partie de nos maux
Comment pourrions-nous respirer, si Dieu , par une admirable combmaisou , n eût assorti l'air au besoin de nos poumons? Que l homme sorte de la région qu'il doit habiter, il met sou existence en danger. Gardons-nous donc de l'exagération.
Par exemple, des hommes au cœur plein d'humanité, ne possédant que pour donner à ceux qui ont besoin, sont aveuglés par l'ex I de boute ; Ils ne se sont pas aperçus que pour faire le bien-être d'une partie de la société, ils ruineraient l'autre
Il ne faut pas, disent-ils, de prolétaires parmi nous; plus d'exploitation d homme par homme. .^Jais quel est celui qui Jeut dire • e n ai besoin de personne ; je puis me passer de celui-ci, de celuia ; je puis me suffire ? Il serait insensé de parler ainsi : nous avons tous besoin l'un de l'autre.
On peut donner le nom de prolétaire à celui qui n'est pas richemais celu, qui a un revenu de 25 francs par jour ne trouvera
pas qu'il en a trop en proportion de l'ouvrier qui a 3, 4 ou 5 fr. par jour. Il objectera des charges , de la représentation ; ^il lui faut beaucoup plus d'argent, puisqu'il fait bien plus de dépenses.
11 n'y a pas pour cela d'exploitation d'homme par homme : l'ouvrier a besoin du maître, le maître a besoin de l'ouvrier. L'homme dans une position élevée a besoin de l'homme obscur; les premiers de la nation sont soumis à cette loi générale; ils ne sont rien sans le concours du peuple; enfin, nous nous courbons tous devant la nécessité. Voici la vie de tous sans distinction.
Que nous reste-t-il à faire? Le mal n'est pas sans remède. Réunissons-nous pour ainsi dire en faisceaux, pour améliorer : un seul individu ne peut rien par lui-même , il peut beaucoup avec ses
frères.
Il ne faut pas penser à former des associations nationales ; cela
est de toute impossibilité.
Mais, au fait, que sont donc aujourd'hui les ateliers en général > Ne doit-on pas les regarder comme autant d'ateliers nationaux, puisque c'est de là que sortent toutes sortes de productions travaillées qui forment le principal revenu de la patrie?
Avec quoi le contribuable payera-t-il ses impôts , si la nation s'empare de toutes les industries?
Eh ! ne faut-il pas une foule d'employés de tout étage pour les associations ? Contre-maîtres les bras croisés, inspecteurs à l'engrais, chefs de division arrogants, inspecteurs généraux absolus, et puis encore d'autres auxquels l'appât du commandement et le désir de ne rien faire feront créer des emplois. Tous ces amateurs d'association feront, bien entendu , de manière à avoir un train convenable selon les appointements que la nation leur donnera ; il est bien entendu aussi que ces sommes seront prélevées sur le fruit du travail des ouvriers, qui, bien fatigués d'avoir travaillé avec une constante assiduité, seront bien aises d'aller se reposer, pendant que les chefs, frais, dispos et bien nourris, jouiront de toutes les aisances de la vie: laquais , loges dans les spectacles , chevaux magnifiques, équipage splendide. Ces messieurs seront comblés d'honneurs. Heureux celui qui pourra en obtenir le plus petit signe de bienveillance !
Ce n'est pas tout. Dans ces ateliers qu'on appelle nationaux^ à côté de l'ouvrier laborieux, vous trouvez le fainéant; près de l'habile, l'ignorant. Comme cela le travail ne peut être justement réparti, puisque les uns font tout et très-bien, et les autres rien ou très-mal ; mais le salaire est également partagé. Est-ce là de la justice? Peut-on désirer un pareil oidre de choses?
Je le répéterai jusqu'à la mort: Nonl non!...
Que fera-t-on dune foule d'individus qui n'ont jamais manié un outil quelconque ?Les bureaucrates et écrivains de toutes sortes, les commis en général, les cuisiniers, les garçons d'hôtels, et que saisje? bien d'autres encore. On ne peut former d'ateliers de ces diverses professions ; il faut cependant songer au bien-être de tous.
Lisez V Evangile de la Fraternité des ouvriers, par Louis Gaillard : vous verrez qu'il n'y a de préférence pour personne; que l'organisation est pour tous juste et équitable; que chacun doit être payé selon son travail; vous y verrez le sentiment du vrai républicain : Fais à autrui ce que tu voudrais qu'il te fît.
Épitre d'un Étranger à l'auteur de VEvatMgite républicain.
Citoyen,
J'ai lu votre petite brochure, et en ai analysé les phrases. Il y a de bonnes pensées; vous les faites dériver du Christ ; toutes tendent à la fraternité. République sainte! c'est ainsi qu'il faudrait que tout le monde te pratiquât !
Si j'approuve quelques chapitres, il en est d'autres qui, sans vous donner du blâme, ne sont pas dictés selon toute justice. Je vais vous en parler comme d'un oubli bien pardonnable dans un particulier : tant de souverains n'y ont jamais pensé! C'est la question du commerce. Je m'étendrai sur ce sérieux chapitre sur la fin de mon épître.
Dans votre première partie, vous persuadez l'homme le plus in-
sensé qu'il existe un Être suprême, au-dessus de son imagination; vous le forcez à croire en Dieu ! Vous démontrez clairement les causes des différents langages, ce qu'il y eut de différent dans la manière d'adorer Dieu.
Votre logique pour prouver que Dieu parle continuellement au cœur de l'homme est sans réplique.
Vous prouvez combien l'orgueil, la présomption, l'ambition, l'avarice, l'égoïsme, engendrèrent de cruautés. Vous nous faites voir du doigt que ce sont les prêtres qui créèrent les rois; quel intérêt ils eurent à les entourer d'honneur^ à fanatiser et laisser le peuple dans l'ignorance ; à créer des idoles, en faire des oracles rendant des sentences, artifice nécessaire à leur politique; car, par ce stratagème, ils savaient ce qui se passait dans la plus obscure famille comme dans la plus élevée.
En lisant les chapitres suivants, j'ai trouvé des répétitions, et si je n'avais été attiré par vos plaisantes comparaisons, j'aurais passé outre, tant il y a de ressemblance entre deux discours!
Vous traitez d'une manière fort juste les diverses propriétés du génie de l'homme; vous prouvez que son intelligence lui tient lieu de fortune.
En récapitulant les forfaits et les vices de vos rois, vous ne mettez pas en balance leurs vertus. Je conviens qu'ils ont eu bien des torts, mais il y en a qui ont aussi eu beaucoup de mérite. Ils ont, dans diverses circonstances, fait preuve de courage et d'énergie. Il y aurait donc justice à dire qu'il en est de vertueux et équitables. A mon avis, pour qu'un écrivain soit respecté et estimé, il faut qu'il soit juste avant tout. La liberté de la presse vous donne la faculté d'exprimer vos pensées, mais vous devez toujours rendre hommage à la vérité. La liberté et la fraternité ne sont d'accord que quand la justice les protège!
