LE PREMIER MIRACLE DE JÉSUS AUX NOCES DE CANA
Les tentatives pour maintenir la réalité des faits sans y laisser subsister le miracle ont échoué. Il ne reste en présence que l'interprétation catholique, qui voit ici l’histoire d’un miracle, et la critique alléguant que l’histoire a été construite pour exprimer un symbole. Si c’eût été l'intention de Jo., nous n’aurions qu’à la reconnaitre, et à interpréter son récit comme une parabole mise en action. Mais on prétend à la fois (Bauer) que Jo. ne fait que tisser une allégorie et qu'il croit à la réalité des faits. S'il a entendu écrire un fait réel, il faudrait donc prouver qu'il ne peut pas l'être. Pour ne pas s’en tenir à la Aésalion du miracle, on allègue les invraisemblances du récit. Dans l'explication on verra qu'il n'y en a aucune, et nous essayerons de découvrir ce qu'il peut y avoir de symbolique dans des faits d’ailleurs réels.
1) Le plus naturel est de rattacher ce troisième jour à 1, 43, le départ pour la Galilée. Treis jours suffisaient pour se rendre, même du bas cours du Jourdain, à une ville de Galilée. Cependant il n’est pas prouvé que Jo. ait entendu fixer les dates d’une façon suivie. Elles sont peut-être marquées d'événement en événement : ici le dernier événement est la conversation avec Nathanaël. — Si l’on tient à suppléer au silence de Jo., on peut concevoir deux itinéraires. Des environs de Jéricho, à plus forte raison d'un point plus au nord, on peut aisément gagner Beisan (alors Scythopolis)en deux jours; de là à Nazareth par la vallée qui fait suite à la plaine d'Esdrelon (ou. Djaloud), un jour. Ce sera l'itinéraire de ceux qui pensent que les trois jours ont leur point de départ à 1, 43. D’autres supposeront que Jo. a nommé Bethsaïda patrie de Philippe, de Pierre et d'André comme-un point de repère. C’est près de là que Jésus aura appelé Philippe. Pendant que Jésus s’arrêtait quelque peu auprès des deux frères, Philippe aura eu des raisons d'aller à Cana où il aura trouvé Nathanaël chez lui (xx, 2) pour l’amener à Jésus. Après trois jours, tout ce monde aura pris la direction de Cana sans Loucher à Nazareth, qui est au delà en venant du lac.
Cela est vrai du Kh. Qana, au nord de Sephoris, aussi bien que de Kefr
1 Et le troisième jour il se fit des noces à Cana de Galilée, et la mère de Jésus était là; ? or Jésus aussi fut invité aux noces, ainsi que ses disciples. #Et ils n'avaient plus de vin, parce que le vin des noces était épuisé. Ensuite la mère de Jésus lui dit : « Ils n’ont plus de
Kenna. Kefr Kenna représente moins bien Ia prononciation du K qui doit représenter un psémilique, mais entre ce village, distant de Nazareth de neuf ou dix kilomètres et cette ville, il y a une source el-Qana, qui a conservé l’ancien son. Jérôme dans la lettre à Marcelle (ep. xcvi) indique un point près de Nazareth sur la route du Thabor : haud procul inde cernetur Cana, in qua aquae in vinum versae sunt. Pergemus ad Itabyrum. La tradition actuelle de Kefr Kenna est donc. solide, d'autant qu'on y a découvert les ruines d’une église byzantine où l’on voit une inscription araméenne. Le Cana d’Aser (Jo. x1x, 28) est hors de la perspective; le Kh. Qana n’est désigné par aucune tradition (l'addition e/-Djell n’est pas certaine), il n’est pas prouvé que Josèphe lait eu en vue (Vita, 16).
La mère de Jésus était là, non pas à demeure, mais comme invitée, ainsi que le prouve le v.2. En disant « la mère de Jésus », sans lui donner som nom de Marie, connu de tous, Jo. emploie la manière la plus honorable, aujourd’hui encore parmi les Arabes, pour nommer une femme qui a eu un fils. C’est par un dessein très réfléchi qu’il la met en scène avant le premier miracle de Jésus, comme elle sera présente au moment de sa mort (ñ urne adroÿ, x1x, 25).
2) Jésus aussi fut invité et ses disciples. Pourquoi inviter à Cana les disciples de Jésus, alors qu'on ne pouvait savoir qu’ils étaient de sa compagnie, attendu qu'ils appartenaient à une région assez éloignée? On ne le comprend bien qu’en supposant que Nathanaël, qui était de Cana, les à amenés avec lui, et les à fait inviter à la noce, ce qui ne les détournait pas de Nazareth (nommée 1, 45). On comprend aussi de la sorte qu’ils ne soient pas arrivés avec Marie venue du côté opposé et qui était déjà là quand Jésus fut invité. — ëxAfôn est en effet un aoriste qui ne doit pas être rendu par un plus-que-parfait sans nécessité (Schanz). Peut-être la noce élait-elle déjà commencée; elle à pu durer sept jours (Jud. xiv, 17; Tob. xr, 21)!
