LÉGENDE SICILIENNE
La Saint- Jean approchait. Le soir de la vigile, Le superbe Robert, alors roi de Sicile, Frère du pape Urbain et du puissant Valmond, Affectant pour l'Église un respect très profond, Aux vêpres se rendit en pompeux équipages. Il s'assit sur un trône; et chevaliers et pages, A genoux près de lui, priaient avec ferveur. Pendant qu'il écoutait le chant sacré du chœur.
Or, les prêtres, debout au fond de la chapelle. Dirent Magnificat. Et leur voix solennelle.
LE ROI ROBERT DE SICILE
Dans ce chant alterné des sublimes versets,
Fit tressaillir la nef où de pâles reflets,
Les derniers du couchant, venaient sourire encore.
Et le roi fut frappé de ce verset sonore.
Qui parut retentir comme un cri de héraut,
Et qu'à dessein, peut-être, on chantait un peu haut:
Deposuit patentes de sede, et exaltavit humiles!
Alors, avec lenteur mais avec arrogance. Levant son front royal, au prêtre qui s'avance Il dit:
— ((Explique-moi ce singulier refrain.
Le prêtre lui répond :
— ((Voici, mon souverain:
((Son bras a renversé les puissants de leur siège, ((Et porté jusqu'au ciel les humbles qu'il protège. »
En entendant cela, le monarque, surpris, Murmure avec colère et d'un ton de mépris:
LE ROI ROBERT DE SICILE
«Sachez qu'il est heureux, je le. dis, que les prêtres «Comprennent seuls ces mots séditieux et traîtres, «Et que dans votre église on les chante en latin, «Mais que peuples et clercs tiennent bien pour certain «Que nul pouvoir ne peut me ravir ma couronne. »
Et, bercé doucement par le chant monotone.
Qui roule cadencé sous Tantique plafond,
Il tombe tout à coup dans un sommeil profond.
Quand il se réveilla la nuit était venue,
Il était seul. L'église était déserte et nue,
Et pas tme lueur n'éclairait les vitraux.
La lampe de l'autel, sur les sombres carreaux
Laissait seule flotter quelques rayons funèbres.
Il se lève étonné, plonge dans les ténèbres Un regard où la rage est mêlée à l'effroi. D'une main incertaine effleurant la paroi. Il cherche, pour sortir, la porte accoutumée, Mais il la trouve, hélas! soigneusement fermée.
LE ROI ROBERT DE SICILE
Sans plus se soucier du respect du saint lieu,
Il appelle, il écoute, il frappe et jure Dieu.
Les échos, répétant ces colères brutales,
Font croire que des morts gémissent dans les stalles.
Cependant ces éclats ont enfin réveillé
Le pieux sacristain qui vient, tout effrayé,
Pensant que des voleurs ont envahi l'église.
Et sa lampe, qu'agite une légère brise,
Lui montre, dans les coins, un fantôme qui fuit.
— «Qui va là? Répondez! D'où provient tout ce bruit?» Risque-t-il, d'une voix que la frayeur altère.
Le roi Robert répond, enflammé de colère:
— «Pourquoi cette demande ? Ouvre, c'est moi, le roi. . . «Ouvre donc!... As-tu peur? Je te le dis, c'est moi.»
— «C'est quelque vagabond dans un état d'ivresse...
LE ROI ROBERT DE SICILE
«Puisse Dieu le frapper de sa main vengeresse!» Grommela, tout ému, le pauvre sacristain.
Puis la porte roula sur ses vieux gonds d'airain. Un homme alors parut marchant d'un pas rapide, Sans chapeau, sans habit, presque nu, l'œil livide. Il ne dit pas un mot en franchissant le seuil, Ne tourna point son front que redressait l'orgueil, Mais il glissa sans bruit et disparut dans l'ombre. Comme un spectre qui passe à travers la nuit sombre.
De ses habits royaux tristement dépouillé.
Recouvert à demi d'un haillon tout souillé,
Le frère de Valmond, empereur d'Allemagne,
Et du grand pape Urbain, souverain de Romagne,
Robert, roi de Sicile, arrive à son palais.
