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Or, dès les premiers mots que l’hôte prononça, Sur le front de la vierge un nuage passa; Au bord de sa paupière une larme vint luire, Puis, avec un accent qu’on ne saurait traduire, Elle s’écria:
— «Ciel! Gabriel est parti! »
Son cœur dans le chagrin parut anéanti, Et les échos du soir tristement murmurèrent:
«Gabriel est parti!»
Les exilés pleurèrent, Le forgeron Basile avec bonté reprit:
— «Ne laisse pas le trouble agiter ton esprit: «Sèche tes pleurs; le ciel soutiendra ton courage. «Attends. Désespérer serait lui faire outrage. «Ce matin seulement il est parti d'ici,
«Ton Gabriel. Le sot, d’avoir si vite ainsi,
«Et presque malgré moi, fui notre domicile.
«Il était devenu d’une humeur difficile;
«Il haïssait le monde et n'endurait que moi; «Il ne parlait jamais, ou bien parlait de toi. «Dans les cantons voisins aucune jeune fille «Ne semblait, à ses yeux, vertueuse ou gentille. «Pour lui rien ici-bas n'avait plus de valeur.
«Son départ m'a rempli d'une grande douleur,
(Et sans cesse j'entends sa dernière parole.
«Il doit, dans Andayès, une ville espagnole, «Acheter des mulets aux pieds sûrs et mordants.
«Il veut suivre, de 1à, sous des cieux moins ardents, «Les Sauvages du Nord jusque sous la Grande Ourse. «Il chassera partout, dans cette longue course,
«Le fauve et le gibier au fond des bois épais.
«Calme-toi, mon enfant, et goûte encor la paix, «Nous saurons retrouver cet ami téméraire.
«Sa nacelle d’écorce a le Courant contraire.
«Demain nous partirons, sitôt que le matin (Fera luire les eaux d’un reflet argentin,
«Et que la nuit t’aura quelque peu reposée, (Œn côtoyant des bords tout brillants de rosée,
Mets mener 7 SPPONNEMPEEN ORNE Éisiet
«Nous rejoindrons bientôt l’amoureux braconnier, «ŒEt tu pourras alors le faire prisonnier. »
On entendit soudain des voix vives et gaies, On vit des jeunes gens franchir les vertes haies Qui miraient dans les eaux leur riche floraison.
Ils portaient en triomphe, à travers le gazon, Michel, le vieux joueur de violon rustique.
Basile le gardait comme un dieu domestique,
I1 mêlait, lui du moins, quelques rires aux pleurs, Et son archet créait des sons ensorceleurs.
Il rappelait vraiment un dieu gai de la fable.
Il était renommé pour sa manière affable,
Pour ses cheveux d'argent et pour son violon.
— «Longue vie à Michel, le roi du rigodon!»
Crièrent, à la fois, en écartant les saules, Les gars qui le portaient sur leurs fortes épaules.
Or, le père Félix, en les apercevant, De la main les salue. Ii s'avance au-devant.
Dès qu’il voit s'approcher le vénérable prêtre,
Le vieux ménestrel sent, dans son âme, renaître Les ravissants transports d'un âge plus heureux. Il se met à pleurer. Des souvenirs nombreux
A ses esprits émus alors se présentèrent,
Et vers les temps enfuis ses pensers remontèrent.
L'enfant du vieux Benoît baise ses cheveux blancs. Il la presse en ses bras, en ses bras tout tremblants, Et mouille son front pur de ses brûlantes larmes. La pauvre Évangéline, elle avait bien des charmes Quand il la fit danser pour la dernière fois,
Avec son Gabriel et les gais villageois,
Au son du violon, sous le ciel d'Acadie!
Elle ne s'était pas, à coup sûr, enlaidie,
Et plus pur que jamais devait être son cœur Éprouvé longuement au creuset du malheur.
Oubliant tout à fait ses épreuves amères, Basile embrasse alors les filles et les mères.
Il crie, il rit, il chante. Il se croit tout permis Pour mieux montrer sa joie à ses anciens amis.
Ces proscrits de Grand-Pré que le hasard rassemble, Longtemps dans le jardin s'entretiennent ensemble Du bonheur qu'ils goûtaient au village natal,
Et des maux endurés depuis l'arrêt fatal.