J'ai un autre tort à vous signaler. Vous dites dans un de vos passages que les rois et souverains qui vous environnent sont jaloux de votre prospérité, et qu'ils envoient des émissaires pour troubler la paix de votre pays. C'est une erreur. Les souverains ont, il est vrai, dans chaque pays des émissaires, non pour y semer la dis-
corde, mais pour les instruire de la politique, afin de se mettre en mesure contre les attaques imprévues. Vous avez assez de Français qui aiment la discorde et qui fuit de l'opposition pour le plaisir d'en faire. N'avez-vous pas aussi des flatteurs du pouvoir, qui tendent journellement des pièges à la vertu, aux bonnes actions; qui cherchent à étouffer les plaintes du peuple, ou à détourner de la justice celui qui doit la rendre? N'y a-t-il pas parmi vous des milliers d'individus qui sont envieux du bonheur de la réussite de leurs frères, et qui ne céderaient dans aucun cas? L'ambition de posséder les aveugle; ils remueraient le ciel s'ils pouvaient l'atteindre. Ne trouvez-vous pas suffisantes toutes ces causes de vos troubles , sans en accuser des souverains qui sont aussi amis de la paix que vous pouvez l'être? Non qu'ils craignent vos armes, ne le croyez pas; l'histoire vous démentirait. Les armées françaises n'auraient pas acquis tant de gloire, si elles n'eussent eu à combattre que des lâches.
Présentez-leur votre constitution sagement raisonnée; ils vous écouteront et salueront votre République; car ils ont fait leurs réflexions; l'expérience leur a prouvé que ce n'est jamais impunément qu'un roi fait verser le sang de ses sujets!...
Je lis avec attention quelques-uns de vos journaux; je dois en conclure que la République française de 1848 sent la nécessité de s'occuper d'agriculture. Ce serait fort rationnel. C'est de là que dépendent le bonheur et la prospérité de tous les Etats.
J'ai parcouru la France dans tous les sens. Partout j'ai vu des prairies, des champs bien cultivés; mais j'ai trouvé que votre pays était déboisé, ce qui doit être au préjudice de quelques professions, par exemple de la marine.
Il y a, il est vrai, dans quelques contrées des landes couvertes de bruyères ; on y laisse paître en liberté une grande quantité de chevaux et de moutons. Tout cela est de bon rapport.
J'y ai vu aussi des étangs d'une belle étendue, abondants en poissons excellents. Le tç>ur de ces étangs, assez loin même, est couvert de roseaux; de sorte que, à certaines époques de l'année, toute la population vient à ces étangs pour couper des tourbes et les faire sécher au soleil pour les vendre l'hiver.
Malheureusement, touslesjournaux ne sont pas patriotes. Plusieurs de mes amis, après avoir lu de ces feuilles qui discréditent un pays, sont venus me trouver; et je fus obligé, pour les désabuser, de les assurer que la terre de France était fertile; que l'écrit qu'ils avaient lu était une mauvaise invention. Je leur parlai comme je devais des belles fabriques de toutes sortes et des habiles ouvriers occupés sous la direction de patrons expérimentés; je leur montrai même quelques produits sortis de ces ateliers gigantesques; enfin, je les convainquis, non sans quelque peine, que la France était bien cultivée; que nulle forêt vierge, comme il s'en trouve en Amérique, n'y aurait été respectée, les Français comprenant assez leurs intérêts pour faire produire à la terre les besoins de tout le peuple. Il me fallut entrer dans une explication assez étendue pour démentir ce que des journalistes^ peu amis de leur nation, se permettent de publier contre elle.
Je leur démontrai que la République nouvelle de France ne voulait pas retomber dans les torts des gouvernements précédents; que, se défiant d'elle-même, elle faisait appel à toutes les sciences de chaque profession pour éclairer les bureaux commissionnés pour l'examen des divers besoins ; que l'agriculture étant la mère de tout, on devait commencer par elle.
Je leur fis bien comprendre que le nouveau Gouvernement républicain ne dépréciait en aucune façon ce qui avait été fait avant lui, mais seulement qu'il voulait l'améliorer, puisque cela se peut.
Je dus leur faire voir, afin qu'ils fussent bien connus, les hommes du moment, qui sont aussi ceux de la veille et du lendemain, avec les mêmes défauts. Une comparaison très-simple me vint en aide; jugez, je vous prie, si elle est juste. Un tableau, par exemple, est critiqué par combien de personnes. Remettez-leur une palette et des couleurs; priez-les de composer avec les principales des tons différents; cela est facile pour le moindre artiste; mais préparer les couleurs n'est pas peindre. Cependant ces personnes seront fort embarrassées, même elles ne parviendront pas à obtenir le ton dont vous aurez donné l'échantillon. Pourtant, ces personnes si peu expertes s'érigent en juges; à les entendre, le peintre n'était
qu'un talent bien médiocre. Voilà, dis-je à mes amis, la politique de bien des journalistes : ils dénigrent les gouvernements ou détruisent l'avenir d'un artiste, selon leur intérêt personnel ou l'influence sous laquelle ils se trouvent.
Il est malheureux que les intérêts de milliers de contribuables soient, en quelque sorte, aux caprices d'individus dont l'impartialité laisse beaucoup à désirer.
Enfin, pour revenir à l'agriculture et au commerce, cela n'a jamais été chose sérieuse dans les précédents gouvernements français. En général, il en a été de même de toutes les industries de cette nation. Elles ont fait leur chemin, comme le font quelquefois les enfants abandonnés à eux-mêmes. Aussi, qu'en est-il résulté? que les chefs de ces gouvernements ont été chassés par des révolutions dont on a toujours à déplorer trop de victimes ; et remarquez bien que ceux qui sont ainsi sacrifiés sont rarement coupables.
Mais quelle digue pourrait arrêter ce torrent, quand il déborde? La sagesse des gouvernants est de ne jamais oublier que le peuple connaît ses droits, qu'il aime la justice, et qu'on ne peut, pour ainsi dire, annuler impunément une nation fière de son passé, sentant sa force présente, et confiante dans son avenir!...
Les Romains, si puissants qu'ils envahirent l'univers, que sontils devenus? Ils furent subjugués par la mollesse, qui ruina et détruisit leur vaste empire. Que reste-t-il de cette ancienne Rome, si fière de sa domination? l'ombre! Les Français veulent conserver la France !
Si j'avais quelques conseils à donner à votre gouvernement, par exemple à M. le ministre de l'agriculture, je lui dirais : Réunissez le théoricien au praticien. Vous avez eu France de bons et courageux jeunes gens, bercés dès leur enfance à la culture; ils doivent connaître l'importance de l'amélioration ; formez dans tous les départements des écoles agricoles, ainsi qu'il en est sur divers points des colonies.
Faites un appel chaque année à la nation , et offrez aux parents
chargés de famille de prendre un de leurs enfants ; dégagez les parents de toutes charges, en ce qui concerne l'enfant qui entrera à cette école. Vous ne manquerez pas d'élèves. Pour les conserver, à la sortie des classes donnez des primes, établissez des salaires qui équivalent aux prix que gagnent les ouvriers dans les villes industrielles; puis accordez une rente à ceux qui sont vieillis dans cet art. Partagez en trois âges cette rente : à cinquante ans , 250 fr. ; à soixante ans, /iO() fr.; à soixante-dix ans, 500 fr. Vos secours seront ainsi multipliés à mesure que ces braves hommes perdront leurs forées. Ainsi vous appelerez et conserverez à la France ceux qui doivent être regardés comme les premiers de la nation , puisque c'est leur travail qui donne la subsistance à tout le peuple.
Donnez une décoration à celui qui apportera les meilleurs résultats. Les jeunes gens ne déserteraient plus leur pays pour aller peupler les villes ; et la France, réunissant la richesse de ses récoltes à celle du commerce , sera la nation la plus puissante du globe.
Avant de vous donner mon avis sur le véritable moyen de faire prospérer le commerce, chose indispensable au bonheur de l'ouvrier et de la nation tout entière, il est deux choses à réprimer.
