‹ Évangéline (volume 2)Chapitre 14 sur 18 · RÊVES ÉVANOUIS · texte numérisé non relu

RÊVES ÉVANOUIS

ien loin, du côté de l'occident, se trouve une région déserte où les sommets des monta- {j gnes sont couverts de neiges éternelles. En bas de leurs ravines abruptes et profondes, s'ouvre, comme une barrière, une large gorge qui offre un chemin pénible aux convois des émigrants. A l'est, la rapide Nébraska serpente à travers les montagnes de la Rivière-au-Vent, avant de se précipiter dans la vallée des Eaux-Douces; tandis que l'Orégon, le Walleway et l'Owyhée coulent à l'ouest. Au sud, d'innombrables torrents, pleins de sables et de pierres, balayés par les vents du désert, descendent de la Fontaine-Qui-Bout et des sierras espagnoles, pour aller se perdre avec bruit dans le vaste Océan. Entre ces torrents, s'étendent de magnifiques prairies semées d'odorants massifs de rosiers et d'arbustes aux fleurs écarlates.

Sur les bords de ces eaux bruyantes, où l'ours

solitaire déterre les racines qui croissent sur les berges, errent des troupeaux de buffles, d'élans, de chevreuils et de chevaux sauvages; on y rencontre aussi des tribus éparses d'Indiens sauvages dont les exploits ensanglantent le désert, tandis qu'audessus, dans un ciel pur et cristallin, plane le vautour aux ailes majestueuses. Çà et là, des nuages de fumée indiquent au voyageur, toujours inquiet, le campement de ces sauvages maraudeurs.

C'est dans ce pays merveilleux, à l'aspect si varié, dominé par les monts Ozark, que Gabriel avait pénétré, accompagné de ses chasseurs et de seTTrâppeurs. De jour en jour, Basile et sa jeune compagne, sous la XQJidui-t£jle guides indiens, suivaient sa trace, sans avoir encore pu l'atteindre. Quelquefois, il leur semblait apercevoir, au loin dans la plaine, à travers la brume du matin, la fumée de son campement ; puis, lorsqu'ils arrivaient, ils ne trouvaient plus que des braises et des cendres éteintes. Cependant, quoique leurs cœurs__£u ssent tristes et leurs corps fatigues, ils marchaient toujours en avant, guidés par l'espérance, et toujours la réalité s'éva- ) nouissait devant eux'...

Tu ■ oFJLÏpjjré talent aiisi^pièsjle 1 eur foyer, une femme indienne entra sans bru il dans leur modeste

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refuge. Ses traits portaient l'empreinte d'une grande douleur, tempérée pa£j}ji^iide profonde résignation. C'était une femme de la tribu indienne des Schawnées qui, fuyant la terre des cruels sauvages Comanches, où^oji jrijxirH3otH^u4:....des bois, avait été tué, regagnait son pays natal et retournait vers les siens.

Leurs cœur s-Turent" touchés de son récit; ils accueillirent cette infortunée avec une grande affection, la ranimèrent par de bonnes paroles, et l'invitèLei]±^-f>artag€^4^ux jripdesle repas, composé de viandes de gibier rôties sur le brasier.

Lorsque le repas fut achevé, Basile et ses compagnons, fatigués par une longue marche et par la poursuite du daim et du bison, s'étendirent sur le gazon, et s'endormirent, enveloppés de couvertures, près du feu qu'ils avaient allumé pour passer la nuit. Alors^ l'Indienne vint s'asseoir à la porte de la tente d'Evangéline, et elle redit lentement l'histoire de son passé, de son bonheur, de ses chagrins et de sa détrès5eT~~

Tî?a»géJine, pendant ce récit touchant, versa d'abondantes larmes, en apprenant qu'un autre cœur, malheureux comme le sien, avait connu la douceur d'une affection et avait vu ses espérances déçues. Emue de compassion et de pitié pour cette

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Une femme schawnée... (page 91).

pauvre femme qui, comme elle, avait souffert, elle éprouvait cependant un certain charme dans la société de l'Indienne. Elle lui raconta sa jeunesse, ses fiançailles et tous ses malheurs.

L'étrangère resta stupéfaite en entendant ce récit, et la jeune 811e avait achevé, que la femme schawnée se taisait toujours.

