Le témoignage doctrinal
Le thème du royaume de Dieu embrasse à peu près tout ce que nous avons à dire ici de la théologie de Mt. Il serait d'un grand intérêt de. relever son enseignement si riche et si profond sur Dieu. Mais c’est un point d’un intérêt immuable, qui n'appartient pas à la controverse actuelle, et où la physionomie de Mt. n’est point très nettement distincte de celle des autres évangélistes.
De la personne de N.-S. Jésus-Christ, nous avons déjà parlé à propos. de la critique littéraire, et nous croyons avoir montré que si Mt. est plus réservé que Mc. quant à l'observation des sentiments du Sauveur, on ne saurait prétendre qu'il le fasse avancer, comme on prétend, dans la sphère divine où il était déjà adoré par Mc. Des deux textes incomparables que contient Mt., l'un appartient aussi à Le., du moins pour la partie dogmatique (Mt. x; 25-30; Le. x, 21.22), l'autre fait partie de la doctrine sur l'Église (xvir, 20). SANT
De même pour les Apôtres. Ils sont bien dans Mt. les Douze comme dans Mc., mais c’est à peine si le nom d’apôtres leur est donné.
Fe LE TÉMOIGNAGE DU PREMIER ÉVANGILE. : ὦ Ne
I. Conceptions de Mt. sur la Loi et sur le royaume de Dieu. | ἊΝ
Les deux points dont l’on traite ordinairement et qui donnent à Mt. | sa physionomie, c’est son attitude envers la Loi, et sa conception du règne de Dieu imminent. Le premier n'est que l'aspect négatif du second. Ou en d’autres termes : Mt. est-il un judéo-chrétien persuadé qu'on ne pouvait recevoir les gentils à la foi sans leur imposer la al circoncision, et qui pensait que le monde allait finir pour faire place + au règne de Dieu dans des conditions toutes nouvelles d'innocence et é de bonheur? nn: 4
Si l'on répond oui, comme M. Allen (2), il faudrait du moins conclure avec lui que Mt. ne peut guère être postérieur à l'an 50 ou 51, époque du concile de Jérusalem. Cependant, le plus récent et le plus célèbre ἕ, des historiens de l'antiquité (2) prétend que la source Q elle-même est 1100 postérieure à la ruine du Temple. Il n’est pas pour cela moins ferme sur son caractère judéo-chrétien, ouvertement et rudement hostile à la doctrine de saint Paul — il faudrait dire de toute l'Église. Pin
D’autres (3), plus logiquement, insistent sur l'esprit catholique, c’est- ς᾽ à-dire à la fois universaliste et ecclésiastique de Mt. Mais ils y voient “44 l'indice d’une évolution sous l'influence de la vie de l’Église et une preuve de l’origine tardive du premier évangile. 10 ν
Notre conclusion est que le premier évangile n’est pas judéo-chrétien et qu’il annonce un règne de Dieu qui sera l’Église, sans laisser pour ἐγ cela d'être antérieur à la catastrophe qui mit un terme aux destinées . politiques du peuple Juif. ΝΣ
ΑἹ Et d’abord est-il vrai de dire avec M. Allen (4) et avec tant d'autres que le premier évangile est le type le plus caractérisé de l'opinion je À chrétienne? ;
Ce serait oublier l'existence de l'évangile selon les Hébreux ou des Nazaréens. Nous ne chicanons pas sur le sens du mot judéo-chrétien. Nous entendons par là l'opinion arrêtée des Juifs convertis au christianisme qui se croyaient tenus d'observer la Loi, ct prétendaient que personne n’en fût exempt, pas même les gentils admis au baptème 40. Ἢ fallait assujettir à la circoncision. ΤῊΝ
L'opinion de Mt. — nous répétons qu'il s’agit d'abord uniquement de lui — est-elle judéo-chrétienne ?
(1) The alleged Catholicism of the first Gospel and ils Dale, Dans The Expos. δ
Times, XX, p. 439 ss. t- (2) Ed. Mruns. Ursprung und Anfünge des Christentums, 1, p. 234 838. ΗΝ (3) Μόγεατυ, Introduction, p. 212, etc. ὗ ‘2
(4) We might then regard the Gospel as the strongest case (hat A be made out c of Gospel material for the Jewish Christian position.
De cr INTRODUCTION.
On allègue comme texte capital v, 18.19. Sans doute les disciples
© evront avoir une intelligence de l'Écriture plus profonde que celle des
Pharisiens, mais la Loi demeure dans sa force. Il n’y a pas de changement dans la répudiation (v, 31 ss.) ramenée aux termes du Dt. xxIV,
pat 1-2, ce qui adoucit l'interdiction plus absolue de Mc. x, 10-12.
Pour ôter tout prétexte à rejeter la Loi, Mt. aurait omis la réflexion
Ὁ» ᾿ inquiétante de Mc. vu, 19 : « déclarant purs tous les aliments! » et réduit ainsi la controverse sur les aliments à une question de lavage
des mains (Mt. xv, 20). Mt. suppose qu’on observera la Loi sur le nombre
j; fi des témoins (χγπι, 16) et le Sabbat (xx1v, 20).
