'autre bord et fuit sur les eaux calmes.
Gabriel le chasseur, sur sa rame courbé. Ne vit point, à la rive, un canot dérobé
Sous les tissus du jonc et les branches du saule:
Gabriel ne vit point, non plus, la blanche épaule
D'une vierge endormie, à l'ombre des palmiers.
Le bruit des avirons, la voix 'des nautonniers
Ne réveillèrent point ceux qui dormaient, comme elle,
Sur la mousse des bois, sous le toit de dentelle
Que formaient en ces lieux les rameaux odorants.
Le canot des chasseurs glissa sur les courants, Comme un nuage au ciel, lorsque le vent s'élève. Et, quand il eut longé la courbe de la grève. Que le cri des tolets mourut dans le lointain, Plusieurs des fugitifs s'éveillèrent soudain, L'esprit bouleversé d'une angoisse inouïe. Pourtant Évangéline est toute réjouie ; Elle parle au pasteur avec effusion.
Elle dit:
— «O mon père, est-ce une illusion «Qui de mes sens troublés soudainement s'empare? «Est-ce un futile espoir où mon âme s'égare? «Ai- je entendu la voix d'un ange du Seigneur? «Quelque chose me dit que je touche au bonheur, «Que Gabriel est proche... Est-ce tm divin présage?»
La pourpre tout à coup enflamma son visage, Et puis elle ajouta mélancoliquement: .
— «O mon père, j'ai tort! J'ai tort assurément, «De vous parler ainsi de ces choses frivoles; «Votre esprit sérieux hait les vaines paroles. »
— «Mon enfant, répliqua le sensible pasteur, «Ton espoir est permis, ton rêve est enchanteur, «Et tes illusions pour moi ne sont pas vaines. «Puisse cela marquer le terme de tes peines! «Les pensers sont cachés, mais la parole, enfant, «Qui flotte au-dessus d'eux, les révèle pourtant, «Ainsi que la bouée, en la mer étendue, «Révèle le bas-fond où l'ancre est descendue. «Espère, fiancée, et calme ton souci,
«Ton ami Gabriel n'est pas bien loin d'ici...
«La Têche coule au sud. Sain t-Maur est sur la rive;
«Saint-Maur et Saint-Martin. Notre pirogue arrive,
«Et, c'est là que l'épouse, après un long ennui,
«Retrouvera l'époux et vivra près de lui;
«Que le pasteur pourra, sous son humble houlette.
«Réunir de nouveau le troupeau qu'il regrette! «Le pays est charmant, féconds sont les guérets, «Et les arbres fruitiers parfument les forêts. «Un ciel plein de lumière arrondit sur nos têtes «Une voûte d'azur, que supportent les crêtes «D'inaccessibles rocs et de monts éloignés. «Ces lieux, divinement le ciel les a soignés, «Et du sol, sans travail, toute richesse émane; «Ils sont bien dits: TÉden de la Louisiane.»
Après ces quelques mots du prêtre vénéré, La troupe se leva. L'esquif fut démarré; Il vogua tout le jour sur la vague de moire.
Mais avant que la nuit ouvrit son aile noire. Au fond de l'occident, le soleil radieux. Comme un magicien dont l'art charme les yeux, Tendit sa verge d'or sur la face du monde. Et noya dans le feu le ciel, la terre et l'onde. La surface du lac, la plaine, le buisson Tressaillirent alors d'un amoureux frisson, Et parurent lancer des gerbes vigoureuses.
Avec ses avirons d*où les eaux vaporeuses Retombaient goutte à goutte, en larges diamants, Le canot des proscrits, sur ces flots endormants. Ressemblait au nuage à l'éclatante frange Qui flotte entre deux cieux au souffle pur d'un ange. Le front d'Évangéline était calme et serein: Pour elle enfin le ciel ne serait plus d'airain. Et l'amour rayonnait sur sa jeune âme austère, Ainsi que le soleil rayonnait sur la terre.
S'élançant tout à coup d'un bocage voisin,
Et grisé sûrement d'amour ou de raisin.
Un jeune oiseau moqueur, le plus sauvage barde,
Le chanteur le plus gai, vint, d'ime aile gaillarde,
Se percher au sommet d'un superbe bouleau,
Qui penchait son tronc blanc sur les remous de l'eau.
Il chanta. La forêt suspendit ses murmures.
Ses notes scintillaient, ravissantes et pures.
Comme un ruisseau de perle à travers des récifs.
Ses cris furent d'abord timides et craintifs: C'était comme un soupir des âm^es délaissées.
Mais sa voix s'anima. Ses roulades pressées
Firent trembler au loin les feuillages touffus.
Brillants coups de gosier, sanglots, trilles confus.
C'était un cri d'orgie, un appel du délire.
Il parut babiller et s'éclater de rire;
A la brise il jeta des accents de courroux:
Il modula longtemps des sons tristes et doux;
Puis, mêlant brusquement toute cette harmonie,
Il la précipita, comme par ironie.
En faisceaux éclatants sur les bois d'alentour.
Il arrive parfois, sur le soir d'un beau jour.
Qu'une brise légère, après quelques ondées.
Agite des tilleuls les cimes inondées.
Et fait tomber la pluie en gouttes de cristal.
De rameaux en rameaux, jusques au fond du val ;
Ainsi l'oiseau m^oqueur, juché dans le feuillage.
Fit pleuvoir sur les bois son divin babillage.
Soutenus par l'espoir, bercés par ces accords. Les pauvres exilés longent de nouveaux bords; Ils voguent dans la Têche, à travers les prairies.
Au-dessus des forêts, comme des draperies,
Des orbes de fumée ondulent dans les airs.
Ils entendent là-bas, dans ces lieux moins déserts,
Le cor qui retentit par delà les bocages,
Ils entendent les bœufs mugir dans les pacages.
Au bord de la rivière, en un charmant endroit, Un endroit où régnait la paix, luisait le toit Dont les proscrits, de loin, avaient vu la fumée. Un chêne l'ombrageait. La mousse parfumée Et le gui merveilleux qu'en la nuit de Noël Venait couper, selon le rite solennel.
Avec la serpe d'or, le mystique druide. Grimpaient légèrement au chêne, leur égide.
C'était le toit d'un pâtre. Il était large et bas. Un jardin l'entourait où les fleurs, sous les pas Des visiteurs ravis, versaient d'étranges baumes. Derrière ce jardin se déroulaient les chaumes. On avait abattu, dans un bosquet, tout près. Pour bâtir la maison, les plus al tiers cyprès. Des poteaux élégants portaient la galerie; Et la vigne légère, et la rose fleurie,
Que venait caresser roiseau-mouche coquet, Ornaient tous ces poteaux d'un odorant bouquet. Au bout, presque cachés sous la ramure épaisse, Sans cesse bourdonnant et roucoulant sans cesse, Étaient Tardente ruche et le doux colombier: L'abeille travailleuse et l'amoureux ramier.
Ces lieux étaient plongés dans im calme sublime. Les rayons du soleil doraient encor la cime Des bois mystérieux qui frangeaient l'horizon. Mais les ombres déjà planaient sur la maison. La fumée, en sortant des hautes cheminées. Formait des orbes bleus, des vagues satinées. Qui rayaient le ciel pur, comme im rustique andain Raie tm champ que l'on fauche. Et, parti du jardin, Derrière la maison, par un bosquet de chêne. Un sentier conduisait, large ruban d'ébène, Jusques à la prairie où de chaudes lueurs Le soleil inondait les gazons et les fleurs.
Et c'était comme un lac dont les ondes bénignes Auraient dormi. Les ifs où s'accrochaient les vignes/
Sombres dans l'or du soir, paraissaient des vaisseaux Que le calme profond enchaînait sur les eaux.
