JEAN LE THÉOLOGIEN. CXLVII
Il faut cependant entendre cette proposition dans le même sens que pour les synoptiques.
Personne ne prétend aujourd’hui qu’ils aient toujours rapporté textuellement les paroles prononcées par Jésus. Le rapprochement des synoptiques entre eux prouve même que souvent la manière de proposer une parabole et la ieçon qui doit en être tirée, sont assez différentes, du moins quant à certaines modalités qui n'atteignent pas la substance.
Il n'y a aucune raison de ne pas appliquer ce critère à Jean. Il était, il est vrai, témoin oculaire, et il raconte en s'appuyant sur ce titre, ce qui n’est pas le fait de Me., de Le. ni même de Mt. Mais il écrit longtemps après les faits et saint Thomas (1) n’a pas hésité à noter que sa mémoire eût été incapable de reproduire tous les mots des discours du Seigneur sans l'assistance du Saint-Esprit. Cette assistance, c’est-à-dire le charisme de l'inspiration, a dû agir pour lui comme pour les synoptiques, c'est-à-dire pour obtenir une reproduction toujours substantiellement fidèle, dans certains cas plus ponctuelle. Il n'y à pas d’occasion pour rapprocher sa rédaction des discours d’une rédaction différente, mais une autre considération nous prouve qu'il a participé plus activement à la forme du style, c'est la ressemblance entre le style des paroles de Jésus et celui de la première épitre. On peut dire il est vrai (2) que l’apôtre, méditant sans cesse les paroles du Maître, avait conformé son style au sien : cependant la différence de ce style avec celui des synoptiques laisse entrevoir deux manières distinctes d’où il ressort à l'évidence qu'il y a dans le style des discours johanniques un élément personnel à l’écrivain.
En commentant les synoptiques, les catholiques n'hésitent pas à se servir du principe de Maldonat : les évangélistes ne prétendent pas, surtout Matthieu, suivre l'ordre chronologique, ni dans les faits, ni dans les sections des discours. Pourquoi ne pas faire usage du même critère avec Jean? Il se tient plus strictement dans un ordre chronologique, mais enfin nous avons déjà dit que son parti pris de renvoyer à la seconde partie l'instruction des disciples suggère à lui seul que cette seconde partie contient des éléments plus anciens.
Aussi M5 Ruch, évêque de Strasbourg, a-t-il pu écrire dans un Drclionnaire qui résume la théologie courante (3) : « Non seulement les critiques protestants, mais les catholiques de toute école (Calmet, Corluy, Fillion, Knabenbauer, Batiffol, Calmes, Mangenot, Fouard, Lagrange, Nouvelle, Chauvin, Fontaine, Jacquier, Lepin, Brassac, Lebreton, Venard), admettent que, si l’évangéliste conserve avec fidélité
(1) Cf. sur x1v, 26.
(2) Zahn, cic.
(3) Dict. de lhéol. cathol, v. ec. 995, 1913.