Et en effet la mission du Messie se bornait à Israël (xv, 24-926) et c'est "ἃ Israël seul qu'il a envoyé ses disciples (x, 3-6). Il est vrai que le
centurion est admis au festin de l'au-delà, mais dans le sein d'Abraham (vu, 41 s.). Les apôtres devaient être proprement les juges des douze
tribus (x1x, 28). Ils devaient il est vrai prêcher aux nations (σιν, 14) et même à toutes les nations (xxvrnr, 19). Mais il y avait des Israélites
dispersés dans le monde entier. Et si d’autres acceptaient la foi, ce
devait être à la méme condition, c'est-à-dire d'observer la Loi, à commencer par la circoncision. |
Je ne crois pas avoir affaibli dans un résumé extrêmement concis la
vigueur de l'argumentation de M. Allen, car elle est dans les textes cités.
fls sont impressionnants, mais On 856 demande après cela comment le
docte exégète peut soutenir à la fois que Mt. dépend de Mc. et qu’il ne combat pas Paul directement. Car si de pareils changements, d'une portée si grave, ont été faits délibérément au texte de Mc. pour soutenir la doctrine judéo-chrétienne, ce n'a pu être qu'en opposition avec la nouvelle doctrine. Mais alors on ne comprend vraiment pas pourquoi Mt.
ἣν ᾿ se serait abstenu de donner le coup de pouce plus nettement. S'il
voulait que les chrétiens pratiquassent le sabbat, suffisait-il de faire
δὴ allusion à la fuite, plus pénible le jour du sabbat (xx1v, 20)? τς Quant à la question de fond, il nous faut renvoyer au Commentaire
pour l’exégèse détaillée des textes. Notons seulement ici que le texte
capital (v, 17-19) contient le mot πληρῶσαι, à propos de la Loi. Qu'il signifie « accomplir » ou « parfaire », il s'agit uniquement de la perfec-
tion morale. L'Église n'a rien changé à cette parole du Sauveur : la loi morale ancienne subsisie tout entière. La pensée de Mt. doit s'entendre d’après tout le discours qui suit. Si l’on ne veut pas qu'il ait écrit l’une à la suite de l’autre deux phrases contradictoires, il faut que la loi, immuable jusque dans son dernier détail, soit la loi telle que Jésus va l'exposer, avec de notables perfectionnements qui subordonnent une lettre périmée à un esprit nouveau {ix, 14-17). M. Allen avance avec raison que Mt. n’a point juxtaposé des propositions traditionnelles sans s'inquiéter d’une certaine harmonie de sa composition. Ce qui demeure,
LE TÉMOIGNAGE DU PREMIER ÉVANGILE. Gun
c'est l’économie de la Loi et des Prophètes, réalisée par l'aconaes
. sement des Prophètes et le perfectionnement de la loi. Dans quelle . mesure? Jésus ne le dit pas. C'est-à-dire que Mt. n’a fait dire à Jésus nulle part si l'on aurait ou non à imposer la Loi mosaïque aux prosé-
lytes. Comme c'était l'usage chez les Juifs, et que Jésus n'avait rien dit qui le réprouvât, la question a dû se poser, elle s’est posée, elle ἃ été résolue comme on sait. Mt. ne contient sur ce point aucune lumière spéciale, pas même la petite note de Mc. sur les aliments. Supposons un instant que la controverse a éclaté et partage les esprits :
Mt. auquel on suppose un dessein arrêté, un parti pris, se serait-il
contenté d’une neutralité affectée? La vérité est qu'il ne prend pas
parti.
Aussi bien la question ne peut étre résolue par une bataille des textes, comme s’il leur était loisible de sortir de leur contexte pour engager une lutte d'entités. D'après Mt. Jésus a ordonné à ses disciples de ne
pas franchir les limites d'Israël (x, 5), puis il leur ordonné de précher
à toutes les nations (xx1v, 14; xxvur, 20). C'est que, entre ces moments,
la crise religieuse s'était produite. Jésus allait mourir, et le peuple |
allait voir le sang du Messie retomber sur sa propre tête. Puis Jésus parlait après sa résurrection. Maintenant il y avait quelque chose de
changé. Quand le Ressuscité invite ses envoyés à faire des disciples ;
de toutes les nations (xxvinr, 19), à les enseigner du moins, et à les
baptiser au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, cette affluence des
gentils ne risque-t-elle pas de faire éclater le cadre d'Israël? Et ce baptême de l'Esprit, succédant au baptême de l’eau donné par Jean,
n'est-il pasle signe distinctif d’un peuple nouveau qui a remplacé
l’ancien, de telle sorte que le signe nouveau rende désormais inutile le signe ancien?
Pour juger du judéo-christianisme de Mt., il faut le mettre en pré- Ἢ
sence non pas d’une théorie de l'Église, mais, suivant la méthode des critiques, du fait de l'Église au sein de laquelle il vivait. Nous disons l'Église, et c'est le terme dont il s’est servi, lui je,
parmi les évangélistes. Dans un cas c'est un groupement de fidèles, dont .
on ne saurait dire s’il est local ou s’il comprend une fraternité universelle (xvur, 17), mais dans l’autre cas (xvr, 18), c’est incontestablement toute l’église de Jésus, comparée à un édifice qui serait bâti sur un roc. Cette église Mt. l’avait sous les yeux. Assurément quand nous constatons qu’elle ἃ des fidèles dans la terre entière que son organisation enveloppe comme d’un réseau, nous reconnaissons dans les paroles de Jésus une amplitude miraculeuse. Mais rien n’empéchait Mt. de donner ce nom d'église — quel qu'’ait été le terme araméen correspondant — au groupement modeste des premiers fidèles serrés auprès des Douze qu'il regardait comme leurs chefs sous l'autorité suprême de Pierre.
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