‹ Évangéline (volume 3)Chapitre 5 sur 15 · I:Vangi:liniî · texte numérisé non relu

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ilc'scciulait gravemcMit I;i lue du villa^i", el les cillants suspeiulaient leurs jeux pour venir baiser sa inaiu toujours picte à les bénir; les femmes et les jeunes tilles se levaient à son approcbeet l'accueillaient avec lies paroles iralïeclueuse bienvenue.

A l'heure du cicpuscule, les travailleurs, après une journée de labeur, regagnaient leur demeure, et avec le coucher du soleil, le repos descemiait sur le village. Alors, la cloche de l'église sonnait YAiigclits, des colonnes de fumée, s'élevant du loit de toutes les maisons, annonçaient le repas du soir, et les familles, séparées tout le jour, se trouvaient réunies dans leurs modestes demeures, où régnaient la paix et le contentement. Ainsi vivaient heureux, et pour ainsi dire à cœur ouvert, ces bons paysans, unis par une mutuelle afïection et exempts de toute crainte humaine. Dans ce pays, où régnaient l'amour et la charité, il n'y avait ni barreaux aux fenêtres, ni verroux aux portes ; on n'y connaissait pas la pauvreté, car les biens du riche venaient en aide à ceux qui étaient moins favorisés des dons de la fortune.

A quelque distance du village, plus rapprochée du bassin des Mines, se trouvait la belle propriété de Bénédict Bellefontaine , le plus riche fermier de Grand-Pré; il vivait de son bien, secondé par sa

Les jeunes filles filaient (page i6)

fille, l'aimable Evangéline, dont la modestie égalait la douceur.

La maison de Bénédict, solidement construite, s'élevait sur le flanc d'une colline qui dominait la mer, la porte d'entrée était protégée par un porche aux sculptures rustiques, garni de sièges et ombragé par un sycomore, qu'entourait une guirlande de chèvrefeuille. Un sentier, conduisant à un immense verger, allait se perdre ensuite dans les prairies. Sous le sycomore se trouvaient des ruches abritées par un jtetit loit semblable à celui de ces chapelles rustiques que l'on rencontre encore fréquemment en Normandie, et où le voyageur fatigué trouve un frais ombiage sous les arbres qui les entourent. En descendant la pente de la colline, on voyait le puits

La ferme de Bénédict (page 17).

mousseux, auprès duquel se trouvait l'auge pour abreuver les chevaux. Au nord, abritaul la maison contre les orages et la tempête, étaient les bergeries et la basse cour, avec son peuple emplunié ; près de h'i étaient remisés les chariots aux larges roues, les charrues et les herses du vieux temps. Les granges, placées également de ce côlé, formaient à elles seules un village; elles étaient remplies de foin, dont l'odeur pénétrante se répandait au loin; au-dessus, abrités par un toit de chaume, étaient aménagés les colombiers , où les pigeons faisaienl entendre leur doux roucoulement, qui contrastait avec le grincement criard des girouettes tournant à tous les vents, Bénédict Bellefontaine, le propriétaire de ce riche domaine,

EVANGEI.INE

était âgé de soixante-dix ans; mais il était encore robuste et vigoureux; ses cheveux, blancs comme la neige, faisaient encore mieux ressortir la vigueur de son visage bruni par les années. Sa fille livangéline, âgée de dix sept ans, gouvernait le ménage ; ses yeux, noirs comme la baie de l'épine sauvage, étaient pleins de douceur. Celte cliarmante enfant était la joie et l'orgueil du village; tous l'admiraient quand, modeste et souriante, elle allait, à l'époque briàlante des moissons, porter aux travailleurs, à l'heure de midi, la boisson réconfortante qu'elle préparait elle-même à la ferme. Le dimanche, lorsque la cloche appelait à la prière les habitants du village, Evangéline, vêtue de sa cape normande et de sa jupe bleue, avec ses pendants d'oreilles transmis dans la famille de génération en génération, descendait la rue du village, et tous l'entouraient de la plus affectueuse sympathie.

A l'église, lorsqu'elle était agenouillée, son missel à la main, plus d'un jeune garçon jetait les yeux sur elle comme sur une sainte vénérée. Heureux celui qui pouvait toucher sa main ou le bord de son vêtement! La pureté de sa conscience brillait sur son visage, ombragé par une chevelure noire comme l'ébène, et qui semblait éclairé d'un rayon de bon-

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Iieiii céleste. Sa vertu lui gagnait tous les cœurs, et aux fêtes du village c'était, paruii les jeunes gens, à tjui s'approcherait d'elle pour lui senci la uiain.

Le feiuiiei" Bénéilict avait jioui iulinie ami Basile I.ajeunesse, (jue tous appelaient Basile le Forgeron, homme puissant et consiiléié de tous, dans le vilhme. Les enfants tleces deux hommes tle bien avaient grandi ensemble comme frère et sœur; aussi de tous les jeunes gens qui se pressaient autour d'Evangéline, Gabriel était-il le seul préféré; il était du reste, depuis quelque temps déjà, le llaiîcé de la jeune Acadienne. Le père Félicien, à la fois le curé et le maître d'école du village, leur avait appris leurs lettres dans le même livre, ainsi que le chant des hymnes d'église.