Il repousse, indigné, la troupe des valets
Qui veut absolument lui barrer le passage.
La honte et le dépit sont peints sur son visage.
Il entre dans la cour; il monte l'escalier.
Le flambeau qui s'allume au-dessus du palier
Imprime sur son front ime pâleur affreuse.
LE ROI ROBERT DE SICILE
Sans écouter les cris d'une foule nombreuse, Dans les longs corridors il s'élance en courant. Au salon des banquets, hors d'haleine, il se rend; Le salon est rempli de plaisir et de monde. Il s'arrête, oppressé, sous le feu qui l'inonde.
Là, sur un trône d'or, il voit un roi nouveau Qui porte la couronne, et la robe, et l'anneau. Il ressemble beaucoup au roi de la Sicile : Même voix, mêmes traits. Son abord est facile. Et son front resplendit d'un éclat redouté. C'est un esprit du ciel. Or, bien que sa beauté Remplisse le palais d'une lueur étrange. Personne cependant n'ose deviner l'ange.
Après quelques instants d'une morne terreur. Le monarque sans trône est saisi de fureur. Et sur l'ange impassible il fixe un œil de flamme. Mais l'ange, souriant du trouble de son âme, Lui dit:
- — «Quel est ton nom? Que viens-tu faire ici?
LE ROI ROBERT DE SICILE
Robert, bien qu'irrité, feint de sourire aussi, Mais d'un sourire étrange et rempli de malice:
— «Tu veux savoir mon nom, homme plein d'artifice? «Je suis Robert, et toi, tu n'es qu'un imposteur. «Je réclame mon trône et de toi n'ai point peur. »
La foule, en le voyant jeter ainsi l'injure. S'émeut et fait entendre un menaçant murmure ; Et les grands de la cour, pour punir l'insolent, Tirent de son fourreau le glaive étincelant. Mais l'ange, reprenant aussitôt la parole. En le raillant lui dit sur un ton bénévole :
— «Non, tu n'es pas le roi, tu n'es que son bouffon.
«Tu porteras, demain, le collet en feston,
«Les grelots éveillés, le bonnet fait en cône.
«Un singe te fera de ses leçons l'aumône:
«Et tous auront pouvoir sur toi; je l'ai permis.
«Que le dernier valet te trouve bien soumis. »
LE ROI ROBERT DE SICILE
C'est en vain que Robert jure, prie et menace, En vain qu'il s'humilie ou montre de l'audace, On le chasse, on le pousse en bas des escaliers. Un groupe jovial de petits écuyers Court au-devant de lui, pour rire de ses larmes. Il sort, et les soldats lui présentent les armes, Et leur rire insolent fait défaillir son cœur. Alors on applaudit, et puis un cri moqueur:
— «Vive le roi»! s'élève au milieu de la foule. Et d'échos en échos, sous les toits ce cri roule.
Quand les premiers reflets du matin radieux Avec l'odeur des prés montèrent vers les deux, Robert se réveilla, se disant en lui-même:
— ((Le rêve que j'ai fait est d'une horreur extrême!» Mais lorsqu'il se tourna sur son dur oreiller,
Pour fuir ce rêve horrible, et mieux se réveiller, Il entendit gémir la paille de sa couche. Alors il frissonna, rouvrit un œil farouche. Et vit, à ses côtés, un casque et des grelots. Il vit plusieurs coursiers dont les rudes sabots
LE ROI ROBERT DE SICILE
Piétinaient le pavé de la vaste écurie. Il vit, dans l'un des coins, sanglante moquerie, Accroupi près du mur et rongeant un grignon. Le singe qu'il avait reçu pour compagnon. Ce n'était pas un rêve, et sa gloire première S'en était donc allée à jamais en poussière.
Les jours passaient, passaient. La Sicile eut encor, Comme aù temps de Saturne, un heureux âge d'or. Chaque automne on voyait, sous le règne de Tange, Champs couverts de moissons et féconde vendange ; Et l'antique géant que Jupin enchaîna, Encelade, dormait sous le brûlant Etna.
