PREFACE
C'est dans V observation de la vie des hommes qui, comme lui, privés du regard, luttent pour obtenir V indépendance, que Marcel Bloch a puisé Vinspiration de son livre.
Mais Fauteur n'a pu passer sous silence certains faits personnels en racontant la guerre que Pierre Derheim, son héros, livre aux préjugés qui le heurtent sans arrêter sa marche en avant. J'ai reconnu dans la visite qu'il fit au bâtonnier des avocats de Paris une démarche identique dont je garde précieusement le souvenir.
Marcel Bloch avait vingt ans. Il vint à moi sans gaucherie et sans illusion. Il m'exposa ses desseins avec V ardeur qui Va conduit au succès.
Il n'appartient pas à cette catégorie d'hommes trop heureux qui, la route étant devenue libre pour eux, nient les difficultés qu'ils ont dû rencontrer et vaincre.
L'expérience des uns n'est-elle pas utile aux autres ? Et Marcel Bloch a écrit son beau livre.
Un beau livre souvent est avant tout un livre vrai. Or, si les aveugles furent héros de romans et sujets d'études, est-il un écrivain qui, autant que Marcel Bloch, ait saisi leur psychologie réelle et aussi bien que lui compris les phases douloureuses de leur existence ? Hugo attribuait à Déa aveugle la séduction et la gaieté d'une femme choyée. Maeterlinck et Lucien Descaves ont fait apparaître le chaos effarant dans lequel des êtres privés de lumière risquent d'être précipités. Poètes et romanciers ont essayé de soulever un côté de ce voile que Georges Clemenceau, lui, a voulu voir indispensable au bonheur de ceux qui ne voient pas.
Marcel Bloch pense que pour goûter le charme de la vie les yeux ne sont pas nécessaires, à la condition de permettre aux hommes qui en sont dépourvus d'assurer leur indépendance.
Sans doute doivent-ils disposer du ressort utile à la lutte sévère qu'ils ont à mener. Il faut favoriser l'élan magnifique d'individus qui ont résolu de participer malgré tout aux activités humaines dans le mouvement universel.
Le titre que Marcel Bloch a donné à son livre est évocateur. Il s'agit bien, en effet, de s'évader d'une prison singulièrement triste dont les barreaux seraient constitués par les préjugés humains. Comme si la
souffrance ne se suffisait pas à elle-même et qu'il faille V enrichir du fruit des combinaisons de V esprit.
Tous les hommes ont leur part de responsabilité dans le bonheur de leurs frères. C'est la leçon émouvante qui se dégage de la lecture d 'Évasion. Mais quelle que soit V émotion qui vous agite en partageant celle de Pierre Derheim cheminant dans la nuit pour faire son apprentissage du jour, n'allez pas croire que, le livre achevé, vous serez étreint par une impression pénible. Vous garderez, au contraire, le souvenir du doux sourire du héros qui, maîtrisant sa désespérance, a su se frayer un passage dans la broussaille de la vie et vous faire partager son optimisme.
Henri-Robert,
de V Académie Française, ancien bâtonnier.
« Vous croyez vraiment, Docteur, qu'aucun espoir n'est permis ? » fit M. Derheim, le visage crispé par l'émotion. Il interrogeait du regard le docteur Arnaud, tandis qu'auprès de lui Mme Derheim sanglotait.
Le médecin se leva, répondant avec nervosité : « Non, je vous le répète, je préfère vous placer devant la réalité.
— Cependant, Docteur, l'enfant est très bien portant. L'état actuel de ses yeux est la conséquence directe de cette maladie éruptive considérée comme anodine
— Monsieur, interrompit vivement le docteur Arnaud, préféreriez -vous donc que, malgré mon diagnostic certain, j'éveille en vous l'espoir mensonger de la guérison ?
— Pas la guérison, Docteur, mais sa vue pourrait
s'améliorer, lui permettant de vivre normalement. »
Le docteur Arnaud haussa les épaules, fit quelques pas dans son cabinet et, s'arrêtant devant son interlocuteur, répliqua sans aménité :
« Mon devoir est de vous orienter, n'est-il pas vrai ? Vous avez consulté les spécialistes les plus réputés de notre région, de France, de l'Etranger même. Depuis trois mois, en quête de je ne sais quelle cure fantaisiste ou miraculeuse, vous voyagez sans cesse. Je conçois votre trouble. Vous avez agi comme il convenait et répondu aux élans d'une sensibilité bien naturelle. Mais maintenant, il vous faut envisager le sort de votre enfant qui devra vivre dans les ténèbres perpétuelles. »
Mme Derheim pleurait. Les paroles du docteur Arnaud ne la surprenaient pas. Mais si elle connaissait depuis longtemps déjà le cruel destin de Pierre, elle ne s'y accoutumait pas.
« Docteur, gémit-elle, Pierre distingue nettement encore la lumière du jour. Mon mari a fait cent expériences, allumant, puis éteignant la lampe, provoquant les exclamations de l'enfant : « Eh ! la lumière...
« plus de lumière Je vois bien, et vous croyez
« que je ne vois pas ! »
Mme Derheim parlait fiévreusement, dirigeant ses yeux suppliants vers le médecin, attentif et ému. Il lui prit les mains, parla doucement. De sa voix grave, il lui dit que le regard de Pierre,
incapable déjà de distinguer un visage, s'éteindrait à jamais, et cela très vite.
« Ne vous alarmez pas plus qu'il ne sied, conclutil. Il y a des milliers d'aveugles. »
Le mot terrible fit tressaillir Mme Derheim. Si elle pensait depuis de longs mois à la menace, elle s'était efforcée d'écarter des lèvres de ceux qui l'entouraient le mot qui, pour elle, en même temps qu'un état physique, exprimait une déchéance :
« Aveugle ! » Ce vocable brutal lui rappelait
la pitié qui l'envahissait lorsqu'elle rencontrait de pauvres hères, conduits par un enfant ou quelque chien fidèle, sollicitant l'aumône, sébile à la main. Tout ce qu'elle avait lu concernant ceux auxquels le monde a voué sa compassion la plus profonde lui revenait à l'esprit. Elle se les représentait les yeux clos, le nez chaussé de lunettes sans verres, objets de quolibets et de raillerie dont se gaussaient, inconscients et cruels, les badauds du XVIIIe siècle, sur les champs de foire.
« Madame, poursuivait le médecin paternel, témoin de son trouble, vous lui ferez enseigner l'anaglyptographie Braille. Vous n'êtes pas dénuée de ressources. Grâce à vos sacrifices, il apprendra la musique et même à confectionner certains objets courants, des sacs en papier, des paniers et des brosses, sinon pour en tirer profit, du moins pour occuper son temps et se distraire. »
Sentencieusement, il ajouta :
« Louis XVI, serrurier, n'oubliait-il pas dans son entrain les affaires de FÉtat ? Devenu habile, votre enfant aimera ses occupations et échappera dans une large mesure à l'obsession de son infirmité. »
Découragés, les parents de Pierre regagnèrent leur habitation où ils le trouvèrent, joyeux et inconscient, jouant au soldat.
Pierre, avant de perdre la vue, avait de larges yeux bleus ouverts sur la vie. Aux côtés de Lucienne, sa sœur aînée et sa compagne de jeux, il avait grandi dans la petite maison de Saint-Trèves, à proximité de Lernolles où M. Derheim avait ses occupations. Il aimait le beau jardin où il se livrait aux ébats de son âge, courant et bondissant comme un jeune chat. Il en connaissait les fleurs, les nommait, s'arrêtait parfois interdit en contemplation de l'une d'elles. Le vieux jardinier, son ami, lui en vantait l'attrait et lui en expliquait la culture. Parfois, mettant un terme à ses jeux, il écoutait le chant et le vol des oiseaux devenus si familiers qu'il les identifiait sans les voir.
Juché sur le mur de clôture, il laissait errer ses yeux alentour. La route nationale, animée constamment par un intense charroi et le va-et-vient des piétons, se déroulait au premier plan. Il y reconnaissait les passants, les nommait en les saluant gaiement de la main, tandis que, plus loin, de l'autre
côté de la rivière, sur le champ de manœuvres, les cavaliers aux casques scintillants, évoluant au grand soleil matinal, suscitaient son admiration émerveillée. Il formait alors naïvement le projet d'être général, de caracoler sur un fier cheval blanc à la tête de ces soldats qui, là-bas, au son des trompettes stridentes, représentaient pour lui, dans leur chevauchée fougueuse, l'ordre, la gloire et le plus beau destin du monde.
Les yeux de Pierre s'emplissaient de lumière, de couleurs et de vie.
Un jour (il venait d'avoir huit ans), abandonnant brusquement son observatoire sur le haut mur, il déclara à Mme Derheim qu'il avait mal à la tête. Le médecin de la famille diagnostiqua une scarlatine bénigne. La scarlatine guérie, Pierre perdit la vue sans espoir de la recouvrer jamais.
« Chic ! s'exclama-t-il, entendant qu'il ne pourrait plus percevoir la lumière, je pourrai jouer sans bandeau au colin-maillard, dis, Lucienne ? »
Mme Derheim, les yeux pleins de larmes, le vit s'élancer dans le jardin où tout lui était familier.
La famille Derheim était bien réputée à Lernolles. Le père s'y était installé après la guerre. Il avait accompli crânement son devoir dans l'armée de Denfert-Rochereau, aux côtés de ses frères, comme lui patriotes alsaciens. Glorieux, mais ruiné, il avait d'abord représenté une importante industrie. Puis il s'était établi à son compte. Probe et travailleur, il avait réussi. Quelques années plus tard, il avait épousé Estelle Schumacher. Lucienne et Pierre, à cinq années d'intervalle, vinrent au monde. Les Derheim étaient heureux. Le chef de famille s'efforçait d'améliorer le bien-être des siens. Mme Derheim, épouse attentive et choyée, écartant toute préoccupation extérieure au foyer, lui consacrait sa vie.