Lorsque la leçon de chaque jour était terminée, les deux enfants se précipitaient dans la forge de Basile. Arrivés à la porte, ils regardaient d'un œil émerveillé le forgeron prendre le sabot du cheval dans son tablier de cuir et clouer le fer à sa place, pendant que, tout près de lui, le rond de fer d'une roue de charrette rougissait dans un cercle de feu ardent.

Souvent aussi, pendant les soirées d'automne, lorsque la forge semblait éblouissante de lumière

J. oi F.VyVNr.ÉLfNn %

nu milieu des (énèbies, ils avaient observé le travail

f du soufflet, et lorsque les étincelles s éteignaient

\l dans la cendre, les deux enfants se mettaient gaie-

f] ment à lire en disant : « Voilà les nonnes qui entrent h dans la chapelle ! »

Il n'était pas rare non plus de les voir, en hiver, glisser à travers la prairie, sur des traîneaux, rapides | comme l'aigle qui fond sur sa proie. D'autres fois, ils grimpaient sur les solives des granges, cherchant d'un œil ardent la pierre merveilleuse que, suivant une croyance populaire, l'hirondelle va recueillir sur le rivage de la mer pour guérir ses petits privés de la vue. Quel bonheur pour celui qui trouverait cette pierre enchantée !

Plusieurs années se passèrent ainsi, et déjà Ga briel et Evangéline n'étaient plus des enfants. Le fils du forgeron était devenu un robuste adolescent, et ses pensées, jusqu'alors indécises, avaient mûri Evangéline était devenue une femme, et elle en avait 'À déjà le coeirr et les tendres espérances. Les villageois, y, dans leur langage imagé, l'avaient surnommée ^ [^ « Soleil de Sainte-Eulalie », voulant dire par là j ] qu'elle apporterait dans la maison de son époux la h % joie et la prospérité, comme ce soleil répandait dans ^ )t leurs vergers l'abondance et la richesse. f

CIIAPIIKH II puÉSAGi:s I)"iiivi;r r.r dr tiustesse

A saison lies miils longues et froides était levenne; les oiseaux de passage, quittant les légions glacées du Nord, fuyaient vers les rivages des îles tropicales. Les moissons étaient rentrées dans les granges, et déjù les vents d'automne secouaient violemment les arbres de la forêt. Tous les pronostics annonçaient un hiver long et rigoureux. Les abeilles, à l'instinct si admirable, avaient emmagasiné dans leurs ruches de grandes quantités de miel; les chasseurs indiens racontaient que la fourrure des renards était plus épaisse qu'à l'ordinaire, ce qui, pour eux, était l'indice certain d'un hiver exceptionnellement rude.

Cependant on eut encore quelques beaux jours; bientôt vint l'été de la Toussaint, que nous appelons en France l'été de la Saint-^Iartin, éclaircie d'autant plus appréciée qu'elle est l'avant-coureur de la mauvaise saison. L'atmosphère avait une teinte vapo-

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leuse qui donnait à lonle la nature un air tie jeunesse qui reposait làuie ; l'Océan paraissait calme et tranquille. Les voix des enfants au jeu, le chant îles 7 coqs dans la campagne, le bruissement des ailes des oiseaux dans le feuillage des arbres empourprés par lautomne, le soleil lui-même, dont les rayons étaient comme voilés, tout semblait inviter à une douce | rêverie.

C'était pour les bons paysans acadiens le règne du repos qui commençait.

A l'heure du crépuscule, les troupeaux rentraient à retable, aspirant la fraîcheur du soir, et battant le sol du pied. En tête, marchait la belle génisse d'Evangéline, Gère de son poil d'une éclatante blancheur et du ruban qui flottait à son cou ; elle agitait gaîment sa clochette, comme si elle eût eu le sentiment de l'affection que lui portait sa jeune maîtresse.

Puis venaient des bords de la mer, où se trouvaient leurs pâturages préférés, les moutons bêlants, -j conduits par leur berger. Derrière eux marchait le f chien, gardien fidèle et vigilant, allant de droite à >gauche, remuant sa queue touffue, et poussant en avant les traînards. Pour ces troupeaux, c'était un |? chef et un protecteur, car, la nuit, pendant le som- '\ meil du berger, c'est lui x^ui défendait les moutons ^-

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ciaintifs contre les loups, dont on cntendail les Iinrlenienls au loin, dans la forèl.

Plus lard, lorsiiue la lune se levait, les lourds chariots revenaient îles marais, chargés de foin salé qui remplissait l'air de son acre parfum. On entendait de toutes parts les hennissements joyeux des chevaux, dont les crinières étaient tout humides de rosée; couverts de leurs selles de bois aux couleurs éclatantes, ils regagnaient paisiblement la ferme. En même temps, les vaches, patientes et immobiles, abandonnaient leurs mamelles pleines de lait aux laitières empressées.