La première regarde les malheureux paysans. Tout le monde sait que beaucoup de villages ont la jouissance de terres qu'on désigne sous le nom de commun. Chaque habitant a droit au pâturage d'uu ou plusieurs bestiaux. Qu'arrive-t-il ? que le pauvre, qui a le plus besoin, ne peut jouir de cet avantage. Ce sont de petits fermiers qui, plus à l'aise^ ont une, deux ou trois vaches, et les envoient sur ces prairies. Le véritable malheureux reçoit, comme charité, une tasse de lait qui est réellement son droit. Voici le vrai moyen pour remédier au mal.
Que chaque commune possédant de ces terres fasse l'acquisition de la quantité de bétail qu elles pourront nourrir. Un établissement, sous le nom de ferme coimmine, serait institué pour mettre le bétail à l'abri. Le soin du produit serait confié à des personnes capables. Ce serait facile à trouver dans les campagnes, où toutes les femmes entendent la manière de gérer les fermes à l'intérieur, et les hommes à l'extérieur. Le laitage et le beurre seraient distribués gratuitement
aux véritables pauvres , ainsi que la viande que produirait le troupeau. Le produit des ventes de Texcédajit, s il y en a, serait également réparti. Je crois que ce que je propose peut se faire sans obérer l'Etat. Je connais bien le cœur des riches laboureurs; ils ne demandent pas mieux que de venir en aide à leurs frères pauvres.
Par ce système on pourra remédier à bien d'autres maux. Plusieurs individus de ces communes ont des parcelles de terre que leur pauvreté empêche de soii^rner d'une façon convenable ; ils ne peuvent acheter l'engrais nécessaire , et la terre ne rapporte pas le quart de ce qu'elle pourrait rapporter. Les troupeaux de la ferme commune feront du fumier, qui, partagé à ces pauvres familles, les mettra à même de féconder leurs terres. Il pourrait aussi y avoir une charrue à la disposition de ceux qui prouveraient l'impossibilité de s'en procurer une pour leurs besoins.
Que ce projet soit mis à exécution , et le bien-être renaîtra dans une grande quantité de pauvres communes. Si on utilisait toute l'herbe qui se perd dans l'intérieur des bois, sur les bords des grandes routes, etc., etc., on aurait le moyen de nourrir des vaches, des moutons, dont le produit serait d'un grand secours pour la classe pauvre, tant pour la nourriture que pour les vêtements, dont elle manque souvent; car il est de ces malheureux dont l'estomac n'a encore jamais digéré autre chose que du pain sec. Eh ! quel pain , mon Dieu !
Je vous donne bien des conseils, mon ami , qui sont à mon avis tous bons et faciles à mettre à exécution ; mais il est déplorable d'être obligé de froisser l'intérêt des uns pour faire du bien aux autres. Cependant il faut venir en aide à ces masses malheureuses. Tous les systèmes que je prêche ne trouveront d'obstacles que chez ceux qui ont intérêt à ce que les choses marchent autrement, et vous en avez beaucoup en France ! Ce ne sont pas seulement les laitiers qui mettent de l'eau dans leur lait. Vous ne manquez pas de chefs d'administration qui n'en sont pas marchands, et qui ne peuvent en faire autant, mais qui protègent tous les procédés qui facilitent les moyens de faire disparaître les millions à leur profit.
Si sous votre République ce sont les mêmes hommes que sous les précédents gouvernements , mes projets d'améliorations ne leur souriiont pas. Il vous sera facile de les connaître : présentez-leur des abus à réprimer j s'ils ne s'empressent pas de le faire, soyez convaincus qu'ils ont intérêt à ce que les choses restent dans l'état où elles sont, et que ce ne sont pas de vrais républicains; car ces hommes s'appliqueront à entasser l'or, et se moqueront des misèi-es du peuple. Tous les moyens compliqués et ténébreux leur seront profitables : aussi repousseront - ils les expédients sages et simples, comme moyens trop faciles pour connaître l'emploi des finances. Puis ils se riront de la crédulité de l'homme vertueux , et le tourneront en ridicule , lorsqu'il ne sera plus en leur présence. Ces hommes sont toujours sous le masque de l'hypocrite; mais il faut se garder de leurs beaux discours. Ils sont habitués à promettre beaucoup, mais à ne jamais rien donner. Voilà pouiquoi la classe ouvrière est si malheureuse. Les millions sont restés dans quelques mains, au lieu d'être versés dans la caisse nationale, et ceux qui ont ainsi fait leur part, les ont enfermés, afin d'être en demeure de parer aux diverses chances de nos temps incertains.
Alors le peuple, gouverné par de tels hommes, est presque oublié; on ne s'occupe de lui que lorsque sa colère éclate et qu'il gronde trop fort, et encore comment s'en occupe-t-on? En tolérant une foule d'abus au nom de la liberté, de cette liberté qui, mal interprétée, est cause de tant d'actions blâmables, même très-répréhensibles. Par exemple, vous avez en France des négociants qui exploitent le colon et le consommateur d'une manière infâme. Les cafés, les sucres, les riz, etc., etc., leur sont expédiés pour être mis en consignation. Les prix sont fixés. Que font ces agioteurs? Ils accaparent, ne vendent pas, et il y a disette. Leur exploitation réussit; ils vendent le double de ce qu'il eût iailu. Ce qui n'est que le résultat de la plus avide cupidité, est appelé par ces hommes rapaces, finesse d'esprit, bonne ruse de commerce. Il s'ensuit que la classe industrielle laborieuse ne peut pas bien souvent se procurer les premières douceurs delà vie. Tous les jours, ce genre d'exploitation a lieu sur toutes les choses d'indispensable nécessité.
Votre gouvernement a besoin de veiller à ces détails, qui sont si essentiekau bien-être de la population. Si on y regardait de près, on serait bientôt certain que beaucoup de ces hommes si âpres à la curée ne sont pas Français. Ce qui est gagné par chacun d'eux est envoyé dans leurs différents pays. Ainsi, une bonne partie de l'argent de France sert à enrichir des étrangers. Il en est de même pour toutes les industries. Descendant aux travaux de terrassement, aux grandes entreprises, fortifications, chemins de fer, etc., etc., des milliers d'étrangers s'abattent sur ces travaux comme une nuée de corbeaux sur un champ de bataille. Ces ouvriers sont très-sobres, et chaque fois qu'ils reçoivent leurs fonds, ils expédient le superflu de leur nécessaire dans leurs pays. Ces envois réitères forment à la fin un fonds dont on achète de la terre. Ces étrangers se font ainsi un avenir, et le peuple français, qui pourrait être employé à tout cela, meurt de faim.
11 devrait aussi y avoir un frein à la concurrence. Selon moi, votre gouvernement ne s'en occupe pas assez. N'est-il pas arbitraire que le négociant en gros se mette aussi à vendre en détail, et empêche ainsi celui qui est vrai détaillant d'écouler ses marchandises achetées précisément chez lui, ainsi qu'une quantité d'individus qui réunissent une foule de professions sur une même patente, et causent souvent la ruine de nombreuses familles auxquelles il est impossible de lutter contre une telle concurrence?
Il serait trop long pour moi de vous signaler toutes les réformes nécessaires. Plus tard, je vous les noterai. Cependant il est de toute urgence que je vous déclare la cause de la ruine de votre commerce à l'étranger; que je vous donne le véritable moyen d'y remédier et rendre votn- patrie une des plus florissantes.