Verbe incarné d’une forme littéraire personnelle et bien caractérisée. __ Sidonc saint Jean peut omettre des transitions, résumer certains déve- | loppements, en négliger d'autres, grouper dans un même tout des affirmations détachées de plusieurs entretiens, nous n'aurions pas le droit de nous élonner si un même discours passait brusquement d'un sujet à un autre tout différent. »
Sur quoi il faut spécialement noter la distinction entre les concepts et les expressions. Cette règle n’est pas posée ici pour les besoins de la cause. C’est un lieu commun de la critique des philosophes anciens, sans : excepter les plus exacts et les plus précis. C’est ainsi que M. Delatte a pu écrire : « Aristote lui-même se sert de son propre vocabulaire technique en exposant les théories de ses prédécesseurs (4). » = Encore faut-il mettre à part les cas où l'expression désigne un concept essentiel. Nous ne saurions admettre que Jo. ait emprunté, par exemple à la philosophie alexandrine, les termes de lumière, de vie, de vérité (2), 4 qu'on trouve dans les discours de Jésus. Autant vaudrait dire qu'il lui a prêté ses concepts. Et d'autre part rien ne prouve que Jésus ait . employé les termes de Logos et de Monogène. Il s'impose donc absolu- … ment de distinguer soigneusement les affirmations de Jésus et celles que l'évangéliste prend à son compte. Un théologien y a moins d'intérêt, puisque toutes lui sont garanties par le caractère d’apôtre et l'inspiration. Maïs sans cette distinction nous ne pouvons même pas essayer de montrer comment l'enseignement prêté à Jésus est bien celui de son temps. Elle est cependant « peut-être impossible » à établir, d'après le R. P. Lebrelon, qui juge superflu de le tenter, et dans un ouvrage sur les Origines du dogme de la Trinité (3) : « la révélation vient authentiquement de Jésus, mais ce n'est qu'à travers l'âme de saint Jean qu'on la peut aujourd'hui percevoir ». On ne manquera pas d'en conclure « que tout a été finalement remanié selon les idées propres de Jean, telles qu'elles ont évolué dans son esprit.
Nous croyons donc nécessaire de distinguer la théologie développée par By Jean, soit dans le prologue, soit dans les a. ajoutés aux paroles de Jésus et du Baptiste (nr, 159-291 ; 31-36), soit dans le résumé qu'il a donné de la prédication du Sauveur (x, Re théologie d'ail. « leurs parfaitement conforme aux principes énoncés dans les discours *
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(1) La” vie de Pythagore... 1922, p. 234 $ (2) Dans ses Praelectiones biblicae, 1, 128, le R. P. Simôn a écrit du mot Logos :
apte explicari potest eius adoptio, sicut et ceterorum verborum quibus loan. delectater
= . (luæ, vita, gralia, veritas, unigenitus, ele.) ex pbilosophiae alexandrinae influxu. & : (3) 4° éd. p. 444.
JEAN LE THÉOLOGIEN. ! cxLIX
du Maître. Il faudra aussi distinguer les discussions de Jésus avec les Juifs de ses entretiens avec ses disciples. Les apologistes catholiques disent très justement : «il est assez naturel qu’un auditeur d'élite ait
recueilli plus fidèlement des révélations plus intimes (1) ». Cette note à une grande portée quant aux entretiens après la Cène, mais on ne peut guère s’en prévaloir pour la prédication aux Juifs qui n'avait rien d’intime ni de réservé.
Nous avons conscience d'entrer ainsi dans une voie quelque peu nouvelle et hérissée de difficultés. Il faut s'appuyer en partie sur la critique littéraire, pour attribuer à l'évangéliste ce qu'on avait le plus souvent traité comme les propres paroles de Jésus. Cependant depuis longtemps les catholiques sont partagés sur ce point. La décision de la Commission biblique, que nous avons reproduite et que nous entendons respecter, n’a évidemment en vue que des discours placés par l’évangéliste dans la bouche de Jésus. Dans les cas indiqués, nous pensons que telle n’était pas son intention, et c'est ce qu'ont pensé beaucoup d’autres, seulement nous tirons la conséquence de ce fait, persuadé que c’est la meilleure manière de mettre les paroles de Jésus dans tout leur jour historique et de constater leur authenticité.
Sur ce point capital du passage d’un monothéisme proposé simplement comme tel, au dogme de la Filiation divine et de la Trinité, Notre- Seigneur à procédé avec une sagesse dont les nuances sont encore perceptibles, et qu'on peut retrouver à des degrés divers dans une double manifestation, au public et aux disciples.