Après la naissanec de Pierre, la famille Derheim s'était installée à Saint-Trèves, à trois kilomètres
des portes de la ville. Elle y menait une existence calme et simple. C'est là que les suites de la scarlatine de Pierre bouleversèrent une vie harmonieuse.
M. et Mme Derheim souffrirent profondément, quand ils surent que leur enfant ne verrait plus le jour, que ses yeux décolorés et fermés ne lui permettraient pas de réaliser le cycle habituel de la vie entrevue déjà sous les plus douces perspectives, Leur affection pour Pierre s'accrut de toutes les compensations de tendresse et de sensibilité qu'ils devaient à son épreuve. Ils parlaient de lui avec une admiration sans bornes. Leurs amis, émus ou curieux, prenaient plaisir à savoir combien le petit être, frappé au seuil de la vie, s'accommodait des conditions nouvelles de la sienne.
Eloigné de Saint-Trèves par le souci quotidien des affaires, M. Derheim travaillait plus encore que par le passé. Il voulait apporter à l'avenir de l'enfant la quiétude, fruit de l'aisance. A l'heure des repas, bien vite il revenait à la maison devenue plus attachante encore. L'enfant y évoluait, turbulent et heureux, inconscient de son destin.
Quelle joie pour les parents de Pierre de contempler son sourire et d'écouter le récit de ses aventures puériles !
Avec la merveilleuse faculté d'adaptation des enfants, Pierre s'était accoutumé à l'infirmité qui, sans contredit, provoque chez les hommes à la fois
le plus d'épouvante et de pitié. Comme par le passé, il grimpait aux arbres et bondissait tel un jeune chat. Il savait à peine lire, malgré ses huit ans.
« A quoi bon surmener les enfants ? affirmait volontiers M. Derheim. Le docteur Cussey est de mon avis. Que Pierre se fasse des poumons ; nanti d'une bonne santé, il regagnera le temps perdu. »
Mais il ne pouvait rester ainsi. Pierre devait apprendre à lire, grâce au procédé Braille. Il convenait d'envisager pour lui, selon le conseil du docteur Arnaud, sinon une orientation professionnelle, du moins une occupation destinée à lui éviter plus tard l'oisiveté autant que l'ennui. Scrupuleux et attentifs, les parents de Pierre décidèrent d'aller voir les deux établissements lernollais qui recevaient des aveugles.
Le premier les épouvanta. Il végétait, grâce aux maigres subventions du département, des communes, de bonnes œuvres. Une cinquantaine d'enfants ou de jeunes hommes y recevaient un vague enseignement, donné par quelques professeurs occasionnels dont la compétence était aussi dérisoire que le traitement. Le directeur, brutal et dépourvu de culture, faisait figure d'hôtelier exploitant sa clientèle.
Révoltés et déçus, M. et Mme Derheim, cherchant un réconfort, rendirent visite aux religieuses. Le fiacre s'arrêta devant une bâtisse grise, qu'un
jardin séparait de la route boueuse. Au coup de sonnette donné par M. Derheim, le portail, mû par une main invisible, livra passage aux visiteurs. La sœur tourière les introduisit dans le parloir où ils demeurèrent seuls. Un banc, quelques chaises en formaient tout le mobilier. Les murs, blanchis à la chaux, s'ornaient d'images pieuses. Après quelques minutes d'attente, une porte s'ouvrit doucement. Petite, paraissant glisser sur le carrelage, la supérieure entra. Elle invita les parents de Pierre à s'asseoir. En écoutant les motifs de leur venue, son fin visage prit une expression de souffrance indicible.
« Pauvres gens ! fit-elle, élevez-le bien. Qu'il ne manque de rien. Dieu a voulu qu'il eût une famille qui pût lui assurer son pain quotidien. Tant d'autres expient, toute une vie, les erreurs et l'imprévoyance de ceux auxquels ils doivent le jour. »
La religieuse, maternelle, expliqua comment était organisée la maison dont la direction lui était confiée.
« Nous avons ici quarante femmes, jeunes filles ou enfants. Leurs yeux resteront toujours fermés, mais leur âme et leur cœur sont pénétrés de la lumière divine, source de toute espérance. Elle les élève et les mène à prier pour la félicité des honnêtes gens, le pardon des méchants et la protection des faibles. Ces pauvres filles nous viennent
parfois très jeunes. Nos paysans et nos ouvriers, qui ne peuvent compter sur leur travail, sont contraints de s'en séparer : ne constitueraient-elles pas pour eux de trop lourdes charges ? Alors nous les élevons bien, grâce à notre communauté et aux âmes charitables qui assurent la permanence de notre œuvre. Nos bonnes sœurs se répartissent la responsabilité et les soucis de leur éducation. L'une d'elles a une bonne instruction ; elle leur enseigne à lire, écrire et compter, un peu d'histoire, de géographie, le catéchisme et l'histoire sainte. Mais, elle seule, comment suffirait-elle ? Les plus grandes deviennent les petites mères et les institutrices des plus jeunes. Quand elles sont douées, elles font de la musique. Plusieurs sont remarquables. Ecoutez plutôt »
Les notes lentes et émouvantes d'un harmonium parvenaient jusqu'aux interlocuteurs de Sœur Félicie.
« C'est Marie-Rose qui répète le Requiem qu'elle jouera dimanche à l'église. M. le Curé la comble de joie quand il lui demande de tenir son orgue.
« Marie-Rose et quelques-unes de nos filles se font chaque année applaudir et encourager, lors du concert organisé par les dames de la paroisse au profit de notre maison. Il faut tant d'argent pour que vive notre petit monde !...
— Mais, interrogea M. Derheim, vous ne recevez
ici que des filles, si bien que notre fils »
Sœur Félicie sourit malicieusement et, interrompant avec vivacité, s'exclama :
« Si bien... M. le Curé est bon enfant et fermera les yeux. Il tolère chez nous la présence de deux ou trois garçons. Comment ne répondrions-nous pas à l'appel de la détresse? Notre Joignes, le pauvre petit, avait deux ans quand, orphelin de père et de mère, nous l'avons recueilli. Il a grandi. Mais la méningite qui lui coûta les yeux l'a laissé, de plus, arriéré.
— Que deviennent-il, après leurs études terminées?» s'enquit Mme Derheim, suppliante et inquiète.
La sainte femme hocha la tête :
« Que peuvent-ils devenir, nos pauvres enfants, s'ils cessent d'être placés sous notre garde ? Quand les familles en ont la possibilité, elles les reprennent. Pourtant beaucoup restent avec nous. Songez que certaines de nos pensionnaires sont déjà grisonnantes, et mourront dans notre maison. Souvent même, conscientes de notre belle destinée, elles entrent dans notre ordre. Quel exemple d'abnégation et de dévouement celles-là donnent à leurs compagnes ! Mais Notre-Seigneur miséricordieux les rappelle à lui, quelquefois très jeunes. La petite Georgette était notre fierté. Elle était toute ferveur et bonté. A Lourdes, ses yeux, qui n'avaient jamais perçu
la lumière, se sont fermés pour toujours Elle
s'en est allée si heureuse »
La supérieure séchait furtivement les larmes qui coulaient de ses grands yeux doux. Mme Derheim lui ayant demandé s'il arrivait aux pensionnaires de faire alentour les promenades nécessaires à leur distraction et à leur santé, elle lui répondit avec exaltation :
« Oh ! bonne Madame, je voudrais que vous les voyiez se rendant à la grand'messe, chez notre curé, ou chez ces dames, nos anges protecteurs. Elles se tiennent par la main, les plus grandes encadrant les plus petites, deux de nos sœurs les dirigeant du geste et de la voix à chaque extrémité de leur file. Et puis, elles aiment notre jardin. Regardez plutôt : comme elles s'y amusent. »
La mère supérieure, exubérante, ouvrit la fenêtre. Quelques silhouettes féminines y évoluaient. Les unes, la tête grise, aussi bien que les autres, plus jeunes, marchaient à pas cadencés dans les allées bien entretenues du jardin ensoleillé. Dans leurs robes décentes et pauvres, elles contournaient les massifs et les corbeilles dont l'emplacement leur était merveilleusement connu. D'autres encore, auxquelles s'étaient jointes deux bonnes sœurs, faisaient une ronde comme de tout petits enfants.
Mme Derheim pensait à son Pierre. La supérieure vit son angoisse sur son visage douloureux. Lui prenant la main :
« Pauvre mère ! dit-elle, amenez-le nous. J'expo-
serai la situation à M. le Curé. Votre fils sera sûrement admis. Bien vite, il deviendra comme les autres, habile et résigné. »
Dans la voiture qui les ramenait à Saint-Trèves, M. et Mrne Derheim gardaient le silence, mais une commune pensée hantait leur esprit. Qu'allait-on décider pour Pierre ? Que deviendrait-il ?
Le pas alerte du cheval les conduisait à travers la ville animée et indifférente. Abîmés dans les réflexions pénibles qui les assaillaient, ils ne prêtaient attention ni aux incidents de la rue, ni aux passants, ni aux boutiques. Le lycée séculaire apparut avec sa construction laide et sombre. Des enfants jouaient sur le trottoir. Leurs cris joyeux arrachèrent à leur torpeur les malheureux parents qui, le visage attristé, cherchaient la solution du plus atroce des problèmes de la vie. Ils lurent dans leurs yeux vifs la joie d'être et l'insouciance.
« Paul, mon ami, fit Mme Derheim en pleurant,
il ne faut pas qu'il soit comme les autres Il
faut qu'il devienne comme ceux-ci ! »
Elle désignait à son mari ému les petits lycéens. Leurs silhouettes s'estompaient déjà dans le soleil éclatant, tandis que leurs rires leur parvenaient encore.