Dans la crainte d'un nouveau scandale, et pour ôter tout prétexte à ceux qui, sous le masque hypocrite de la bienfaisance, s'insinuent parmi la classe laborieuse et industrielle pour répandre le poison de la discorde, espérant favoriser leur ambition en engendrant la guerre
civile !
Vos honorables Représentants élus par vos suffrages, devraient
jeter les yeux sur cette faible combinaison, qui doit à l'instant remédier à tous les maux et écraser tous les factieux.
Le commerce est le mobile de tout. Ce n'est pas l'impossibilité d'exécution qui manque, ce n'est pas l'incapacité des ouvriers, ce n'est pas le patriotisme des fabricants ni l'intelligence des négociants qui paralysent la France : tout le monde sait que vous avez toutes ces choses; mais vos magasins sont encombrés; c'est pourquoi vos métiers ne fonctionnent pas, vos navires stationnent dans vos ports, vos matelots périssent d'ennui. Le capitaine est impatient de reprendre sa boussole, V ouvrier du travail, et le négociant du commerce.
Cest donc du commerce qu'il faut s'occuper à l instant.
Il est un vice bien grand à réprimer, puisqu'il est cause de votre ruine dans la plupart des marchés du globe.
Lorsque les étrangers viennent en France pour y faire leurs emplettes, ils s'adressent aux commissionnaires expéditionnaires, dans lesquels ils ont toute confiance. Il arrive quelquefois qu'ils rencontrent mal : ceux-ci , pour flatter l'acheteur , le conduisent chez vos fabricants les plus recommandables, choisissent des échantillons et promettent de donner la commande; l'étranger, confiant, part, tandis que le commissionnaire va de fabrique en fabrique avec ses modèles, pour obtenir un rabais. Après avoir exploité par toutes sortes de ruses , il trouve un honnête ouvrier qui , pour donner du pain à sa famille, entreprend cette commande à des prix bien audessous de ceux des échantillons. Cet ouvrier, pour trouver un bénéfice, emploie des qualités inférieures; car son talent donne à ces objets tout l'éclat du bon, mais ne peut donner la qualité. Cependant les marchandises sont acceptées et expédiées au commettant, qui ne tarde pas à s'apercevoir qu'il a été dupe ; il en fait part à ses concitoyens qui, lorsque vos navires abordent dans leurs ports, ne veulent pas même que les cargaisons soient déballées. Ainsi , vous êtes souvent obligés de lever l'ancre pour aller chercher fortune ailleurs.
C'est ainsi que cet exécrable manège de fourberie a perdu le commerce français et est la cause de vos misères.
Au lieu fie s'étudier sur la création de nouveaux ateliers qu'on
veut appeler nationaux, nous croyons plus sage, pour le bonheur et la prospérité de la République , de s'occuper des anciens ateliers , tout prêts à fonctionner. On n'ignore pas que la France a besoin de contribuables.
Moyens pour faire rie suite du bien d toutes les classes de la société.
Que le Gouvernement fasse un appel à tous les fabricants et marchands; qu'on achète de suite tout ce qui encombre : ils ne demanderont pas mieux que de faire un sacrifice pour la République en faveur des ouvriers; ils accepteront avec empressement le mode proposé plus loin : les trois quarts en coupons, le quart eu espèces. Ils vendront plutôt au-dessous du prix de revient, car toute la France veut une sainte République ! Secours mutuel partant.
Ces marchandises seraient examinées et évaluées par une commission choisie parmi les praticiens des diverses professions; vous les chargerez sur les navires, et les expédierez sur tous les points; les navires vous apporteront en échange les productions lointaines.
Vos ouvriers travailleront et pourront payer leurs loyers; les propriétaires, les impôts; le négociant pourra satisfaire à ses engagements.
Pour mettre à exécution le projet, l'Etat possède des propriétés immenses dont la valeur est inappréciable : terres labourables , prairies, forêts, pièces d'eau, châteaux, etc., etc. Qu'on nomme une commission experte pour hypothéquer les deux tiers de ces propriétés ; divisez cette valeur en coupons depuis cinq francs et au-dessus : il sera facile de les faire circuler- personne ne pourra douter de leur valeur, puisqu'il sern impossitle de rien hypothéquer de nouveau. Avec des garanties de cette sor;e, vous aurez à l'instant même des 7nilliards dont vous pourrez disposer sans priver la nation de son revenu. Le Trésor recevra toujours les rapports de ces diverses propriétés. Cet expédient serait le meilleur qu'on put employer dans cette occurence.
Toutes les propriétés, vierges d'hypothèque, appartenant aux citoyens , pourraient avoir le même avantage. Un contrôle sagement
^ 80 ^ établi par l'État appuierait la garantie. Cela peut se faire à Tinstant, et tous les travaux mis à exécution.
Ce serait un bonheur pour tous : les propriétés rapporteraient le double de ce qu'elles rapportent ordinairement; le bien-être ne serait plus une illusion.
Premier mode pour extirper les agitateurs qui abusent de la facilité que leur donne leur position, et détruisent votre commerce avec l'étranger.
Deux bureaux d'office pourraient être créés dans chaque ville manufacturière, les employés multipliés selon l'importance de l'industrie.
Leur fonction serait d'accompagner l'étranger acheteur dans toutes les fabriques, ou d'envoyer ime circulaire aux fabricants pour les prier d'envoyer leurs échantillons, afin qu'on pût les choisir, les plomber et les garder au bureau ; la commission donnée ne serait reçue et expédiée que lorsque les experts de ce bureau l'auraient reconnue exacte aux échantillons choisis par l'acheteur. Ainsi, sans troubler la paix intérieure, on expulserait tous les intrigants qui n'ont en vue que leur intérêt personnel, qui s'inquiètent fort peu de la misère où ils réduisent les ouvriers, et dont l'indigne conduite expose votre pavillon au mépris.
Que les chefs du Gouvernement ouvrent les yeux : c'est de là que vient le mal ; mais dans peu, l'étranger, connaissant les sages mesures qu'aura prises la République pour assurer la bonne foi dans le commerce, se fera un vrai plaisir devons apporter ses commandes; on respectera vos trois couleurs, et vos navires seront reçus dans tous les ports, aux acclamations de vive la France! vive la République!
Il serait nécessaire pour la sécurité de tous de savoir^ avant d'expédier, si les marchandises conviennent au pays pour lequel on les destine : beaucoup de faillites sont causées par l'imprévoyance de négociants qui se trompent dans la direction de leurs expéditions ;
les frais de transport absorbent alors tous les bénéfices, et la perte de l'un entraîne celle de l'autre.
Moyen sûr de ne plus retomber dans cette erreur, envoyer du vin où il faut du grain, et du grain où il faut du vin.
Que le Gouvernement crée deux nouveaux emplois : le premier, pour un commissaire sédentaire; le second, pour un commissaire aux expéditions. Les fonctions du commissaire sédentaire seraient de tenir un bureau dans chaque port où vos vaisseaux peuvent mouiller; de créer dans toutes les villes des environs d'autres bureaux correspondant avec le sien, et le bureau principal tiendrait au courant des besoins du pays le ministère du commerce.
Le commissaire aux expéditions serait chargé d'accompagner les marchandises et d'en faire la vente, de défendre religieusement l'intérêt des négociants, et par cela, de protéger la classe ouvrière.