3) La leçon de HSV est bszephsayos olvou d’après tous les témoins, sauf K a b ff? r syr. de Jérusalem en marge, et e L. Tandis que ces derniers ont factum est per multam turbam vocitorum vinum consummari, T. lit avec les premiers : xa) otvoy ox elyov, 6tt cuverelésün 6 oivos toù yéuou. etra, — leçon que nous avons préférée avec Loisy et Zahn. Ge style plus diffus est dans la manière de Jean, ainsi que etta (xx, 27; xx, 27). La leçon reçue s'explique comme une correction élégante. Mais, dans le même K, oîvos où Éottv (T) nous paraît à son tour une correction pour éviter la répétition, nous préférons donc oivoy ox Ejoustv, appuyé celte fois par les laft. anciens. — Ce dernier point ne change rien au sens, mais le début que nous adoptons indique au moins une nuance. La noce touche à sa fin; le vin qu'on avait préparé est épuisé. De nouveaux convives arrivent. Leur présence rend la situation plus difficile : om voudrait faire honneur à ces hôtes. La bonne Mère de Jésus se dit que son fils pourrait tout arranger. Elle se contente de le mettre au courant, mais, dans l'esprit du récit, elle demande un
B6 ÉVANGILE SELON SAINT JEAN, Hi, 4.
Exousty. Eyoi héyer adrn 6 ‘Inooùs TE Euot nai col, VÜvor; oÙrw net
h ox pou. SAéye à phrnp adroÿ rois Gtaxévors FO 7 &v Àëyn duiv
miracle (Loisy), et si cela est conforme à la théologie de l'Incarnation, nous savons que Marie n'y était pas étrangère, non seulement par les récits de Mt. et de Le. sur la conception virginale, mais encore par Jo. puisque c’est en elle que le Verbe est devenu chair (1, 44). D'après Zahn, Marie ne pouvait se douter de rien, parce que Jésus n'avait pas encore fait de miracle ; elle lui fait seulement
. confidence de ses inquiétudes, selon sa coutume. Ce n’est pas ce que comprend
Jésus qui, d'abord, refuse.
4) La réponse de Jésus comprend deux phrases, quine doivent pas être isolées, mais qu’il faut expliquer lune après l'autre. Il est clair d’abord qu'il ne prétend pas nier qu'il soit le fils de celle que Jo. présente comme sa mère, comme ont osé l’avancer les Manichéens (Aug. ad h. 1.). Ge n’est pas non plus une manière de dire : nous n'avons pas à nous en occuper : commoda quidem et pia interpretatio, si loquendi consuetudo pateretur (Mald.). A l'opposé, Irénée y a vu un
reproche : Dominus repellens eius intempestivam festinationem (Haer. 11, xvi, 1);
mais comment Marie aurait-elle eu l'intention de prévenir les desseins de Dieu
en s’abstenant même d’une demande explicite? Chrysostome a hasardé la con-
jecture d’un sentiment de vaine gloire; mais quel rapport y a-t-il entre cette indication modeste et compatissante d'une part, et l'exigence déplacée des frères de Jésus, véritable mise en demeure (vu, 3)? Un interprète ne doit ni dissimuler le sens naturel des mots, niles envisager seuls sans tenir compte du céntexte, et il faut ajouter, de la situation. Les Arabes de Palestine emploient fréquemment encore ma-lech, quid tibi? C'est un mot dont toute la portée est dans l'accent qu’on y met. Tantôt il signifie : « occupez-vous de vos affaires », et tantôt, avec un sourire : « laissez-moi faire, tout ira bien ». Or il ressort de tout le récit que cette seconde manière est bien celle de Cana, avec plus de dignité dans le ton, mais sans doute aussi plus d'affection dans l'accent. — tÜ éuot xai sol a été souvent traduit : « qu'y a-t-il de commun entre vous et moi? » — C'est un fait qu’en grec xouvov est quelquefois ajouté à cette locution. mais on nous avertit que ce n'est pas une raison pour le sous-entendre quand ilest absent (Kühn.-Gerth, I, 1,417 n. 20). Dans ce cas le sens dépend du contexte. Dans Épictète, II, 19, 46 ri fuiv xt of se dit à quelqu'un qui pose des questions oiseuses au lieu de secourir un naufragé : ce n’est pas ce qu'exige la situation! De même la traduction de 1 5-51 dans la Bible (Jud. x1, 12; II Regn. xvi, 10; xx, 22; IT Regn. xvur, 48; IV Regn. mx, 43; II Paral. xxxv, 21 — I Esd. 1, 24) est toujours une réponse négative; le sens est laissez-moi! De même dans le N. T. Mt. vor, 29; Mec. 1, 245 v, 7; Le. 1v, 34; vu, 28. Naturellement les mêmes mots pouvaient être accentués beaucoup plus fortement envers un ennemi, qu'envers un ami simplement mal avisé. — y5va n’est point du tout un manque de respect; c'est le mot de Jésus en croix {x1x, 26) à sa mère. Il ne faut donc voir là aucune intention de lui rappeler la distance entre une femme et le Verbe incarné; cf. dos. Ant. 1, xvi, 3, avec une intention très polie. Il y a ici de la solennité plutôt qu'un manque d’égards. Ce qui est clair, c'est que cette première partie de la phrase décline la proposition. Un refus peut avoir l'accent d’un reproche si
