‹ Evangile selon Saint JeanChapitre 114 sur 326 · CONCLUSIONS · texte numérisé non relu

CONCLUSIONS

Au commencement du xx° siècle, le gros des critiques avaient abouti à certaines conclusions touchant le quatrième évangile. D’après M. Maurice Goguel (4) : « Ce consensus des critiques libéraux et indépendants au début du xx° siècle, porte sur les points suivants :

1° La tradition extérieure sur l’évangile est sans valeur. Elle est le résultat d’un travail fait a posteriori pour justifier l'autorité du livre.

2 L'évangile n'émane ni directement ni indirectement d’un témoin oculaire. Il ne provient donc pas de l’apôtre Jean.

3° Les préoccupations de l’évangéliste et son inspiration ne sont pas d'ordre historique et biographique, mais d'ordre apologétique, didactique et théologique.

4° L'auteur a utilisé la tradition synoptique en en usant très librement à son égard et en l’adaptant à ses besoins.

5° Les déviations que son récit présente par rapport à cette tradition sont le résultat de cette adaptation et ne résultent pas de l'emploi d’une ou de plusieurs sources particulières.

6° Les discours du Christ johannique expriment la pensée de l’évangéliste.

1° Le quatrième évangile n'est donc pas pour la Vie de Jésus une source qui puisse être utilisée conjointement avec les synoptiques, encore moins une source qui doive leur être préférée. »

Tout cela, vraiment, ne tient pas debout.

Le 1° est examiné dans notre premier chapitre. Il ne sera pas inutile d'en grouper les résultats pour mettre en relief l'accord de l’évangile et de la tradition.

Le témoignage de la tradition et celui du livre sont en parfait accord. Rien d'étonnant, dira-t-on, si la tradition a accepté l'affirmation du livre. Mais c’est là précisément le point capital. Le livre prétendait être d’un témoin oculaire, apportant à la tradition synoptique déjà reçue des faits nouveaux, un ordre nouveau, et sûrement aussi des aspects nouveaux pour la doctrine. Toutes les églises l’ont reçu néanmoins, sans qu'aucune contradiction se soit élevée avant celle des « Aloges », née d'une double difficulté toute de circonstance, l'abus que faisaient du quatrième évangile les Montanistes et les quartodécimans.

(1) Introduction au Nouveau Nestament, IL, p. 49 et s. Nous recevons cet ouvrage précisément au moment d'arrêter les conclusions de notre introduction, déjà achevée,

CONCLUSIONS. CXCVIE

L'évangile accepté, la tradition a pu en déduire le nom de Jean, fils de Zébédée. Mais, comme cette déduction supposait quelque pénétration, il est tout à fait probable qu'une investigation purement exégétique se serait en partie égarée sur d'autres noms apostoliques. Ge fait ne s'étant pas produit, c'est donc que la tradition a complété l’évangile quant au nom de l’apôtre, par suite d'un renseignement transmis de vive voix.

Après cela on notera encore dans l’évangile (xx1, 24) que la véracité de l'auteur bien connu est garantie par d’autres, où la tradition a vu, outre ‘André, d’autres disciples et des évêques (uratori), qui devaient appartenir à l'Asie, d'après Papias, et à Éphèse, d’après Irénée, Apollonios, Clément d'Alexandrie et ceux qui ont suivi, sans parler des Acta lohannis.

L'évangile suppose la connaissance des synoptiques. La tradition ({rénée, Muratori, Clément d'Alexandrie) le regarde comme écrit le dernier des évangiles.

L'évangile suggère que son auteur à vécu fort âgé (xxr, 20 ss.), et donne à entendre ainsi qu'il a écrit l'évangile assez tard. La tradition ({rénée, probablement d’après Papias), le fait vivre en Asie jusqu'au règne de Trajan. Ce n'est point une conjecture exégétique, puisque Polycarpe a connu l’Apôtre, comme en témoigne Irénée.

L’évangile est hautement spirituel, et la tradition (Muralori, Clément d'Al.) croyait qu'il avait été dès le début donné pour tel. ;

Si l’on envisageait dans son ensemble la tradition relative aux écrits johanniques, on y trouverait des difficultés spéciales quant à l’Apocalypse.