Ils admirent pourtant l'existence tranquille
Que passe à l'étranger le forgeron Basile;
Ils écoutent longtemps, avec avidité,
Le récit qu'il leur fait de la fécondité
De ces prés sans confins, dont la riche verdure Nourrit mille troupeaux errant à l'aventure.
Et, quand l’ombre du soir vient à se déployer, Telle une sombre tente, ils font cercle au foyer. On prépare aussitôt un souper confortable.
Puis, le Père Félix, debout près de la table,
Récite à haute voix le bénédicité,
Et chacun dit: Amen, en sa félicité.
Lentement, lentement, sur la fête nouvelle La nuit silencieuse avait ouvert son aile.
Tout était, au dehors, calme et tranquillité. Donnant au paysage un éclat argenté,
La lune se leva souriante, sans voile,
Et monta dans l’azur où scintillait l'étoile.
Le bonheur du moment: rires, pleurs et couplets, Sur le deuil du passé renvoyait ses reflets.
On causait avec verve, et le front des convives Semblait s’illuniner de lumières plus vives
Que celles qui flottaient au. nbre firmament.
Le pâtre réjoui versait abondamment,
Dans les vases d’étain, le doux jus de la vigne. Aux siècles de la fable il aurait été digne
De verser le nectar à la table des dieux.
Alors que fut fini le rr-as copieux, Il alluma sa pipe et parla de la sorte:
— (Oui, vous tous, mes amis, qui frappez à ma porte, «Après avoir erré sous des cieux inconnus,
«Je vous le dis encor, soyez les bienvenus!
«(L'îme du forgeron ne s’est pas refroidie.
«Il se souvient toujours de sa belle Acadie,
(Et de t’humble maison qu'il avait à Grand-Pré. (Pour lui le malheureux est un être sacré.
«Demeurez avec moi dans ces fertiles plaines.
«Le sang n'y gèle pas, croyez-le, dans nos veines, «Comme chez-nous, l'hiver. Dans le sol nuls cailloux «Du laboureur actif n’excitent le courroux,
« Point d'insectes méchants. Et, dans chaque domaine «La mordante charrue, au printemps, se promène «Comme un esquif léger sur la nappe des eaux.
«On ne voit pas tarir nos limpides ruisseaux. «Dans toutes les saisons les orangers fleurissent, «Et les fruits les plus beaux en nos vergers mürissent. «Des flots de blonds épis roulent sur les guérets, «Et des bois pré: =. ” remplissent les forêts.
«Au milieu de nos prés on voit sans cesse paître «De sauvages troupeaux dont chacun est le maître.
«Quand nos toits sont debout au milieu des moissons, «Que nos grasses brebis aux épineux buissons «Accrochent, en passant, leurs blancs flocons de laine, «Que d’un foin parfumé chaque grange est bien pleine. «Que dns les prés en fleurs qui s'étendent là-bas, «Les génisses vont paître ou prendre leurs ébats,
«Nul roi Georges ne vient, par d’infâmes apôtres,
«Sans hontenousravir tous ces biens qui sont nôtres.»
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De sa large narine, alors, le laboureur
Fit jaillir tout à Coup un souffle de fureur,
Et frappa de son poing la table de mélèze.
Ses compagnons, Surpris, bondirent sur leur chaise, Et le père Félix oublia, cette fois,
La prise de tabac qu'il tenait dans ses doigts.
Mais un instant après, le souris sur les lèvres, Il ajouta :
— (Pourtant, défiez-vous des fièvres :
«Elles sont bien à craindre en ces brûlants climats. «Comme dans l’Acadie on ne les guérit pas (En mettant à son Cou, durant mainte joürnée, (Une écale de noix avec une araignée. » l
On poursuivait gaîment l'entretien familier, L'and on entend, dehors, sur le vaste escalier, Avec un bruit de PaS un torrent de paroles, C'étaient les invités : quelques jeunes créoles, Et des Acadiens devenus des planteurs,
Loin du joug odieux de leurs persécuteurs, Sur le sol fortuné qui leur offrait asile.
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