M. Bontemps était le meilleur ami des Derheim. Il était grand et maigre. Son air suffisant lui valait sur son entourage une autorité d'autant plus grande qu'il affirmait sans modestie avoir tout vu et tout expérimenté. Il avait, en vérité, beaucoup voyagé. La moindre ville de France lui était connue. Après nombre d'essais infructueux dans les affaires les plus variées, il s'était fixé à Lernolles où la fortune lui avait enfin souri. Ëgoïstement célibataire, il prisait d'autant plus la vie de famille chez ses amis, que pour lui-même, il avait su en éluder les responsabilités.
Le dimanche qui suivit la visite des Derheim aux institutions d'aveugles, il vint, ainsi qu'il avait accoutumé de le faire chaque semaine, goûter la paix et le charme du jardin de Saint-Trèves. Il y retrouva M. et Mme de Vaudières profitant
comme lui de l'hospitalité courtoise d'hôtes que leur présence semblait flatter. Le gros ventre et la tête chauve de M. de Vaudières lui donnaient un aspect de bonhomie qui faisait la joie de Lucienne. Industriel arrivé, et conscient de sa réussite, il ne manquait ni de bonté, ni de jugement.
Les Derheim en appelaient volontiers aux conseils et à la sagesse de leurs commensaux. Le plus souvent, ils s'en trouvaient bien.
Ce dimanche donc, le déjeuner fut servi à l'ombre des grands platanes ; leur feuillage abritait la terrasse dont l'ordonnance régulière justifiait la fierté de M. Derheim.
A l'extrémité de la terrasse, se dressait un portique pourvu d'un trapèze, d'une échelle de corde, d'une barre fixe. M. Derheim avait tout fait pour agrémenter le séjour de ses enfants à la campagne et favoriser leur santé.
Ses hôtes ne se lassaient pas de regarder les massifs de fleurs étagés sur les pentes du jardin.
Après le café, M. Bontemps fit un tableau magistral des conditions dans lesquelles se développait une crise périodique des affaires. Il ne ménagea pas les critiques acerbes aux gouvernants.
« Si j'étais président du Conseil, autrement dit, si les hommes de mérite étaient à leur place, déclara-t-il avec emphase et énergie, je saurais mettre un terme à tant de scandales. Je sais bien ce qu'alors je ferais. »
Ses interlocuteurs, eux, ignoraient ce qu'impliquait cette conclusion, mais ils étaient impressionnés par le discours qu'ils entendaient et le ton catégorique qui en affirmait la portée.
« Assurément, évidemment », s'exclamaient-ils,
exprimant leur approbation par leurs gestes et leurs hochements de tête.
Puis, manifestant une fois de plus une autorité de chef que personne ne lui contestait, M. Bontemps proposa une partie de rams. Ses amis trouvèrent la suggestion opportune. Chacun prit aussitôt sa place autour de la table à jeu, prestement apportée par M. Derheim, diligent et ravi.
Les cartes avaient été distribuées pour la première fois quand Mme Derheim poussa un cri.
« Qu'est-ce donc, chère amie ? fit M. Bontemps, goguenard. Un moustique peut-être ? »
Levant les yeux, il n'eut pas à attendre la réponse de sa partenaire pour en comprendre l'émoi. Intrépide, Pierre, les mains accrochées à la barre transversale du portique, à quatre mètres du sol, se livrait à des exercices terrifiants : se saisissant de l'une des cordes suspendant le trapèze, il se laissa glisser, tête en bas, jusqu'à la barre sur laquelle, après un rétablissement, il se dressa, puis tranquillement se balança.
« Il n'a peur de rien, déclara M. Derheim avec orgueil.
— N'empêche, vociféra M. Bontemps, que si j'étais le père de ce petit imbécile, je le corrigerais vertement et lui ferais perdre le goût d'une témérité qui n'est pas à encourager. Quand on est aveugle, on joue au colin-maillard, et on ne singe pas les clairvoyants. »
Au cri poussé par sa mère, Lucienne s'était précipitée vers Pierre.
« Descends, descends vite, mon chéri, dit-elle, maman a peur.
— Laisse-moi tranquille, jeta-t-il de son perchoir, je m'amuse. »
Puis, donnant de vigoureux coups de jarret, il se balança plus fort.
« Tu ne veux donc pas que je te continue la lecture des Trappeurs de VArkansas », reprit Lucienne, décidée à user d'arguments définitifs.
Le hardi gamin eut tôt fait de se suspendre à la barre du trapèze et de sauter sur le sol. Lucienne le prit par la main et l'entraîna. Elle l'installa avec douceur dans un grand fauteuil, tout près de la chaise qu'elle venait de quitter. Elle prit sur la table le livre commencé et le feuilleta.
« Page 159, nous en étions page 159 », lui dit Pierre, haletant.
Et la jolie Lucienne se mit à lire de sa voix musicale, à la page indiquée.
Elle n'était que de cinq ans l'aînée de Pierre.
Mais en elle, avec une ampleur et une générosité infinies, s'était développé l'instinct maternel. Avec quel tact et quelle compréhension d'une situation qu'elle n'avait jamais imaginée, elle avait su entourer son petit frère ! Sans mièvrerie et sans mots inutiles, elle guidait ses premiers pas dans les ténèbres qu'elle dissipait, grâce à sa sensibilité clairvoyante et au concours spontané et naturel qu'elle lui prêtait.
Pierre ne faisait jamais allusion à son infirmité qu'il semblait avoir toujours subie. Le jardin, qu'il connaissait si bien, continuait à remplir sa vie d'enfant.
De grosses larmes avaient humecté la peau tannée du vieux jardinier, lorsqu'il sut que Pierre ne verrait plus les fleurs qu'il lui avait appris à nommer et à aimer. Cependant l'enfant les avait si bien observées qu'il les identifiait encore sans peine.
Marquis, le gros chat, semblait lui-même avoir compris qu'un événement d'importance s'était produit pour son petit maître. Il le suivait comme un bon chien. Lorsqu'il se pelotonnait près de lui, il donnait l'impression d'écouter les confidences murmurées par Pierre d'une voix convaincue.
L'enfant gagnait souvent son observatoire habituel sur le mur de clôture. Il reconnaissait à leur pas ou à leur nombre les chevaux qui conduisaient les bourgeois d'alentour à la ville, ou les en ramenaient.
« C'est M. Manivet », criait-il à sa bonne Adèle qui lui avait voué pour toujours un attachement sans bornes. » Il est sept heures, papa et maman
vont bientôt revenir C'est la calèche de
M. Permezel avec ses deux chevaux gris pommelés. »
Il percevait le bruit du train qui circulait plus bas. Il savait qu'il transportait des voyageurs ou des marchandises, et en comptait les wagons. Il entendait la musique de la rivière rapide, au bord de laquelle il se promenait souvent. Et le matin, au soleil éclatant, les notes stridentes des trompettes de cavalerie lui arrivaient. Alors, dans son imagination avide, il se représentait les cuirassiers et les dragons évoluant en un galop effréné, sous la conduite de leur chef, dans leur champ de manœuvres. Pierre, naïvement inconscient, obéissant aux aspirations de son enthousiasme juvénil et martial, rêvait encore d'être général.
Après l'incident auquel Lucienne avait su mettre un terme avec son adorable habileté, les Derheim et leurs invités avaient repris la partie de rams interrompue. Ils jouaient ainsi depuis longtemps lorsque, cessant de distribuer les cartes, Mme Derheim, attendrie, murmura : « Comme ils sont gentils ! »
De la main, elle désignait à l'admiration de son entourage Pierre et Lucienne. Assis côte à côte, elle, lisant, lui, l'oreille tendue, ils étaient tout
entiers absorbés par l'intérêt captivant du livre de Gustave Aymar d.
« Comment consentirions-nous jamais, reprit Mme Derheim avec force, à laisser cet enfant, dont l'intelligence est vive et alerte, devenir comme ces êtres douloureux que nous avons vus, Paul et moi, chez les bonnes sœurs et chez M. Jardivel ? »
Elle raconta leur visite aux deux établissements de Lernolles destinés à l'éducation des aveugles.
« L'un, conclut-elle, est décent, mais un asile. L'autre est abject et le seuil de l'hôpital. Tous deux sont déconcertants et tristes. »
Ces paroles émurent M. de Vaudières :
« Mes pauvres amis, que pourrions -nous faire ? demanda-t-il. Il faut pourtant prendre une détermination. »
M. Bontemps haussa les épaules. S'étant levé, il fit quelques pas. Puis, revenant auprès de Mme Derheim, il lui décocha :
« Votre fils est aveugle et le restera, quoique vous fassiez. Vous ne voulez pas, n'est-il pas vrai, en faire un docteur ? Arnaud, lorsqu'il vous a amenés à abandonner tout espoir de guérison, a accompagné son diagnostic des meilleurs avis. Qu'il tâche de lire un peu et, pour se distraire, de confectionner des brosses et des balais. Que voulez- vous, braves gens, il y a des poids morts dans toutes les familles ; mieux vaut pour vous, sinon pour lui, qu'il soit
comme il est, plutôt qu'innocent ou fou. Bien sûr, on ne peut le tuer. Assurez-lui sa pitance, et ne vous créez pas de ces soucis que ne pourrait même justifier l'espoir de les dissiper jamais. »
Mme Derheim pleurait. Son mari, témoin de sa souffrance, intervint brusquement :
« Mon cher Bontemps, dit-il, vos formules sont cruelles. Célibataire et ignorant les responsabilités, vous ne concevez pas l'importance de nos devoirs et de nos blessures. Nous voulons que notre fils soit heureux, et nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour qu'il en soit ainsi.
— Et la résignation dont on vous a parlé ? ironisa M. Bontemps.
