JEAN LE THÉOLOGIEN. LOL
ses fidèles il était « le dieu », pratiquement « Dieu » tout court. Il absorbait ainsi pour son compte les attributs de la divinité et sa gloire,
C'est ce que Jésus n'a jamais fait, et il n’a été salué du titre de Dieu qu'après sa résurrection (xx, 28).
Mais il s’est dit Fils de Dieu.
Sous cette forme précise, les textes sont très rares. Quand le Baptiste le dit Fils de Dieu (1, 34), il n’est que l'écho de la voix du Ciel qui nous est connue par les synoptiques. Nathanaël atténue sensiblement sa confession : « Tu es le Fils de Dieu », en ajoutant : « le roi d'Israël (1, 49). Quoique « Fils de Dieu » n'ait pas été un titre messianique courant, ces mots pouvaient avoir ce sens, qui résulte ici de l’addition. Aussi Jésus répond en parlant du Fils de l'homme. La confession de Marthe (xt, 27) dans l’ordre inverse a plus de portée, et suppose plutôt la préexistence du Fils de Dieu. Jésus ne répond pas. A-t-il provoqué l’aveugle-né à le reconnaître Fils de Dieu (1x, 35)? Le texte n’est pas sûr. Dans tous ces cas, ce qui frappe surtout, c’est le dessein de ne pas laisser isolée l'expression de Messie, d'empêcher qu'on l’entendit dans un sens terrestre et national, surtout de préparer les esprits à mettre tout l'accent sur le titre de Fils de Dieu, qu'il fallait entendre dans le sens propre.
C'est ainsi que Jésus parle au futur de l’action du Fils de Dieu (v, 25). Comme on a compris qu'il se disait Fils de Dieu, il explique modestement que ce terme n’a rien d’excessif (x, 36), et il parle à ses apôtres de la gloire qui résultera pour le Fils de Dieu de la maladie de Lazare (x1, À). 4
Il est d’ailleurs incontestable que Jésus s’est mis souvent, et dès le début (v, 19.20.21.22.923) vis à vis de Dieu le Père dans le rapport d'un Fils, occupant une situation tout à fait unique, parce que réalisant ce qu'est un fils par rapport à un père. Aussi les Juifs ne sy sont pas mépris, et c’est pour cela, parce qu'il s'était dit Fils de Dieu, et avait ainsi commis un blasphème, qu’ils ont jugé digne de mort Gux, 7).
Ce dernier endroit est manifestement l'écho de la condamnation prononcée par Caïphe et ses assesseurs, dans la séance ou la partie de la séance que Jean suppose ainsi connue de ses lecteurs par les synoptiques (Le. xxu, 70 et parall.).
L'accord avec les synoptiques est donc parfait sur ce dernier point. Il existe en substance quant à la revendication du titre de Fils de Dieu, quoique les autres circonstances ne soient pas les mêmes : elles sont plus rares chez les synoptiques, mais par exemple dans la parabole des vignerons Jésus ne revendique pas moins fermement la qualité propre de fils par rapport à Dieu, et ses adversaires l'ont compris (Me. xu, À ss.
et parall.).
INTRODUCTION. s
Des deux bats même réserve, mêmes nuances bras ce n'est pas la même chose de dire à pleine bouche : « Je suis le fils du Roi », OÙ de dire avec respect : « Le Roi mon Père ». 3 +
A supposer qu'il y ait eu quelque obscurité dans l'énoncé des rap- ‘à ports de Jésus envers son Père, ou du Père envers son Fils, Jésus a complété cette donnée par la notion aisée à saisir de sa préexistence person- 4 nelle avant de naïitre.
On cite des textes nombreux, mais il s’en faut beaucoup qu'ils soient tous également clairs sur ce point (1). Ils peuvent l'être pour nous, sans avoir eu pour les auditeurs la même évidence : ce n'est pas là une conjecture, car Jean a pris soin de noter les impressions différentes des auditeurs qui tantôt ne comprennent pas, tantôt comprennent si bien qu'ils s'irritent.
