‹ Évangéline (volume 3)Chapitre 11 sur 15 · RÊVES ÉVANOUIS · texte numérisé non relu

RÊVES ÉVANOUIS

lEN loin, du côté de l'occident, se trouve une légion déserte où les sommets des montagnes sont couverts de neiges éternelles. En bas de leurs ravines abruptes et profondes, s'ouvre, comme une barrière, une large gorge qui offre un chemin pénible aux convois des émigrants. A l'est, la rapide Nébraska serpente à travers les montagnes de laRivière-au-Vent, avant de se précipiter dans la vallée des Eaux-Douces; tandis que l'Orégon, le Walleway et l'Owyhée coulent à l'ouest. Au sud, d'innombrables torrents, pleins de sables et de pierres, balayés par les vents du désert, descendent de la Fontaine-Qui-Bout et des sierras espagnoles, pour aller se perdre avec bruit dans le vaste Océan. Entre ces torrents, s'étendent de magnifiques prairies semées d'odorants massifs de rosiers et d'arbustes aux fleurs écarlates.

Sur les bords de ces eaux bruyantes, où l'ours

solitaire détene les racines qui croissent sur les berges, errent des troupeaux de buffles, d'élans, de chevreuils et de chevaux sauvages; on y rencontre aussi des tribus éparses d'Indiens sauvages dont les exploits ensanglantent le désert, tandis qu'audessus, dans un ciel pur et cristallin, plane le vautour aux ailes majestueuses. Çà et là, des nuages de fumée indiquent au voyageur, toujours inquiet, le campement de ces sauvages maraudeurs.

C'est dans ce pays merveilleux, à l'aspect si varié, dominé par les monts Ozark, que Gabriel avait pénétré, accompagné de ses chasseurs et de ses trappeurs. De jour en jour, Basile et sa jeune compagne, sous la conduite de guides indiens, suivaient sa trace, sans avoir encore pu l'atteindre. Quelquefois, il leur semblait apercevoir, au loin dans la plaine, à travers la brume du matin, la fumée de son campement ; puis, lorsqu'ils arrivaient, ils ne trouvaient plus que des braises et des cendres éteintes. Cependant, quoique leurs cœurs fussent tristes et leurs corps fatigués, ils marchaient toujours en avant, guidés par l'espérance, et toujours la réalité s'évanouissait devant eux...

Un soir qu'ils étaient assis près de leur foyer, une femme indienne entra sans bruit dans leur modeste

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refuge. Ses traits portaient l'enipreiiite d'une grande douleur, tempérée par un air de profonde résignation. C'était une femme de la tribu indienne des Sr//^u'//cV5 qui, fuyant la terre des cruels sauvages Cowaiichcs, où son mari, coureur des bois, avait été tué, regagnait son pays natal et retournait vers les siens.

Leurs cœurs furent louches de son récit; ils accueillirent cette infortunée avec une grande affection, la ranimèrent par de bonnes paroles, et l'invitèrent ù partager leur modeste repas, composé de viandes de gibier rôties sur le brasier.

Lorsque le repas fut achevé, Basile et ses compagnons, fatigués par une longue marche et par la poursuite du daim et du bison, s'étendirent sur le gazon, et s'endormirent, enveloppés de couvertures, près du feu qu'ils avaient allumé pour passer la nuit. Alors l'Indienne vint s'asseoir à la porte de la tente d'Evangéline, et elle redit lentement l'histoire de son passé, de son bonheur, de ses chagrins et de sa détresse.

Evangéline, pendant ce récit touchant, versa d'abondantes larmes, en apprenant qu'un autre cœur, malheureux comme le sien, avait connu la douceur d'une affection et avait vu ses espérances déçues. Emue de compassion et de pilié pour c&We

Une femme schawnée... (page 91).

pauvre femme qui, comme elle, avait souffert, elle éprouvait cependant un certain charme dans la société de l'Indienne. Elle lui raconta sa jeunesse, ses fiançailles et tous ses malheurs.

L'étrangère resta stupéfaite en entendant ce récit, et la jeune fille avait achevé, que la femme schawnée se taisait toujours.

A la fin, cependant, comme poussée par une mystérieuse

impulsion, elle prit la parole, et raconta, d'une voix douce et

murmurante, différentes légendes indiennes qui se répètent dans

les wigwams de son pays : • — l'histoire de Mowis, le fiancé de

neige, qui, après avoir désiré longtemps obtenir la main d'une

jeune fille, s'évanouit un matin, se fondit aux rayons du soleil,

Permettez-moi de rester ici... (page g6).

et disparut complètement aux yeux de sa jeune épouse qui, cependant, l'avait suivi bien loin dans la forêt; — l'aventure de la belle Lilineau, recherchée en mariage par un fantôme, et qui, fascinée par les douces paroles qu'il murmurait à son oreille, suivit sa plume verte h travers la forêt où elle disparut pour toujours, sans que jamais plus on ne la revît au milieu des siens.

Evangéline écoutait, stupéfaite et silencieuse, ces récils enchanteurs, et le pays qui l'entourait lui semblait une terre magique, dont la conteuse au teint basané était la souveraine.

Bientôt, la lune parut au-dessus des monts Ozark, et vint éclairer, de sa lueur mystérieuse, la petite tente des voyageurs

et les sombres feuillages de la forêt qui se trouva comme enveloppée d'une douce clarté. Tout près de là, le ruisseau faisait entendre son gai murmure, pendant qu'au-dessus de la tête des deux femmes, les branches des arbres s'agitaient doucement sous le souffle de la brise du soir.

Le cœur d'Evangéline était rempli de pensées d'espérance ; mais, malgré elle, il s'y glissait un sentiment de souffrance et d'épouvante qui la glaçait d'effroi, tel le serpent froid et venimeux se glisse furtivement dans le nid de la craintive hirondelle. Ce n'était point une terreur terrestre; il lui semblait qu'un souffle venu d'en haut flottait autour d'elle, et que, comme Lilineau, la jeune Indienne, elle aussi, était à la poursuite d'un spectre. Elle s'endormit sur cette pensée, et, pendant son sommeil, la crainte et le fantôme s'évanouirent.

Le lendemain, dès l'aube, nos voyageurs reprirent leur course, et, tout en cheminant, la femme schawnée leur raconta ceci :

« Là-bas, sur le penchant occidental des montagnes que nous voyons devant nous, se trouve un petit village, où demeure la Rohe-Noirc, le chef de la mission catholique. Il enseigne beaucoup de choses à ceux qui l'entourent; il leur parle de Dieu,

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