Pour que tout soit à l'abri du soupçon, ces commissaires seraient tenus de faire signer le compte-rendu des opérations par les capitaines de navire, l'acheteur, le commissaire sédentaire, même par tout l'équipage. Ainsi, il n'y aurait nul doute à former contre la régularité de telles ventes.
De la nomination à ces divers emplois.
Les personnes appelées à les remplir seraient élues à la majorité, entre les fabricants, les négociants et commis expérimentés. Il n'y a nul doute que les suffrages désigneront des personnes extrêmement capables et d'une probité reconnue.
La première expédition que fera le Gouvernement peut ne pas être très-profitable, n'ayant pas une connaissance parfaite des besoins de chacun; mais, s'il y a perte d'un côté, il peut y avoir bénéfice réel de l'autre : il y aura toujours équilibre. S'il y avait déficit, aucun contribuable ne se refuserait à venir en aide à la République pour soulager les ouvriers, ainélioi'er leur position sans leur faire l'aumône.
La seconde expédition sera nécessairement plus profitable que la première.
Si mon avis sur le commerce et la culture vous sont agréables, faites-le moi savoir de suite. J'ai quitté les affaires commerciales et veux me donner tout entier à la politique.
J'ai reçu des lettres de mes amis, qui me disent que votre organisation d'assurance mutuelle plaît beaucoup.
Dans ma ville , j'ai remis une de vos brochures à un membre de l'autorité, qui l'a lue, et il a paru surpris du silence des journalistes. Pas un mot, me dit-il, de cet ouvrage; pourtant leurs colonnes sont occupées par des choses bien moins importantes. Je me contentai de lui dire : Votre jugement vaut bien les articles des journaux. Il ne faut pas s'étonner de cette négligence de leur part. Un mot de mon histoire vous convaincra que j'y suis habitué. Ces hommes-là savent par cœur les mots fraternité, égalité ; mais pour quelquesuns, ils sont bien vides de sens.
Je viens au fait. Je suis né en France de parents qui n'étaient pas Français, et qui, pour des raisons que j'ignore, ne nous firent pas naturaliser. J'en suis fâché; j'aime le pays, et si la tranquillité renaît, j'irai bientôt vous serrer la main, et vous dirai de vive voix ce que j'aurai omis de mon histoire.
J'ai habité longtemps Paris, ainsi que mon frère; c'est un journaliste qui fut cause de sa mort. Ce brave jeune homme avait vingt ans et était plein d'ardeur et de génie. Il écrivit sur l'égalité de richesse qu'ont les hommes dans la jeunesse , et combien il est malheureux de voir gaspiller des trésors qui, mieux répartis, feraient tant d'heureux. Il eut le tort d'être trop vrai. Il accusa le gouvernement, qu'il comparait au cheval que l'on place au timon d'une voiture : il doit soutenir toute la charge et garder l'équilibre, alin de ne pas dévier. Qu'en résulta-t-il ?
Tout glorieux de son écrit, mon frère alla chez un journaliste qui avait alors beaucoup de vogue ; il le pria d'insérer dans sa feuille quelques passages de son manuscrit, propres à donner aux lecteurs l'envie de l'acheter. Il fut reçu courtoisement et engagé à laisser son écrit.
Lui, confiant (la jeunesse l'est toujours), laissa le manuscrit, et acheta, les jours suivants , les numéros du journal où il espérait trouver ce qui lui avait coûté déjà tant d'inquiétudes. Lassé de ne rien voir, il se rend chez cet homme qui lui avait promis aide et protection. Il ouvre et entre sans que nul obstacle s'y oppose. Il ne trouve personne. Rendu dans une grande pièce au bout de laquelle était, selon toute probabilité, un cabinet, il se disposait à retourner sur ses pas, quand il entendit des éclats de voix très-distincts. M. le député, disait-on, cessons de nous occuper de cela, je vous prie. J'ai ici un ouvrage qu'un jeune homme de vingt ans à peu près m'a remis il y a déjà quelques jours. Il se présenta gauchement. Du reste, je crois bien que c'est un ouvrier du faubourg Saint- Antoine. Examinez cela; je l'ai lu, moi, et j'ai remarqué de fort belles pensées et une excellente morale. Il peut vous être très-utile à la tribune, et celui qui y parlera en ce sens aura du mérite.
Comment avez-vous eu cela .Mit le député. — Il me l'a donné à lire, répondit l'autre, afin que, par la publicité de mon journal, je lui en facilitasse la vente. Vous concevez, monsieur levicomte, qu'on ne peut s'occuper de ces individus. S'il en était ainsi, nous, j ournalistes, serions assimilés aux tailleurs qui font des vêtements pour toutes les classes. Vraiment, monsieur le vicomte, le raisonnement de cet ouvrier vous confondrait , ainsi qu'un changement d'habits confond les hommes. Croyez-moi, prenez copie, et donnez la tournure que votre amourpropre vous suggérera, et alors les colonnes de mon journal donneront à cet ouvrage un retentissement dont vous aurez toute la gloire. L'usage actuel autorise ces sortes de choses. Ainsi point de scrupule; tout le prouve : les actions d'éclat, la gloire en reste aux blasons, et le danger a été pour les familles industrielles. L'écrivain ne manque pas d'éloquence pour faire vos réputations; c'est qu'il ne donne que deux mots aux vertus du peuple. Nous cachons le nom du coupable quand il a des titres, et si c'est un homme du peuple, nous le répétons sans crainte. Il n'y a point de couleurs de blason à ternir, et la publicité a son cours.
Vous pouvez juger de la position de mon frère. A vingt ans, une pareille mystification ! Il manquait, il est vrai, de cette assurance
que donne l'âge et que souvent même, dans la première jeunesse, les gens riches savent si bien prendre. Nous étions à l'aise, mais pas habitués à marcher sur le tapis. Mon brave frère n'osa pénétrer dans ce cabinet; il sortit suffoqué par la colère, et arriva à la maison dans un état dont nous fûmes tous effrayés. Ma mère s'approcha de lui; il ne voulut jamais lui dire la cause de ce désordre dans ses manières. Une fièvre brûlante le dévorait. On appela le médecin, qui calma mes parents, mais qui ne put parvenir à calmer le malade. Je couchais dans la même pièce que mon pauvre frère. Ce ne fut que plusieurs jours après, qu'à force de prévenances et de soins, mon frère m'appela et me confia, au milieu de la nuit, la cause de son violent chagrin. Je le consolai autant qu'il était en moi; car je sentais sa blessure et en étais révolté. Le jour fut long à venir. A sept heures, je sortis sans mot dire, contre mon habitude. Nous n'étions pas plus assujettis que les jeunes garçons de notre âge; mais notre mère nous aimait beaucoup, et elle voulait savoir où nous allions. Elle nous avait inspiré une telle horreur du mensonge que, pour éviter de déguiser la vérité, je sortis furtivement, me rendis chez le journaliste, et lui demandai compte de sa conduite. Il me refusa le manuscrit de mon frère : il ne me connaissait pas; il le remettrait à la personne même; c'était une chose sacrée dont il avait la responsabilité. Je ne pus me contenir; je frappai violemment sur son bureau en acajou et le brisai. Il fut effrayé de me voir ainsi ; il sonna un laquais qui, avec son aide, me mit à la porte. J'étais furieux ! J'ameutai une grande quantité de personnes auxquelles je racontai l'infernale conduite de ce misérable. Quelques-uns me crurent, mais c'était le plus petit nombre. La réputation du journaliste était bien établie; on me traita d imposteur. Un élégant se porta champion; sa défense ne fit que m'irriter; je le frappai. J'étais plus fort que lui; on nous sépara. Delà une provocation pour le lendemain au bois de Vincennes. Les deux coups partirent ensemble. Je ne touchai pas mon adversaire; mais il me cassa le bras et remonta dans son carrosse , triomphant de sa victoire. Ces sortes d'individus passent leurs jours à tirer sur des poupées de plâtre, pour apprendre à tirer sur les hommes. Il y a
bien peu d'honneur à un homme si instruit d'en blesser un qui n'avait aucune notion de cette profession.