— La résignation..., répondit M. Derheim, oui, elle endort la sensibilité. Mais elle ne saurait conduire au bonheur. On nous a conseillé de confier Pierre à l'Institution nationale des Jeunes -Aveugles de Paris. Nous y partons demain. Il faut que Pierre s'instruise ! »
A l'ombre des grands platanes, Pierre écoutait l'histoire de peaux-rouges que lisait Lucienne de sa voix mélodieuse. Épuisée, elle s'arrêta, abandonnant sur ses genoux le livre inachevé.
« Oh! supplia Pierre, encore, encore, ma Lucienne ! »
La jeune fille se redressa, reprit le livre. L'appel irrésistible de son petit frère lui avait rendu son ardeur, qui devait la conduire sans désemparer au terme du livre commencé.
Quelques semaines plus tard, M. Bontemps et M. de Vaudières étaient à nouveau réunis autour de la table familiale des Derheim. Mais cette fois, le déjeuner se déroulait dans la coquette salle à manger de la maison de Saint-Trèves. Le gazon du jardin était parsemé de feuilles sèches. Les hirondelles avaient pris leur vol vers les lointains pays au soleil d'or. Déjà il faisait froid sous les platanes de la terrasse.
« Eh bien ? chère amie, dit M. Bontemps en fixant Mme Derheim, vous êtes contente, votre fils va faire ses humanités. »
Avant qu'elle eût répondu, M. de Vaudières intervint :
« Bontemps, vous ne changerez pas, vous êtes — convenez-en — trop sarcastique. Quoi de plus légitime que le noble désir de ce père et de cette
mère qui tentent l'impossible pour arracher leur enfant aux conséquences de sa diminution physique. Je ne suis pas plus optimiste que vous. Mais est-ce là raison suffisante pour ne pas essayer ? Chère Madame, communiquez-nous les impressions recueillies par vous lors de votre visite à l'Institution nationale des Jeunes -Aveugles. Sans doute furentelles excellentes, puisque vous vous êtes déterminés à y laisser Pierre. »
Mme Derheim répondit avec tristesse qu'elle sentait confusément que là non plus n'était pas, pour son enfant, la félicité.
« Comme il doit être seul dans cette vieille maison, perdu parmi tant d'enfants qui attendent d'une administration plus aveugle qu'eux-mêmes les lumières qui devraient assurer leur bonheur ! »
M. Bontemps frappa la table du poing :
« Il faut avouer, fit-il avec ironie, que si les femmes sont souvent originales, elles sont bien plus décevantes encore, quand elles entreprennent de vaincre le destin. Ne dirait-on pas vraiment que vous avez juré de doter ce mioche de lunettes qui lui permettraient de voir clair ! A quoi bon ! Les meilleurs verres ne pourraient grossir avec utilité ce que ses yeux éteints ne percevront jamais. Vous faites pour lui de gros sacrifices. L'établissement que vous avez choisi est le meilleur du genre. Vous auriez pu éviter des déplacements sans objet et des dépenses super-
nues, mais votre élégance vous a incités à mieux faire ! Soit ! Mais, de grâce, pour la paix de votre cœur, ne vous tourmentez plus ! »
M. Paul Derheim leur exposa alors le résultat de sa visite à la plus ancienne des écoles d'aveugles. N'avait-elle pas été créée par Valentin Haûy, au cours de la Révolution française !
« Les élèves y viennent de tous les départements. Ils sont au nombre de deux cent cinquante environ. Issus de familles citadines ou rurales, pauvres ou bourgeoises, ils sont de conditions différentes, mais l'Administration et la philanthropie, qui les ont réunis en raison de leur même infortune, pétrissent dans leur argile une catégorie d'humains. »
Par là, il signifiait que dans un creuset commun on réalisait, par la mort des physionomies et celle des individualités morales, le prototype de l'aveugle.
M. Derheim raconta comment ils arrivaient très jeunes à l'école. Cependant, un certain nombre d'entre eux étaient sensiblement plus âgés lorsqu'ils en franchissaient le seuil. Ce retard dans leurs études provenait de l'ignorance des parents qui hésitaient à se séparer de leurs enfants, ou ne savaient pas qu'ils pouvaient être éduqués et instruits. Les collectivités, d'ailleurs, en sont en partie responsables.
« En quoi, pourriez-vous me le dire, intervint M. Bontemps, les collectivités ont-elles un rôle à
jouer dans le fait que certains petits aveugles ne fréquentent pas l'école ?
— J'avoue, répondit M. Derheim, que cela mérite un commentaire. Savez- vous que l'enseignement des aveugles dépend de l'Assistance Publique ?
— Comme les fous, appuya Mme Derheim. Quelle honte ! »
M. Derheim expliqua qu'on ne pouvait rien reprocher aux bonnes gens ou aux marchands de soupe qui, libéralement ou avec avidité, s'étaient substitués aux pouvoirs publics. Les lois de gratuité et d'obligation scolaires n'étaient pas, en effet, applicables aux petits aveugles.
M. de Vaudières s'indigna d'un tel état de choses, et s'étonna que la République, héritière spirituelle de la Révolution, ne se fût pas inclinée sur le sort des déshérités.
« N'est-ce pas là, indiqua-t-il, le seul moyen de compenser leur misère en leur permettant de s'adapter aux conditions de leur vie spéciale ? »
M. Derheim précisa que, pour entrer à l'école de Paris, il fallait payer une pension relativement élevée ou bénéficier de bourses qu'accordaient avec parcimonie les conseils généraux et municipaux, les bonnes œuvres ou les particuliers. Le directeur lui avait tracé un tableau pénible des élèves, grands et petits, lorsqu'ils pénétraient pour la première fois dans son établissement. Les uns avaient jusque-là
vécu, choyés par les leurs, comme des oiseaux en leur cage dorée. Les autres, abandonnés à eux-mêmes, avaient poussé au gré de la nature ainsi que des fleurs des champs. La plupart ignoraient tout, même la manière décente de manger ou de se vêtir. Certains sont victimes de Fhérédosyphilis, de l'alcoolisme. D'autres ont perdu la vue à la suite d'une ophtalmie purulente, de maladies éruptives ou d'accidents.
« Nous les avons vus, Estelle et moi, au cours d'une récréation. Comme ils sont différents et portent sur le visage la marque de leur tare ou de leur intelligence ! Mais le plus extraordinaire est de constater qu'on les groupe dans les mêmes classes, les mêmes dortoirs, quels que soient l'origine de leur infirmité, les symptômes de leur abrutissement ou la vivacité de leur esprit. Pourtant, d'après le directeur, ces pauvres enfants constituent l'élite en même temps que les privilégiés parmi les aveugles. Les autres étudient ou apprennent à mourir lentement dans des établissements privés où le dévouement et la cupidité se livrent bataille. »
M. de Vaudières demanda alors comment était assuré le recrutement des administrateurs et des professeurs de l'école. Il apprit de M. Derheim que les premiers étaient des fonctionnaires provenant d'administrations diverses, mais jamais de l'Instruction publique. Quant aux derniers, ils étaient dési-
gnée parmi les plus anciens des élèves, sans règle définie et sans examen.
« Quelques-uns, conclut M. Derheim, auraient obtenu le brevet élémentaire. Mais je dois reconnaître que leur aspect n'est pas encourageant. »
— En somme, reprit M. de Vaudières, ceux dont la situation solliciterait la meilleure attention semblent voués à l'incapacité. »
Mme Derheim éclata en sanglots.
« J'en suis sûre, dit-elle. Aussi ai-je bien mal. Si vous saviez ce qui m'a été dit lorsque j'ai conduit Pierre à cette institution nationale... Alors vous me comprendriez î »
Elle sécha ses larmes, garda un instant le silence et reprit :
« Au parloir, nous fûmes accueillis par le directeur qui ne tarit pas d'éloges sur son établissement. Il me dit être préfet en disponibilité. Jugez vousmêmes. Le Gouvernement, qui n'en voulait plus pour administrer un département, lui a confié le soin de conduire des centaines de déshérités à la fin de leurs études. Mais ce n'est pas tout. Il a pris un air doctoral et fait cette invraisemblable déclaration : « Ne m'attribuez pas un mérite « excessif, les problèmes administratifs résolus, je « ne m'occupe pas des enfants. Ils font ce qu'ils « peuvent. Ils ont des livres en points. Chaque « professeur agit comme il l'entend, et tout va dans
<( Tordre, sans que pour moi en résulte le moindre « souci. »
« Alors vous imaginez mon serrement de cœur lorsque le directeur, onctueux et cruel, a fait venir un surveillant pour conduire mon Pierre au quartier des garçons. »
— Certes, oui ! » fit M. de Vaudières.
M. Bontemps trouva ce jour-là la maison de Saint-Trèves trop mélancolique. Les arbres dépouillés du jardin l'irritaient. Il ne comprenait pas qu'on dramatisât le placement, dans la meilleure école, d'un enfant auquel après tout on réservait le sort le plus favorable. Avant le crépuscule, il quitta Saint-Trèves où, décida-t-il, on ne le reverrait qu'au printemps.
La classe était vaste et obscure. Les toiles d'araignées tendues ça et là, l'épaisse poussière recouvrant les tables et les murs, l'odeur acre qui saisissait à la gorge attestaient la négligence d'une administration indolente. Les fenêtres fermées, aux vitres sales, ne laissaient pas pénétrer en cette classe extraordinaire plus de clarté que n'en exigeaient les yeux éteints des quinze enfants qui, la tête baissée, écoutaient la leçon.
Le professeur la lisait lentement. Il avait des yeux atones et grands ouverts. Il les dirigeait vers le plafond comme s'ils y eussent fixé un objet attirant. Ses mains longues et maigres, armées d'ongles tachés, se livraient sur un livre blanc à un curieux va-et-vient. Il laissait tomber d'une voix morne et coupée les mots et les phrases dont l'ensemble constituait un chapitre de l'Histoire de France.
Les quinze enfants, immobiles, écoutaient. Ils semblaient avoir été à jamais séparés du monde vivant par leurs paupières closes. Un petit enfant de huit ans et un grand garçon de seize ans voisinaient. Le visage de plusieurs se crispait en un rictus pénible. Leur uniforme n'empêchait pas de distinguer la disparité des origines, des conditions d'éducation et d'intelligence.