vin. » 4Et Jésus lui dit : « Qu'importe à moi et à toi, femme? mon heure n’est pas encore venue. » Sa mère dit aux serviteurs : « Quoi
l'intervention est vraiment indiscrète. Ce n’est pas le cas ici, puisque la raison du refus sera de nature à l’adoucir. — Cette raison, c’est que le moment n'est pas venu. Dans à &pa pou on a vu souvent avec Aug. une allusion à la Passion; cf. à Gox adroë vir, 30; vu, 20; xUI, À, et cf. xur, 23. 27; xvu, 1, et (avec & xapès 6 éd) vu, 6. 8. Cependant dans le cas présent le contexte indique bien clairement letemps de répondre au désir de sa mère, c’est-à-dire de faire un miracle. Cette heure il là connait, elle est déjà fixée d’une certaine manière, c’est le moment où il doit se manifester, en attendant la manifestation plus éclatante qui suivra sa mort. Cependant il y a trop de gravité solennelle dans ces mots pour qu’on puisse les entendre : Patience, ce n’est pas encore; ce sera dans un instant. Marie doit s’en rapporter entièrement à Jésus. Elle n’a pas eu tort de s'intéresser aux convives, de s’épancher avec son fils, de recourir à lui. Elle nesavait pas que le temps n'était pas venu, ce qui ne peut lui être reproché. En effet on dirait bien que « mon » heure marque une attitude nouvelle. D'après Schanz, Jésus décline toute intervention dans l’œuvre messianique, qu'il doit entreprendre d’après la volonté de son Père, indépendamment de toute influence humaine; — ce n’est pas exact puisque l'intervention de Marie va amener le miracle. Cependant il est bien vrai qu'il entre pour ainsi dire dans un ministère nouveau. Jusqu'à présent il était dans le cercle de la famille; désormais il commence en public son œuvre dont le programme est arrêté.
5) L'étonnant est que Marie semble compter sur le miracle. C’est le fait d'une mère qui connaît le cœur de son fils. Plus attentive peut-être au ton de la voix, au regard, à l'accent des paroles qu’à leur sens matériel, elle est persuadée qu'il saura concilier son devoir avec le désir de lui plaire. Qu'elle ait donné des ordres aux serviteurs, ce n’est pas selon l'étiquette d'une réception dans le monde, mais cela est parfaitement compatible avec la simplicité des Orientaux ou des personnes de la campagne en tout pays. Il allait de soi que c'était pour ménager une agréable surprise à ses hôtes. Et de fait Jésus entre dans ses vues presque aussitôt. Comment ce qui n’était pas de saison est-il devenu opportun? Ni les allégoristes, ni Zahn ne réussissent à l'expliquer. La seule: explication est que l'humilité de Marie et son abandon ont obtenu ce qui d’abord lui avait été refusé. Et il faut bien dire que, après un refus, la puissance de son intercession paraît davantage. En cédant tout d’abord, Jésus aurait paru accorder à sa demande ce qu’il était tout disposé à faire. Non, l'heure n’était pas venue, et cependant il concède le miracle. La prière de la Cananéenne avait été plus bruyante, ses instances presque fatigantes, et Jésus a rendu les armes devant sa confiante obstination (Mt. xv, 21 ss.). Pourquoi n’aurait-il pas cédé à sa mère (Chrys.) et à une attitude tellement plus discrète, mais encore plus confiante? Tout se passe ici dans une atmosphère de sentiments délicats; c’est entrer dans l'esprit du texte que de le comprendre ainsi. — Dans le système allégorique de Loisy, la Mère de Jésus c'est Israël qui fournit au Christ ses premiers serviteurs, les ministres de l’évangile, les premiers chefs. C'est prêter beaucoup au texte, d'autant que la Synagogue ne
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