Je fus porté chez mon père par deux contre-maîtres de l'atelier. Quel chagrin pour toute la fam.ille! Pendant ma convalescence, mon frère devint fou. Il mourut dans cet état, et moi, je fus estropié de mon bras. Six ans après je perdis mon père. Je restai seul avec ma mère , inconsolable de tant de maux.
Cependant, grâce à l'énergie de mon caractère et à un jugement sain, j"ai fait prospérer la fabrique de mon père. Nous nous sommes retirés des affaires et avons quitté Paris avec une assez belle fortune. Je voudrais bien décider manière à la dépenser en France; mais la politique l'effraie. C'est pourquoi je vous prie de m'écrire souvent; la vôtre ne peut que la rassurer. Ne craignez pas de faire de longues pages; moi, je pourrai m'étendre aussi un peu longuement.
Deuxième lietfre de rancicn Ouvrier ébéniste du faubourj^
Saint- Antoine.
Ami,
Je m'empresse de répondre à votre missive en date du 26 mai. Malgré mesprières, vous abrégez toujours. J'attribue cela aux affaires politiques qui absorbent tout votre temps. Je vous approuve; vous ne cédez en rien aux autres républiques. Toutes les puissances admirent le patriotisme des différentes classes de la société. L'histoire ancienne et nouvelle ne pourront rien transmettre de plus sublime à la postérité î Magistrats, négociants, cultivateurs, fabricants, ouvriers, tous sacrifient leurs affections pour se dévouer à la patrie et
étoufTer dès leur naissance les conspirations, si funestes à tous les
gouvernements.
Nous attendons avec impatience votre constitution ; nous espérons qu'avec un élan si généreux, celle qui émanera Ju sein de toutes les souffrances, do toutes les nécessités et des cœurs vertueux, saura dicter des lois dont la sagesse mettra tous vos braves concitoyens à l'abri du fléau de la guerre civile !
C'est là un grand travail pour vos représentants. J'ai fait une réflexion dont je vous fais part ; elle vous fera comprendre où en est la difficulté. Il y a deux causes : la première est de créer, et c'est la plus facile ; la seconde est de la rendre inaltérable, et cela est [)resque impossible. Pourquoi? me demanderez-vous. Parce que les hommes, tant sages qu'ils soient, ont de la présomption, et la présomption, dans cette circonstance, représente les cavités laissées par le maçon dans sa crépissure. Peu à peu, l'humidité, la chaleur, font soulever ces parties, et le morceau se détache et tombe. Voilà comment un mur qui a belle apparence, et dont les matériaux étaient de bonne qualité, est souvent de mauvaise durée; bientôt après, il faut le recommencer. On ne peut s'en prendre à l'ouvrier qui a fait le travail, ce n'est qu'à l'entrepreneur qu'on peut réclamer. Je vous ai fait cette comparaison pour vous faire comprendre qu'il est impossible de réunir des hommes parfaits. Si l'un tend à la perfection, l'autre s'en éloigne; il en est de même pour tout. Vos députés approcheraient de la divinité, s'ils réussissaient à vous donner une constitution inaltérable ;, et le peuple serait de la nature des anges.
Cela est impossible, car nous ne sommes que des hommes, et rien de plus. Nous avons tous l'orgueil en partage.
A lafm de votre brochure, vous avez placé les neuf constitutions. Je les ai étudiées; car, bien que né en France, je n'y avais, ainsi que bien d'autres, aucunement pris garde. Quoique dictée sous l'influence de diverses passions, elles sont toutes d'une sagesse surprenante. Mais dites-moi pourquoi en si peu d'années on en a fait un si grand nombre. C'est que l'orgueil et la présomption sont plus forts que la sagesse, qui ne pourra jamais lutter avec avantage contre les vices. Quand on promet, on a bien l'intention de tenir;
=-= 87 — mais quand il est question de tenir, on trouve mille prétextes pour éluder.
Lorsque je décachetai votre lettre, j'avais pour compagnie un Icarien qui était à Paris au moment où on voulut envahir l'Assemblée nationale. 11 me raconta les choses à son avantage, et voulut me convaincre que vos concitoyens avaient tort. Il se plaignit amèrement de la garde nationale, qui s'était, disait-il, portée à mille excès chez l'honorable citoyen Cabet; on avait brisé, même volé; et que ces désordres avaient eu lieu chez plusieurs autres républicains. On les avait traqués, emprisonnés; que la liberté n'était plus qu'un vain mot. On faisait fermer les clubs, et que dans quelques jours il n'y aurait plus de république; que la royauté attendait quelques débats de constitution pour s'emparer du trône; que les quatre cinquièmes des représentants étaient des hommes dont les pensées n'étaient pas pour la république, mais bien pour la royauté; que l'action dent on accusait les communistes était un acte de vrai patriotisme pour déjouer la conspiration des représentants. Pour me convaincre qu'il me disait vrai, il me fit le récit de la pureté des sentiments des Icariens, et s'efîorça de me démontrer quel avantage il y aurait dans le partage égal des biens.
Il ajouta que la plupart des ouvriers de Paris, surtout dans les faubourgs, méconnaissent leurs intérêts. Ces malheureux, dit-il, sont depuis longtemps sans travaux; ils ont faim, ainsi que leurs enfants; ils sont dans la plus complète misère. Croirez-vous que ce sont eux les premiers qui se sont soulevés contre nous, quand un de nos chefs demanda un milliard d'impôt sur la classe riche pour leur venir en aide ainsi qu'aux Polonais? Ils ne voulurent pas arborer le drapeau rouge. Comprenez-vous une pareille folie .^
Cet Icarien ne pensait pas parler à un brave ouvrier du faubourg.
Du bon bras qui me reste, je saisis un des siens, de manière à le faire tressaillir. Je ne pus contenir ma joie à ce récit. Je retrouvais mes bons compagnons du faubourg Saint-Antoine. Bravo! bravo! m'écriaije; vous n'avez pas changé, mes camarades, mes amis! Voici un éloge qui me fait grand plaisir. Vous ne voulez que de l'ouvroge; vous avez le plus profond mépris pour les séditieux, les ambitieux et
conspirateurs; vous ne voulez pas de cette aisance achetée au prix de l'honneur; vous ne voulez que du travail ! de ces travaux qui immortalisent la classe vraiment lahorieuse. Vous avez bien fait de crier : Vive l'Assemblée nationale! Vous avez de dignes représentants qui aiment et soutiennent la République du fond du cœur.
Au fait, quel nom donnerait-on à un commis qui , bien payé de son patron, travaillerait en dessous pour une autre maison en concurrence avec celle qu'il représente? Ce serait une action infâme, et cet homme mériterait une punition éclatante, exemplaire. Gardezvous donc de semblables idées sur les élus du Peuple; ils aiment trop la liberté, la fraternité et l'égalité, pour oublier un seul instant leur profession de foi.
