À. VUE D'ENSEMBLE
I. État de la question. — En dehors de l'Église, l'opinion dominante est celle qu'on nomme des deux sources. Théodore Zahn est le seul savant en renom qui tienne pour la dépendance pure et simple de Mc. par rapport à Mt., mais seulement par rapport à Mt. araméen (Ma..). Les autres, malgré des divergences parfois radicales sur certains points, estiment que les ressemblances entre Mt. et Le. supposent à tout le moins une source commune, dite autrefois Logia et aujourd’hui Q (Quelle, source), même en Angleterre et en France. Cette source que plusieurs tiennent pour une traduction en grec d’un original araméen (4), est le plus souvent censée antérieure à Mc., qui l'aurait exploitée d’après des critiques assez nombreux (2), et quelques-uns l’attribuent à l’apôtre Matthieu, ou du moins ne voient aucune raison de la lui refuser.
Outre cette source, contenant uniquement ou presque uniquement des discours, Mt. se serait servi de l'évangile de Mc. ; et, selon le plus grand nombre, il le lisait à peu près tel que nous 16 lisons aujourd'hui. Au moyen de cette première esquisse d'un évangile, et des discours (Q) écrits peut-être par l’apôtre Matthieu, un inconnu aurait composé en grec notre premier évangile.
(1) Lorsv, Les évangiles synoptiques (p. 81 ss.) : « IL n'est pas tout à fait certain que le document primitif ait été rédigé en araméen. »
(2) Le même : « La dépendance de Marc à l'égard de ce document paraît incontestable. » Cf. notre Com. de Mc., p. our ss.
CRITIQUE LITTÉRAIRE. XXXIII
I y ἃ là deux points contraires à la tradition, telle que nous l'avons reconnue : le premier évangile aurait été écrit en grec, et non en, araméen ; il serait postérieur au second qu'il aurait exploité presque tout entier pour le faire servir à son plan personnel. D'ailleurs ces deux points sont connexes. Si le premier évangéliste a écrit en grec, il sera très difficile sinon impossible de prouver qu'il n’a pas suivi Me. Si d'autre part il a suivi Me., ilest tout à fait invraisemblable qu'il ait écrit en araméen. Tandis que s’il a écrit en araméen, la dépendance de Mc., si elle existe, pourrait être le fait du traducteur.
On ne saurait donc céder un des deux points de la critique sans les abandonner tous les deux. C’est la position qu'il faut envisager telle qu'elle est. Les deux opinions sont logiques.
Celle des critiques ἃ pour nous, catholiques, deux graves inconvénients.
1) Nous venons de dire qu’elle est contraire à la tradition.
2) Mais de plus, si Mt. n'est plus qu'un développement de Mc., de la manière que disent les critiques, son autorité est ébranlée. L'on n'est plus un apôtre, comme l'antiquité l’a affirmé, et on se demande où il a puisé ses compléments.
Les critiques en voient la raison d’être dans une transposition au
| temps de Jésus des croyances dues à l’évolution des idées et des institu-
tions dans l’Église, ce qui est nier leur authenticité. ὃ
Si l’on songe qu’un de ces prétendus compléments est la promesse faite par Jésus à Pierre (xvr, 17-19), véritable fondement de tout l’ordre ecclésiastique, on aura jugé d’un mot de la gravité de cette allégation.
Quant à ce second point, il y aurait lieu, en tout état de cause, de distinguer. On prouverait que les compléments de Mt. et spécialement ce texte, loin d’être des adaptations arbitraires d’un écrivain — ou d’une communauté — en verve créatrice, sont des éléments de la plus ancienne tradition palestinienne. Dans ces conditions il serait moins dangereux de renoncer à la tradition littéraire d'authenticité. C’est pourquoi des critiques non-catholiques assez modérés croient pouvoir associer l'opinion moderne à leur respect de la tradition.
Ils estiment que la tradition est sauve, pourvu que l'apôtre Matthieu
ait été l’auteur de ce qui fait l'originalité du premier évangile, l’enseignement du Sauveur, quand bien même cet enseignement aurait été complété d'après Mc. et enchâssé dans son cadre biographique.
Cette prétendue via media qui est surtout suivie dans l’Église anglicane (1), est prohibée par un décret de la Commission biblique, qui pose
(1) PLumwer, Com. p. x. L'auteur inconnu : used a great deal of material which was probably collected by S. Matthew, whose name thus became connected with the First Gospel as we have it.