‹ Évangeline et autres poèmes de Longfellow [microforme]Chapitre 22 sur 28 · MR "TT TN · texte numérisé non relu

MR "TT TN

eut

rm

Bien souvent ils venaient chez leur ami Basile. Plusieurs avaient connu, dans le bourg de Grand-Pré,

La jeune Évangéline et le pieux curé.

I1 était beau de voir, réunis au même âtre, Tous ces infortunés. En effet, chez le pâtre, Après de longs labeurs et des courses sans fin, Des voisins, des amis se retrouvaient enfin.

On riait follement, on pleurait sans contrainte, Et les mains se serraient dans une chaude étreinte. Tes inconnus d'hier, amis dorénavant, ; gêne obéissaient à l’ntrain émouvant, voyaient naître là des amitiés sincères.

Partout, il est bien vrai, les malheureux sont frères.

Dans ces épanchements, dans ces rires, alors Passa, comme un rayon, une gerbe d'accords.

Michel, le troubadour aux longs cheveux de neige, Et tous les jeunes gens qui lui faisaient cortège, Se trouvaient réunis dans un autre salon,

Et le barde accordait, ému, son violon.

Bientôt les pieds brûlants s’agitent en cadence.

-Pré,

ères.

re,

Sous les lambris de cèdre ue bruyarte dance Enlace savamment ses orbes gracicu",

Et des éclairs de joie embrasent tous les yeux. Pareils à des enfants que le plaisir transporte, Ils ont tout oublié. La danse les emporte

Avec un grand froufrou de légers cotillons,

Au rythme de l’archet, dans ses gais tourbillons.

Ainsi depuis longtemps l'allégresse s’exhale.

L'un près de l’autre assis, tout au bout de la salle, Basile et le pasteur parlaient, les yeux baissés,

De leur ami Benoît qui les avait laissés.

Évangéline, seule, au gré des rêveries,

Promenait ses regards sur les vastes prairies ;

Bien des tristes pensers et des chastes désirs S'éveillaient dans son âme au bruit de ces plaisirs! Les propos amusants, la danse, la musique

La rendaient plus pensive et plus mélancolique: Elle entendait toujours les regrettés accents

De l'océan plaintif et des bois fleurissants.

Elle sortit, pour fuir une joie importune.

Le vent ne souflait point: l'oiseau dormait. La lune

emérerhts mammnans sad, céder

APR RTIES STONES | VIEIL un

De ses rayons d’argent inondait les champs mûrs, Et les grands bois lointains qui paraissaient des murs. A travers les rameaux, sur la calme rivière, Tombait de place en place un réseau de lumière, Comme tombe un penser d'espérance et d'amour Dans l'âme qui se trouble et qui se ferme au jour.

Et la fleur, autour d'elle, ouvrant son brillant vase,

Sa corolle d'argent, sa coupe de topaze,

Et la fleur répandait, humblement et sans bruit, Un suave parfum sur l'aile de la nuit;

Et c'était son hommage à l’adorable Maître

Qui veillait sur ses jours après l'avoir fait naître. Mais l'âme de la vierge offrait alors aux cieux Un arôme plus pur et plus délicieux;

Comme la fleur, pourtant, elle était exposée Aux ténèbres du soir, à l’amère rosée.

Or, quand elle eut franchi la porte de l'enclos, Sous les chênes ombreux où mouraient les échos, A pas lents et rêveuse, elle suivit la sente,

Et la lune inonda son âme languissante

ÉVANGÉLINE mm mn tm ee

D'une tristesse douce. Alors tout se taisait.

Sur l'immense prairie, au loin, tout reposait, Hors, dans le chaud gazon, les tendres bestioles, Et, dans l’air embaumé, de vives lucioles

Dont le vol dessinait de légers traits de feu.

Au-dessus de son front, dans le fond du ciel bleu, Pensers du Tout-Puissant rendus partout visibles, Vivement scintillaient les étoiles paisibles. L'homme n'admire plus ces merveilles de Dieu ; Seulement il a peur quand il voit, au milieu

De ce temple divin qui sr ‘le le Monde, Paraître une comète arden zabonde,

Comme une main de feu qu burine un arrêt.

Elle était sur la terre, et sa pauvre âme errait Dans les champs infinis où rayonne l'étoile,

Comme sur la mer vaste une barque sans voile. Triste, elle s’écria:

— (Gabriel, Gabriel, (Où fuis-tu? Vers quels lieux te conduit donc le ciel? (N'entends-tu pas enfin ma voix qui se lamente?