Sur un cheval ardent qui hennit et folâtre, Des bords de la forêt, voici venir un pâtre. Il revêt un pourpoint fait de peau de chevreuil. Sa figure bronzée a presque de Torgueil Quand, sous le sombrero, son regard se promène. Satisfait et ravi, sur l'admirable scène Qu'autour de lui le soir déroule lentement. Les troupeaux, çà et là, broutent paisiblement La pointe du gazon et la feuille moelleuse. Ils savourent surtout la fraîcheur vaporeuse Qui s'élève de l'onde et s'étend sur le pré.
Arrêtant son cheval sur le champ diapré.
Il prend le cor vibrant que sa ceinture porte.
Et souffle une clameur, à la fois douce et forte,
Qui va se perdre au loin dans les brumes du soir.
Au signal familier, aussitôt, l'on put voir
Les troupeaux attentifs lever leurs cornes blanches,
Au-dessus du foin vert et des légères branches,
Comme des flots d'écume au-dessus des cailloux. En silence, d'abord, ouvrant leurs grands yeux roux. Pendant une minute ils regardent, hésitent. Et puis, tous en beuglant soudain se précipitent Comme un nuage épais dans les champs élargis. Et le berger vaillant revient à son logis.
Et, comme il arrivait sur son cheval superbe,
Par la sente battue en l'épaisseur de l'herbe,
Il voit, près du jardin, la vierge et le pasteur
Qui s'avancent vers lui, marchant avec lenteur.
Et comme intimidés. Ravi de l'aventure.
Il s'arrête, d'un bond descend de sa monture.
Et court au-devant d'eux en leur ouvrant ses bras.
Les voyageurs, d'abord, restent dans l'embarras; Mais, sous les traits brunis de ce vieux pâtre agile. Ils retrouvent bientôt le forgeron Basile.
Basile, tout joyeux, conduit dans le jardin Ces amis que le ciel lui redonne soudain;
Et là, sous la tonnelle et dans un nid de roses, Ensemble on s'entretient de mille et mille choses. On parle du présent, on parle du passé. On parle du pays d'où chacun fut chassé... On voudrait épuiser un sujet qu'on effleure; On est joyeux ou triste, et l'on rit et l'on pleure.
Parfois Évangéline, à travers le bosquet. Plonge, silencieuse, un regard inquiet:
Elle cherche quelqu'un, puis, elle craiat d'entendre Pourquoi l'objet aimé se fait encore attendre. N'est-ce donc pas ici qu'elle doit le revoir?
Basile, cependant, comprend le désespoir Qui couve dans le cœur de la jeune proscrite; Il ressent à son tour une angoisse subite. Et, d'une voix émue, il demande aussitôt:
— ((N'avez-vous rencontré nulle part un canot?... ((Du lac et des bayous il a suivi la route. ((Gabriel le conduit. Vous l'avez vu sans doute.»
Or, dès les premiers mots que l'hôte prononça, Sur le front de la vierge un nuage passa ; Au bord de sa paupière une larme vint luire, Puis, avec un accent qu'on ne saurait traduire, Elle s'écria:
— «Ciel! Gabriel est parti!»
Son cœur dans le chagrin parut anéanti.
Et les échos du soir tristement murmurèrent:
«Gabriel est parti!»
Les exilés pleurèrent, Le forgeron Basile avec bonté reprit:
— «Ne laisse pas le trouble agiter ton esprit: «Sèche tes pleurs; le ciel soutiendra ton courage. «Attends. Désespérer serait lui faire outrage. «Ce matin seulement il est parti d'ici, «Ton Gabriel. Le sot, d'avoir si vite ainsi, «Et presque malgré moi, fui notre domicile. «Il était devenu d'une humeur difficile;
«Il haïssait le monde et n'endurait que moi; «Il ne parlait jamais, ou bien parlait de toi. «Dans les cantons voisins aucune jeune fille «Ne semblait, à ses yeux, vertueuse ou gentille. «Pour lui rien ici-bas n'avait plus de valeur.
«Son départ m'a rempli d'une grande douleur, «Et sans cesse j'entends sa dernière parole. «Il doit, dans Andayès, une ville espagnole, «Acheter des mulets aux pieds sûrs et mordants. «Il veut suivre, de là, sous des cieux moins ardents, «Les Sauvages du Nord jusque sous la Grande Ourse. «Il chassera partout, dans cette longue course, «Le fauve et le gibier au fond des bois épais.
«Calme-toi, mon enfant, et goûte encor la paix, «Nous saurons retrouver cet ami téméraire. «Sa nacelle d'écorce a le courant contraire. «Demain nous partirons, sitôt que le m^atin «Fera luire les eaux d'un reflet argentin, «Et que la nuit t'aura quelque peu reposée. «En côtoyant des bords tout brillants de rosée,
«Nous rejoindrons bientôt l'amoureux braconnier, «Et tu pourras alors le faire prisonnier. »
On entendit soudain des voix vives et gaies; On vit des jeunes gens franchir les vertes haies Qui miraient dans les eaux leur riche floraison. Ils portaient en triomphe, à travers le gazon, Michel, le vieux joueur de violon rustique.
Basile le gardait comme un dieu domestique. Il mêlait, lui du moins, quelques rires aux pleurs. Et son archet créait des sons ensorceleurs. Il rappelait vraiment un dieu gai de la fable. Il était renommé pour sa manière affable, Pour ses cheveux d'argent et pour son violon.
— «Longue vie à Michel, le roi du rigodon!»
Crièrent, à la fois, en écartant les saules.
Les gars qui le portaient sur leurs fortes épaules.
Or, le père Félix, en les apercevant.
De la main les salue. Il s'avance au-devant.
Dès qu'il voit s'approcher le vénérable prêtre, Le vieux ménestrel sent, dans son âme, renaître Les ravissants transports d'un âge plus heureux. Il se met à pleurer. Des souvenirs nombreux A ses esprits émus alors se présentèrent, Et vers les temps enfuis ses pensers remontèrent.
L'enfant du vieux Benoît baise ses cheveux blancs. Il la presse en ses bras, en ses bras tout tremblants, Et mouille son front pur de ses brûlantes larmes. La pauvre Évangéline, elle avait bien des charmes Quand il la fit danser pour la dernière fois. Avec son Gabriel et les gais villageois. Au son du violon, sous le ciel d'Acadie! Elle ne s'était pas, à coup sûr, enlaidie, Et plus pur que jamais devait être son cœur Eprouvé longuement au creuset du malheur.
Oubliant tout à fait ses épreuves amères, Basile embrasse alors les filles et les mères. Il crie, il rit, il chante. Il se croit tout permis Pour mieux montrer sa joie à ses anciens amis.
Ces proscrits de Grand-Pré que le hasard rassemble, Longtemps dans le jardin s'entretiennent ensemble Du bonheur qu'ils goûtaient au village natal, Et des maux endurés depuis l'arrêt fatal. Ils admirent pourtant l'existence tranquille Que passe à l'étranger le forgeron Basile; Ils écoutent longtemps, avec avidité, Le récit qu'il leur fait de la fécondité De ces prés sans confins, dont la riche verdure Nourrit mille troupeaux errant à l'aventure. Et, quand l'ombre du soir vient à se déployer, Telle une sombre tente, ils font cercle au foyer. On prépare aussitôt un souper confortable. Puis, le Père Félix, debout près de la table. Récite à haute voix le bénédicité.
Et chacun dit: Amen, en sa félicité.
Lentement, lentement, sur la fête nouvelle La nuit silencieuse avait ouvert son aile. Tout était, au dehors, calme et tranquillité. Donnant au paysage un éclat argenté, La lune se leva souriante, sans voile, Et monta dans l'azur où scintillait l'étoile.