Si vous avez de pareilles pensées, citoyen Icarien, elles sont aussi mal fondées que votre parfait bonheur sur le partage des biens. Et quand des hommes se portent défenseurs des opprimés, quand les braves ouvriers ont élevé des barricades, était-ce pour s'emparer du bien de leurs frères riches? Vous auriez dû mieux les connaître, avant de les mettre eu jeu. Ils se sont élevés contre les violations de la foi jurée et pour conserver leurs droits de citoyens.
Mais quant à votre doctrine, qui dans ce moment cause des troubles dans beaucoup de départements, c'est la chose la plus absurde. Vous me dites que le partage égal des biens ferait le bonheur général : c'est une utopie exagérée , et votre honorable chef n'y a pas réfléchi. Pour que les biens fussent également répartis , il faudrait que Dieu , qui est le souverain maître , eût départi à chacun de ses enfants le même de2;ré d'intellisfence.
Tâchez, vous. Monsieur le communiste, de repétrir le genre humain; vous ferez peut-être mieux que le Créateur, La présomption des hommes va si loin!... Encore il faudrait faire une retouche. Vous diriez à la masse repétrie : Soyez tous du même caractère, n'ayez pas de passions; cela est urgent pour conserver l'harmonie entre vous. Ces hommes vous diraient ce que Henri IV répondit à ceux qui l'engageaient à payer ses dettes .-«C'est bien ce que je compte i) faire, dit-il, aussitôt que toutes les horloges sonneront ensemble la » même heure. »
Il ne faut donc pas plus compter sur l'égalité des fortunes que sur l'égalité des facultés, de l'intelliizence et des caractères.
Autre chose. Voyez l'orage : il ravage des contrées, il les inonde, tandis qu'à côté une chaleur brûlante grille tous les biens de la terre. Ici une épidémie terrible moissonne lapopulation; plus loin, c'est la famine, et à côté on regorge de tout et on se porte bien.
Si vous étiez également riches , qui voudrait se charger d'une foule de travaux plus désagréables les uns que les autres, et dont la faible rétribution ne doit pas êti'e regardée comme un appât, mais seulement pour satisfaire aux premiers besoins de l'existence? Lequel de vous serait assez obligeant pour décrotter les souliers des camarades, nettoyer leur linge, faire la cuisine, et, qui pis est, nettoyer les égoutSy vider les fosses? C'est entrer dans un détail un peu circonstancié; mais il faut faire tout cela dans la société, et on serait bien en peine s'il ne se trouvait pas des gens qui voulussent bien s'en charçrer.
Vous vous récriez contre l'exploitation de l'homme par l'homme: il n'y a pas là d'exploitation ; nous avons tous besoin les uns des autres.
Tenez : un dimanche, je me trouvai avec plusieurs de mes camarades, tous glorieux de déguiser notre position, du moins nous crûmes cela facile, et que nous pourrions imposer. Nous partîmes du faubourg le matin, à cinq heures, vêtus de nos plus beaux habits. Notre réunion était complète; ceux qui étaient mariés accompagnaient leurs dames, parées elles aussi de leurs plus beaux atours. Nous montâmes dans deux calèches découvertes. Cochers, laquais en livrée, chevaux de luxe, rien ne manquait enfin ; nous avions loué tout ce qui nous parut le plus élégant dans Paris. Vous allez peutêtre vous moquer de moi, mais j'eus un vrai plaisir. Vous avez sans doute éprouvé cela quelquefois; nous étions tous fiers de notre équipée. Plusieurs de nos camarades nous rencontrèrent et nous saluèrent de la manière la plus amicale avec un sourire qui semblait nous dire : Aujourd'hui votre tour; demain lundi, ce sera le nôtre. Il est vrai que dans ce temps le commerce était bon; les ouvriers gagnaient de l'argent, et on n'y regardait pas à dépenser cent écus.
Enfin, nous nous dirigeons sur Montmorency. C'était là qu'à cette époque se réunissait la société élécçante. Partis de Paris le matin, nous pûmes jouir de la fraîcheur. Près de Saint-Denis, nous rencontrâmes beaucoup de pauvres, dont les enfants couraient à toutes jambes en nous demandant l'aumône. Bons messieurs de Paris, disaient-ils, ayez pitié de nous; nous sommes six enfants. Nous avions déjà donné quelque monnaie; mais le titre de bons bourgeois, joint à cette nombreuse famille dans la plus grande misère, furent les meilleurs intercesseurs, et les pièces blanches suivirent de près les sous. Ah! que nous étions heureux! Le jour commençait pour nous par une bonne action. Ces pauvres diables mangeront au moins, une fois en passant, leur content. Nous arrivâmes de très-bonne heure à Montmorency. Les cochers, plus habitués que nous à ces escapades, comprirent bien qu'ayant loué de si beaux équipages, nous ne pouvions descendre dans un hôtel médiocre : aussi, s'arrêtèrent-ils à la maison la plus splendide, la plus en vogue. Là, le laquais le plus hypocrite vint d'un air grave et respectueux ouvrir la portière et offrir le bras pour descendre. Puis, s'adressant à moi d'un ton élevé, propre, à ce qu'il croyait, à me convaincre : Quels sont les ordres de monsieur le baron? Après le déjeuner, faut-il tenir les chevaux prêts pour la promenade? A cette question du laquais, je fus un peu interdit : on ne change pas de nom au faubourg, on est toujours le même, Pierre ou Jacques; mais je regardai mon carrosse, mes vêtements, et je me souvins que pour toute la journée j'étais réellement autre chose que moi. Cela me remit, et je lui répondis avec tout l'aplomb d'un vrai Parisien : Vous viendrez prendre mes ordres dans deux heures. Un grand salut fut sa réponse. Je rejoignis la compagnie, déjà entourée d'une nuée de jeunes servantes qui venaient offrir leurs services à M""" la marquloc ou M"" la baronne; ce sont des œufs frais, des chapeaux à soigner, une tasse d'excellent lait. Quand nous fûmes débarrassés eniin de tous ces exploitants de la vanité et de l'orgueil, nous partîmes d'un franc éclat de rire, et convînmes d'être gens titrés tout le jour; ce qui fit qu'au retour du bois
pour dîner, nous étions déjà habitués à ce langage; nous aurions même trouvé très-insolent le valet qui aurait manqué à son devoir en oubliant nos titres; mais le rusé n'y manqua pas. Il savait que le pourboire était au bout de tous ses discours flatteurs, et que nous dépensions beaucoup. Nous payâmes les deux tiers plus qu'à Paris; cependant ce fut de bon cœur. Les personnes qui nous servaient étaient affables, et malgré l'air de moquerie, mal déguisé, de tout ce monde, nous les assurâmes que bientôt nous reviendrions. Le maître même de la maison donna la main à nos dames et se confondit en courbettes pour les aider à monter en voiture. La maîtresse nous fit la plus gracieuse révérence, et nous partîmes le cœur gonflé de joie. Ce genre d'exploitation nous avait beaucoup flattés.
Le lendemain, nous racontâmes à nos camarades l'histoire de cette méprise. Ils nous dirent que partout il en était de même, depuis l'ouvreur de portière jusqu'à l'ouvreuse de loges au spectacle; que dans toutes les conditions de la société, le lano;an;e de la flatterie est écouté avec plaisir. Ceux qui crient le plus fort contre l'exploitation de l'homme par l'homme sont les premiers à s'y laisser prendre et à y prendre les autres.
