XCVI . INTRODUCTION. k
Nous n’avons pas rangé parmi les négligences du style plusieurs traits qui ressemblent à des parenthèses, et qui sont destinés à compléter un tableau. Jean semble les écrire au moment où ils lui reviennent en mémoire; revenant au jour, ils donnent aussi du jour. Mais tandis que Marc semble prendre plaisir aux choses pour elles-mêmes, ou du moins comme à des réalités de l’histoire de Jésus, Jean a le secret d’insinuer par une vue sur les choses sensibles l'impression morale religieuse qu’il a ressentie et qu'il transmet.
Ainsi lorsque Jésus va se présenter à la Samaritaine comme la source où les hommes apaiseront leur soif spirituelle, une fontaine était bien
le lieu choisi pour l’entretien : mais il n’était pas indifférent que ce fût
le puits du grand ancêtre Jacob {1v, 6), où il avait bu, lui ses fils et ses troupeaux. L’herbe abondante (vi, 10) où s’assied la foule est un trait charmant pour qui à vu la Galilée en fleurs au printemps. Au contraire, « c'était l'hiver » (x, 22), et les Juifs, groupés sous le portique de Salomon pour se mettre à l'abri, se serrent autour de Jésus pour le presser de questions. « C'était la nuit » (x, 30) lorsque Judas sortit, machinant sa trahison. Barabbas, que les Juifs viennent de préférer à Jésus « était un brigand » (xvrrr, 4O).
Ces circonstances sont très solidement établies dans la réalité, mais la manière de les dire, et à cette place, est d’un artiste attentif à l'accord des impressions extérieures et des réactions morales. Cependant cela non plus ne paraît pas calculé, car nous venons de citer d’autres parenthèses assez gauches. Il faut donc que Jean ait eu son don à lui de rendre sensible non pas seulement l'aspect extérieur des choses, mais ce qu'elles suggèrent au cœur.
IT. Procédé intuitif (1). — Le dialogue est assurément un excellent moyen d'affronter les idées, de les forcer à se définir en les mettant aux prises et en demeure de se défendre. Mais le manier de la sorte et en faire l'instrument de la dialectique est le comble de l'art; c’est à peine si dans le seul Platon on n’a pas à y blâmer un artifice mal déguisé. Rien de plus éloigné du style de Jean. Il y a longtemps qu'on l’a opposé à celui de Paul, comme l'intuition à la dialectique. Jean n’est pas dialecticien, et en cela il est plus éloigné de la manière grecque. Dans son beau commentaire de l’Apocalypse, le R. P, Allo a très bien rendu son pro
(1) Un de ceux qui connaissent le mieux la manière des Anciens, Éd. Meyer, a protesté contre la vivisection arbitraire de Wellhausen et de Schwartz qui n’ont pas su comprendre le caractère propre de Jo. « Le développement de sa pensée repose entièrement sur une intuition mystique; c’est un essai de comprendre l’incompréhensible et de le revêtir de mots. Aussitôt qu'on s’est placé au point adopté par l’auteur et qu'on s'efforce d'entrer dans sa psychologie, ses idées et leurs contextes deviennent parfaitement compréhensibles et intelligibles malgré la gaucherie de style qui s’y attache toujours » (Ursprung und Anfünge des Christentums, I, p. 317).