Le bonheur du moment: rires, pleurs et couplets, Sur le deuil du passé renvoyait ses reflets. On causait avec verve, et le front des convives Semblait s'illuminer de lumières plus vives Que celles qui flottaient au sombre firmament. Le pâtre réjoui versait abondamment, Dans les vases d'étain, le doux jus de la vigne. Aux siècles de la fable il aurait été digne De verser le . nectar à la table des dieux.
Alors que fut fini le repas copieux.
Il alluma sa pipe et parla de la sorte:
— «Oui, vous tous, mes amis, qui frappez à ma porte, ((Après avoir erré sous des cieux inconnus, ((Je vous le dis encor, soyez les bienvenus! ((L'âme du forgeron ne s'est pas refroidie. ((Il se souvient toujours de sa belle Acadie, ((Et de l'humble maison qu'il avait à Grand-Pré. ((Pour lui le malheureux est un être sacré.
((Demeurez avec moi dans ces fertiles plaines.
((Le sang n'y gèle pas, croyez-le, dans nos veines, ((Comme chez-nous, l'hiver. Dans le sol nuls cailloux ((Du laboureur actif n'excitent le courroux, ((Point d'insectes méchants. Et, dans chaque domaine ((La mordante charrue, au printemps, se promène ((Comme un esquif léger sur la nappe des eaux.
((On ne voit pas tarir nos limpides ruisseaux. ((Dans toutes les saisons les orangers fleurissent, ((Et les fruits les plus beaux en nos vergers mûrissent. ((Des flots de blonds épis roulent sur les guère ts, ((Et des bois précieux remplissent les forêts. ((Au milieu de nos prés on voit sans cesse paître ((De sauvages troupeaux dont chacim est le maître.
((Quand nos toits sont debout au milieu des moissons, ((Que nos grasses brebis aux épineux buissons ((Accrochent, en passant, leurs blancs flocons de laine, ((Que d'un foin parfumé chaque grange est bien pleine, ((Que dans les prés en fleurs qui s'étendent là-bas, ((Les génisses vont paître ou prendre leurs ébats, ((Nul roi Georges ne vient, par d'infâmes apôtres, ((Sans honte nous ravir tous ces biens qui sont nôtres. »
De sa large narine, alors, le laboureur
Fit jaillir tout à coup un souffle de fureur.
Et frappa de son poing la table de mélèze.
Ses compagnons, surpris, bondirent sur leur chaise,
Et le père Félix oublia, cette fois,
La prise de tabac qu'il tenait dans ses doigts.
Mais un instant après, le souris sur les lèvres, Il ajouta:
— «Pourtant, défiez- vous des fièvres:
«Elles sont bien à craindre en ces brûlants climats. «Comme dans l'Acadie on ne les guérit pas «En mettant à son cou, durant mainte journée, «Une écale de noix avec une araignée. »
On poursuivait gaîment Tentretien familier. Quand on entend, dehors, sur le vaste escalier, Avec un bruit de pas un torrent de paroles. C'étaient les invités; quelques jeunes créoles. Et des Acadiens devenus des planteurs, Loin du joug odieux de leurs persécuteurs, Sur le sol fortuné qui leur offrait asile.
Bien souvent ils venaient chez leur ami Basile.
Plusieurs avaient connu, dans le bourg de Grand-Pré,
La jeune Évangéline et le pieux curé.
Il était beau de voir, réunis au même âtre,
Tous ces infortunés. En effet, chez le pâtre,
Après de longs labeurs et des courses sans fin,
Des voisins, des amis se retrouvaient enfin.
On riait follement, on pleurait sans contrainte.
Et les mains se serraient dans une chaude étreinte.
Les inconnus d'hier, amis dorénavant.
Sans gêne obéissaient à l'entrain émouvant;
Ils voyaient naître là des amitiés sincères...
Partout, il est bien vrai, les malheureux sont frères.
Dans ces épanchements, dans ces rires, alors Passa, comme un rayon, une gerbe d'accords. Michel, le troubadour aux longs cheveux de neige, Et tous les jeunes gens qui lui faisaient cortège. Se trouvaient réunis dans un autre salon, Et le barde accordait, ému, son violon.
Bientôt les pieds brûlants s'agitent en cadence.
Sous les lambris de cèdre une bruyante dance
Enlace savamment ses orbes gracieux,
Et des éclairs de joie embrasent tous les yeux.
Pareils à des enfants que le plaisir transporte,
Ils ont tout oublié. La danse les emporte
Avec un grand froufrou de légers cotillons.
Au rythme de l'archet, dans ses gais tourbillons.
Ainsi depuis longtemps l'allégresse s'exhale. L'un près de l'autre assis, tout au bout de la salle, Basile et le pasteur parlaient, les yeux baissés, De leur ami Benoît qui les avait laissés. Évangéline, seule, au gré des rêveries, Promenait ses regards sur les vastes prairies; Bien des tristes pensers et des chastes désirs S'éveillaient dans son âme au bruit de ces plaisirs! Les propos amusants, la danse, la musique La rendaient plus pensive et plus mélancolique; Elle entendait toujours les regrettés accents De l'océan plaintif et des bois fleurissants.
Elle sortit, pour fuir une joie importune.
Le vent ne soufflait point; l'oiseau dormait. La luner
De ses rayons d'argent mondait les champs mûrs, Et les grands bois lointains qui paraissaient des murs. A travers les rameaux, sur la calme rivière. Tombait de place en place un réseau de lumière. Comme tombe un penser d'espérance et d'amour Dans l'âme qui se trouble et qui se ferme au jour.
Et la fleur, autour d'elle, ouvrant son brillant vase,
Sa corolle d'argent, sa coupe de topaze.
Et la fleur répandait, humblement et sans bruit,
Un suave parfum sur l'aile de la nuit;
Et c'était son hommage à l'adorable Maître
Qui veillait sur ses jours après l'avoir fait naître.
Mais l'âme de la vierge offrait alors aux cieux
Un arôme plus pur et plus délicieux;
Comme la fleur, pourtant, elle était exposée
Aux ténèbres du soir, à l'amère rosée.
Or, quand elle eut franchi la porte de l'enclos. Sous les chênes ombreux où mouraient les échos, A pas lents et rêveuse, elle suivit la sente, Et la lune inonda son âme languissante
D'une tristesse douce. Alors tout se taisait. Sur rimmense prairie, au loin, tout reposait. Hors, dans le chaud gazon, les tendres bestioles, Et, dans l'air embaumé, de vives lucioles Dont le vol dessinait de légers traits de feu.
Au-dessus de son front, dans le fond du ciel bleu, Pensers du Tout-Puissant rendus partout visibles. Vivement scintillaient les étoiles paisibles. L'homme n'admire plus ces merveilles d^ Dieu; Seulement il a peur quand il voit, au milieu De ce temple divin qui s'appelle le Monde, Paraître une comète ardente, vagabonde.
Comme une main de feu qui burine un arrêt.
Elle était sur la terre, et sa pauvre âme errait Dans les champs infinis où rayonne l'étoile. Comme sur la mer vaste ime barque sans voile. Triste, elle s'écria:
— «Gabriel, Gabriel, «Où fuis-tu? Vers quels lieux te conduit donc le ciel? ((N'entends- tu pas enfin ma voix qui se lamente?
«Ne devines-tu pas l'ennui qui me tourmente? c(Je te cherche partout, nulle part ne te vois! «J'écoute tous les sons et n'entends point ta voix! «Oh! que de fois ton pied, loin du bruit de la foule, «A suivi ce chemin qu'aujourd'hui mon pied foule! «Sous ces chênes feuillus combien de fois, le soir, «Fatigué du travail, es-tu venu t 'asseoir, «Pendant que loin de toi, sur la mousse endormie, «En rêve te voyait ta malheureuse amie! «Que de fois sur ces prés ton anxieux regard «A dû, comme le mien, s'en aller au hasard! «Gabriel! Gabriel! oh! quand te reverrai- je? «Quand donc, mon bien-aimé, quand te retrouverai- je ?