Mais la raison alléguée par Denys d'Alexandrie contre son authenticité apostolique consiste à dire qu’elle ne peut être du même auteur que l'évangile. Nous n'avons pas à insister sar cette difficulté, fort bien résolue par le R. P. Allo {1); il est clair qu'elle ne suppose pas la moindre hésitation au sujet de l’évangile.

Donc la tradition, soit comme interprète de l'évangile, soit comme organe indépendant, est très nette sur l'auteur apostolique du quatrième évangile; elle n’y a jamais vu que Jean, fils de Zébédée. On ne songerait pas à l’attaquer sans des raisons de critique interne (2).

ll faut reconnaître d'ailleurs que la tradition ne dit rien de précis sur la date de l’évangile, et qu'on ne peut rien déduire de l’examen du texte. On serait présomptaeux, — et les critiques les plus hardis le sentent,

(1) L'Apocalypse, 1921, ch. x.

(2) M. Loisy écrivait dans son premier ouvrage (P. 1) : « A première vue, le suffrage traditionnel, qui désigne comme auteur l'apôtre Jean, parait solide; mais le contenu du livre et son rapport avec les synoptiques provoquent des objections dont l'exégèse la plus conservatrice est obligée de tenir compte. »

RS Val Ÿ

CXCVIIL INTRODUCTION.

— à vouloir déterminer à vingt ou trente ans près le développement de la doctrine chrétienne. Les seuls points fixes sont la ruine de Jérusalem et les écrits de saint Paul. Les conservateurs ont toujours pensé, car la tradition le suggère, que le dernier évangile n’a pas été écrit avant l'an 70, et ils penchent même pour une date plus tardive, aux environs de l’an 1090. Rien n’oblige à reculer si tard si ce n’est l'opinion générale que l’évangile est postérieur à l’Apocalypse, et que l'Apocalypse date du règne de Domitien (vers 96). A ne consulter que l'évangile, nous ne voyons aucune raison d'en fixer la composition plus bas que les environs de l’an 80.

De cet examen un peu long du 1° de M. Goguel, on conclura que le % est une négation audacieuse du témoignage de l’évangile et de celui de la tradition.

Le 3° contient une part de vérité, l'importance aux yeux de Jean de la vérité théologique, l'allure didactique et apologétique de son œuvre : mais non seulement ce but n'exclut pas une préoccupation historique, il exige au contraire la solide réalité des faits.

Le venin du 4° n'apparaît que dans le 5°. Nous ne prétendons pas que l'auteur du quatrième évangile ait suivi d’autres sources que les synoptiques, qui ne sont pas même la source de son information : il a jugé à propos d'employer à l’occasion les mêmes épisodes. Quant à affirmer qu'il n’en savait pas plus long, c'est méconnaître, par défaut d'information, tout ce qu’il nous apprend, en particulier sur la géographie de la Palestine. Une telle négligence mêlée de tant d'assurance est une véritable tare pour la critique. C’est sur ce point que la réaction est le plus accusée (1).

Le 6° insinue que les discours du Christ ne représentent ni sa pensée, ni ses paroles. Un examen attentif montre que l’évangéliste a eu soin de reproduire la pensée de Jésus telle qu’elle s’est manifestée aux Juifs et à ses disciples. Quant à l’expression, on ne nie pas que l'écrivain lui ait donné une nuance propre qui venait de sa manière.

Donc, contre 7°, le quatrième évangile est une source très précieuse et qu’on doit employer avec toute la diligence imaginable pour connaître la Vie de Jésus dont elle précise, mieux que les synoptiques, le cadre chronologique, et qu’elle complète, tout en suivant son but propre qui est de mettre en pleine lumière Jésus Messie et Fils de Dieu.

Fallait-il insister sur un consensus qui n'existe plus, qui paraît même suranné à une jeune école pleine d’entrain, celle des extrémistes?

Sans doute, puisque ceux-ci, en condamnant sur plus d’un point leurs devanciers, montrent du doigt la caducité des constructions en l'air.

M. Loisy croit toucher à une solution, au moins négative : « Les écrits

(1) Même, quoique faiblement, dans l'ouvrage de M. Goguel.

Page 1