VIII : INTRODUCTION
qu'imparfaitement pansées par le baume libéral —, il n’y avait plus de raisons décisives de ne pas leur préférer Jean dans bien des circons- ”
tances. C'est ce que fit Renan, au nom de l’histoire pure, distinguant. À entre les discours dont il faisait peu de cas, et les récits qu'il prit M
pour base de sa Vie de Jésus.
Cela non plus n’était pas logique. Puisque l’on admettait que d’autres * se soient dits Fils de Dieu, Dieu, Vertu divine, comme Celse l’affirme (1). pourquoi Jésus n’aurait-il pas eu cette prétention?
Une critique dégagée de tout préjugé traditionnel ne pouvait se refuser à examiner cette position. On ne le fit cependant que très rarement (2), précisément parce que le nom de Jésus a conservé une immense autorité. religieuse, et qu'on ne voulait pas aller jusqu’au blasphème en le traitant de trompeur ou d’halluciné : Renan oscille sans cesse entre l’un et l’autre.
Il parut plus prudent d'appliquer au quatrième évangile une critique qui ménageât non seulement Jésus, mais le grand mystique chrétien dont la pensée était une part vivante du christianisme : de là les tentatives émollientes de MM. Réville et Loisy, qui firent du quatrième évangile une œuvre symbolique pure : son auteur, incapable de distinguer entre les réalités concrètes et le sens profond qu’il donnait aux choses, échappait ainsi aux classifications ordinaires, puissant génie duquel on pouvait tout attendre, sauf de l’histoire.
Cependant il suffisait de le lire pour constater avec quelle énergie l'auteur affirmait les faits, insistait sur la valeur du témoignage. Aussi la psychologie de l'inconscient n’eut-elle point assez de crédit sur les critiques pour leur imposer ce personnage du rêve, si conscient de n'avoir pas rêvé! Alors on s’avisa d'attribuer un premier écrit à un contemplatif développant dans ses méditations le christianisme déjà devenu un mystère, c'est-à-dire une religion à l'instar des mystères et en opposition avec les mystères païens, à un intuitif plus ou moins paulinien, qui n'aurait retenu de l’histoire que la base nécessaire à ses spéculations. Dans son œuvre, trop différente du type recu pour être admise sans difficulté dans l'Église, on aurait intercalé des récits empruntés à la tradition représentée par les synoptiques, et le tout, avec quelques additions rédactionnelles, serait devenu le quatrième évangile, arrangé de manière à suggérer le nom d'un apôtre, par exemple Jean, fils de Zébédée. Ainsi le quatfième évangile serait un ouvrage composite, né d'un père inconnu, adapté aux besoins du temps par les dirigeants de l'église d'Éphèse, l'œuvre du génie, complétée par une adroite super: cherie. Tel est à peu près le système de ceux qu’on peut bien nommer
(t) Voir plus loin, ch. 1v.
(2) Les blasphèmes du D° Binet-Sanglé sont à peine arrivés à la notoriété.