«Ne devines-tu pas l'ennui qui me tourmente?

«Je te cherche partout, nulle part ne te vois! «J'écoute tous les sons et n’entends point ta voix! «Oh! que de fois ton pied, loin du bruit de la foule, «A suivi ce chemin qu'aujourd'hui mon pied foule! «Sous ces chênes feuillus combien de fois, le soir, «Fatigué du travail, es-tu venu t'assec.

«Pendant que loin de toi, sur la mousse endormie, «En rêve te voyait ta malheureuse amie!

«Que de fois sur ces prés ton anxieux regard

«A dû, comme le mien, s’en aller au hasard!

«Gabriel! Gabriel! oh! quand te reverrai-je?

«Quand donc, mon bien-aimé, quand te retrouverai-je ?

Elle entendit alors gazouiller, tout auprès,

Un jeune engoulevent juché sur un cyprès.

Son refrain, aussi doux que le chant de la flûte, Ondula sous les bois, comme l'onde qui lutte Contre les chauds baisers des brises du matin, Et d’échos en échos mourut dans le lointain.

«Patience!» souffla, du fond calme des ombres, L'esprit mystérieux de tous les chênes sombres;

je ?

Et des prés où la lune ouvrait un blanc chemin, Un long soupir monta qui répondit:

«Demain! »

Le lendemain, l’aurore était toute riante, Les plantes se berçaient sur leur tige pliante, La nuit sur le gazon avait versé des pleurs, Et, dans l’air attiédi, partout, de blanches fleurs Répandaient les parfums de leurs coupes d’albâtre. Le prêtre, sur le seuil de la maison du pâtre, Dit à ceux qui partaient:

— «Mes bons amis, adieu!

«Je vais, priant pour vous, vous attendre e:: ce lieu. «Ramenez-nous bientôt le prodigue frivole ; «Ramenez-nous aussi la jeune vierge folle, «Qui dormait sous les bois quand l'époux est venu. »

— (Adieu! dit souriant et d’un air ingénu, «La douce enfant, Adieu! Que le Seigneurnous guide! »

Puis, avec le vieux pâtre elle descend, rapide,

Au bord de la rivière où, près des verts sentiers, Les attendaient déjà de vaillants canotiers.

Le matin rayonnait sur la vague sereine.

Ils partirent. Docile à l’aviron de frêne, Sous l'élan vigoureux, le rapide canot S'éloigna du rivage et disparut bientôt.

Ils poursuivaient en vain, dans leur course obstinée, Celui que devant eux, hélas! la destinée

Chassait comme une feuille au sein nu des déserts, Ou comme ie duvet de l'oiseau dans les airs.

Cependant un jour fuit, un autre, un autre encore! Au coucher du dernier pas plus qu’à son aurore, Ils n'ont pu découvrir la trace du fuyard.

Ils ont interrogé longtemps, de toute part,

La colline et le lac, la forêt et le fleuve,

Et dans ces lieux nouveaux, en leur amère épreuve, La vierge défaillante et le rameur pensif

N'ont eu que des rumeurs pour guider leur esquif.

Et la nacelle, comme une aile ouverte vole

Puis elle atteint enfin cette ville espagnole,

Adayès qui se plaît au bruit comn : aux chansons. Les ombres s’étendaient sur les champs de moissons. Ils descendent, lassés, dans une vieille auberge. Aussitôt, grand parleur, l'hôte qui les héberge

Leur dit que Gabriel, guide, amis et chevaux,

Sont la veille, partis, pour des pays nouveaux.

mn

Bien loin, à l'occident, sont des campagnes nues Où des chaînes de roc s'élèvent jusqu'aux nues. Sous le souffle glacé des éternels hivers, Barrières de géants, leurs sommets sont couverts D'une neige éclatante et d'une glace épaisse.

Un sommet çà et là se déchire et s’affaisse, Pour ouvrir une gorge, un ravin spacieux

Où passent, en criant sur leurs âpres essieux,

Les pesants chariots de quelque caravane.

Au couchant, l'Orégon roule une eau diaphane; De cascade en cascade, au loin, vers le levant, On voit le Nebraska verser son flot mouvant.

Sous le ciel du midi, des torrents, des rivières, Charriant sans repos les sables et les pierres,

Soulevés par les venis, en d’étranges réveils

Descendent des sierras, avec des bruits pareils Aux multiples accords des harpes et des lyres Que font vibrer, le soir, les amoureux délires.