Elle entendit alors gazouiller, tout auprès. Un jeune engoulevent juché sur un cyprès. Son refrain, aussi doux que le chant de la flûte, Ondula sous les bois, comme l'onde qui lutte Contre les chauds baisers des brises du matin, Et d'échos en échos mourut dans le lointain.
«Patience!» souffla, du fond calme des ombres. L'esprit mystérieux de tous les chênes sombres;
Et des prés où la lune ouvrait un blanc chemin, Un long soupir monta qui répondit:
«Demain!»
Le lendemain, Taurore était toute riante,
Les plantes se berçaient sur leur tige pliante,
La nuit sur le gazon avait versé des pleurs,
Et, dans l'air attiédi, partout, de blanches fleurs
Répandaient les parfums de leurs coupes d'albâtre.
Le prêtre, sur le seuil de la maison du pâtre,
Dit à ceux qui partaient:
— ((Mes bons amis, adieu!
((Je vais, priant pour vous, vous attendre en ce lieu. ((Ramenez-nous bientôt le prodigue frivole; ((Ramenez-nous aussi la jeune vierge folle, ((Qui dormait sous les bois quand l'époux est venu.»
— ((Adieu! dit souriant et d'un air ingénu,
((La douce enfant, Adieu ! Que le Seigneur nous guide ! »
Puis, avec le vieux pâtre elle descend, rapide.
Au bord de la rivière où, près des verts sentiers, Les attendaient déjà de vaillants canotiers.
Le matin rayonnait sur la vague sereine.
Ils partirent. Docile à l'aviron de frêne.
Sous l'élan vigoureux, le rapide canot
S'éloigna du rivage et disparut bientôt...
Ils poursuivaient en vain, dans leur course obstinée,
Celui que devant eux, hélas! la destinée
Chassait comme une feuille au sein nu des déserts,
Ou comme le duvet de l'oiseau dans les airs.
Cependant im jour fuit, un autre, un autre encore!
Au coucher du dernier pas plus qu'à son aurore.
Ils n'ont pu découvrir la trace du fuyard.
Ils ont interrogé longtemps, de toute part,
La colline et le lac, la forêt et le fleuve.
Et dans ces lieux nouveaux, en leur amère épreuve,
La vierge défaillante et le rameur pensif
N'ont eu que des rumeurs pour guider leur esquif.
Et la nacelle, comme une aile ouverte vole
Puis elle atteint enfin cette ville espagnole, Adayès qui se plaît au bruit comme aux chansons. Les ombres s'étendaient sur les champs de moissons. Ils descendent, lassés, dans une vieille auberge. Aussitôt, grand parleur, Thôte qui les héberge Leur dit que Gabriel, guide, amis et chevaux, Sont la veille, partis, pour des pays nouveaux.
Bien loin, à l'occident, sont des campagnes nues Où des chaînes de roc s'élèvent jusqu'aux nues. Sous le soufiBe glacé des étemels hivers, Barrières de géants, leurs sommets sont couverts D'une neige éclatante et d'une glace épaisse. Un sommet çà et là se déchire et s'affaisse, Pour ouvrir une gorge, un ravin spacieux Où passent, en criant sur leurs âpres essieux, Les pesants chariots de quelque caravane.
Au couchant, l'Orégon roule une eau diaphane; De cascade en cascade, au loin, vers le levant. On voit le Nebraska verser son flot mouvant.
Sous le ciel du midi, des torrents, des rivières, Charriant sans repos les sables et les pierres.
Soulevés par les vents, en d^étranges réveils Descendent des sierras, avec des bruits pareils Aux multiples accords des harpes et des lyres Que font vibrer, le soir, les amoureux délires.
Et puis, entre les flots de ces larges torrents.
Qui s'élancent fougueux vers des cieux différents.
Se déroule sans fin la zône des prairies.
Océan de gazon, mers ou plaines fleuries
Qui bercent au soleil, en un lointain profond.
Leurs vagues d'amorphas, de roses, de mil blond.
Là, libres, courroucés, ou pleins d'ardeurs jalouses.
Les bisons font trembler les immenses pelouses;
Là courent les chevreuils et les souples élans.
Les sauvages chevaux avec les loups hurlants;
Là s'allument des feux qui dévorent la terre;
Là des vents fatigués soufflent avec mystère!
Des enfants d'Ismaël les sauvages tribus
Arrosent de leur sang ces déserts étendus.
Et l'avide vautour, hâtant ses ailes lentes.
En tournoyant dans l'air suit leurs routes sanglantes.
Il semble, esprit vengeur des vieux chefs massacrés, Trouver, pour fuir au ciel, d'invisibles degrés.
On voit monter parfois un orbe de fumée; Là s'élève une tente. Une horde affamée. Poussant des cris de guerre et la haine dans l'œil. Danse autour du brasier où rôtit le chevreuil. De place en place aussi, se mirant aux fontaines Qui sillonnent parfois ces retraites lointaines, Fleurit quelque bosquet où l'oiseau va chanter; Et l'ours morose vient, tout en grognant, hanter Les cavernes d'un roc, le fond d'une ravine Où sa griffe déterre une amère racine.
Puis, percé de clous d'or, bien au-dessus de tout. Comme un toit protecteur le ciel s'étend partout.
Mais toujours Gabriel continuait sa course.
Il avait remonté plus d'tin fleuve à sa source;
Et près des monts Ozarks au flanc sévère et nu.
Avec ses compagnons il était parvenu.
Et, depuis bien des jours, le vieux pâtre et la vierge
Avaient quitté la ville et la petite auberge.
Où l'hôtelier leur dit le départ du trappeur.
Toujours encouragés par un espoir trompeur,
Avec des Indiens au visage de cuivre,
Ils s'étaient mis en route, empressés à le suivre.
Parfois, ils croyaient voir, à l'horizon lointain,
S'élever vers le ciel, dans l'air pur du matin.
De son camp éloigné la fumée ondulante;
Le soir, ils ne trouvaient qu'une cendre brûlante,
Que des brasiers éteints et des charbons noircis.
Or, malgré la fatigue et malgré les soucis. Ils ne s'arrêtaient pas. Toujours pleins de courage. Ils poursuivaient toujours leur pénible voyage. On eut dit qu'une fée au pouvoir merveilleux. D'un grand lac de lumière étalait, sous leurs yeux, Le mirage trompeur. Ils étaient dans l'ivresse; Mais ce lac enchanté fuyait, hélas! sans cesse.
Comme ils avaient, un soir, dressé leur campement. Ils virent s'avancer près du feu de sarment. Une jeune Indienne. Elle n'a rien de rude. Et prévient le respect par son humble attitude. On lit bien la douleur en son œil abattu,
Mais on y lit de même une forte vertu. C'était une Shawnée. Elle allait aux montagnes Rejoindre ses parents et ses jeunes compagnes, Qu'elle avait dû quitter pour suivre son époux A la chasse aux castors, aux ours, aux cariboux. Jusqu'aux lieux où l'hiver étend son aile blanche; Mais elle avait vu là le féroce Comanche, Enivré de fureur, du tomahawk armé, Massacrer sous ses yeux son époux bien-aimé. Un chasseur canadien, un fier visage pâle. Qui brava ses bourreaux jusqu'à son dernier râle. Elle parlait ainsi d'un ton plaintif et lent; Les exilés souffraient tout en la consolant. Quand la braise eut doré le bison délectable, Ils la firent asseoir à leur modeste table.
