‹ Évangeline et autres poèmes de Longfellow [microforme]Chapitre 25 sur 28 · LÉGENDE SICILIENNE · texte numérisé non relu

LÉGENDE SICILIENNE

La Saint-Jean approchait. Le soir de la vigile, Le superbe Robert, alors roi de Sicile,

Frère du pape Urbain et du puissant Valmond Affectant pour l'Église un respect très profond Aux vêpres se rendit en pompeux équipages.

Il s’assit sur un trône; et chevaliers et pages, À genoux près de lui, priaient avec ferveur, Pendant qu'il écoutait le chant sacré du chœur.

Or, les prêtres, debout au fond de la chapelle, Dirent Magnificat. Et leur voix solennelle,

Dans ce chant alterné des sublimes versets,

Fit tressaillir la nef où de pâles reflets,

Les derniers du couchant, venaient sourire encore. Et le roi fut frappé de ce verset sonore,

Qui parut retentir comme un cri de héraut,

Et qu'à dessein, peut-être, on chantait un peu haut:

Deposuit potentes de sede, et exaliavit humiles!

Alors, avec lenteur mais avec arrogance, Levant son front royal, au prêtre qui s’avance Il dit:

— «Explique-moi ce singulier refrain.

Le prêtre lui répond:

— «Voici, mon souverain:

«Son bras a renversé les puissants de leur siège, «Et porté jusqu'au ciel les humbles qu'il protège.»

En entendant cela, le monarque, surpris, Murmure avec colère et d'un ton de mépris:

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«Sachez qu'il est heureux, je le dis, que les prêtres «Comprennent seuls ces mots séditieux et traîtres «Et que dans votre église on les chante en latin. «Mais que peuples et clercs tiennent bien pour certain «Que nul pouvoir ne peut me ravir ma couronne. »

Et, bercé doucement par le chant monotone, Qui roule cadencé sous l'antique plafond, Il tombe tout à coup dans un sommeil profond.

Quand il se réveilla la nuit était venue,

Il était seul. L'église était déserte et nue,

Et pas une lueur n'éclairait les vitraux.

La lampe de l'autel, sur les sombres carreaux Laissait seule flotter quelques rayons funèbres.

Il se lève étonné, plonge dans les ténèbres

Un regard où la rage est mélée à l'effroi.

D'une main incertaine effleurant la paroi,

Il cherche, pour sortir, la porte accoutumée, Mais il la trouve, hélas! soigneusement fermée.

Sans plus se soucier du respect du saint lieu,

Il appelle, il écoute, il frappe et jure Dieu.

Les échos, répétant ces colères brutales,

Font croire que des morts gémissent dans les stalles.

Cependant ces éclats ont enfin réveillé

Le pieux sacristain qui vient, tout effrayé, Pensant que des voleurs ont envahi l'église.

Et sa lampe, qu'agite une légère brise,

Lui montre, dans les coins, un fantôme qui fuit.

—«Qui va à? Répondez! D'où provient tout ce bruit?» Risque-t-il, d’une voix que la frayeur altère.

Le roi Robert répond, enflammé de colère:

— «Pourquoi cette demande? Ouvre, c'est moi, le roi. «Ouvre donc! As-tu peur? Je te le dis, c'est moi.»

— «C'est quelque vagabond dans un état d'ivresse.

oi. »

«Puisse Dieu le frapper de sa main vengeresse ! » Grommela, tout ému, le pauvre sacristain.

Puis la porte roula sur ses vieux gonds d’airain.

Un homme alors parut marchant d’un pas rapide, Sans chapeau, sans habit, presque nu, l'œil livide. Il ne dit pas un mot en franchissant le seuil,

Ne tourna point son front que redressait l'orgueil, Mais il glissa sans bruit et disparut dans l'ombre, Comme un spectre qui passe à travers la nuit sombre.

De ses habits royaux tristement dépouillé, Recouvert à demi d’un haïllon tout souillé,

Le frère de Valmond, empereur d'Allemagne, Et du grand pape Urbain, souverain de Romagne, Robert, roi de Sicile, arrive à son palais.

Il repousse, indigné, la troupe des valets

Qui veut absolument lui barrer le passage.