Pierre Derheim était parmi eux. Son visage fin et mobile et l'expression qui l'animait contrastaient avec les mornes figures de ses compagnons. Il suivait avec attention la leçon d'histoire lue par le professeur dont les yeux restaient obstinément orientés vers le plafond et dont les mains grises continuaient leur gymnastique sur le papier percé de petits trous.
Pierre, depuis six mois, apprenait consciencieusement ce qu'on voulait bien lui inculquer d'arithmétique, de grammaire, d'histoire et de leçons de choses. Il s'était assimilé avec aisance le procédé d'écriture et de lecture Braille. Ses doigts agiles parcouraient sans fatigue les points innombrables dont l'association constitue la clef d'une prison intellectuelle.
Il avait passé à Lernolles les vacances de Noël. Ses parents ébahis avaient laissé éclater leur joie en constatant les progrès qu'il avait réalisés.
Il étudiait aussi le piano sous la direction d'un brave homme qui voyait en lui un sujet. On faisait, depuis plus d'un siècle, de tant d'aveugles des musi-
ciens ! Tous cependant ne pouvaient se destiner à l'art divin dont la vocation n'est pas, quoi qu'on pense, tin corollaire nécessaire de leur état.
Pierre travaillait sans effort. Mais il se sentait isolé parmi ses camarades. Les vacances de Pâques écoulées, il avait longuement pleuré en quittant Saint-Trèves, S'il ne concevait pas toute l'anomalie de cette réunion d'humains vivant dans les ténèbres, il éprouvait néanmoins une sorte de gêne facilement explicable par l'habitude qu'il avait, de vivre comme tout le monde.
La porte de la classe s'ouvrit brusquement. M. le Directeur entra. Il s'approcha du professeur. Ce dernier tressaillit en sentant une main peser sur son épaule.
« Vous avez eu peur, mon cher Barrai ! dit en riant le nouveau venu.
— C'est que, Monsieur le Directeur, on a si peu l'occasion de visites et surtout des vôtres, lui répondit Barrai qui s'était levé.
— Mon cher ami, reprit la voix grasse du directeur, une grande nouvelle : M. le Ministre a bien voulu consentir à inspecter lui-même notre maison. Mettez vos élèves en récréation. Il faut donner à M. le Ministre une bonne impression. »
Se tournant alors vers les élèves qui, jusque-là, ne paraissaient pas prêter attention aux propos de leur directeur, il leur dit :
« Mes chers petits, M. le Ministre vient vous voir demain. Que les mains soient bien propres et les cheveux brossés. Il faut que M. le Ministre sache combien votre tenue me préoccupe. Il y aura une belle fête pour permettre au personnage qui veut bien nous honorer de sa présence, d'apprécier nos musiciens et nos chœurs. »
Les élèves restaient immobiles et semblaient n'avoir pas entendu.
« Allons ! reprit le directeur, paterne, il faut jouer maintenant, et être coquets demain pour faire plaisir à M. le Ministre. »
Pierre avait dix ans à peine. Il n'était pas capable de mesurer combien l'internat pèse lourdement sur l'âme des enfants qui ont une famille. Mais l'internat dans une maison d'aveugles est si particulièrement pénible qu'il aspirait inconsciemment à s'en évader. Aux jeux de ses camarades, il préférait la fantaisie vagabonde de son imagination. Il se livrait tout entier aux merveilleuses rêveries de ceux qui ne voient pas. Dans leur esprit actif, tout est soleil, imprévu et exaltation. Pierre surtout restait imprégné de l'ambiance qu'il avait connue. Avant de pénétrer sous» le vieux porche du boulevard des Invalides, il avait vécu normalement parmi les siens. Il avait gardé de la lumière la sensualité et l'instinct, sinon la perception. Il éprouvait puérilement le besoin de respirer à pleins poumons un autre air que celui de
la maison triste où, malgré les temps révolus, depuis Diderot, Haûy et Louis Braille, les administrateurs et les philanthropes ont fait des aveugles une catégorie parmi les hommes.
Ce jour-là cependant, l'Institution était en fête. Le Gouvernement de la République, s'il manquait de crédits pour en améliorer le régime, concevait le plus profond orgueil de cette œuvre de la Révolution. L'un de ses membres les plus marquants, précédé du directeur et entouré d'officiels, avait rapidement parcouru les classes et les dortoirs. Dans la grande salle des fêtes, le personnel et les élèves étaient réunis. L'orchestre de l'Institution exécuta une marche militaire. Les chœurs manifestèrent leur meilleure volonté. Pressés sur l'estrade, les hauts personnages — dont la plupart pénétraient pour la première fois dans la maison séculaire — en regardaient les hôtes avec étonnement et pitié. Puis le ministre se leva et prononça un discours. Pierre l'écoutait parler. Le délégué du Gouvernement félicitait le directeur. Ce dernier, modeste et respectueux, entendait louer sa gestion et son altruisme.
« ...Désireux, s'écria le ministre dans un bel élan, de marquer sa sollicitude aux épaves de la société, le Gouvernement vous fait chevalier de la Légion d'honneur. »
Pierre frémit. Il venait d'entendre des mots qui le bouleversaient sans qu'il en comprît le sens ni la
portée. Entraîné dans la cour par le flot de ses camarades, il chercha un banc et s'assit. Son esprit tourmenté ressassait la phrase du ministre : « des épaves de la société ».
Le directeur de l'Institution avait accompagné à leur voiture ses hôtes d'un matin, après qu'ils eurent apposé leur signature sur le livre d'or de la maison. Enjoué et radieux, il regagnait son appartement.
« Que fais -tu sur ce banc, Derheim ? demandat-il, s'arrêtant près du garçonnet.
— M'sieu le Directeur, répondit l'enfant, il a dit que nous étions des épaves de la société. Qu'est-ce que ça veut dire ? »
Le fonctionnaire rit bruyamment :
« Des épaves de la société..., ce sont des êtres sans orientation possible et sans capacité, des déchets auxquels la société bien organisée assure le traitement et la protection de la minorité perpétuelle. »
Il parlait avec volubilité, comme s'il se fût adressé à un auditoire attentif à sa faconde.
Mais Pierre n'avait pas compris.
« Qu'est-ce que ça veut dire ? répéta-t-il d'un ton angoissé.
— C'est vrai, pauvre mioche! fit avec onction le nouveau légionnaire, mes propos te dépassent. Tous mes élèves sont des épaves de la société, tu verras cela plus tard. »
Il avait prononcé les dernières paroles en s'éloi-
gnant, mais Pierre les avait entendues. Affalé sur le banc, il cherchait dans le désordre de sa pensée enfantine le sens des mots qui lui faisaient mal.
« Tous les élèves sont des épaves de la société », murmurait-il, tandis que la cloche invitait les pensionnaires au vin d'honneur que M. le Directeur leur offrait pour fêter sa croix.
Une lettre sèche avait appris aux parents de Pierre que leur enfant était malade. Quelques heures plus tard, ils pénétraient dans Pinfirmerie de l'Institution du boulevard des Invalides. Pierre, le visage pâle et amaigri, semblait dormir. Les visiteurs échangèrent quelques mots à voix basse avec le médecin de l'établissement. Il n'en fallut pas davantage pour que le petit malade les reconnût. Il pleurait tandis que sa mère l'embrassait aver ferveur.
« Un cas singulier, déclara le médecin à M. Derheim. Par un beau soleil, on l'a trouvé sur un banc, grelottant de fièvre. Le surveillant m'a affirmé que le matin même, il s'était rendu gaiement à la solennité organisée pour recevoir M. le Ministre. On l'a couché, et je l'ai soigné comme j'ai pu, dans l'ignorance où j'étais et où je suis encore de l'origine de son mal. Il a beaucoup déliré. Il vous appelait et répétait
des phrases inintelligibles. J'ai pu entendre qu'il disait : « Je vais mourir ici... J'ai peur ! » Il s'agit, semble-'t-il, de l'une de ces névroses qu'hélas ! il m'est donné de constater souvent chez ces petits anormaux. »
Grâce à la présence de Mme Derheim qui n'avait pas quitté son chevet, l'enfant guérit rapidement. Le médecin surpris ne vit aucun inconvénient à ce qu'il quittât l'école et Paris.
Quand il heurta du pied le trottoir du boulevard des Invalides, son visage revêtit une indicible expression de bonheur.
Mme Derheim le contemplait avidement. Souriante, elle écoutait sa voix menue et son rire éclatant. Elle comprit que son Pierre était moins malade qu'elle ne l'avait redouté, mais ne soupçonna pas qu'il venait de remporter une victoire.
Dans l'enchantement d'un été magnifique, Pierre retrouva le jardin de Saint-Trèves. Les jeux et les promenades au bord de la rivière, la cueillette des fleurs, les jolis contes lus par Lucienne et ses confidences à Marquis avaient laissé bien loin les heures pénibles de Paris dont il ne gardait qu'un souvenir : le pas des chevaux innombrables martelant le pavé de bois. Pourtant, il avoua au père Manni, le vieux jardinier, qu'il s'y était bien ennuyé ! Le brave homme avait alors laissé tomber son sécateur :
(( Sacrebleu ! s'était-il écrié, quand on a un petit gars comme ça, qui est si gentil et qu'on peut le faire, on ne le confie pas à des étrangers. Reste ici, je t'apprendrai la culture; t'auras une bonne santé et ça vaudra mieux. »
L'enfant exultait...
Cependant octobre approchait. Un dimanche, alors que la famille Derheim et M. Bontemps étaient réunis sur la terrasse, il fut question de la rentrée prochaine. Pierre éclata en sanglots.
« Je ne veux pas y retourner!... », cria-t-il en se serrant près de Lucienne.