Lassés du poids du jour et du poids des ennuis. Quand le repas fut fait, que le voile des nuits Eut ouvert, sous le ciel, ses grands replis humides, Les fils de TAcadie et leurs fidèles guides Livrèrent au repos leurs membres fatigués.
Pendant que follement les rayons chauds et gais
Du brasier qui flambait dans la plaine assombrie,
Jouaient sur leur front blême et leur joue amaigrie,
L'Indienne s'en vint, l'âme pleine de deuil.
Sur le gazon s'asseoir, devant le fauve seuil
De la tente où veillait la vierge d'Acadie.
Elle redit encor la noire perfidie
Qui sema son chemin d'ineffables douleurs.
Elle redit aussi, les yeux noyés de pleurs.
Avec le doux parler de la forêt sauvage,
Ses amours, ses bonheurs, et son triste veuvage.
La vierge de Grand-Pré pleurait à ces récits.
Les maux qu'elle endurait lui semblaient adoucis.
Car elle avait, près d'elle, une autre infortimée
A d'étemels chagrins comme elle destinée,
Un cœur brûlant d'amour, déçu, blessé, flétri.
Et privé pour jamais de son objet chéri.
Le souffle de douleur qui passait sur ces femmes
Les liait l'une à l'autre et faisait sœurs leurs âmes.
La proscrite à son tour dit aussi ses émois ; Elle dit ses chagrins et depuis quels longs mois.
Bien loin de sa patrie, elle allait désolée; Et la femme des bois, la figure voilée, L'écoutait en silence, assise à quelques pas. Ses yeux étaient de flamme; elle ne pleurait pas. Et quand Évangéline eut fini son histoire, Muette, elle pencha la tête. On eut pu croire Qu'une terreur nouvelle obsédait son esprit. Mais un moment après, tressaillante, elle prit. Dans ses deux frêles mains, les mains de l'exilée. Puis, assise à ses pieds, d'une voix modulée, Elle lui raconta l'histoire de Mowis, Le fiancé de neige.
((Il épousa jadis, ((Une vierge sensible aux aveux de sa bouche, ((Et sous les bois épais, il partagea sa couche. ((Mais quand l'aube rosa le ciel de l'orient, ((Il sortit du wigwam, gracieux, souriant, ((Et bientôt, par degrés, se fondit comme une ombre, ((Aux baisers du soleil qui chassait la nuit sombre. ((Et la jeune épousée, en proie à ses regrets, ((Le suivit en pleurant jusqu'au fond des forêts, ((Tendant vers lui les bras pour retarder sa fuite. »
Et, sans se reposer, elle redit ensuite,
Avec le même accent si doux et si charmeur, Comment, un soir, si Ton en croyait la rumeur, La belle Lilinau par un brillant fantôme Avait été séduite. Il venait sous le dôme Des pins majestueux qui voilaient son séjour, Et quand elle sortait, vers le déclin du jour. Comme un souffle odorant qui passe sur les mousses. Sa voix lui murmurait les choses les plus douces.
Heureuse de sentir son magique pouvoir, Elle aimait à l'entendre, elle aimait à le voir. En caressant, un jour, ses verdoyantes plumes, Elle suivit son vol par les bois et les brumes. On ne la revit plus. Sa tribu la chercha; Mais personne jamais, sans doute, n'approcha Du gîte où l'enchanteur la retenait captive.
Toujours Évangéline écoutait, attentive,
Les contes merveilleux de la femme des bois.
La plaine fleurait bon, et cette douce voix,
Lui fit croire, un instant, qu'elle était transportée
Par une fée aimable en la terre enchantée
Que son rêve souvent voyait dans son essor.
Lentement dans la nuit, comme une boule d'or,
La lune se leva sur TOzark aux flancs chauves.
Elle fit peu à peu glisser des reflets fauves
Sur les plaines en fleurs et les monts de granit,
Sur les haines de l'antre et les amours du nid.
La tente se drapa de douces lueurs blanches;
Le ruisseau plus gaîment murmura sous les branches ;
Les gazons plantureux et les bois étendus
Dans une mer d'argent semblaient s'être fondus.
Un souffle parfumé berçait toutes les choses.
L'exilée, à l'aspect des tableaux grandioses.
Sent l'ivresse griser son cœur toujours aimant.
Mais une vague peur, un noir pressentiment
Se glissèrent alors dans son âme timide.
Comme, au coucher du jour, sous la verdure humide,
Un serpent qui se glisse, à travers le buisson.
Jusqu'au nid où l'oiseau module sa chanson.
Ce n'était pas alors une crainte futile
Des choses d'ici-bas; c'était, douce et subtile.
Une voix qui passait dans les vagues de l'air,
Et qui venait du ciel. Comme au feu de l'éclair.
Elle vit que pareille à la femme indienne,
Dans sa course elle aussi, la pauvre Acadienne, Vainement poursuivait un fantôme menteur. Tout dormait cependant. Dans le calme enchanteur, Sur elle le sommeil descendit comme un baume. Et tout se dissipa: crainte, joie et fantôme.
Aussitôt qu'apparut Faube du lendemain, Les vaillants voyageurs reprirent leur chemin. Jeune et pourtant au deuil à jamais condamnée, Avec eux s'éloignait la plaintive Shawnée. Elle dit, appelant la proscrite sa sœur: — «Je connais le pays où passe le chasseur. ((Sur le flanc de ces monts où l'aigle a mis son aire, ((Du côté du couchant, un peuple débonnaire ((Habite un pauvre bourg. C'est une mission. ((On aurait là pour toi de la compassion. ((Le chef de ce village est une robe noire. ((Son souvenir toujours sera dans ma mémoire. ((Son peuple m'est connu. Je l'ai vu bien souvent ((Chanter comme l'oiseau, gémir comme le vent, ((Pendant qu'il lui parlait de la vie éphémère, ((Et du divin Jésus, et de sa sainte mère. »
Évangéline, alors, dit à ses compagnons: — «Allons de ce côté. Hâtons-nous. Atteignons ((Le bourg que la montagne abrite sous son aile, ((Peut-être aurons-nous là quelque bonne nouvelle. »
A peine eut-elle dit, que les aventuriers Guidèrent vers les monts leurs rapides coursiers. Quand le soleil entra dans son lit de nuée La troupe voyageuse, ardente et dénuée.
Atteignait la montagne et découvrait, au loin. Une large prairie où se berçait le foin. Où dormaient çà et là de limpides fontaines, Elle entendit bientôt monter des voix humaines, Et vit dans la verdure, au bord d'im grand ruisseau, Les tentes des chrétiens qui se miraient dans l'eau.
Au pied d'im chêne antique, et parmi les cabanes,
Sur un épais tapis de mousse et de lianes,
Le peuple plein de foi s'était agenouillé.
Il priait. Ce grand chêne, au faîte ensoleillé,
Était l'unique temple. Un crucifix de marbre
Avait été fixé dans l'écorce de l'arbre,
Et semblait reposer un regard triste et doux Sur les humbles chrétiens tombés à ses genoux. A travers les rameaux que la lumière dore, La prière et le chant, le soir comme à Taurore, S'élèvent vers les cieux, tel un divin encens.
Les voyageurs, touchés de ces naïfs accents. S'avancèrent sans bruit, la tête découverte. Se mirent à genoux sur la pelouse verte. Et prièrent longtemps avec dévotion.
Quand le prêtre eut donné la bénédiction, Qui tomba de sa main sur ces têtes chéries, Comme sur les sillons ouverts dans les prairies, Tombe le grain de blé de la main du semeur, Il s'avança vers eux, sollicitant l'honneur De Jes avoir dès lors pour hôtes dans sa tente. Basile, un peu confus, d'une voix hésitante, L'assure au nom de tous d'un respect filial.
