‹ Evangile selon saint LucChapitre 12 sur 300 · L'AUTEUR DU TROISIÈME ÉVANGILE. DATE DE LA COMPOSITION. XXIII · texte numérisé non relu

L'AUTEUR DU TROISIÈME ÉVANGILE. DATE DE LA COMPOSITION. XXIII

pu, répétons-le, se dispenser de mettre ce sceau à son livre. Mais cela . ne pouvait être le sujet d’un livre entier.

Au surplus si Luc avait écrit ce livre, il nous aurait été conservé. Et qu'il ait eu l'intention de l'écrire, sans pouvoir la réaliser, c'est une pure hypothèse qui ne détruit nullement la solide probabilité que nous tirons d’un fait, la manière dont se termine le livre que nous possédons.

Cette probabilité est confirmée par d’autres indices. Nous n'avons pas à discuter ici ceux dont Harnack fait état, marquant une modalité primitive de la foi chrétienne et des expressions qui la rendaient. Mais une simple lecture des Acles nous transporte dans une atmosphère sympathique à l'autorité romaine. Elle n’a pas rompu avec les chrétiens, qu’elle ignore, les confondant avec les Juifs; elle n’a pas rompu non plus avec les Juifs qu'elle ménage, et de leur côté les Juifs s'appuient sur elle pour satisfaire leur animosité contre la doctrine dont eux ne méconnaissent pas le développement. Tout 16 monde constate ces faits. Quelques-uns prétendent que Luc a gardé cette attitude des premiers jours par politique. Était-ce à propos, était-ce possible, lorsque la persécution et, semble-t-il, une loi formelle de Néron (4), avait mis hors la loi le christianisme ? Eût-il pu, même avec un parti pris arrêté de ne pas dépasser dans le récit et les discours l'horizon du temps où il plaçait son histoire, résister au désir bien légitime de souligner par quelque réflexion l’aveuglement des Juifs, dont la perte eût été consommée?

Tout se passe dans les Actes, et ils sont terminés, comme si Luc avait écrit à la fin de la captivité de Paul, vers l’an 63 ou 64.

I] faut reconnaître néanmoins que ces arguments appartiennent à la critique interne ; ils n’ont point une valeur démonstrative; les commentateurs catholiques se contentent de parler de vraisemblance, plus ou moins décisive, et c’est bien semble-t-il la pensée de la Commission biblique, d'autant qu'elle a indiqué elle-même la raison de critique interne sur laquelle elle s'appuya (2) : Ütrum, ex eo quod liber ipse, vix mentione facta biennii primae romanae Pauli captivilatis, abrupte clauditur, inferri liceat auctorem volumen alterum deperditum conscripsisse, aut conscribere intendisse, ac proinde tempus compositionis libri Actuum longe possié post eamdem captivitalem differri; vel potius iure οἱ merito retinendum sit Lucam sub finem primae captivitatis romanae apostoli Pauli' librum absolvisse? — Negative ad primam partem, affirmative ad secundam.

Deux objections ont été présentées. La première prétend que l’on voit, par l’évangile lui-même, qu’il a été écrit après la prise de Jérusalem. En effet, dit-on, l’auteur a écrit en clair ce que Marc et Matthieu disaient

(1) Barirror, L'Église naissante, p. 31 ss.

(5) Décision du 12 juin 1913. .

X τν INTRODUCTION.

de la prise de Jérusalem sous des images énigmatiques; ce sont donc les ‘événements qui l'ont éclairé. On voudra bien se reporter à l’exégèse de Lc. xxr, 20-24. On ne trouvera rien dans le texte qu'un esprit réfléchi, se fondant sur la prophétie de Jésus sur la ruine du Temple et de la ville, n'ait pu déduire de l’histoire du passé et des conjonctures du présent, plusieurs années avant Îa ruine. Il faut dire bien plutôt qu'écrivant après la ruine de Jérusalem, l’auteur des Actes se serait difficilement abstenu de faire parler ce grand fait, qui répandait un éclat si décisif sur la controverse de saint Paul avec les Juifs. Pourquoi n’aurait-il pas noté la réalisation de la prophétie de Jésus, comme il a fait pour celle d’Agabus (Act. χι, 28)? Loin que les deux ouvrages trahissent une date plus récente, ils ne s'expliquent bien, au contraire, que comme antérieurs au grand événement.

La critique objecte en second lieu que l’auteur a connu et utilisé l’évangile selon saint Marc, qui, d'après saint Irénée, a été écrit après la mort des saints Pierre et Paul.