Mais sans chercher si loin, que voulaient vos chefs? S'emparer du pouvoir, pour, selon eux, empêcher les autres de faire mal. Cette prétention de faire mieux eut été suffisante pour les faire refuser. Et puis, l'ambition se cache partout, et, la présomption aidant, on croit toujours être plus digne d'une position élevée, et être plus propre à remplir les premiers emplois que ceux qui y sont déjà.
Vous m'avez parlé d'un système d'échange dans votre nouvelle colonie, à laquelle vous avez donné le nom de Paradis icarien.
Si vous voulez vivre heureux, il vous faut une religion. Selon moi, celle du Christ est sublime, et celui qui la professe dans toute sa pureté approchera de la perfection. C'est sans doute celle que vous adopterez.
Il vous faudra des autorités. Naturellement l'état de votre Icarie sera comme tous les autres; les besoins sont partout les mêmes. Vous aurez aussi besoin de ministres et de soldats de tous grades. Il
y aura chez aous de toutes les industries, et il est, évident que chaque industrie aura besoin du concours des ministres de votre royaume.
J'admets l'échange possible dans les détails ; mais que feront les marchands d'ours, de chevaux, de cochons, d'ânes, de chiens, de clials, de vacJies, etc., etc.? Je vois avec inquiétude vos administrations encombrées d'animaux de toutes espèces; encore vous aurez
concurrence; il sera loisible à tous de faire le même commerce ou d'avoir la même profession. Et si un de ces marchands d'animaux
perd sa femme ou son enfant, il sera obligé de donner, en échange
des prières qu'on fera pour le défunt, un ours, un cheval ou tout
autre animal dont le survivant sera marchand.
Il ne peut résulter de tout ceci que confusion. Tenez, cher Icarien, il y a une aussi grande absurdité dans l'échange de toutes les choses, que dans le partage intégral des fortunes. Je ne vois là qu'un masque mal composé pour cacher un but que je ne puis deviner; mais j'affirme que si le but était louable, on ne prendrait pas tant de détours. La vérité marche tête levée.
Mon cher hôte, me répondit cet Icarien, on vous a abusé sur la sincérité de nos intentions. Nous devons tout cela à la jalousie des ennemis du progrès. Ces sortes de gens se glissent avec adresse dans tous les partis, et crient très-haut : Je suis ceci, je suis cela, et prononcent le^ nom de la société qu'ils ont intérêt à noircir. Alors le peuple exaspéré condamne et exécute avec la même promptitude qu'il juge. Voilà pourquoi nous sommes obligés de fuir.
Voyez l'histoire des guerres de la Vendée, par exemple. Ce malheureux pays fut le repaire d'une foule innom.brable de malfaiteurs, forçats, déserteurs, qui s'étaient joints aux habitants sous le pré texte de faire la guerre avec eux, mais, dans la réalité, pour les piller, et môme joindre ceux du parti opposé pour les aider à les exterminer et les voler à leur tour.
Il (in est ainsi de toutes les classes de la société. Sous tous les uniformes on rencontre de faux frères; ils ne sont avec vous que pour vous exploiter, et vous quittent pour en faire autant à d'autres.
Il est fâcheux que je ne puisse rester avec vous plus longtemps ; nous allons remonter en voiture; mais profitons de quelques minutes pour vous entretenir sur certains abus de la justice française. Ne trouvez-vous pas exécrable le ministère d'un procureur général ? C'est un rouage de l'inquisition qu on a voulu conserver. Y a-t-il rien d'aussi odieux que de calomnier un innocent? Le coupable, accablé sous le poids du remords, ne peut se défendre. L'histoire mentionne des milliers de faits où de simples délits ont été punis comme des crimes. Des innocents timides, trop peu en crédit par la naissance ou la fortune, ont subi d'infamantes condamnations ! 11 faudrait y prendre plus garde, pour l'honneur de la justice, qui devrait être sans tache, et présidée par des hommes intègres. Tous ces hommes ont plaidé; mais ils ne peuvent se pénétrer de l'importance de leur mission, et font souvent une plaisanterie de l'acquittement ou de la punition des malheureux soumis à leur influence.
Tous les hommes reçoivent l'existence de la môme manière, et ont les mêmes besoins à satisfaire. De là vient l'égoïsme, la cupidité , et souvent l'équilibre de la balance se perd devant ces considérations.
Il est un moyen qui peut toujours remédier au mal. Ce serait de supprimer l'emploi de procureur et de le remplacer par celui d'instructeur. Que demande la République.^ Elle veut de la sincérité. Ce serait outrager la puissance du peuple que d'agir autrement.
Sous les rois, on pouvait impunément faire tout cela, pour justifier le vieux proverbe (tel maître, tel valet).
Il faudrait également anéantir les privilèges qui assurent à vie une place dont les intérêts de la société ont toujours à souffrir.
Les hommes ont con.re eux la vieillesse avec ses malaises, infirmités, maladie d'esprit, enfance. Leur position sociale ne les garantit pas des misères humaines. Combien d'hommes robustes la veille, fiers, arrogants, insolents même, sont le lendemain obligés d'avouer leur impuissance ! Une simple fièvre les retient au lit.
Si vous ne connaissez pas l'origine de ces places inamovibles, moi, j'en ai bien deviné la cause. Les hommes ne sont que des
hommes dans n'importe quel rang , et les enfants naturels de ces grands personnages doivent être dotés convenablement. Combien d'individus, sortis d'un côté, par l'antichambre, par Talcôve d'une grande danie, ou des coulisses d'un spectacle! Combien de ces hommes doivent à linlrigue leur position sociale, une de ces charges qui font l'objet de tant de convoitises, et toujours au détriment de vertueux citoyens qui, trop pauvres pour les acheter, ont été exclus par des êtres dominés par la soif du pouvoir, et méprisant souverainement le peuple confié à leur intégrité.
Sous la République, tous les privilèges doivent être abolis. Ce n'est pas à la fortune que ces places doivent être accordées dans l'intérêt de la société, c'est à l'homme équitable et sage qui aura fait ses preuves d'impartialité.
Tant que ces divers emplois seront à la volonté d'un petit nombre d'individus, il y aura des injustices. Le vrai talent sera toujours évincé au profit de quelques hommes dont le pouvoir pourra disposer à son gré.
De tout temps, les étoffes riches, comme cachemires, satins, dentelles, draps d'or, velours, ont servi de marchepied pour arriver aux emplois et dignités. Ces belles étoffes ont aussi toujours craint le frottement des tissus grossiers.
Aujourd'hui que les appartements de la République commencent à essayer quelles étoffes conviendront le mieux pour couvrir les nouveaux fauteuils, les diverses banquettes , nous devons regarder attentivement et craindre que ces robes si amples ne fassent offrande d'un de leurs plis, ^'oilà, mon cher hôte, l'énigme de la fameuse journée du 15 mai. Beaucoup d'entre nous pensaient que la République pouvait bien être éclipsée par l'éclat de ces magnifiques étoffes. Ceci est cause que nous nous sommes un peu fourvoyés, et il a été facile à nos ennemis de prendre les armes et de nous poursuivre jusque dans nos plus sacrés retranchements. Nous devons ces extravagances à des faux frères ; mais soyez bien convaincus que ni les miens ni moi ne voulons la République sanglante.
Je suis au désespoir de vous quitter si vite; mais j'aperçois mes
compagnons qui montent en voiture. Nou8 nous serrâmes cordialement la main, et nous séparâmes assez contents l'un de l'autre. Son dernier raisonnement était juste. Je rentrai pensif , méditant sur la présomption des hommes, qui s'opposera toujours à l'union qui leur est si nécessaire pour être forts.