En entendant parler son langage natal, Le ministre de Dieu sent une grande joie.
Par un large sentier où la verdure ondoie,
Entre deux rangs de gens curieux et dévots,
Il guide à son wigwam les visiteurs nouveaux.
Et pour siège il étend la dépouille du fauve.
Il signe de la croix son front auguste et chauve,
Et simple, et souriant, sur un fruste tapis
Il met le maïs d'or en gâteaux, en épis,
Il leur sert, d'une main qui n'est pas encor lourde,
Pour apaiser leur soif, l'eau fraîche de sa gourde.
Tout en se reposant sur les nattes de peaux. Ils disent leur histoire. A ces tristes propos Le saint prêtre répond d'une voix solennelle:
— «L'aube n'a pas six fois aux cieux ouvert son aile, «Le soleil ne s'est point six fois non plus enfui «Depuis que Gabriel, car enfin c'est bien lui, «S'est assis sur la natte où la vierge est assise. «Pour se rendre à mes vœux, d'une voix indécise «Il me fit longuement ce triste récit-là; «Je le bénis ensuite, et puis il s'en alla. »
La voix de ce pasteur était très onctueuse. C'était l'aimable écho d'une âme vertueuse, Qui sait trouver léger le fardeau du devoir, Pour la proscrite, hélas! c'était le désespoir. Chaque mot dans son cœur qu'un nouveau deuil assiège Tombe, comme en hiver, les blancs flocons de neige Dans le nid d'où l'oiseau s'est à peine envolé.
— «Il va chasser bien loin, dans le nord désolé, «Continua le prêtre; à la saison prochaine
«Il viendra de nouveau prier sous le grand chêne. »
Évangéline dit, en poussant un soupir:
— «Mon âme est abattue et lasse de souffrir... «Mon père, permettez qu'avec vous je demeure, «Pour attendre l'époux ou bien ma dernière heure.»
Et le missionnaire, accédant à ses vœux. Répondit tout ému:
— «Mon enfant, je le veux. »
Le lendemain matin, revêtu de son aube.
Le prêtre dit la messe, à la clarté de Taube; Et quand fut consommé l'holocauste divin, Basile fit seller son coursier mexicain Et partit. Il allait, jouet d'im triste leurre, Avec ses guides sûrs regagner sa demeure.
Les jours se succédaient lentement, lentement, Et partout le maïs, qui semblait seulement Un verdoyant duvet répandu sur la terre. Quand l'exilée entra dans le bourg solitaire. Balançait aujourd'hui, comme des flots mouvants, Ses longues tiges d'or au caprice des vents. Et l'étrange fouillis de ses feuilles vermeilles Offrait une cachette aux voraces corneilles, Ou formait un grenier dont l'agile écureuil. Pour se gorger, passait à chaque instant le seuil.
On dépouillait déjà, dans l'amour et la joie. Les épis couronnés d'une aigrette de soie. Les filles du hameau rougissaient, si leur main Développait alors des graines de carmin; Les filles rougissaient et cachaient leur visage.
En riant en secret de Tamoureux présage; Mais elles se moquaient du pauvre épi tortu, L'appelaient un brigand, un épi sans vertu Qui ne méritait pas sa place dans la tresse. Auprès d'Évangéline étrangère à l'ivresse, Alors nul rouge épi n'amena Gabriel.
Le prêtre lui disait:
— «Laisse faire le ciel, « Et le ciel à la fin entendra ta prière. « Dans le champ du Seigneur sois fidèle ouvrière. « Il est dans nos déserts, mon enfant, ime fleur «Petite, sans orgueil, et sans vive couleur; «Vers le nord, en tout temps, son calice s'incline. «C'est une fleur que Dieu, dans sa bonté divine, «Sème, de place en place, en ces prés étendus, «Pour diriger les pas des voyageurs perdus. «La foi dans notre cœur ressemble à cette plante.
«La fleur des passions est toujours plus troublante; «Elle a plus de couleurs, plus de pompeux éclats, «Mais soyons défiants, elle trompe nos pas, «Et son baume suave est, hélas! bien ftineste.
«Seule ici-bas la foi, cette plante céleste,
«Est le guide éclairé de nos pas raffermis,
«Et puis ensuite elle orne, au ciel, nos fronts soumis. »
Ainsi venaient déjà les beaux jours de l'automne. Ils passèrent pourtant! Les fruits de leur couronne Tombèrent tm par un sur le guéret durci,... Gabriel ne vint pas!
L'hiver s'enfuit aussi; Le printemps embaumé s'ouvrit comme ime rose; L'abeille butina la fleur à peine éclose; Sur les feuilles des bois, dans le calme des airs, L'oiseau bleu fit pleuvoir ses cris joyeux et clairs..., Gabriel ne vint pas !
Cependant, sur son aile La brise de l'été portait une nouvelle Plus douce que l'espoir et l'amoureux frisson. Que le parfum des lis et le chant du pinson. L'agréable rumeur, vague mais persistante, Disait que Gabriel avait planté sa tente. Avec d'autres chasseurs, depuis bientôt un an, Près de la Saginaw, au fond du Michigan. Et l'exilée alors, que la terre délaisse,
Compte encor sur le ciel. Et malgré sa faiblesse Et tout ce qu'a d'amer une déception, Elle fait ses adieux à l'humble mission.
Des guides s'en allaient vers la Nouvelle- France, Aux grands lacs. Espérant la fin de sa souffrance, Elle partit. Bien loin, dans l'immense désert. Après avoir, hélas ! plus d'une fois souffert D'une cruelle faim et d'une soif acerbe. Après avoir couché sous l'étoile et sur l'herbe. Elle atteignit des bois qui s'adossent au Nord, Et de la Saginaw put explorer le bord. Un soir, elle aperçut ,au fond d'une ravine, La tente du chasseur... Elle était en ruine!
Sur les ailes du temps s'envolaient les saisons. La pauvre Évangéline, aux lointains horizons. Ne voyait pas encor le bonheur apparaître. Un profond désespoir consumait tout son être.
Sous des cieux, tour à tour ou torrides ou froids. Elle traîna sa peine ainsi, dans cent endroits. Tantôt on la voyait, aux missions moraves.
Priant Dieu de briser ses terrestres entraves,
Sur un champ de bataille, aux malheureux blessés
Tantôt elle portait des secours empressés.
Elle entrait aujourd'hui dans une grande ville
Et demain se cachait dans un hameau tranquille;
Comme un pâle fantôme on la voyait venir,
Et souvent de sa fuite on n'avait souvenir.
Quand elle commença sa course longue et vaine, Elle était jeune et belle, et son âme était pleine De suaves espoirs, de tendres passions; Sa course s'achevait dans les déceptions!
Elle avait bien vieilli: sa joue était fanée;
Sa beauté s'en allait. Chaque nouvelle année
Dérobait quelque charme à son regard serein,
Et creusait sur son front les rides du chagrin.
On découvrait déjà, sur sa tête flétrie.
Quelques cheveux d'argent, aube d'une autre vie.
Aurore dont l'éclat mystérieux et doux.
Nous dit qu'tm nouveau jour va se lever pour nous.
Comme au premier rayon dont le ciel s'illumine.
Sous le voile des nuits, le matin se devine.
En ces lieux ravissants où, de ses flots nacrés, La Delaware arrose et féconde les prés, Il s'élève une ville harmonieuse et fière. Elle mire ses toits dans la grande rivière. Et garde avec amour, en son bois enchanteur, L'illustre nom de Penn, son pieux fondateur.
Là souffle un doux vent; là, de la beauté suprême La pêche veloutée est vraiment un emblème; Là, glorieux échos, chaque rue a sa voix Qui répète les noms des arbres d'autrefois. Comme pour apaiser les dryades discrètes, Dont le colon troubla les antiques retraites.
