CRITIQUE LITTÉRAIRE. XCVII
cédé (1) : « Jean intègre lentement son idée. Il la donne d’abord en bloc, puis il l’analyse, en variant à peine, ou pas du tout, ses expressions. On dirait que l'Évangéliste n’a jamais épuisé ses concepts, tant ils sont vastes, et tant ses moyens d'expression sont restreints. »
Cependant le mot d'analyser que nous avons souligné nous parait trop fort. Il semblerait indiquer une méthode déductive, tandis que le P. Allo a vu très bien que le « renforcement progressif de l’idée » est « une loi qui est la formule même de l’Art johannique (2) ». Jean n’analyse pas : il contemple la vérité sous plusieurs faces, et ces rayons de lumière finissent par former un faisceau, à se produire en une formule définitive, comme : « et le Verbe s’est fait chair » (1, 14), ou éyù xx 6 rarhp £v écuev (x, 30) ou encore : Eva Got Êv xxûdç fueic (xvir, LA et 22), ou enfin la formule sur le Saint-Esprit (xvr, 14 s.). Mais il n’en arrive pas là de déduction en déduction : c’est une vue qui devient plus nette,
! Ja formule la plus simple et la plus expressive étant la dernière. Aussi verrons-nous Jean employer très peu la particule yép (3) qui regarde en arrière pour enchaîner une pensée à la précédente, et très souvent oùv (4) qui complète la vérité par une marche en avant. Essayons de donner un exemple de ce procédé inductif ou intuitif. La formule d'unité du Fils avec le Père tient dans une phrase parfaitement une : éy® xat $ rurho £v êsuey (x, 30). Une certaine raison de cette unité est donnée par une phrase à deux aspects :
êv ol 6 marhp xdyd êv ré rarpi (x, 38), dont la réciprocité peut être indiquée dans l’ordre inverse :
2yd év To marpt xal 6 mario év êmot (xIv, 10).
Les disciples sont d’abord associés au Fils par la même réciprocité :
buets v êuol x4yd êv opiv (x1V, 20).
Il en résulte leur union avec le Père et le Fils :
xa0de av, œurép, év êuot XÉYO Év oot (cf. x, 38), va xai aùrol Év fAuiv Oouv (xvir, 21), et, en partant de l'union des disciples avec le Fils, leur consommation dans l’unité.:
Eyd êv adros xa ob êv éof, Îva Dow rereheumpévor eîç Ëv (XVII, 23).
IV. Style sémitique. — Nous en venons maintenant à certains aspects du style de Jean qui ne paraissent guère explicables que par son origine sémitique. Assurément ce serait une erreur assez lourde que de mettre seulement en présence la manière d'écrire des attiques et les procédés de Jean, comme si ces derniers ne se retrouvaient pas un peu partout dans tous pays. Ce qui est exceptionnel dans les littératures, c'est la période
(1) P. exaix. (2) L. L. p. ac.
(3) 61 fois.
(4) 200 fois.
ÉVANGILE SELON SAINT JEAN. g
XCVIIT
de l’art parfait, et même le soin d'éviter les répétitions, de répartir 4 les pensées, d'ordonner les faits. Il faudrait borner étrangement son horizon pour ne voir en dehors de cela que du sémitisme. Mais Jean À a écrit en grec : s’il s'éloigne des procédés que l’hellénisme avait hérités d'Athènes, il y a lieu de penser que c'est par suite de la formation première de son esprit, qui se révêlera sémitique par certains traits plus spéciaux. | |
Le premier aspect, qui a frappé tout le monde, c'est la préférence absolue donnée au style direct. Plutôt que de résumer quelques paroles dans une phrase indirecte, comme faisaient si souvent les Grecs dans la koinè, Jean préfère donner la parole aux gens. C'est à ce point que Westcott n’a relevé qu'une tournure indirecte (1). C'est le genre populaire; c'est celui des écrivains du N. T., mais il est poussé à l'extrême dans Jo., par exemple dans x, 36 : ôv 6 marhp fylaaev... Aéyere dre Bhacpmueis, ôre stov vid rod Oeoù el; c'est sans doute à la fois une résultante du sémitisme et du don de voir les choses en action et par conséquent d'entendre parler les acteurs.
Il faut même reconnaître qu’assez souvent le discours avance moins par la liaison des idées que par l'appel des mots : cette sorte d'accrochement est bien dans la manière du discours sur la montagne (2). C’est aussi le fait de Jean. On pourra noter :
1, 4, rù püç rattaché à +d pûüx v. 3, repris au v. 8.
1, 10, à cause de xoouos, une nouvelle affirmation de la création, cf. v. 3.
It, À, dvbpwmos, après +5 &v0pwre 11, 25.
it, 17 xpivn, 18 xoivetar, xéxoutar, 19 xpiots.
lt, 31 dvwbev... èx the yAc et èx ToÙ opavou…
II, 32 Aaubdve et 33 6 Axôwv... 6 eds... 34 6 0eoc... 35 vov viév… 36 Tov viov té viG.
vit, 45? et 16.