La honte et le dépit sont peints sur son visage. Il entre dans la cour: il monte l'escalier.

Le flambeau qui s'allume au-dessus du palier Imprime sur son front une pâleur affreuse.

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Sans écouter les cris d’une foule nombrerise, Dans les longs corridors il s’élance en courant. Au salon des banquets, hors d’haleine, il se rend; Le salon est rempli de plaisir et de monde.

. Il s'arrête, oppressé, sous le feu qui l’inonde.

Là, sur un trône d'or, il voit un roi nouveau Qui porte la couronne, et la robe, et l'anneau. Il ressemble beaucoup au roi de la Sicile:

Même voix, mêmes traits. Son abord est facile, Et son front resplendit d'un éclat redouté.

C'est un esprit du ciel. Or, bien que sa beauté Remplisse le palais d’une lueur étrange, Personne cependant n'ose deviner l'ange.

Après quelques instants d’une morne terreur,

Le monarque sans trône est saisi de fureur,

Et sur l'ange impassible il fixe un œil de flamme. Mais l'ange, souriant du trouble de son âme, Lui dit

— «Quel est ton nom? Que viens-tu faire ici ?

Robert, bien qu'irrité, feint de sourire aussi, Mais d’un sourire étrange et rempli de malice:

— (Tu veux savoir mon nom, homme plein d'artifice ? «Je suis Robert, et toi, tu n'es qu’un imposteur. «Je réclame mon trône et de toi n'ai point peur.»

La foule, en le voyant jeter ainsi l’injure, S'émeut et fait entendre un menaçant murmure; Et les grands de la cour, pour punir l’insolent, Tirent de son fourreau le glaive étincelant.

Mais l'ange, reprenant aussitôt la parole,

En le raillant lui dit sur un ton bénévole:

— «Non, tu n'es pas le roi, tu n’es que son bouffon. «Tu porteras, demain, le collet en feston,

«Les grelots éveillés, le bonnet fait en cône.

(Un singe te fera de ses leçons l’aumône:

«Et tous auront pouvoir sur toi; je l'ai permis. «Que le dernier valet te trouve bien soumis. »

DRE Ange at reserve

C'est en vain que Robert jure, prie et menace, En vain qu'il s’humilie ou montre de l'audace, On le chasse, on le pousse en bas des escaliers. Un groupe jovial de petits écuyers

Court au-devant de lui, pour rire de ses larmes. Il sort, et les soldats lui présentent les armes, Et leur rire insolent fait défaillir son cœur. Alors on applaudit, et puis un cri moqueur:

— «Vive le roi»! s'élève au milieu de la foule, Et d’échos eu échos, sous les toits ce cri roule.

Quand les premiers reflets du matin radieux Avec l'odeur des prés montèrent vers les cieux, Robert se réveilla, se disant en lui-même:

— «Le rêve que j'ai fait est d’une horreur extrême!» Mais lorsqu'il se tourna sur son dur oreiller,

Pour fuir ce rêve horrible, et mieux se réveiller,

Il entendit gémir la paille de sa couche.

Alors il frissonna, rouvrit un œil farouche,

Et vit, à ses côtés, un casque et des grelots.

Il vit plusieurs coursiers dont les rudes sabots

Piétinaient le pavé de la vaste écurie.

Il vit, dans l'un des coins, sanglante moquerie, Accroupi près du mur et rongeant un grignôn, Le singe qu'il avait reçu pour compagnon.

Ce n'était pas un rêve, et sa gloire premièr: S'en était donc allée à jamais en poussière.

Les jours passaient, passaient. La Sicile eut encor, Comme au temps de Saturne, un heureux âge d'or. Chaque automne on voyait, sous le règne de l’ange, Champs couverts de moissons et féconde vendange ; Et l’antique géant que Jupin enchaîna,

Encelade, dormait sous le brûlant Etna.

Mais Robert cependant voyait fuir les journées Sans que rien n'adoucit ses tristes destinées.

Il était sombre et dur. Il portait les chiffons

Dont on avait toujours affublé les bouffons.

Pous se moquer de lui, les valets et les pages Venaient lui demander si ces beaux apanages Avaient toujours été ses vêtements royaux.

Sur sa table on portait les plus mauvais morceaux.

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