Après avoir bercé, sur d'orageuses mers,
Ses amours sans espoirs et ses chagrins amers,
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La vierge de Grand-Pré, la suave bannie,
Avait aimé bientôt cette rive bénie
Qui lui rappelait tant le village perdu.
Le repos succédait à son labeur ardu,
Ici dormait heureux LeBlanc, le vieux notaire.
De ses cent petits-fils, quand il quitta la terre.
Un seul était venu s'asseoir à son chevet.
Oui, c'était bien ici qu'enfin elle trouvait
Le plus de souvenirs de sa terre natale.
Elle aimait des Quakers l'existence frugale,
Et l'usage charmant qu'ils ont de tutoyer.
Elle voyait alors doucement chatoyer,
Dans le passé lointain, l'Acadie où naguères
Les habitants heureux s'aimaient comme des frères.
Maintenant que l'espoir est mort, et le cœur, las.
Par un divin instinct ses pensers et ses pas
Se tournent vers la ville où l'âme se recueille,
Comme vers le soleil se tourne l'humble feuille.
Quand un rayon du ciel, un souffle matinal.
Dissipent le brouillard où se noyait le val.
Le voyageur qui touche au sommet des m^ontagnes
Voit surgir, à ses pieds, dans les vertes campagnes, De longs ruisseaux d'argent tout frangés de rameaux, Des champs et des moissons, des bois et des hameaux. Ainsi, quand le chagrin s'endormit dans son âme. Elle vit que l'amour, de sa féconde flamme. Divinisait encor le ciel et les humains. Elle se sentit forte, et les âpres chemins Qu'elle avait parcourus avec tant de constance, Lui paraissaient très beaux maintenant, à distance.
Cependant Gabriel n'était pas oublié.
Par les premiers serments son cœur était lié. Son tendre cœur de vierge. En sa longue agonie, Elle voyait toujours, charmante et rajeunie. Comme au suprême soir du dernier rendez- vous. L'image du beau gars choisi pour son époux. Le silence, l'absence, et le temps qui s'envole Mettaient au souvenir une vive auréole.
Pour elle Gabriel n'avait jamais vieilli. Non, jamais sous les ans il n'avait défailli. Mais il était resté dans la vigueur de l'âge. Au matin radieux, là-bas, dans le village.
ÉVANCÉLINE
En son exil amer, sous le ciel étranger, La douce Évangéline aimait à partager L'angoisse du chagrin, les pleurs de Tindigence'. Elle savait pour tous avoir de l'indulgence. Pour tous elle priait. Sa grande charité. Gardant toujours son charme et son intensité, Ressemblait à ces fleurs dont les brillants calices Sans rien perdre jamais, pourtant, de leurs délices. Répandent dans les airs leurs suaves odeurs. Son âme s'enflammait de divines ardeurs; Elle ne gardait plus qu'ime seule espérance. Suivre Jésus partout avec persévérance.
Et, comme im holocauste, à Dieu s'offrir aussi.
Et l'on vit bien longtemps la sœur de la Merci Se glisser, chaque jour, dans les coins de la ville Où, comme un noir essaim, grouille un peuple servile; Où, pour cacher ses pleurs, sa faim, sa nudité, L'indigence s'enfonce avec timidité; Où la femme malade est sans pain, et travaille Pour nourrir ses enfants qui gisent sur la paille; Bien longtemps on la vit, dans ces coins isolés. Porter un peu de paix aux foyers désolés.
Lorsque la foule était de partout disparue,
Que tout dormait, le guet qui longeait chaque rue
Criant, dans la rafale ou dans l'obscurité,
Que tout était tranquille au sein de la cité,
Le guet voyait souvent, dans une humble mansarde,
La pensive lueur de sa lampe blafarde.
Avant qu'à son sommeil l'heureux fût arraché,
L'Allemand matinal qui portait au marché
Et des fleurs et des fruits dans sa lourde charrette,
Souvent la rencontrait qui gagnait sa retraite.
Sans effroi, toute pâle, en priant, en pleurant,
Après avoir veillé près du lit d'un mourant.
Sur la cité de Penn une peste maligne.
Hélas ! vint fondre un jour. Plus d'un funeste signe
Fut remarqué d'abord par tous les villageois.
De sauvages pigeons étaient sortis des bois.
Où seuls les glands amers formaient leur nourriture,
Quand d'une longue faim ils sentaient la torture.
Leur vol plus d'une fois avait terni le jour,
Et les fauves avaient, comme eux, fui leur séjour.
Parfois, lorsqu'est venu le beau mois de septembre.
Sur les champs tout fleuris et tout parfumés d'ambre L'océan pousse un flot qui monte, monte encor, Jusqu'à ce que le pré soit lui-même un lac d'or; De même, franchissant sa borne accoutumée. L'océan de la mort sur la plaine embaumée Où fleurissait la vie, où rayonnait l'azur, Avec un long sanglot jeta son flot impur.
Le riche, par ses biens, la beauté, par ses charmes, L'enfant, par ses soupirs, la mère, par ses larmes. Ne purent désarmer le terrible oppresseur, Et le frère mourait dans les bras de sa sœur. L'enfant en s'endormant sur le sein de la mère, L'épouse, à son réveil d'une ivresse éphémère! L'indigent, délaissé, dans ce moment fatal. Sans amis, sans parents, frappait à l'hôpital, La demeure de ceux qui n'ont point de demeure, C'est là qu'il attendait, hélas! sa dernière heure.
En dehors de la ville, au coin d'un large pré. En ce temps l'hôpital s'élevait, retiré; Aujourd'hui cependant la ville l'environne, Et ses murs lézardés, le toit qui le couronne,
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Semblent être un écho qui répète aux heureux Ces mots que Jésus dit chez Simon le lépreux: «Des pauvres sont toujours au milieu de vous autres. »
Nuit et jour, à l'hospice, avec de saints apôtres,
On voyait accourir la sœur de charité.
Et quand elle parlait, en son austérité.
Des biens que Dieu réserve à ceux qui, dans le monde.
Ont porté le fardeau d'une douleur profonde.
Les mourants souriaient et retrouvaient l'espoir.
Sur le front de la vierge, alors, ils croyaient voir
Une vive auréole, une lueur divine,
Comme au front des élus un artiste en dessine,
Ou comme, dans la nuit, au-dessus des cités
On en voit resplendir. Dans leurs félicités,
Cela leur paraissait la radieuse flamme
Des lampes de ce ciel où monterait leur âme.
A l'aube, un samedi que tout semblait plus beau. Par la ville déserte elle vint de nouveau Vers le sombre hôpital encombré de malades. Au soufifle qui^ passait sous les vertes arcades,
Le jardin mollement balançait mille fleurs. Elle choisit alors celles dont les couleurs Pouvaient rendre, peut-être, un sourire à la bouche Des patients cloués sur leur fimèbre couche ; Elle fit un bouquet, puis ensuite monta.
La brise, au même instant, sur son aile apporta, De l'église du Christ, un joyeux chant de cloches; Et, flottant sur les prés, plus humbles et plus proches, Les psaumes suédois du chœur de Wicaco S'unirent à l'airain, comme un céleste écho. Aussi doux que le bruit d'une aile qui se ferme, Le calme descendait. Le deuil avait un terme ; La vierge pressentit que sa peine achevait.
Elle entre doucement. Sur le fiévreux chevet Elle porte un regard qu'un espoir doux anime. A l'ange de la mort disputant sa victime. Des sœurs pleines de zèle et fuyant le vain bruit, Prodiguent mille soins et veillent jour et nuit. Sur le front tout brûlant, sur la lèvre qui sèche Elles viennent répandre une goutte d'eau fraîche.