Nous devons d'autant plus tenir compte de cet argument que nous avons admis dans le Commentaire de Marc ces deux prémisses, l'une de’ la critique, que l’auteur du troisième évangile suit Marc, l’autre d'Irénée, que Marc a été publié après la mort des Apôtres. Et nous ne pouvons toujours pas, comme l’a fait M. Harnack (4), admettre l’exégèse d'Iré- . née proposée par dom Chapman (2). Irénée (II, 1, À ; en grec dans Eusèbe H. FE. V, vus, 2) a écrit : ‘O μὲν δὴ Ματθαῖος ἐν τοῖς Ἔδραίοις τῇ ἰδίᾳ αὐτῶν διαλέχτῳ καὶ Υραφὴν ἐξήνεγκεν εὐαγγελίου, τοῦ Πέτρου καὶ τοῦ Παύλου ἐν Ῥώμῃ εὐαγγελι ζομένων καὶ θεμελιούντων τὴν ἐκχλησίαν᾽ μετὰ δὲ τὴν τούτων ἔξοδον Μάρκος, 6 µαθητὴς καὶ ἑρμηνευτὴς Πέτρου, καὶ αὐτὸς τὰ ὑπὸ Πέτρου κηρυσσόµενα ἐγγράφως ἡμῖν παραδέδωκεν' καὶ Λουκᾶς δέ, 6 ἀκόλουθος Παύλου, τὸ 6x” ἐχείνου κηρυσσόµενον εὐαγγέλιον ἐν βίθλῳ κατέθετο" ἔπειτα Ἰωάννης, 6 µαθητὴς τοῦ Κυρίου, ὁ καὶ ἐπὶ τὸ ατῆθος αὐτοῦ ἀναπεσών, καὶ αὐτὸς ἐξέδωκεν τὸ εὐαγγέλιον, ἐν Ἐφέσῳ τὴς ᾿Ασίας διατρίθων. Nous traduisons, avec les gloses de dom Chapman, le lecteur n'aura qu'à en faire abstraction pour avoir une traduction excellente : « Matthieu, parmi les Hébreux, a publié aussi une écriture de l’évangile dans leur propre langue (en outre de sa prédication), Pierre et Paul préchant l'évangile (non pas aux Juifs, mais) à Rome (sans le mettre par écrit) et fondant l’Église (dont je donnerai bientôt le témoignage, 5ο. τι, 3). Mais (quoiqu'ils soient morts sans avoir écrit un évangile), après leur mort (leur prédication n’a pas été perdue pour nous, car) Mare, le disciple et l'interprète de Pierre, nous a transmis lui aussi par écrit (comme Matthieu) ce qui avait été prêché par Pierre, et Luc en outre, le compagnon de (l'autre) Paul a déposé dans un livre l'évangile préché

(1) Neue Unters. p. 90 ss.

(2) Journ. ο. theol. Stud. 1905, p. 563 ss.

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par cet Apôtre. Enfin Jean, le disciple du Seigneur, [qui même reposa sur sa poitrine] (1), a publié lui aussi un évangile, se trouvant en Éphèse d'Asie. » Dom Chapman veut qu'Irénée n’en sache pas plus que Papias. Mais sait-il donc si exactement ce que savait Papias? Il a certes parfaitement raison de dire que le but ἀἸτόπόο est de montrer que les évangiles, même ceux qui ont été écrits par les disciples, ont en quelque manière l'autorité des apôtres. Mais ce n'est point là une découverte. Et il est toujours permis, comme on dit vulgairement, de faire d’une pierre deux coups. À son intention principale, Irénée a joint celle de marquer l’ordre chronologique des évangiles. Cela résulte évidemment de ἔπειτα dont Chapman avoue le sens chronologique, mais non moins clairement de la place de δέ après µετά. Si l'opposition était seulement au début entre l’évangile écrit de Matthieu et l’évangile oral de Pierre et de Paul, il était inutile de nous dire que Pierre et Paul fondaient l'Église. Le génitif absolu ne doit donc pas se traduire : Matthieu a écrit, tandis que (pour : au lieu que) Pierre et Paul ont prêché, mais il indique bien une simultanéité. Qu'il ait été informé seulement par Papias ou autrement, Irénée a profité de l’occasion d’un argument dialectique pour dire ce qu'il savait de l’ordre des évangiles et des circonstances de leur composition, et c'est pour cela aussi qu'il parle d'Éphèse, point géographique parfaitement étranger à l'argument. Et quand il aurait donné ces renseignements sans le vouloir, ils découlent de son texte. S’il n’a rien dit du temps où Luc a écrit, c’est sans doute qu’il savait seulement, ne füt-ce que par l’ordre du troisième évangile, qu'il avait été écrit après celui de Marc.