Partout, dans la cour de la ferme, se faisaient entendre des rires bruyants et les beuglements des bestiaux, qui bientôt se perdirent dans le silence. Alors les portes se fermèrent lourdement, puis tout rentra dans le calme pour une nuit entière.

A l'intérieur de la maison, Bénédict, assis dans un fauteuil grossièrement sculpté, devant un vaste foyer, suivait du regard les flammes et les tourbillons de fumée qui montaient dans la cheminée. Il fredonnait des airs de chansons et de noëls populaires, que ses ancêtres, avant lui, chantaient autrefois dans leurs vergers de Normandie ou bien dans leurs jolies vignes de Bourgogne.

Ils regardaient d'un œil émerveillé le forgeron (page 21).

Lfi gentille Evangéline, assise près de son père, préparait du lin pour le métier que l'on voyait dans un coin derrière elle, et qui, pour l'instant, était au repos. On n'entendait, en ce moment, que le tic-tac cadencé de l'horloge et le ronflement monotone du rouet, qui semblait servir d'accompagnement aux chants du vieillard.

Tout à coup des pas se firent entendre, et aussitôt la porte

s'ouvrit. Au bruit des souliers à gros clous, le fermier avait

reconnu le pas de son ami Basile le Forgeron; Evangéline,

aux battements de son cœur, avait deviné quel était celui

qui l'accompagnait.

Comme les arrivants s'arrêtaient sur le seuil , le fermier

La belle génisse d'Evangéline (page 24).

leur dit : « Soyez les bienvenus ; viens, Basile, mon ami , viens l'asseoir près de la cheminée, où ton absence fait toujours un vide; prends sur la planche, au-dessus de ta tête, ta pipe et le pot de tabac. Tu n'es vraiment toi-même que lorsque ta bonne figure souriante rayonne au milieu des spirales de fumée de ta pipe ou de ta forge. »

Alors Basile prit sa place habituelle au coin du feu, puis il répondit : « Tu as toujours le mot pour rire, Bénédict, et tu es de la plus joyeuse humeur, même quand les autres sont assaillis par de sombres pressentiments, et ne prévoient partout que désastres et malheurs. On dirait, à te voir si heureux, que

lu ramasses chaque jour un fer à cheval. »

LVANGIÎLINE

Le forgeron prit ensuite sa pipe qu'Evangéline lui présentait après l'avoir allumée avec un charbon, puis il continua d'une voix lente et attristée : « Voici quatre jours que des vaisseaux anglais sont à l'ancre dans la baie du Gaspereau, leurs canons pointés sur le village. On ignore ce qu'ils viennent faire ici; mais ce qu'il y a de certain, c'est que tous nous avons reçu ordre de nous trouver demain dans l'église, où l'ordonnance de Sa Majesté sera proclamée comme loi du pays. En attendant, tous les cœurs sont dans l'inquiétude et en proie aux plus vives alarmes. »

Le fermier répondit : <' Ne nous désolons pas avant qu'il en soit temps. Peut-être ces vaisseaux sont-ils amenés dans des intenlions plus amicales. Peutêlre, en Angleterre, les moissons ont-elles été gâtées par des pluies trop abondantes ou par des chaleurs trop prolongées, et alors, peut-être, les Anglais viennent-ils chercher dans notre pays, si richement approvisionné, de quoi nourrir leurs familles etleurs troupeaux.

/■> Ce n'est pas ce que pensent tous les gens du pays », répondit vivement le forgeron en secouant la tête d'un air de doute; puis, après avoir étouffé un profond soupir, il reprit tristen^ent : '< On n'a point

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oublié Louisbourg(i) , ni Jieaii-Séjoiir , ni Poil- Ro);iI. HcMiicoup de nos voisins ont déjA ga^nc la foicl, où ils attendent, le cœur plein d'angoisses, le sort douteux île demain. Que jvouvons-nous faire on erict? On nous a enlevé nos aunes et nos munitions, ne nous laissant que nos instruments de travail. »

Le pacifique et trop cojifiant fermier répondit alors, avec un sourire sur les lèvres : «Nous sommes plus en sécurité au milieu de nos troupeaux et de nos champs de blé, mieux protégés par ces digues battues par l'Océan, que ne l'étaient nos pères dans leurs forts, assaillis par les bombes ennemies. Arrière donc toute crainte, mon bon ami, il ne peut nous arriver rien de fâcheux. N'attristons donc pas jnir de vaines chimères celte maison et ce foyer, car c'est la soirée du contrai. Dans un instant, le notaire René Leblanc sera ici avec ses jiapiers et son encrier de corne. Réjouissons-nous donc à la pensée de la félicité de nos enfants, qui bientôt seront unis et resserreront ainsi les liens de notre vieille amitié. »

Evangéline, assise à l'écart près de la fenêtre, la

(i) Loiiisbourg, situé dans Tile du Cap-Breton, fut pris par les Anglais ^n '743- — Le fort de Beau-Séjour fut bombardé et capitula en 1746, ainsi que Port-Royal, aujourd'hui AniiapoUis.

main dans la main de son fiancé, rougit modestement en entendant les dernières paroles de son père.

Au même moment, le digne notaire entrait.

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