Et quand tout est fini pour ces pauvres humains, Sur leur poitrine froide elles croisent leurs mains, Elles ferment leurs yeux, et le linceul les couvre.
Au moment où la porte en gémissant s'entr*ouvre, Les pâles moribonds semblent se réveiller, Se tournent lentement sur leur triste oreiller Et fixent sur la vierge un œil plein de souffrance. Sa présence était douce et rendait l'espérance. Elle était Jaii^oleil qui monte à l'horizon, Et vient illuminer les murs d'une prison.
Promenant ses regards sur les lits, autour d'elle, Elle vit que la mort, en servante fidèle. Avait enfin guéri d'inguérissables maux.
Plusieurs qui de sa bouche, hier, buvaient les mots. Hélas! ne vivaient plus. Ici, comme eux livides, D'autres les remplaçaient; là des lits étaient vides.
A l'aspect de la mort qui surgit de partout, Soudain elle s'arrête. Est-ce horreur ou dégoût?
Elle est là morne, pâle, et sa langue liée Veut dire, semble- t-il, une chose oubliée. Un frisson la secoue, et l'odorant bouquet, S'échappant de sa main, tombe sur le parquet. Dans ses yeux cependant, et sur sa maigre joue, L'étonnement se peint, une lueur se joue. Est-ce le feu qui meurt? Or, voilà qu'aussitôt, Suffoquant dans l'angoisse, elle jette un sanglot. Les rnoribonds, surpris de cette afîre suprême, Sur leurs chauds oreillers levèrent leur front blême.
Un malade était là, devant elle, un vieillard...
Ses yeux ne voyaient plus qu'à travers un brouillard;
Des cheveux gris tombaient sur sa tempe fiévreuse ;
Il s'en allait mourant. Et sa joue était creuse,
Et sa large poitrine en râlant se gonflait.
C'était la fin. Soudain le soleil, d'un reflet,
Efface le sillon qu'avaient tracé les rides,
Et rend l'air de jeunesse à ses vieux traits arides.
Il était là, cet homme, immobile et sans voix, Le regard attaché sur la petite croix
Qu'on venait de suspendre au mur, près de sa couche. La fièvre, d'un trait rouge, avait marqué sa bouche. On eut dit que la vie, à l'instar des Hébreux, Avait mis sur sa porte un sang tout généreux, Pour que l'ange de mort retînt encor son glaive.
Peut-être ses pensers se perdaient dans un rêve.
Il demeurait toujours immobile et muet.
Ou seule, pour prier, sa lèvre remuait.
On voyait sur ses yeux des nuages funèbres ;
Ses esprits se noyaient en de lourdes ténèbres.
Ténèbres d'agonie et ténèbres de mort.
Au cri d'Évangéline il se réveille, il sort De l'ombre qui l'étreint, et ressaisit la vie. Dans le calme, aussitôt, son oreille ravie Entendit une voix, comme un écho du ciel, Qui lui dit tendrement:
— «Gabriel! Gabriel!
«Bénis, mon bien-aimé, le ciel qui nous rassemble!»
Et voilà qu'il revit dans un songe. Il lui semble,
Qu'heureux et jeune encore, il est, comme autrefois,
Dans sa belle Acadie avec les villageois;
Qu'il erre dans les prés; qu'il entre en son village,
Sous le toit de son père abrité de feuillage;
Qu'il voit Évangéline, allant à son côté,
Dans toute sa jeunesse et toute sa beauté.
Sur la prairie en fleurs et le long des rivières!...
Des pleurs d'enivrement coulent de ses paupières;
Il ouvre grands ses yeux et cherche autour de lui.
La douce vision, hélas! a déjà fui!
Mais auprès de sa couche, humble et mélancolique.
Il voit, agenouillée, une forme angélique.
Et c'est Évangéline!...
Il veut dire son nom.
Mais sa bouche ne peut murmurer qu'un vain son. Dans un dernier effort, en une sainte ivresse. Il attache sur elle un regard de tendresse. Il veut lever la tête et lui tendre la main, Aussitôt il retombe, et tout effort est vain!
Seulement, un sourire éclaire sa figure,
Quand de sa fiancée il sent la lèvre pure
Sur sa lèvre de feu longuement se poser.
Son regard se réveille à ce dernier baiser,
A cet éclair d'amour qui sait enfin l'atteindre...
C'est la lampe qui brille au moment de s'éteindre.
Il se ferme déjà cet œil encor si beau:
Un souffle malfaisant éteignait le flambeau,
Et tout était fini, l'amour et ses délices,
La crainte et les espoirs, la joie et les supplices!
Près de ce mort béni qu'elle avait aimé tant, La pauvre Évangéline est à genoux. Pourtant, Une dernière fois, en l'angoisse abîmée. Elle prend dans ses mains la tête inanimée, La presse doucement contre son cœur transi. Et dit, penchant son front:
— «0 mon Père, merci! »
C'est l'antique forêt... Noyés dans la pénombre. Vieux et moussus, drapés dans leur feuillage sombre. Les pins au long murmure et les cyprès altiers Se balancent encor sur les fauves sentiers,
Mais loin, bien loin de leurs discrets ombrages Les fiancés constants, sur d'étrangères plages Dorment l'un près de l'autre, à jamais réunis... La paix est étemelle où les maux sont finis.
Ils sont là, sous les murs du temple catholique, Au sein de la cité; mais la croix symbolique Qui disait au passant le lieu de leur repos, La croix ne se voit plus. Comme d'immenses flots Roulent avec fracas vers une calme rive, Chaque jour, cependant, pressée, ardente, arrive Auprès de leurs tombeaux la foule des humains. Combien de cœurs brisés, venus par tous chemins, Soupirent dans le doute ou dans la lassitude, En ces lieux où leurs cœurs trouvent la quiétude! Combien de fronts pensifs s'inclinent tristement En ces lieux où leurs fronts n'ont plus aucun tourment! Combien de bras nerveux travaillent sans relâche En ces lieux où leurs bras ont achevé leur tâche! Combien de pieds actifs se succèdent sans fin. En ces lieux où leurs pieds se reposent enfin !
C'est l'antique forêt... Noyés dans la pénombre,
Vieux et moussus, drapés dans leur feuillage sombre,
Les pins au long murmure et les cyprès altiers
Se balancent encor sur les fauves sentiers ;
Mais sous leur frais ombrage et sous leur vaste dôme.
On entend murmurer un étrange idiome.
On voit jouer, hélas! les fils d'un étranger!...
Seulem^ent, près des rocs que le flot vient ronger.
Le long des bords déserts du brumeux Atlantique,
On voit de place en place, un paysan rustique.
C'est un Acadien, dont le pieux aïeul
Ne voulut pas avoir autrefois pour linceul,
La terre de l'exil. Il vint, bravant le maître,
Mourir aux lieux aimés où Dieu l'avait fait naître.
Cet homme, il est pêcheur; il vit de son filet. Sa fille porte encore élégant mantelet.
Jupon de droguet bleu, bonnet de Normandie. Elle a de beaux yeux noirs, une épaule arrondie. Sa femme est au ménage et tourne le fuseau. Ses garçons comme lui se complaisent sur l'eau.
C'est l'antique forêt... Quand l'étoile s'allume,
Dans les veilles d'hiver, près de Tâtre où Ton fume,
Les paysans dévots parlent, les yeux en pleurs.
De leur Évangéline et de ses longs malheurs...
On entend au dehors des clameurs. C'est, tout proche,
L'océan qui gémit dans ses antres de roche,
Et la forêt répond par de profonds sanglots,
Au long gémissement qui monte de ses flots.
LE ROI ROBERT DE SICILE