PRÉLIMINAIRES : LA QUESTION JOHANNIQUE
L'Église catholique a rangé parmi les livres canoniques les évangiles selon Matthieu, Marc, Luc et Jean (1). Le quatrième évangile a donc été écrit sous l'inspiration de l'Esprit-Saint. Pour nous c’est un dogme, ce n’est pas une question.
Ce n’est pas non plus une question de savoir s’il a eu pour auteur le disciple bien-aimé, Jean, fils de Zébédée. Ce point est fixé par la tradition ecclésiastique. /
Mais nous ne pouvons faire qu’il n’ait été contesté, qu'il ne soit nié par l'immense majorité des critiques non catholiques, et nous ne saurions demeurer indifférents à cette situation. Nous devons donc, nous aussi, nous oceuper de la question johannique.
Peut-être quelques catholiques le jugent-ils superflu. Très certainement ceux qui revendiquent le privilège d'exercer la critique nous en contestent le droit : nous sommes des apologistes, liés à une thèse que nous ne pouvons que défendre, excluant ainsi l'unique souci d'arriver à la vérité. Mais si nous respectons la bonne foi de nos adversaires, nous leur demandons de ne pas méconnaître la nôtre : il serait si facile, à défaut d’une conviction raisonnée, d'écrire sur d'autres matières, ou de ne pas écrire du tout!
Si l'on entre dans ce parti des suspicions, on pourra tout aussi bien nommer apologistes tous ceux qui soutiennent des thèses fortement documentées contre les assauts de la fantaisie individuelle. On nous nomme apologistes, ce qui n'exclut pas la défense de la vérité; nous pourrions désigner ceux du camp négateur comme fantaisistes, et l’épithète serait justifiée, soit par les transformations incessantes de la critique négative, soit par la variété presque infinie des systèmes positifs proposés, variété qui provient sans doute des caprices inconscients du sens individuel.
Ce qu'on peut dire, à tout le moins, c’est que ceux qui se sont résolus
(1) Conc. Trid. Sessio IX.
. PRÉLIMINAIRES ; LA QUESTION JOHANNIQUE. vil
défendre d’antiques traditions historiques contre les chicanes ingéeuses de la critique moderne ne sont point dans une position fâcheuse au moment où tant de documents anciens, récemment découverts, endent justice à ces traditions trop légèrement traitées.
Il faudrait ici esquisser le récit des attaques dirigées contre le qua- trième évangile. Nous n’indiquerons que les grandes lignes : l’espace - nous fait défaut, et il n’y aurait qu’un intérêt rétrospectif à reproduire des opinions déjà périmées, tandis que les plus nouvelles sont trop - contradictoires pour former un corps vraiment redoutable.
. On sait — et nous l’indiquerons mieux plus loin (4) — que, durant des siècles, ceux qu'on a appelés les Aloges ont été les seuls à nier . que l’auteur du quatrième évangile fut un apôtre, Jean, fils de Zébédée. Il sembie que ce sont bien leurs objections qui ont servi de point de * départ au livre qui le premier a vraiment ému l'opinion des exégètes : Probabilia de evangelii el epistolarum Johannis apostoli indole et origine eruditorum judiciis modeste subjecit Carolus Theophilus Bretschneider, - à Leipzig, en 1820.
À Le titre était modeste : l’auteur se montra fidèle à cette réserve par unexemple bien rare dans l’histoire des lettres, en se déclarant convaincu - par les réfutations qui surgirent contre lui en Allemagne. Il n’en avait | pas moins indiqué les difficultés qui ont été constamment reproduites - depuis, tirées des différences du quatrième évangile .avec les trois - évangiles plus anciens, dont l'autorité paraissait alors inébranlable.
__ Lorsque Strauss eut tenté de les réduire au rang des mythes (2), le quatrième évangile eut naturellement le même sort. Peu après une . attaque non moins violente était dirigée par Baur et l’école de Tubingue, . spécialement hostile au quatrième évangile, où elle voyait des traces : non équivoques de gnosticisme, et dont elle reculait la composition : jusqu’en l'an 170. Les défenseurs ne manquèrent pas. Mais insensiblement dans l'Allemagne protestante l’exégèse libérale s’accoutuma à sacrifier le quatrième évangile. On ne voulait plus ni adorer Jésus, ni renoncer à se prévaloir de son nom. Il était demeuré le grand Maitre * Qu culte envers Dieu : on retrouvait ses enseignements dans les synop- U tiques, dont on éliminait par l'exégèse ou des coupures ce qui supposait * sa divinité. Cette divinité était si nettement affirmée dans Jean qu'il ‘ fallait infirmer son témoignage, et c'est à quoi servirent de nouveau - Jes arguments de Bretschneider. La manœuvre à paru à Renan partiale et influencée par le préjugé confessionnel. L'autorité des synoptiques une fois ébranlée, — car les blessures faites par Strauss n'étaient
(1) Voir ch. Fr".
(2) Das Leben Jesu, Tübingen, 1835-1836; traduction française de Littré, Paris,