Je ne puis donc regarder la tentative de dom Chapman que comme une nouvelle tentative de se débarrasser du texte d'Irénée. De ces nombreuses tentatives (2) on trouvera l'exposé dans Schanz (Comm. de Le. et de Μί.). Celle de dom Chapman est d’ailleurs moins violente que celle du P. Cornely (3), qui accusait deux fois le traducteur latin d’Irénée de n'avoir pas compris, qui traduisait τὴν τοὔτων ἔξοδον par « le départ de tous les Apôtres de Palestine », et ἐξήνεγχεν par « emporter »; Matthieu, qui avait déjà composé son évangile, l’apporte avec lui! Le P. Knabenbauer avait approuvé cette exégèse (4), ajoutant seulement que le respect d'Irénée pour le martyre ne lui eût pas permis de qualifier celui des Apôtres de ἔξοδος, ---- alors que Pierre a donné ce nom à sa mort (II Pet. 1, 15) et que Luc lui-même 5 ‘est servi de ce terme à propos de Jésus (Le. 1x; 31)!

(1) Omis par dom Chapman.

(2) Elles débutent par l'audacieuse correction de Christophorson : μετὰ τὴν τοῦ κατὰ Ματθαῖον εὐαγγελίου ἔκδοσιν Μάρκας κτλ,

(8) Introd. spec. ΠΠ, p. 76 ss.

(4) Luc, p. 9, n. 1.

XXVI INTRODUCTION

Nous avons le droit d'espérer que la tentative de dom Chapman qui du moins respecte le texte, le contexte et le sens des mots, sera la dernière et qu'on cessera de solliciter une autorité qu'il faut prendre ou rejeter telle qu’elle est.

MM. Belser et Fillion n’ont pas hésité à sacrifier Irénée, c'est une solution franche.

Ce n’est pas tout à fait, comme on pourrait le croire, le triomphe de la critique interne sur la tradition, car la tradition n’était pas unanime. Nous avons rappelé dans le Commentaire de Marc la tradition des anciens rapportée par Clément d'Alexandrie (1). Marc aurait écrit son évangile du vivant de Pierre. IL est vrai que cette même tradition mettait avant les autres les deux évangiles qui avaient des généalogies, en quoi il est diflicile de la suivre. Mais les deux points pourraient être distingués.

Saint Jérôme admettait aussi que les Actes avaient été terminés vers la fin de la captivité de Paul : Cuius hisioria usque ad biennium Romae commorantis Pauli pervenit, id est, usque ad quartum Neronis annum. Ex quo intelligimus, in eadem urbe librum esse compositum. Schanz objecte que Jérôme ne parle que du lieu, non de la date (2). — Jérôme

“est seulement trop concis; de la date il conclut au lieu. Comment pouvait-il le faire s’il eût pu supposer que le livre avait été écrit longtemps après?

Je suis donc disposé aujourd'hui, traitant la question non plus seulement d'après ce qu'exige l’évangile de Marc, mais encore d’après ce que suggère le double ouvrage de Luc, de ne pas attacher une importance décisive à l'autorité d'Irénée. Précisément à cause de sa théorie sur le lien étroit qui unit les deux évangélistes disciples aux deux apôtres, il a peut-être jugé que les disciples n'avaient pas à écrire l’évangile pendant que les Apôtres le prêchaïient. 1 ne serait donc pas ici l'écho d’une tradition authentique, mais l’auteur d’une conjecture.

On pourrait concevoir ainsi l’ordre des faits, en s’éloignant le moins possible de ce grave auteur.

Incontestablement Irénée parle de la mort des deux Apôtres Pierre et Paul. Mais ce qui importait le plus pour Marc, c’était ka mort de Pierre. Or on sait que d’après plusieurs savants (Zaln, Harnack, Duchesne}), saint Pierre subitle martyre en l’an 64, lors de la perséeution de Néron, tandis que saint Paul ne fut martyr qu’en 67 ou en 68. Α supposer que Marc ait attendu la mort de Pierre pour donner son évangile au public, il avait sûrement pris des notes au cours de ses catéchèses, il l'avait écrit, d'après les anciens de Clément d'Alexandrie. Luc qui a sûrement

(1) Eus. H. Ε. VI, αν, 5-7.

(2) De même Pimor, Les Actes des Apôtres et la Commission biblique, p. 103.

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