Mais Robert cependant voyait fuir les journées Sans que rien n'adoucit ses tristes destinées. Il était sombre et dur. Il portait les chiffons Dont on avait toujours affublé les bouffons. Pous se moquer de lui, les valets et les pages Venaient lui demander si ces beaux apanages Avaient toujours été ses vêtements royaux. Sur sa table on portait les plus mauvais morceaux.
LE ROI ROBERT DE SICILE
Les chevaux maintenant et le vieux singe immonde Étaient les seuls amis qu'il connût dans le monde.
Il n'en avait, hélas! pourtant pas moins d'orgueil. Et quand il s'éloignait de son ignoble seuil, Souvent, l'ange, prenant une démarche grave, Venait à sa rencontre, et, d'une voix suave, Mais d'un ton qui devait lui causer de l'effroi. Lui disait à l'oreille:
— «Eh bien! es-tu le roi?»
Alors une rougeur couvrait ses traits livides ; Il relevait son front sillonné par les rides. Et répondait toujours avec rage et hauteur:
— «Oui, oui, je suis le roi! Tu n'es qu'un imposteur!»
Trois ans allaient finir bientôt. Une ambassade Vint s'arrêter, un soir, devant la colonnade De l'antique palais des rois siciliens.
LE ROI ROBERT DE SICILE
Urbain, voulant encor resserrer des liens
Qu'il avait respectés depuis son premier âge,
Avait prié Valmond d'envoyer un message
Au roi Robert, leur frère. Il les priait tous deux
D'oublier, pour un jour, leurs soucis trop nombreux,
Et de venir passer dans la ville étemelle
Le jeudi saint. C'était cette heureuse nouvelle
Que les ambassadeurs du monarque allemand
Venaient au roi Robert porter en ce moment.
L'ange reçut alors avec magnificence
Ces nobles envoyés d'une grande puissance.
Il les fêta, leur fit les présents les plus beaux:
De riches bracelets, de superbes anneaux.
Des manteaux de velours bordés de peaux d'hermine,
Et des habits brodés, d'une étoffe très fine.
Il partit avec eux, et ses légers vaisseaux.
Toutes voiles au vent, sillonnèrent les eaux.
Or, sur le sol romain, de bourgade en bourgade. Fièrement chevaucha la noble cavalcade.
Avec éperons d'or et vigoureux coursiers, Grands panaches de plume et brillants étriers.
LE ROI ROBERT DE SICILE
Assis comiquement sur une vieille rosse, Dont le poil rude et long défiait toute brosse, Qui tour à tour amblait, galoppait, trottinait, A la suite des grands le roi Robert venait. Ses légers oripeaux voltigeaient à la brise; Le singe, à ses côtés, grimaçait à sa guise; Et des troupes d'enfants ricaneurs et bavards, Pour le voir chevaucher venaient de toutes parts.
Le Saint-Père, accourant sous les vastes portiques,
Dignement accueillit ses hôtes magnifiques.
Sur la place Saint-Pierre, avec émotion,
A la terre il donna sa bénédiction ;
Et des musiciens la troupe réunie
Fit rouler dans les airs des vagues d'harmonie.
Or, pendant qu'avec l'ange il converse gaîment, Robert le vieux bouffon s'avance hardiment. Range la multitude, et dit d'une voix haute:
— «Je suis le roi Robert; chasse bien loin cet hôte.
LE ROI ROBERT DE SICILE
«C'est un vil scélérat qui se déguise en roi... ((Le seul roi de Sicile, ô Saint-Père, c'est moi. ((Si je suis malheureux, ma profonde misère ((Ne doit pas t'empêcher de reconnaître un frère.»
Surpris de ce discours, le vénérable Urbain Interroge, des yeux, le visage serein De l'ange qui sourit et ne veut rien lui dire. Mais l'empereur Valmond, en éclatant de rire. Lui demande:
— ((Est-ce donc la coutume, chez vous, ((De garder pour bouffons, mon frère, de vrais fous?»