C'est ainsi qu'il faut ranger parmi ja paroles qui préparent la voie à la vérité plutôt qu’elles ne l’énoncent clairement, celles où Jésus déclare que son Père l’a envoyé et qu'il dit ce qu'il a vu ou entendu auprès de son Père. Car les prophètes aussi étaient envoyés et ne disaient que ce que Dieu leur avait commandé de dire. Assurément, à la lumière
d’autres textes, ceux-ci contiennent davantage, mais ce que nous . voulons surtout noter ici c'est leur adaptation à des esprits qu'il fallait ouvrir progressivement. On peut ranger dans cette catégorie 111, 11, vit, 16.28.29.33. Dans d’autres cas le titre de fils de l'homme nuance la … portée de la préexistence (nr, 133 vi, 62). La métaphore du pain descendu du ciel (vi, 33.51.58), ou de la lumière (xu1, 46) n'est pas pour ac- È centuer le caractère essentiel divin de celui qui est descendu du cie] et cela voile peut-être quelque peu d’autres expressions plus fortes (vr, 38.48).
Cependant cette pédagogie discrète devait aboutir à la révélation de la vérité tout entière. On y pénètre surtout dans le grand discours qui suit la fête des Tabernacles. Dans vi, 26.28.38 on ne voit pas \ encore clairement si la mission a été donnée à Jésus avant qu'il fût l'homme qui vient de leur parler (vint, 40). Mais déjà dans vurr, 23 il a affirmé qu'il est d'en haut, et cela apparaît bien dans vu, 42; cela éclate enfin dans l’affirmation tranquille (vnr, 58): « Avant qu'Abraham ait été, je suis ». Aussi les Juifs qui n'avaient pas d'abord compris (vu, 27) ont recours aux pierres (VIit, 59).
Jésus existait donc avant de naître comme homme. Il participait même
à la nature de son Père. Il a voulu le dire clairement, même à ses ennemis, après une mise en demeure formelle {x, 24), mais il l’a fait sans déroger aux prérogatives de celui qu'il continue à nommer Père. C'est dans le dernier entretien avant l'entrée solennelle à Jérusalem :
wi
(1) Cf. LEP, La valeur historique... II, 386 ss.
JEAN LE TIÉOLOGIEN. CLVIL
«Moiet le Père nous sommes un » (x, 30) (4). Signe infaillible de la clarté de cette parole, les Juifs veulent le lapider comme blasphémateur. Il reprend cependant : « Le Père est en moi et je suis dans le Père » {x, 38), ce qui détermine une nouvelle explosion de fureur. Il n’y a rien de cet épisode dans les synoptiques, mais c’est bien un « blasphème » de cette sorte qui a déterminé la condamnation de Jésus (Le. xx11, 70; cf. Me. x1v, 62; Mt. xxvi, 64). Pourquoi ne pas noter que, lors;u'il se met au rang de Dieu, Jésus ne paraît sensible qu’à cette unité ineffable avec son Père par laquelle son Père est en Lui et Lui en son Père? Sûrement cela est éblouissant, mais comme l'expression d’une tendresse à la fois filiale et divine. Jésus le dit parce qu'il est de notre intérêt de le croire, et l’on doit croire à cause de ses œuvres, qui sont les-œuvres de son Père.
De sorte que, même lorsqu'il s'égale à Dieu, Jésus ne prétend pas prendre sa place, comme tel jeune dieu de la mythologie usurpant le trône de son père. Dans le passage des synoptiques qui ressemble le plus à celui que nous venons de citer (Mt. x1, 25-27, Le. x, 21 s.), le ton est encore, si l'on ose dire, plus lyrique; il respire l'enthousiasme de Jésus envers les œuvres de ce Père qui est seul à connaître le Fils, que le Fils seul connaît et fait connaître, comme pour rassurer les fidèles serviteurs de Dieu sur le caractère de son intervention. Il n'est venu que pour faire connaître le Père, pour soutenir et développer lareligion perpétuelle et essentielle; il n’a point d'autre intérêt que celui de Dieu, étant un avec Je Père. Comment Jean se serait-il rencontré sur ces sommets avec la tradition synoptique, si ces accents n'avaient pas été l’effusion de celui qui était et qui est demeuré le Maître?
