Ï. — LE MESSIE OU LE CHRIST
Au temps où parut Jésus, on altendait le libérateur d'Israël, le roi fils de David, en un mot le Messie, en grec le Christ. Les synoptiques connaissent cette attente et savent comment le peuple se convainquit que Jésus était le Christ; cependant on voit, surtout par Marc, que Jésus ne fit rien pour favoriser la croyance populaire, et que bien plutôt il recommanda à ses disciples le secret.
C'est aussi ce que nous voyons dans Jean, et même il reflète plus complètement les opinions reçues sur le Messie. Aussitôt que Jean-Baptiste attire les foules par son baptême, on lui demande s’il est le Christ (1, 20) et, puisqu'il ne prétend pas l'être, pourquoi il baptise (1, 25). André, qui était disciple de Jean, attendait plus que d’autres le Messie que son maître annonçait (1, 36. 40 ss.) comme tel (111, 28). Aussi s'empresse-t-il d’avertir son frère Simon qu’il a trouvé le Messie (1, 41). Lorsque Nathanaël le reconnaît comme roi d'Israël (1, 49), c'est dans le même sens. La Samaritaine elle aussi attend le Messie (1v, 25) et demande, déjà persuadée, si ce ne serait pas Jésus (1v, 29). Lorsque les Galiléens le tiennent pour le prophète, c'est une conception originale qui vaut d'être notée, mais pour eux ce prophète se confond avec le Messie, puisqu'ils veulent faire Jésus roi (vr, 14 s.). Lorsque Jésus revient prècher à Jérusalem, toute la question que se pose la foule, et elle sait bien que les chefs se la posent aussi, c'est de savoir si Jésus est le Messie (vir, 26). On connaît un certain nombre de données qui doivent être exigées : le Messie doit apparaître sans qu'on sache d’où il vient (vi, 27) et cependant il doit être originaire, non pas de Galilée (vu, A1), mais de Bethléem et de la maison de David (vu, 42), demeurer à jamais (x, 34). Il doit faire des choses extraordinaires (vir, 31). Les chefs, grands prêtres et Pharisiens, sont émus de cette agitation, ils veulent la faire cesser en s'emparant de Jésus (vir, 43 s.) et menacent d’excommunication quiconque le reconnaîtra comme le Christ (1x, 22). C'est donc la foule, comme dans les synoptiques, qui est disposée à acclamer Jésus, et les chefs qui s'y opposent. Cependant ils se décident à lui poser nettement la question (x, 24)
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comme s'ils n'avaient pas d'opposition de principe à ce que quelqu’ un se donnât pour le Messie.
Comme dans les synoptiques, Jésus se refuse absolument à accréditer
l'opinion populaire, et à donner raison à ceux qui penchent pour lui,
parce que, de même que dans les synoptiques, il veut inspirer une idée plus haute de sa personne. Il consent cependant, encore comme dans les synoptiques, au modeste triomphe de l'entrée à Jérusalem comme roi d'Israël (x, 13), alors que les grands prêtres et les Pharisiens ont résolu de réprimer toute agitation en le faisant disparaître (x1, 48 ss.). C’est comme roi des Juifs, c'est-à-dire pour ses prétentions de libérateur messianique qu'il est justiciable de Pilate (xvnr, 33 ss.), lequel le fait crucifier pour ce motif affiché sur la croix (xx, 19 ss.). |
Si l'on prétendait que tous ces traits sont secondaires dans l’évangile, on se demande ce qui resterait. On serait plutôt tenté de s'étonner que Jésus, qui n’a jamais voulu passer pour Messie national, ait paru rechercher l'adhésion d’une femme de Samarie (1v, 26). Mais ce trait est tout à fait isolé dans Jean lui-même. L'acquiescement de Jésus risquait d'autant moins de soulever un enthousiasme national que les Samaritains, croyant en lui, lui ont donné le titre de Sauveur du monde {1v, 42), titre en harmonie avec le penchant de cette région à faire confiance à des sauveurs moins sûrs (1). Jésus a accueilli la confession de Marthe (x, 27), mais sans répondre, ce qui est bien loin de ses félicitations à Pierre dans Mt. xvr, 17.
On conclura que si quelques traits font pencher la balance tantôt d’un côté, tantôt de l'autre, l'attitude de Jésus dans cette question du messianisme, vitale pour les Juifs, est sensiblement la même dans les synoptiques et dans Jean. Il n'a pas voulu du titre de Messie jusqu’au jour où il ne lui apporta plus que la couronne d’épines et la croix. Seulement dans Jean le Messie est plus constamment le Fils de Dieu, comme nous le verrons.
Il, — LE FILS DE L'HOMME.
Le titre pris par Jésus, dans Jean comme dans les synoptiques, est un des indices les plus frappants de leurs racines communes dans la réalité de l’enseignement du Maitre. Car on sait que les premiers chrétiens y ont renoncé (sauf dans Act. vir, 56). Entre Jo. et Mc. il y a ce double rapport que jamais ils ne l’ont employé dans le même contexte, et qu'ils lui ont donné cependant la même portée mystérieuse, soit dans le sens de la passion, soit dans le sens de l’exaltation.
On nous pardonnera de rappeler ce que nous avons dit de ce terme à
(1) Voir R.B. 1912, p. 338 ss.