A. — La personne de Jésus, telle qu’elle se révèle dans son ministère public.
Quand on a été convaincu, au contact des synoptiques, de la réalité de la personne de Jésus, et qu'on à compris par l'esprit et par le cœur la souveraine beauté de cette figure, on est bien résolu à n'y renoncer à aucun prix, füt-ce pour l’échanger contre une autre plus haute qui ne saurait d’ailleurs être conçue. Trop souvent la question johannique est posée de façon à exploiter un sentiment si fort et si motivé, comme s’il fallait nécessairement opter entre Jean et les autres évangélistes! Si vraiment Jean s'était présenté avec la prétention de les supplanter, de substituer dans le culte un autre type de Jésus à celui qu’on adorait, il faudrait lui opposer en effet dès l’abord une fin de nonrecevoir.
Mais nous n'avons pas à faire un choix qui serait exclusif. Jean qui connaissait les synoptiques n’a pas voulu en abolir la mémoire; il a
(1) LEBRETON, op. cit. p. 443.
(2) Pol 1, 2, 1252 À.
si INTRODUCTION. TERR M IE
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plutôt conservé des points de contact avec eux, sauf à développer un aspect de la physionomie de Jésus qui n'avait pas été mis en pleine lumière. A-t-on coutume, dans la critique historique, de se prononcer aussi nettement entre les tableaux qui reproduisent des traits différents de la même personne, et ne serait-il pas aisé, avec des mots authentiques d’un grand homme, d'en tracer deux portraits? La comparaison n’est pas sans inconvenance : mais enfin nous met-on en demeure, à propos de Napoléon, d'opter entre Taine et Frédéric Masson?
La critique sympathique ou seulement juste doit donc se demander simplement s’il n'était pas permis à Jean de mêéttre en relief soit un côté héroïque de l'humanité de Jésus (1), soit une affirmation plus nette de sa divinité, surtout s’il est loisible de montrer que ce n’est qu'une mise dans un certain jour de traits déjà relevés. N'oublions pas non plus que l'auditoire fait l'orateur. En transposant le théâtre de la prédication de Jésus, Jean a dû changer aussi certains traits de la foule anonyme qui l’écoutait. Celle qui se presse sur les parvis du Temple, composée de Juifs de Jérusalem ou de Galiléens zélés, enflammés par l'émotion du pèlerinage à la maison de Dieu, cette foule qui vient apporter ses contributions au sacerdoce et raviver sa foi dans l’enseignement des maîtres, ce n’est plus seulement la foule des bords du lac témoin de tant de miracles, ravie de la bonté et de la douceur de Jésus, séduite par une parole qui se mettait à sa portée.
Il va de soi que la question posée dans les parvis du temple, autant dire dans les écoles, est une question de principe, qui devient aussitôt brûlante. Renan a dit : « Jérusalem était alors à peu près ce qu’elle est aujourd'hui, une ville de pédantisme, d’acrimonie, de disputes, de haiïnes, de petitesse d'esprit. Le fanatisme y était extrême ; les séditions religieuses renaissaient tous les jours (2). » Aussi lorsque le Jésus des synoptiques arrive à Jérusalem, il ne parle plus de la même façon : à l’enseignement familier a succédé une série de controverses. Si les synoptiques avaient raconté d’autres voyages à Jérusalem, leur auraient-ils donné une couleur différente? Ils avaient donc un sentiment très net de la nécessité pour Jésus de suivre à Jérusalem une autre méthode, déjà esquissée avec les Pharisiens venus de la capitale en Galilée.
On s'étonne cependant que Jésus ait porté la controverse sur le point de sa divinité. Et en effet ce ne fut pas ainsi qu’il débuta, même à Jérusalem. La question soulevée fut précisément la même qui avait fait naître en Galilée l’âpre opposition pharisienne, ce fut celle de l’observance ou du mépris du sabbat (v, 16). Voilà ce qu'il ne faut pas oublier. Par le fait même naissait la question que posent aussi les synoptiques
(1) Sur ce point cf. sur x1, 23-32 et après xvur (2) Vie de Jésus, p. 215.
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