Et le pauvre Robert, honteux, la tête basse,
S'en alla se cacher parmi la populace.
L'on chôma cependant, avec solennité,
La sublime semaine en l'illustre cité ;
Et le samedi saint une vive lumière
Descendit jusqu'au fond de la pauvre chaumière.
La présence de l'ange, avant que le soleil
Eût nimbé les côteaux de son éclat vermeil,
Donnait aux flots de l'air une suave teinte.
LE ROI ROBERT DE SICILE
Et les chrétiens, remplis de ferveur et de crainte, Croyaient que le Sauveur, sorti de son tombeau. Vers le ciel, triomphant, s'élevait de nouveau.
Le malheureux bouffon sur sa couche de cendre Vit, dans le même temps, quelques rayons descendre, Et remplir son taudis d'une étrange splendeur. Puis, une voix du ciel vint lui parler au cœur. Il entendit frémir, dans l'air limpide et calme, Les replis d'un linceul, les feuilles d'ime palme. Et, tombant à genoux, navré par les douleurs. Le front contre le sol, il versa d'amers pleurs.
Et l'heure du retour sonna. Les deux grands princes Durent enfin songer à revoir leurs provinces. Ils partirent. Valmond, aux bords Danubiens Fut avec allégresse accueilli par les siens;
Et l'ange dirigea ses pompeux équipages Jusques à Salemo qui dort sur les rivages : Et ses vaisseaux, de là, fendant le flot amer, Voguèrent vers Palerme, au large sur la mer.
LE ROI ROBERT DE SICILE
Quand il fut sur son trône, en sa superbe ville,
Sur son trône entouré de la foule servile,
Il entendit sonner, au clocher du couvent,
La prière du soir. Et les ailes du vent
Et les anges de Dieu portaient, avec mystère,
Au ciel, rhommage pur que lui rendait la terre.
Il invita la cour à sortir un moment,
Puis manda le bouffon, qui vint docilement.
Or, quand ils furent seuls dans la salle du trône.
Il lui glissa ce mot, comme on fait d'une atunône:
— «Es-tu le roi?»
Robert, courbant la tête alors, Et poussant un soupir, Fâme en proie aux remords. Répondit humblement aux paroles de Fange:
— «Je suis pécheur, hélas! et Dieu juste se venge. «Mon orgueil a tourné contre moi le Seigneur. «L'aspect de mon péché me remplit de frayeur; «J'entrerai dans un cloître et ferai pénitence; «Et, jusqu'à ce que j'aie expié mon offense, «Je monterai pieds nus, devant le monde entier, «Du ciel qui me punit le douloureux sentier. »
LE ROI ROBERT DE SICILE
Or, pendant qu'il parlait, plus suave que l'ambre, Un céleste parfum remplit toute la chambre. Et d'un éclat nouveau l'ange saint resplendit. Par la fenêtre ouverte, alors on entendit, Malgré tout le fracas et les cris de la place, Le chant alternatif, plein de force et de grâce. Des bons religieux du vieux cloître voisin. Qui disaient ce verset du cantique divin:
— aDeposuit patentes de sede, et exaltavit humiles. »
((Son bras a renversé les puissants de leur siège, ((Et porté jusqu'au ciel les humbles qu'il protège. »
Et, plus haut que ce chant, on ouït une voix Douce comme le chœur des oiseaux sous les bois, Le murmure joyeux d'une vive fontaine.
Ou le pieux appel d'une cloche lointaine :
— ((Robert, je suis un ange et vous êtes le roi. »
LE RQI ROBERT DE SICILE
En entendant ces mots, Robert, saisi d'effroi. Lève timidement son humide paupière, Mais il ne voit personne, et Tange de lumière Vers le divin séjour a repris son essor.
Comme jadis il porte un manteau de drap d'or; Comme jadis il ceint la couronne royale ; Et quand les courtisans entrèrent dans la salle. Bien grande le voyant seul, fut leur étonnement. A genoux, tout en pleurs, il priait humblement.