Et puis, entre les flots de ces larges torrents,

Qui s’élancent fougueux vers des cieux différents, se déroule sans fin la zône des prairies,

Océan de gazon, mers ou plaines fleuries

Qui bercent au soleil, en un lointain profond, Leurs vagues d’amorphas, de roses, de mil blond.

Là, libres, courroucés, ou pleins d’ardeurs jalouses, Les bisons font trembler les immenses pelouses ;

Là courent les chevreuils et les souples élans,

Les sauvages chevaux avec les loups hurlants;

Là s’allument des feux qui dévorent la terre;

Là des vents fatigués soufflent avec mystère!

Des enfants d’Ismaël les sauvages tribus

Arrosent de leur sang c2s déserts étendus,

Et l’avide vautour, hâtant ses ailes lentes,

En tournoyant dans l'air suit leurs routes sanglantes.

te 1

I1 semble, esprit vengeur des vieux chefs massacrés, Trouver, pour fuir au ciel, d’invisibles degrés.

On voit monter parfois un orbe de fumée;

Là s'élève une tente. Une horde affamée, Poussant des cris de guerre et la haine dans l'œil, Danse autour du brasier où rôtit le chevreuil. De place en place aussi, se mirant aux fontaines

Qui sillonnent parfois c's retraites lointaines, Fleurit quelque bosquet où l'oiseau va chanter; Et l’ours morose vient, tout en grognant, hanter Les cavernes d’un roc, le fond d’une ravine

Où sa griffe déterre une amère racine.

Puis, percé de clous d’or, bien au-dessus de tout, Comme un toit protecteur le ciel s'étend partout.

Mais toujours Gabriel continuait sa course.

Il avait remonté plus d’un fleuve à sa source;

Et près des monts Ozarks au flanc sévère et nu, Avec ses compagnons il était parvenu.

Et, depuis bien des jours, le vieux pâtre et la vierge Avaient quitté la ville et la petite auberge,

Où l’hôtelier leur dit le départ du trappeur.

Toujours encouragés par un espoir trompeur, Avec des Indiens au visage de cuivre,

Ils s'étaient mis en route, empressés à le suivre. Parfois, ils croyaient voir, à l'horizon lointain, S'élever vers le ciel, dans l'air pur du matin,

De son camp éloigné la fumée ondulante;

Le soir, ils ne trouvaient qu’une cendre brülante, Que des brasiers éteints et des charbons noircis.

Or, malgré la fatigue et malgré les soucis,

Ils ne s’arrêtaient pas. Toujours pleins de courage, Ils poursuivaient toujours leur pénible voyage.

On eut dit qu’une fée au pouvoir merveilleux, D'un grand lac de lumière étalait, sous leurs yeux, Le mirage trompeur. Ils étaient dans l'ivresse; Mais ce lac enchanté fuyait, hélas! sans cesse.

Comme ils avaient, un soir, dressé leur campement, Ils virent s’avancer près du feu de sarment,

Une jeune Indienne. Elle n : rien de rude,

Et prévient le respect par son humble attitude.

On lit bien la douleur en son œil atattu,

Mais on y lit de même une forte vertu.

C'était une Shawnée. Elle allait aux montagnes Rejoindre ses parents et ses jeunes compagnes, Qu'elle avait dû quitter pour suivre son époux

A la chasse aux castors, aux ours, aux cariboux, Jusqu’aux lieux où l’hiver étend son aile blanche; Mais elle avait vu là le féroce Comanche,

Enivré de fureur, du tomahawk armé,

Massacrer sous ses yeux son époux bien-aimé, Un chasseur canadien, un fier visage pâle,

Qui brava ses bourreaux jusqu'à son dernier râle. Elle parlait ainsi d’un ton plaintif et lent;

Les exilés souffraient tout en la consolant.

Quand la braise eut doré le bison délectable,

Ils la firent asseoir à leur modeste table.

Lassés du poids du jour et du poids des ennuis, Quand le repas fut fait, que le voile des nuits

Eut ouvert, sous le ciel, ses grands replis humides, Les fils de l’Acadie et leurs fidèles guides Livrèrent au repos leurs membres fatigués.