A la fin, cependant, comme poussée par une mystérieuse impulsion, elle prit la parole, et raconta, d'une voix douce et murmurante, différentes légendes indiennes qui se répètent dans

les wigwams de son pays : - l'histoire de Mowis, le fiancé de

neige, cpii, après avoir désiré longtemps ohtenii la main d'une

jeune fille, s'évanouit un matin, se fondit aux rayons du soleil,

Permettez-moi de rester ici... (page 96).

et disparut complètement aux yeux de sa jeune épouse qui, cependant, l'avait suivi bien loin dans la forêt; — l'aventure de la belle Lilineau, recherchée en mariage par un fantôme, et qui, fascinée par les douces paroles qu'il murmurait à son oreille, suivit sa plume verte à travers la forêt où elle disparut pour toujours, sans que jamais plus on ne la revît au milieu des siens.

Evangéline écoutait , stupéfaite et silencieuse, ces récits enchanteurs, et le pays qui l'entourait lui semblait une terre magique, dont la conteuse au teint basané était la souveraine.

Bientôt, la lune parut au-dessus des monts Ozaik, et vint éclairer, de sa lueur mystérieuse, la petite tente des voyageurs

et les sombres feuillages de la foret qui se trouva comme enveloppée d'une douce clarté. Tout près de là, le ruisseau faisait entendre son gai murmure, pendant qu'au-dessus de la tête des deux femmes, les branches des arbres s'agitaient doucement sous £ le souffle de la brise du soir.

Le cœur d'Evangéline était rempli de pensées d'espérance ; mais, malgré elle, il s'y glissait un sentiment de souffrance et d'épouvante qui la glaçait d'efïroi, tel le serpent froid et venimeux se glisse furtivement dans le nid de la craintive hirondelle. Ce n'était point une terreur terrestre; il lui semblait qu'un souffle venu d'en haut flottait autour d'elle, et que, comme Lilineau, la jeune Indienne, elle aussi, était à la poursuite d'un spectre. Elle s'endormit sur cette pensée, et, pendant son sommeil, la crainte et le fantôme s'évanouirent.

Le lendemain, dès l'aube, nos voyageurs reprirent leur CûUXSft* et, tout en cheminant, la femme schawnée leur raconta ceci :

C Là-bas, sur le penchant occidental des mon-

tagnes que nous voyons d( ivanj jirms>--£e trouve un petit village^ ou demeure la Robï-Noirr, le chef de la uii^joncalholique. Il enseigne beaucoup de choses a ceux qui l'entourent; il leur parlede Dieu,

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et, en l'écoutant, leurs cœurs sont ou remplis de joie ou brisés par la douleur. »

Evangéline, saisie subitement d'une secrète émotion, répondit : « Vite, en route pour la mission, de bonnes nouvelles nous y attendent. »

Aussitôt, les voyageurs dirigèrent leurs chevaux du côté du village. Ils arrivèrent derrière la montagne, au soleil couchant ; alors ils entendirent un grand murmure de voix, puis ils aperçurent dans une vaste et verte prairie, sur les bords d'une rivière, les tentes de la mission et celle des chrétiens. Au milieu du village, sous un chêne majestueux, aux branches duquel un crucifix était suspendu, ils virent un prêtre agenouillé au milieu d'un groupe d'hommes, de femmes et d'enfants. C'était le temple champêtre où s'accomplissait, en ce moment, la cérémonie religieuse du soir. Les voyageurs, la tête découverte, s'approchèrent silencieusement, puis ils s'agenouillèrent, se mêlant aux fidèles.

Lorsque l'office fut terminé, le prêtre s'approcha lentement des. ..étrangers qu'il accueillit par des paroles affectueuses. Il sourit d'un air bienveillant à leurs réponses, heureux d'entendre, au milieu de ces forêts lointaines, les sons si chers de sa langue maternelle; puis il les conduisit vers sa demeure. Après

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un repas frugal, ils allèrent prendre quelques instants de repos sur des nattes et sur des peaux.

Lorsque Basile eut raconté son histoire au prêtre de la mission, celui-ci répondit d'une voix doucement émue : « ILy a six jours que Gabriel était ici, et qu'assis près de moi, sur cette natte où repose maintenant la jeune fille, il m'a fait le même récit que je viens d'entendre; puis il s'est levé et a continué son voyage. »

Evangéline écoutait attentivement ces paroles , toujours partagée entre la crainte et l'espoir.

« Il est allé bien loin, vers le nord, poursuivit le missionnaire; mais, lorsque l'automne sera venu et que son expédition de chasse sera terminée, nous le reverrons à la mission. >,

Alors, Evangéline dit d'une voix humble et résignée :

« Permettez-moi de resjexlçjj car le chagrin et la tristesse sont dans mon cœur. »

Tous approuvèrent cette idée qui fut trouvée sage et juste. Le lciKlemajjl^de-baunc heure, Basile, ses Compagnons et ses guides reprirent le chemin de leur village, laissant hvangéline à la mission.

Cependant, les juins, les semaines et les m<>is se succédaient avec une monotone lenteur. Les maïs

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