Nous aurons à indiquer encore de quels sentiments de dépendance envers Dieu est accompagnée ou plutôt comme imbibée celte affirmation d'égalité qui est unique dans la prédication publique de Jésus. Pour terminer ce qui regarde cette relation mystérieuse de Jésus avec son Père, il faut se demander s'il a révélé quelque chose de plus, c'est-à-dire qu'il était un avec le Père non seulement comme son Fils préexistant mais aussi comme éternel, dépendant cependant de lui comme Fils en raison de cette filiation divine. C'eût été instruire les Juifs du point central du mystère de la Très Sainte Trinité,
On peut, il est vrai, lire ce point dans la parole de Jésus : « Moi et le Père nous sommes un. » Gar de cette façon il se distingue quand même du Père, et, semble-t-it °n tant que Fils. Aussi nous ne doutons pas que Jean ait compris et enseigné cette vérité, et Jésus lui-même a mis plus directement ses disciples sur la voie dans ses entretiens confidentiels. Mais on croit rencontrer une affirmation explicite de la
(4) Sur la manière dont ce mot décisif est amené, voir le commentaire du v. précédent, vù le texte n’est pas absolument sûr.
CLVIIT INTRODUCTION.
génération éternelle du Fils même dans la gontroverse avec les Juifs,
et c’est ce qui ne nous paraît pas établi. Parmi les textes cités, 1m, 17 et xn1, 49 sont plutôt un résumé de Jean que des paroles expresses de Jésus;
à plus forte raison I Jo. 1v, 9.10.14. Les autres textes n’ont pas cette …
portée. Nous interprétons v, 19-23 et 26 du Fils incarné {1). Il serait bien étrange que dès sa première controverse avec les Juifs, Jésus les ait fait pénétrer dans le secret le plus caché de la vie divine. Le v. 17 aurait pu être interprété autrement que de l'égalité absolue du Fils et du Père. Les Juifs en ont tiré un grief plutôt par mauvaise volonté que parce que la parole était claire: Et loin de soutenir hautement cette égalité, Jésus insiste plutôt sur sa dépendance (2). Le sens de vi, 57 est assez difficile à préciser. Dans x, 36 la filiation n’est pas antérieure à la mission, car celui qui à été BAYOYE a été sanctifié, ce qui ne peut se dire du Fils éternel.
Nous ne voyons donc pas que Jésus ait enseigné aux Juifs qu’il était Le Fils éternel de Dieu, identique à son Père par la nature, dépendant de lui ratione originis, comme si rien n'était « plus naturel que de marquer dans la même phrase la sujétion humaine de Jésus et la dépendance éternelle du Fils (3). » Les Juifs n'étaient guère à même de comprendre ce langage : il leur fallait gravir le premier échelon avant de monter plus haut. Ce que Jésus leur demande constamment, c’est de le reconnaître comme l’envoyé du Père, ayant vraiment droit au titre de Fils, sans préciser s’il était devenu Fils de Dieu en devenant Messie, préexistant, puis venu dans le monde, ou s’il l’était de toute éternité. Ce second point était bien le principal, et facile à déduire (4) : mais nous tenons à préciser une nuance entre l’enseignement historique de Jésus tel qu'il eût fallu l’accepter et l’enseignement théologique plus explicite de Jean.
Dans la même vue on notera que Jésus n’a parlé de l'Esprit-Saint distinctement qu'à ses disciples. L'action de l'Esprit au baptême dans l'entretien avec Nicodème se rattache à une notion déjà promulguée par le Baptiste (synoptiques et Jo. 1, 33).