Le père gronda :
« Eh bien ! Tu es trop choyé par tout le monde. Ne sais-tu pas que tu dois apprendre ? Comment deviendrais-tu professeur de musique ? »
L'enfant pleura davantage. Il répétait d'une voix saccadée :
« Je ne veux pas y retourner ! »
Lucienne, bouleversée, le prit sur ses genoux, tandis que leur mère s'efforçait de lui faire entendre raison.
« Ils sont des épaves..., disait-il, je ne veux pas, moi, non, non !... je veux bien travailler, mais pas avec eux, pas avec eux ! »
Jusque-là, souriant et ironique, M. Bontemps n'était pas intervenu. Ajustant ses lunettes d'un geste familier qui, pour lui, manifestait l'autorité, il s'exclama impatient :
« Mes pauvres amis ! Il fait de vous des esclaves. Je ne vous comprends pas. Que de soucis inutiles ! Votre enfant est aveugle ; vous avez tout tenté pour éviter le désastre, mais il est ainsi. La fatalité vous domine, entendez-vous ? Pierre n'a qu'à suivre son destin. Sans doute est-il aussi paresseux, mais il importe si peu qu'il en soit autrement ! Il passera son certificat d'études à dix-huit ans, puis vous le marierez avec une bonne fille plus âgée et sérieuse. Elle lui fera un intérieur. Vous assurerez sa subsistance par une rente modeste.
— Vous êtes bête et méchant! » fit Mme Derheim en colère.
Indignée, elle entraîna Pierre toujours geignant, tandis que Lucienne, le tenant par l'autre main, tentait de le consoler.
Les deux hommes restèrent seuls.
« Croyez-vous, dit M. Derheim, que cette situation m'amuse ? J'étais si heureux quand il est né, et je le voyais grandir. J'en faisais déjà un associé, un camarade. Quel coup pour mon cœur et pour mon orgueil !
— Soyez raisonnable, Derheim, reprit sentencieusement M. Bontemps. Ce petit que vous aimez ne sera rien sinon le fardeau que l'on traîne, ou le soliveau qu'on idolâtre...
— Qui me guidera et m'encouragera, soupira le père ulcéré. Si vous étiez seul à me priver d'espé-
rance, peut-être sourirais-je à vos propos. A l'occasion d'un voyage d'affaires à Lille, je me suis rendu auprès de ce fameux Jean Tousseul. Les journaux m'avaient révélé ses succès universitaires. Malgré son infirmité, il a obtenu son doctorat ès lettres. Cet homme, qui venait de réussir et accumulait les lauriers, lui aussi, m'a démoralisé. »
Il raconta comment il l'avait trouvé en sa chambre d'étudiant, mesquine et poussiéreuse. Il était pâle et décharné, visiblement éprouvé par l'effort qu'il avait dû accomplir. Il avait exposé d'un ton docte, gras et lent, les difficultés de l'immense entreprise que représentait la carrière d'un aveugle. Il avait donné le conseil de laisser Pierre à l'institution de Paris.
« Il apprendra la musique ou l'accord des pianos, avait-il conclu, ce qui lui permettra d'adopter un des meilleurs métiers à la portée des céciteux. Oh ! ne fondez pas de chimères sur ce qu'ils en tirent dans la vie pratique, il ne s'agit que d'un appoint à la petite rente que les uns reçoivent de leur famille, ou à l'allocation secourable que les autres obtiennent de l'Assistance Publique.
— Oui, reprit M. Bontemps, cette consultation a le mérite d'être sage et vraie. Pas d'illusions, mon pauvre Derheim, le boulet est lourd, mais il faut le traîner, sans espérer jamais en alléger le poids. »
Après avoir prodigué à son fils les trésors de sa tendresse, Mme Derheim s'était retirée dans sa chambre. Les propos tenus par M. Bontemps l'avaient irritée, d'autant plus que, malgré elle, leur pessimisme la frappait.
Elle ne pouvait dans sa fierté de mère concevoir sans effroi l'avenir douloureux et ridicule d'un enfant avec lequel les liens naturels se renforçaient de tous ceux que crée la souffrance comprise et partagée.
Elle ne fit aucune allusion à ce qui s'était passé lorsque M. Derheim la rejoignit. Ses yeux rougis et son angoisse ne purent cependant lui échapper.
Le lendemain, elle l'accompagna à Lernolles. Mais elle le quitta bientôt, prétextant une visite à faire. Rapidement elle parcourut les rues encombrées de la petite ville. Où allait-elle ainsi, l'air résolu ?
La construction grise du vieux lycée apparut. La porte en était ouverte. Sans hésiter, elle pénétra sous la voûte séculaire du triste bâtiment.
Elle demanda au concierge de l'introduire auprès du proviseur. Précédée du fonctionnaire, elle pénétra dans le salon d'attente. Une douzaine de personnes étaient là, en prévision de la prochaine rentrée des classes. Une heure s'écoula avant qu'elle fût à son tour reçue par M. Durban. Bourru et bon, il avait connu plusieurs générations de Lernollais et
avait la réputation d'un excellent administrateur.
Mme Derheim lui exposa avec simplicité les problèmes de la vie qui se posaient pour son fils. Elle demanda nettement à M. Durban qu'il l'admît à suivre les cours du lycée. L'honnête proviseur leva les bras au ciel :
« Madame, lui dit-il, lorsqu'elle eut achevé, vos intentions sont louables, mais vos espérances chimériques. Comment voulez-vous que ce diable de petit garçon qui a eu la mauvaise idée de faire la taupe, puisse recueillir le fruit d'études sérieuses poursuivies dans mon établissement ? »
Il avait insisté sur le possessif. Puis après un temps d'arrêt, il poursuivit avec bonhomie :
« Dans mon village, on dit volontiers que pour être chasseur et tuer du gibier, il faut avoir bon pied, bon œil. Je vous le concède, il ne s'agit pas en l'occurrence de gibier. L'universalité des connaissances humaines est en cause. L'acquisition de telles connaissances exige, croyez-moi, de bons yeux, et votre fils, le pauvre enfant, en est dépourvu. »
Atterrée, Mme Derheim écoutait le discours prononcé par M. Durban avec une emphase bienveillante. Ses yeux se voilèrent de larmes quand son interlocuteur lui asséna ce conseil de sagesse :
« Soyez raisonnable, Madame. Mettez de côté votre amour-propre. Bienfaisante, poursuivez le
chemin déjà emprunté. Il conduira votre enfant aux limites de ses facultés. »
Mme Derheim s'était dressée devant M. Durban. Il la contemplait avec surprise. Son visage était devenu sévère.
« Monsieur le Proviseur, lui dit-elle, le regardant dans les yeux, si les circonstances vous avaient donné un fils si cruellement atteint, ne vous efforceriez-vous pas de l'écarter de ce chemin battu ? Qu'y trouvera-t-il, sinon la médiocrité et la servitude ? Mon Pierre, malgré sa prime jeunesse, a conscience obscurément des dangers qu'il court. Serais-je digne d'être mère, si, partageant ses appréhensions, je n'essayais de le guider sur une voie — fût-elle nouvelle — qui pourrait aboutir à autre chose qu'à ce destin décevant ? Quelle responsabilité encourriez-vous si vous n'accédiez pas à ma prière ? Prenez mon fils, oui, prenez-le, Dieu vous récompensera. Contribuez avec moi à dissiper les nuées qui assombrissent son horizon. Vous ne pouvez pas me refuser votre concours, je sens qu'un jour vous regretteriez d'avoir, sans égard à ma supplique, privé un innocent que guette l'injustice, de sa planche de salut. »
M. Durban, ému à son tour, venait d'entendre le meilleur plaidoyer. Il avait abandonné son air administratif. Deux larmes coulaient le long de ses joues. Il prit les mains de Mme Derheim et les serra avec force. Puis, d'une voix grave :
« Madame, j'ai compris, et je vous admire. Il entrera le 2 octobre en septième. Il aura, pour le diriger, l'honorable M. Petit, le meilleur des hommes et des pères. L'Administration fera peut-être des objections. Mais me rappelant l'émotion qui s'est emparée de moi à vous entendre, j'aurai raison de ses préventions. Je suis acquis à votre geste, et s'il devait être vain, il resterait toujours pour moi symbole de l'amour maternel. »
En quittant le lycée, Mme Derheim se précipita à Saint-Trèves. L'heureuse nouvelle provoqua la joie générale. Lucienne se mit à danser tandis que M. Derheim, serrant sa femme sur sa poitrine, lui disait :
« Comme tu es bonne ! Tu agis, alors que je discute et récrimine. »
M. Bontemps ne se tint pas pour battu. Il déclara avec énergie que le futur lycéen n'en passerait pas moins son certificat d'études à dix-huit ans, et que le but à poursuivre ne pouvait être autre que le mariage qu'il préconisait avec une brave fille qu'il connaissait déjà.
Pierre, lui, poussa un long soupir de soulagement, puis battant des mains, il cria à Lucienne :
« Je ne retournerai pas avec eux Je vais avec
les autres au lycée ! »
Grâce à la sublime intuition de sa mère, il échappait à un monde particulier.
Un petit aveugle, perdu dans son vêtement de velours à côtes, fut, un matin d'octobre, conduit par le concierge auprès du professeur de septième.
Les trente élèves de la classe dirigèrent en même temps vers le nouveau venu leur regard curieux. Leur surprise ne connut plus de bornes lorsqu'ils le virent, installé au premier banc et ouvrant sa serviette. Il plaça sur la table, devant lui, un mystérieux appareil composé d'une plaque striée en aluminium, bordée d'un cadre percé de trous où venaient se loger les crampons d'une grille faite de trois rangées de petits vides rectangulaires.