Pendant que follement les rayons chauds et gais

le.

les,

Du brasier qui flambait dans la plaine assombrie, Jouaient sur leur front blême et leur joue amaigrie, L'Indienne s’en vint, l'âme pleine de deuil,

Sur le gazon s'asseoir, devant le fauve seuil

De la tente où veillait la vierge d'Acadie.

Elle redit encor la noire perfidie

Qui sema son chemin d'ineffables douleurs.

Elle redit aussi, les yeux noyés de pleurs,

Avec le doux parler de la forêt sauvage,

Ses amours, ses bonheurs, et son triste veuvage. La vierge de Grand-Pré pleurait à ces récits,

Les maux qu’elle endurait lui semblaient adoucis, Car elle avait, près d’elle, une autre infortunée

A d’éterneis chagrins comme elle destinée,

Un cœur brûlant d'amour, déçu, blessé, flétri, Et privé pour jamais de son objet chéri.

Le souffle de douleur qui passait sur ces femmes Les liait l’une à l’autre et faisait sœurs leurs âmes.

La proscrite à son tour dit aussi ses émois:

Elle dit ses chagrins et depuis quels longs mois,

Bien loin de sa patrie, elle allait désolée ;

Et la femme des bois, la figure voilée, L’écoutait en silence, assise à quelques pas. Ses yeux étaient de flamme; elle ne pleurait pas, Et quand Évangéline eut fini son histoire, Muette, elle pencha la tête. On eut pu croire Qu'’une terreur nouvelle obsédait son esprit. Mais un moment après, tressaillante, elle prit, Dans ses deux frêles mains, les mains de l'exilée, Puis, assise à ses pieds, d'une voix modulée, Elle lui raconta l’histoire de Mowis,

Le fiancé de neige.

«Il épousa jadis, «Une vierge sensible aux aveux de sa bouche, «Et sous les bois épais, il partagea sa couche. «Mais qua..d l’aube rosa le ciel de l’orient,

À sortit du wigwam, gracieux, souriant, «Et bientôt, par degrés, se fondit comme une ombre, «Aux baisers du soleil qui chassait la nuit sombre. «Et la jeune épousée, en proie à ses regrets,

«Le suivit en pleurant jusqu’au fond des forêts, «Tendant vers lui les bras pour retarder sa fuite, »

Et, sans se reposer, elle redit ensuite,

Avec le même accent si doux et si charmeur, Comment, un soir, si l’on en croyait la rumeur,

La belle Lilinau par un brillant fantôme

Avait été séduite. Il venait sous le dôme

Des pins majestueux qui voilaient son séjour,

Et quand elle sortait, vers le déclin du jour,

Comme un souffle odorant qui passe sur les mousses, Sa voix lui murmurait les choses les plus couces.

Heureuse de sentir son magique pouvoir,

Elle aimait à l'entendre, elle aimait à le voir. En caressant, un jour, ses verdoyantes plumes, Elle suivit son vol par les bois et les brumes. On ne la revit plus. Sa tribu la chercha;

Mais personne jamais, sans doute, n'approcha Du gîte où l’enchanteur la retenait captive.

Toujours Évangéline écoutait, attentive,

Les contes merveilleux de la femme des bois.

La plaine fleurait bon, et cette douce voix,

Lui fit croire, un instant, qu’elle était transportée Par une fée aimable en la terre enchantée

Que son rêve souvent voyait dans son essor.

Lentement dans la nuit, comme une boule d’or,

La lune se leva sur l'Ozark aux flancs chauves.

Elle fit peu à peu glisser des reflets fauves

Sur les plaines en fleurs et les monts de granit,

Sur les haines de l’antre et les amours du nid.

La tente se drapa de douces lueurs blanches;

Le ruisseau plus gaîment murmura sous les branches; Les gazons plantureux et les bois étendus

Dans une mer d'argent semblaient s'être fondus.

Un souffle parfumé berçait toutes les choses.

L'exilée, à l'aspect des tableaux grandioses, Sent l'ivresse griser son cœur toujours aimant.

Mais une vague peur, un noir pressentiment

Se glissèrent alors dans son âme timide,

Comme, au coucher du jour, sous la verdure humide, Un serpent qui se glisse, à travers le buisson, Jusqu’au nid où l'oiseau module sa chanson.

Ce n'était pas alors une crainte futile

Des choses d’ici-bas; c'était, douce et subtile,

Une voix qui passait dans les vagues de l'air,

Et qui venait du ciel. Comme au feu de l'éclair,

Elle vit que pareille à la femme indienne,

es,

de,

ÉVANGÉLINE 139 nan SE ame AL

Dans sa course elle aussi, la pauvre Acadienne, Vainement poursuivait un fantôme menteur.

