‹ Evangile selon Saint JeanChapitre 93 sur 326 · JEAN LE THÉOLOGIEN. CLIX · texte numérisé non relu

JEAN LE THÉOLOGIEN. CLIX

le Christ « est homme » déclare M. Loisy (1). Mais cette concession était retirée d'avance : « On peut dire que l'humain a disparu et s’est effacé devant le divin, que la doctrine du Verbe incarné transforme l'Évangile en un théorème théologique qui garde à peine l'apparence de l'histoire » et cela parce que le Christ johannique « semble ne parler el n’agir que pour satisfaire aux termes de sa définition, pour prouver qu'il est de Dieu, qu'il est un avec Dieu (2). »

C'est dire que Jean a conçu et composé son évangile pour prouver un thème qu'on a soin de faire exclusif; nous pensons au contraire que son thème est sorti de ses souvenirs, et c’est pour cela qu’il importe de voir d’une façon aussi concrète que possible la situation historique. M. Loisy procède comme ces théologiens qui ont tout expliqué à la lumière du prologue, tandis que d’autres, à la tête lesquels il faut placer saint Cyrille d'Alexandrie, ont toujours en esprit le Verbe, mais incarné. Nous ne devons jamais perdre de vue que celui qui parlait avait non seulement l’apparence, mais la réalité de la nature humaine. Pour lui attribuer autre chose, il fallait y être amené, non seulement par des affirmations qu’on eût pu mépriser, mais par des miracles qui autorisaient la parole. Encore avons-nous vu déjà que Jésus était bien loin de jeter à la tête de ses auditeurs des déclarations incessantes sur sa nature divine; cependant il a daigné parler clairement. De sa nature humaine il n'avait pas à parler : elle se manifestait de la facon la plus concrète et la plus sensible (3). Mais il était important, pour le fruit de l’Incarnation, que cette nature apparût dans son intégrité de vie religieuse, et par conséquent de dépendance envers Dieu. Ce que l'Église a rendu par la définition d'unité de personne en deux natures, Jean l’a exprimé par le « moi » de Jésus, sujet de tous ses sentiments, de toutes ses actions, de tous ses modes d'être.

Tandis que le « moi » du Christ n’est mis en vedette que rarement chez les synoptiques, on le trouve dans Jean presque cent cinquante fois (4). 11 peut y avoir dans ce fait un phénomène de langue : il s’expliquerait mieux si l'évangile avait été écrit en araméen, ou était le reflet d'une parole en araméen. Mais on trouve plus de vingt fois yo avec su, comme pour esquisser un des aspects de ce qu'est Jésus. Même dans ces cas on pourrait faire la part du style; nous ne sommes pas obligés de croire que Jésus se soit toujours exprimé de la sorte. Il n'en demeure pas moins une préoccupation visible de sa part d'élever les esprits à une pénétration plus complète de ce qu'était sa mission et

()1:2éd p.199:

(2) Eod. loc. p. 73 et 72.

(3) Nous n'insistons pas sur ce point, très bien mis en lumière par M. Lepinet qui résulte de tout l’évangile.

(4) éyé et xayw.

dc ce qu il était. Aurait-il gagné à jamais ses diecnles s’il ne leur ava

ÿ; INTRODUCTION. É

rien dit de tel? Aurait-il même sans cela PO la haine spéciale Font il fut l’objet?

Il va sans dire d’abord que Jésus ne setde pas par une énumération fastueuse de ses titres, comme la brave Isis. Il parle de soi selon que les circonstances l’y amènent.

Nous avons déjà dit comment il avait préparé les Juifs à l'affirmation

de son moi divin (vi, 48.23.58 ; x, 30.38.). Il y a encore trois cas où le

sens de êyw su est assez énigmatique (vin, 24.28; x, 49).

Beaucoup plus souvent, c'est à sa mission qu'il fait allusion, et à ce qu'il sera pour les hommes : il est le Messie {1v, 26), le pain de vie Avr, 35.48), descendu du ciel (vi, 41), la lumière du monde (vi, 12 cf. x1, 46), la porte des brebis (x, 7.9), le bon pasteur (x, 11.14); il dit à Marthe (xr, 25) : « Je suis la résurrection et la vie », à ses

disciples : « je suis la voie, la vérité et la vie » (xiv, 6), la vigne véri-

table (xv, 1.5). Lorsque yo se joint à un verbe d'action, c’est pour marquer l’action qu'il fait comme envoyé de Dieu, investi de sa puis-

sance. Mais de cet éys du Christ les synoptiques offrent déjà des

exemples. S'ils sont rares dans Mc., Jésus commande cependant aux mauvais esprits (1x, 25) et reconnaît qu'il est Messie (xiv, 62). Dans Mt. c'est bien comme envoyé de Dieu et législateur de la loi nouvelle, chef du royaume céleste, que Jésus prononce son moi (v, 22.28.32.34.39.44; vil, 7; x, 92.38; x1, 28: x11, 27.28: xvr, 18; -xxvinr, 20). Dans Ec, il se pose en docteur (xr, 9; xvi, 9), dispose des trônes célestes (xxir, 29), promet son assistance ({xx1, 15), annonce le Saint-Esprit et donne mission à ses apôtres (xx1v, 49).

Jésus ne s’est donc pas dérobé, par une humilité affectée, au devoir

d'annoncer aux hommes, même mal intentionnés, ce qu'il était, et ce

qu'il voulait être pour eux. Les cas où il s'exprime ainsi dans Jean n'ont pas toujours le même objet, mais c’est bien toujours la même manière d'adapter son moi à sa mission.

C’est aussi la même dépendance vis-à-vis de Dieu, spécialement en inclinant la volonté de l'homme devant celle du Père : les termes

de Mc. xiv, 36; Mt. xxvr, 39 ne sont pas plus forts que ceux de Jo. : où Guvapat yo mous &m” Euaurod oùdév (v, 30), Éyd Ta Gpeotk adrS moi mévrore …

(vur, 29); cf. IV, 34 : éudv Bout Eoriv va mou To Gélmua vToù méudavréc pe. Et cette humilité, cette soumission, cette obéissance donnent leur véritable aspect aux déclarations plus glorieuses du Christ. En tout il n’agissait que pour obéir à son Père; il pouvait bien affirmer qu’il ne recherchait pas sa propre gloire (viri, 50); car s’il disait aux hommes ce

qu'étaient pour leur salut ses paroles, ses œuvres, sa personne, c'était,

comme but suprême, en vue de l'unité avec le Père et pour qu’on ‘comprenne son amour (xvII, 23).

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