M. Petit fit selon l'usage ses recommandations en vue de l'achat des livres nécessaires. Les élèves, distraits par la présence et les gestes de leur extraordinaire condisciple, n'écoutaient pas. Ils le virent se saisir d'un poinçon dont l'extrémité promenée
dans les petits rectangles avec une étonnante vivacité perforait une feuille de papier fixée sous le cadre de l'appareil qui les intriguait. Le mouvement du poinçon produisait un bruit léger et sec.
« T'as pas vu ? murmura Paul Ducasse à l'oreille de son voisin de droite, il écrit l'alphabet qui est dans le Larousse. »
Monté dans sa chaire, M. Petit examinait son auditoire. Il avait hâte d'apprécier l'intelligence et les moyens de ses élèves. Il les interrogea tour à tour dans l'ordre alphabétique. Ce faisant, il déclarait mettre en vigueur les principes d'équité qui devaient présider à la direction d'une classe aussi importante et nombreuse.
Quand son nom fut appelé, Pierre Derheim se leva sous les yeux écarquillés de trente enfants de son âge. Pour la première fois peut-être, ils concevaient l'inégalité des états physiques. Profondément ému, le professeur, brave homme aux cheveux blancs, toussa fortement. Puis, doucement, il posa à Pierre les questions qu'il avait soigneusement préparées. Ses réponses satisfirent le maître.
« Pas bouché, le camarade », fit Ducasse à son voisin, tandis que M. Petit proclamait sa fierté de compter dans sa classe un élève méritant dont l'état sollicitait le respect et l'appui de ses camarades.
Au cours de la récréation, il s'approcha du bambin resté seul à son banc. Il se fit expliquer le procédé
Braille qui lui permettait de lire et écrire. Au roulement de tambour, annonciateur de la reprise du travail, il s'aperçut qu'un petit bonhomme, à la tête fine, aux cheveux désordonnés et au bon sourire, était demeuré là, ne perdant pas un geste du petit aveugle.
« Je t'y prends, gronda le professeur, à te mêler de ce qui ne te regarde pas.
— C'est que, répondit Paul Ducasse, je voulais vous dire que je serai content de conduire mon camarade en classe et de m'en occuper pendant les récréations.
— Bon petit gars, viens que je t'embrasse », fit le professeur attendri, et il pensa : « Pourquoi les hommes ne restent-ils pas toujours des enfants pour sentir et aimer ! »
Ce jour-là, Pierre fit avec fierté le récit de sa première classe.
M. Petit, attentif à son effort, le retenait souvent après le cours. Il lui faisait des lectures. Désireux de vérifier le résultat de son travail, il apprit même l'écriture Braille. Il s'astreignit à la tâche ardue de corriger ainsi les élucubrations de son élève préféré.
Les premières compositions eurent lieu. Pierre en était exclu. Le professeur se contentait de donner une appréciation sur ses devoirs qui, en raison de l'écriture employée, ne pouvaient, disait-il, entrer en compétition avec les autres.
« Il faut que j'écrive comme les autres », répétait l'enfant, déçu de n'avoir pu faire l'objet d'un classement dans les compositions successives.
M. Derheim admit sans peine l'exactitude de cette réflexion. Comment résoudre la difficulté ? Il pensa à la machine à écrire. Un jour, l'enfant fut installé sur un haut tabouret. Un spécialiste lui expliqua le maniement de l'appareil. En moins de dix minutes, mû par une volonté ardente, il possédait le clavier de la machine à écrire que M. Derheim rapporta glorieusement à Saint-Trèves.
L'heureuse idée du père permit à l'enfant d'écrire désormais pour tout le monde. Les ténèbres de sa prison, ouverte grâce à la remarquable invention de Braille, se dissipaient plus encore à la lumière de la pensée qu'il pouvait ainsi communiquer à ceux qui voyaient.
Après avoir hésité, M. Durban autorisa l'emploi de la machine à écrire, sous réserve de l'approbation du maître. Le travail des autres élèves pouvait en subir des inconvénients. Cependant l'expérience fut concluante. Distraits d'abord par la nouveauté, les lycéens ne tardèrent pas à ne plus prêter la moindre attention au bruit de l'instrument libérateur.
Le trimestre finissant, M. Petit annonça qu'il allait proclamer le classement de la composition française :
« Messieurs, commença-t-il, je loue M. le Proviseur
d'avoir estimé que le jeune Derheim pouvait passer une année utile sous ma direction. Jusqu'ici, j'avais été satisfait par ses réponses. Aujourd'hui, je vous le propose en exemple : il s'est classé premier de la composition. »
Tandis que le vieux professeur, l'œil humide, embrassait le gamin souriant, une multitude de petites mains applaudissaient, manifestant le cœur et le désintéressement des enfants.
Les Derheim pleurèrent de joie. M. Bontemps auquel l'heureuse nouvelle parvint bientôt, ne put retenir un geste de surprise : « Ah ! vraiment », fit-il. Mais se reprenant, il ajouta : « Quelle déduction voudriez-vous en tirer ? »
Pierre venait de finir sa quatrième. Les études qu'il avait poursuivies avaient affirmé et étendu les premiers succès obtenus. Le prix d'excellence récompensait chaque année ses efforts, ou plus exactement, son activité soutenue. Il n'était pas un prodige, ni le « fort en thème » que tous les lycéens ont connu. Il travaillait assez pour acquérir de bonnes notes et un rang flatteur, sans surmenage et sans contrainte. Il comprenait vite et exprimait avec clarté ce qu'il s'était assimilé sans peine. Les bons camarades qui l'entouraient, les professeurs et l'administration du lycée ne le considéraient plus comme un élève sui generis. L'expérience réussie était entrée dans l'ordre des choses.
Il se livrait volontiers aux sports et aux distractions accoutumées des enfants de son âge. Intrépide, sous la conduite de M. Derheim, de Paul
Ducasse — celui-là même qui, avec la spontanéité des jeunes, lui avait offert son bras lorsqu'il arriva au lycée^ et lui avait voué depuis une amitié sans réserve — il excellait à manier l'aviron. Les riverains et les promeneurs, ébaubis à sa vue, remarquaient sa souplesse et sa force lorsque, muscles tendus, il remontait la rivière dans sa périssoire fragile.
Les Derheim étaient fiers de leur Pierre. Leur entourage éprouvait un sentiment admiratif pour cet adolescent, intelligent et timide. Handicapé et dépourvu de moyens exceptionnels, il semblait se jouer de toutes les difficultés.
Cependant, devenu réfléchi, il ne vivait pas avec indolence, satisfait des lauriers cueillis, de sa santé robuste et de l'affection dont il était l'objet. En vérité, il aurait aisément oublié qu'il fût dans une situation particulière, dans l'ambiance familiale aussi bien que dans le vieux lycée qui lui procurait tant de satisfactions renouvelées. A observer sa démarche vive et aisée, alors qu'il circulait, son bras à peine appuyé sur celui de son guide, il était loisible à chacun de penser qu'il pouvait suivre son chemin, sans souci d'une gêne dont il ne s'apercevait pas.
Maints incidents de la vie quotidienne suscitaient cependant sa méditation. N'avait-il pas entendu trop souvent le glapissement du receveur
de tramway quémandant pour lui, pour un aveugle, une place assise, ou l'aparté murmuré par le passant : « Oh ! le pauvre garçon. » N'avait-il pas deviné ou senti le geste de tant de personnes rencontrées, esquissant la pitié, la douleur ou la crainte, voire même l'éloignement ? Une main posée sur l'épaule, les bras qui vous attirent, les baisers qui vous étonnent, les mouvements qui sillonnent l'air sans mot dire, les silences qui vous assaillent et vous pénètrent, tout cela Pierre l'avait éprouvé cent fois, d'abord sans en rien déduire, puis le remarquant. En cette fin de journée glorieuse, où tant de récompenses lui avaient été décernées, il était ainsi jeté dans un désarroi qui l'amenait à peser — pour la première fois peut-être — les conditions de sa destinée.
Assis à sa table de travail, il y avait abandonné, grand ouvert, le livre qu'il lisait. La tête dans les mains, les yeux clos, il fouillait son horizon. Une expression indéfinissable rendait son visage douloureux.
« Que deviendrai-je ? » pensait-il.
On vint lui dire que Ducasse, son ami, désirait le voir.
« Bravo ! s'exclama le nouveau venu en pénétrant dans sa chambre. Quel type tu fais ! Le prix d'excellence et douze nominations ! »
Brusquement, il se tut. Il fixait Pierre de ses
yeux clairs qui, maintenant, exprimaient la stupeur. Troublé, il demanda :
« Qu'as-tu, mon vieux ? Que t'est-il arrivé ? Quel malheur ? »
Pierre pleurait. Une main placée sur son livre ouvert, il s'était légèrement tourné vers son interlocuteur.
« Que se passe-t-il ? » répétait Ducasse, anxieux, tout près de lui.
Pierre réagit brusquement. Il se leva. Son visage était crispé, ses lèvres frémissaient.
« Je suis un malheureux, un pauvre aveugle », s'écria-t-il de sa voix mâle. Il prit la main que son ami lui tendait.
« Quoi ! que me dis-tu ? », interjeta Ducasse qui ne comprenait pas.
— Oui, continua-t-il, parlant maintenant à voix contenue, je suis marqué comme au fer rouge d'un signe d'infériorité et de misère. Qu'attendre de la vie quand on est comme moi ? Ça vous poursuit et ça doit vous tuer. A quoi bon travailler ? Que deviendrai-je ? Je ne sais, mais quoi qu'il arrive, que je fasse quelque chose ou que je m'abêtisse, mon sort sera le même. Je serai un aveugle, un déchet social, l'épave dont l'évocation m'a fait fuir les aveugles groupés en collectivité spéciale. Maintenant comme autrefois, ici comme près d'eux, je ne suis qu'un aveugle, un pauvre aveugle ! »
Ducasse, bouleversé et muet, le regardait souffrir. Dominant son émotion, il voulut parler : « Tu dérailles, Pierre ! »
Il s'arrêta, essoufflé, cherchant les mots qui convenaient. Pierre reprit aussitôt :
« Non, mon vieux, je ne déraille pas. Pourquoi ne me représenterai-je pas la situation telle qu'elle est, et mon désastre dans son étendue réelle ? »
Les deux adolescents conversèrent longtemps, l'affection consolante et forte de l'un tentant de désarmer le pessimisme déprimant de l'autre.