Tout dormait cependant. Dans le calme enchanteur, Sur elle le sommeil descendit comme un baume,

Et tout se dissipa : crainte, joie et fantôme.

Aussitôt qu'apparut l’aube du lendemain,

Les vaillants voyageurs reprirent leur chemin. Jeune et pourtant au deuil à jamais condamnée, Avec eux s'éloignait la plaintive Shawnée.

Elle dit, appelant la proscrite sa sœur:

— «Je connais le pays où passe le chasseur.

«Sur le flanc de ces monts où l’ aigle a mis son aire, «Du côté du couchant, un peuple débonnaire «Habite un pauvre bourg. C'est une mission.

«On aurait là pour toi de la compassion.

«Le chef de ce village est une robe noire.

«Son souvenir toujours sera dans ma mémoire.

«Son peuple m'est connu. Je l'ai vu bien souvent «Chanter comme l'oiseau, gémir comme le vent, «Pendant qu'il lui parlait de la vie éphémère,

(Œt du divin Jésus, et de sa sainte mère. »

Évangéline, alors, dit à ses compagnons:

— «Allons de ce côté. Hâtons-nous. Atteignons «Le bourg que la montagne abrite sous son aile, «Peut-être aurons-nous là quelque bonne nouvelle. »

A peine eut-elle dit, que les aventuriers

Guidèrent vers les monts leurs rapides coursiers. Quand le soleil entra dans son lit de nuée

La troupe voyageuse, ardente et dénuée, Atteignait la montagne et découvrait, au loin, Une large prairie où se berçait le foin,

Où dormaient çà et là de limpides fontaines,

Elle entendit bientôt monter des voix humaines, Et vit dans la verdure, au bord d’un grand ruisseau, Les tentes des chrétiens qui se miraient dans l'eau.

Au pied d’un chêne antique, et parmi les cabanes, Sur un épais tapis de mousse et de lianes,

Le peuple plein de foi s'était agenouillé.

Il priait. Ce grand chêne, au faîte ensoleillé, Était l'unique temple. Un crucifix de marbre Avait été fixé dans l'écorce de l'arbre,

Et semblait reposer un regard triste et doux Sur les humbles chrétiens tombés à ses genoux. À travers les rameaux que la lumière dore,

La prière et le chant, le soir comme à l'aurore, S'élèvent vers les cieux, tel un divin encens.

Les voyageurs, touchés de ces naïfs accents, S'avancèrent sans bruit, la tête découverte, Se mirent à genoux sur la pelouse verte,

Et prièrent longtemps avec dévotion.

Quand le prêtre eut donné la bénédiction,

Qui tomba de sa main sur ces têtes chéries, Comme sur les sillons ouverts dans les prairies Tombe le grain de blé de la main du semeur,

Il s'avança vers eux, sollicitant l'honneur

De les avoir dès lors pour hôtes dans sa tente. Basile, un peu confus, d'une voix hésitante, L'assure au nom de tous d’un respect filial.

En entendant parler son langage natal, Le ministre de Dieu sent une grande joie.

pe

Par un large sentier où la verdure ondoie,

Entre deux rangs de gens curieux et dévôts,

Il guide à son wigwam les visiteurs nouveaux, Et pour siège il étend la dépouille du fauve.

I1 signe de la croix son front auguste et chauve, Et simple, et souriant, sur un fruste tapis

I1 met le maïs d’or en gâteaux, en épis,

I1 leur sert, d’une main qui n’est pas encor lourde, Pour apaiser leur soif, l’eau fraîche de sa gourde.

Tout en se reposant sur les nattes de peaux, Iis disent leur histoire. A ces tristes nropos Le saint prêtre répond d’une voix solennelle:

— «L'aube n’a pas six fois aux cieux ouvert son aile, «Le soleil ne s’est point six fois non plus enfui «Depuis que Gabriel, car enfin c'est bien lui,

«S'est assis sur la natte où la vierge est assise. «Pour se rendre à mes vœux, d’une voix indécise

«li me fit longuement ce triste récit-là; «Je le bénis ensuite, et puis il s’en alla.»

EE em

La voix de ce pasteur était très onctueuse.

C'était l’aimable écho d’une âme vertueuse,

Qui sait trouver léger le fardeau du devoir,

Pour la proscrite, hélas! c'était le désespoir.

Chaque mot dans son cœur qu’un nouveau deuil assiège Tombe, comme en hiver, les blancs flocons de neige Dans le nid d’où l'oiseau s’est à peine envolé.

— (Ïl va chasser bien loin, dans le nord désolé, «Continua le prêtre; à la saison prochaine «Il viendra de nouveau prier st. le grand chêne. »

Évangéline dit, en poussant un soupir:

— (Mon âme est abattue et lasse de souffrir.

«Mon père, permettez qu'avec vous je demeure, «Pour attendre l'époux ou bien ma dernière heure. »

Et le missionnaire, accédant à ses vœux,

Répondit tout ému:

— (Mon enfant, je le veux. »

Le lendemain matin, revêtu de son aube,

nine ie HUE QU LOL » Lip CNE. ali à F1

rmninnrtent À me memmbanenlé ange vertu s5jes mie Loréliesunieiéees sense pet np net | au sd vote ptits rfi pis ù

Le prêtre dit la messe, à la clarté de l’aube; Et quand fut consommé l’holocauste divin,

Basile fit seller son coursier mexicain

Et partit. Il allait, jouet d’un triste leurre,

Avec ses guides sûrs regagner sa demeure.

Les jours se succédaient lentement, lentement,

Et partout le maïs, qui semblait seulement

Un verdoyant duvet répandu sur la terre,

Quand l’exilée entra dans le bourg solitaire, Balançait aujourd’hui, comme des flots mouvants, Ses longues tiges d’or au caprice des vents.

Et l'étrange fouillis de ses feuilles vermeilles Offrait une cachette aux voraces corneilles,

Ou formait un grenier dont l’agile écureuil,

Pour se gorger, passait à chaque instant le seuil.

On dépouillait déjà, dans l’amour et la joie, Les épis couronnés d’une aigrette de soie.

Les filles du hameau rougissaient, si leur main Développait alors des graines de carmin;

Les filles rougissaient et cachaient leur visage,

ts,

ES

En riant en secret de l’'amoureux présage ; Mais elles se moquaient du pauvre épi tortu, L'appelaient un brigand, un épi sans vertu Qui ne méritait pas sa place dans la tresse.

Auprès d'Évangéline étrangère à l'ivresse, Alors nul rouge épi n’amena Gabriel.

Le prêtre lui disait:

— “Laisse faire le ciel, «Et le ciel à la fin entendra ta prière.

«Dans le champ du Seigneur sois fidèle ouvrière. «Il est dans nos déserts, mon enfant, une fleur «Petite, sans orgueil, et sans vive couleur; «Vers le nord, en tout temps, son calice s'incline. «C'est une fleur que Dieu, dans sa bonté divine, «Sème, de place en place, en ces prés étendus, «Pour diriger les pas des voyageurs perdus.

«La foi dans notre cœur ressemble à cette plante.

(La fleur des passions est toujours plus troublante: (Elle a plus de couleurs, plus de pompeux éclats, «Mais soyons défiants, elle trompe nos pas,

(Et son baume suave est, hélas! bien funeste.

mnbpidtiisrsces msn btinnalipennene 5 : a NE 1 HD sert fr rer emesseens rene

Murs,

«Seule ici-bas la foi, cette plante céleste, «Est le guide éclairé de nos pas raffermis, «Et puis ensuite elle orne, au ciel, nos fronts soumis. »

Ainsi venaient déjà les beaux jours de l'automne. Ils passèrent pourtant! Les fruits de leur couronne Tombèrent un par un sur le guéret durci,.… Gabriel ne vint pas!

L'hiver s'enfuit aussi; Le printemps embaumé s’ouvrit comme une rose; L'abeille butina la fleur à peine éclose; Sur les feuilles des bois, dans le calme des airs, L'oiseau bleu fit pleuvoir ses cris joyeux et clairs. Gabriel ne vint pas!

Cependant, sur son aile

La brise de l'été portait une nouvelle Plus douce que l'espoir et l’amoureux frisson, Que le parfum des lis et le chant du pinson.

L'agréable rumeur, vague mais persistante, Disait que Gabriel avait planté sa tente, Avec d’autres chasseurs, depuis bientôt un an, Près de la Saginay . au fond du Michigan.

Et l’exilée alors, que la terre délaisse,

mis. »

se ,

Page 1