Avant de quitter Saint-Trèves, Ducasse glissa à l'oreille de Mme Derheim :
« Je ne sais pas exactement ce qu'il a, mais entourezle. Il a un gros chagrin d'être privé de la vue. »
Le lendemain, prétextant son départ pour la campagne à l'occasion des vacances, Ducasse revint à Saint-Trèves. Pierre avait repris son visage paisible. Un bon sourire décelait la sérénité de son âme.
Tous deux décidèrent une promenade le long de la rivière. Chemin faisant, ils abordèrent avec légèreté dix sujets différents. Pierre communiquait à son ami ses projets de vacances.
« Pourquoi n'irais-je pas à la montagne ? déclaraitil. En Auvergne, j'ai fait l'ascension du puy de Sancy; dans les Pyrénées, j'ai gravi les pentes à trois mille mètres; je ne redoute pas celles des Alpes et me réjouis de grimper au bras de Lucienne.
Avec elle, tu sais, je n'ai pas peur. D'ailleurs, est-ce inconscience ou confiance, je n'ai jamais peur. »
Ducasse observait son compagnon. Il l'écoutait avec ravissement tant son désir était grand de le savoir heureux.
« C'est fini, pensait-il, il a oublié, vaut mieux ! »
Ils marchaient allègrement et avaient décidé de regagner Saint-Trèves. Pierre s'arrêta. Il dégagea son bras passé sous celui de son guide. Il fit un pas, et faisant face à Ducasse, lui demanda en souriant :
« Mon état moral aujourd'hui ne te semble-t-il pas meilleur ! »
Sans attendre une réponse, la voix un peu tremblante, il poursuivit :
« J'ai réfléchi. J'ai le choix entre mourir et vivre, me jeter là, dans la rivière, ou exister sous le faix de ma cécité et la vaincre. J'ai pris un parti. Je ne t'infligerai plus jamais, mais jamais, je te l'affirme, le supplice de mon amertume. Je ne veux pas de la défaite, ni être le pauvre bougre que l'on poignarde de pitié. Je serai moi-même, aveugle, certes, mais aveugle comme tu es blond et je suis brun, comme chacun a ses caractéristiques physiques. Je serai comme cela, mais aussi je serai libre. Je ne dois pas me tromper. On peut ne pas souffrir d'être ainsi. (Il désignait ses yeux.) Sans doute est-ce vrai, puisque je n'en ai jamais souffert réellement. Mais on risque de mourir de chagrin et de
honte du traitement qu'on vous inflige quand on reste à la merci de la sotte compassion du monde. Je laisserai glisser les regards et les gestes, et tonner les mots sans qu'ils puissent provoquer d'écho. Pouvoir faire quelque chose et être indépendant, tel sera mon but. Vivre quand on est infirme est possible. Mais on doit crever d'être toujours en tutelle. »
Pierre avait repris le bras de son ami. Son visage, un instant tragique, avait retrouvé sa quiétude douce. Il extériorisait une pensée virile. Ducasse était ému et enthousiasmé. Il lui serra la main très fort, cherchant vainement le mot qui devait clore cet entretien.
Lernolles commençait à prendre son aspect d'été. La chaleur était accablante en ce début de juillet. Les bourgeois de la ville avaient délaissé pour la belle saison leurs appartements spacieux et froids. Avant de prendre les eaux, ils avaient installé leurs familles dans leurs maisons de campagne alentour. En même temps qu'il éloignait les Lernollais de leur cité, le soleil de plomb semblait avoir paralysé les affaires, aussi bien la rue centrale était-elle presque déserte.
Que faisait M. Derheim devant son magasin dont l'enseigne flamboyante ne retenait pas l'attention des rares passants ? L'air anxieux, il allait et venait. Levant la tête, il esquissait un sourire, destiné à Lucienne qui, à la fenêtre du premier étage, donnait des signes d'impatience. De très loin, il aperçut M. Bontemps. Ce dernier, avec nonchalance et à
petits pas, paraissait inspecter quelque chose, jetant un regard inquisiteur, de droite et de gauche.
« Tiens ! fit-il en arrivant près de M. Derheim, comme s'il se fût étonné de le trouver à cette place, que faites-vous ainsi, le regard absent ? Seriez-vous oublieux de vos devoirs d'homme d'affaire averti, ou imagineriez -vous qu'à votre intention et pour distraire votre ennui, une fée aurait organisé un nouveau défilé de mi-carême ? »
Il éprouvait une joie visible à parler, donnant aux mots — de la voix et du geste — l'importance qu'il s'attribuait à lui-même.
M. Derheim lança un regard dans la direction de l'hôtel de ville qui profilait au loin sa façade médiévale.
« Nous attendons Pierre, vous devinez avec quelle impatience. Il passe ce matin l'oral du bachot. Sa mère et sa sœur ne vivent plus. Pour savoir plus tôt, elles ont quitté Saint-Trèves de bonne heure. Tenez, les voyez-vous à la fenêtre de mon bureau ?
— Pauvres femmes! murmura M. Bontemps les saluant d'un mouvement de main protecteur. Montons auprès d'elles. Votre patience ne subira pas une plus grande épreuve et vous éviterez les trop vives ardeurs du soleil. »
Suivi de son interlocuteur, il gagna le premier étage et s'installa dans le fauteuil directorial.
« Parlons peu, mais que ce ne soit du vent, fit-il,
se saisissant d'une feuille de papier. Oui ou non, êtes-vous intéressé par la liquidation des stocks de la Compagnie des Textiles ? Vous ne sauriez faire une meilleure opération. »
Il aligna des chiffres et ne tarit pas de commentaires. M. Derheim, l'air distrait, ne semblait pas entendre. Frappant du poing la table, M. Bontemps s'écria :
« Derheim, vous me peinez. Je travaille pour vous en établissant ce projet magistral, et vous bayez aux corneilles. Avouez que vous abusez de ma bienveillance ! »
M. Derheim, qui regardait par la fenêtre, se retourna et répliqua avec nervosité :
« Pour l'heure, vos chiffres m'importent peu. Comprenez le souci qui nous obsède. N'est-ce pas un événement de la vie de Pierre qui se déroule en ce moment ! Le pauvre enfant ne supporterait pas un échec. »
M. Bontemps sourit et ironisa :
« Vos exagérations attestent l'influence fâcheuse des femmes sur votre faiblesse. J'admets que Pierre soit bachelier. Voulez-vous me dire ce qu'il fera de son grade ? Vous n'allez pas prétendre en faire un polytechnicien ! Je vous ai suggéré la sagesse. Nous le marierons l'an prochain avec la fille du père Dubureau. Elle est laide, me direz-vous. Le bienheureux, il ne s'en apercevra pas. Elle fera la cuisine pendant qu'il donnera des leçons à quarante sous
aux petits des ouvriers du quartier. Oh ! bien sûr, il ne fera pas fortune ! Ça l'occupera.
— Rabat -joie! »
Lucienne Derheim qui, jusque-là, n'avait pas quitté son observatoire à la fenêtre, s'était brusquement retournée. Elle s'était dressée face au vieillard et venait de lui asséner l'expression vengeresse. Elle ne prenait garde aux protestations que son émotion et sa colère suscitaient.
« Ce sont les imbéciles comme vous qui destinent complaisamment à la misère ceux-là même qui ont tout en eux pour l'éviter. Vous passez votre existence à tresser pour les autres des couronnes mortuaires, et à vous couvrir de lauriers. Dans votre niaiserie orgueilleuse et vantarde, vous ne sentez pas que mon frère franchit en ce moment son premier obstacle officiel. Il a résolu de faire son droit et d'être avocat. Laissez-le au moins courir sa chance. Que vous demande-t-il, à vous et vos nombreux congénères qui n'ont pas toujours le mérite de votre franchise, sinon de le laisser tranquille ?
— Le voilà ! s'écria Mme Derheim, son visage est joyeux, il a réussi. »
Lucienne avait mis un terme à son discours et s'était précipitée à la rencontre de Pierre qui apportait la nouvelle de son succès.
Se dégageant de l'étreinte des siens, il fit le récit de l'épreuve dont il sortait victorieux :
« Ce ne fut pas trop difficile, conclut-il. Pourtant, je vous recommande les examinateurs de physique et de màthématiques. Savez-vous quelles questions ils m'ont posées ? Le premier a tenté de me faire sécher sur la théorie de Parc-en-ciel. Quant à l'autre, il s'est complu à me noyer dans la géométrie descriptive ! Il n'y a pas à dire, chacun y met du sien ! »
Puis se jetant dans les bras de Mme Derheim, il l'embrassa encore avec ferveur.
« Maman, c'est à toi que je dois cela. Si tu n'avais pas eu l'idée d'aller trouver le père Durban, j'aurais dû retourner avec les pauvres types du boulevard des Invalides. On serait peut-être en train de me consacrer musicien et de me chercher une clientèle qui m'aurait consenti des leçons, comme à d'autres on accorde une aumône. Vivent les vacances ! s'exclama le bachelier enthousiaste. Je ne les ai pas volées puisque j'ai réussi. »
M. Bontemps avait l'œil humide. Prenant Pierre par le bras, il l'attira à lui :
« Viens que je t'embrasse aussi, dit-il, on fera peut-être quelque chose de toi ».
Dans le hall de l'hôtel des Thermes, les grooms affairés circulaient. Les baigneurs, fatigués par leur cure ou leur promenade, formaient de petits groupes autour des tables disséminées. Les uns jouaient au bridge; d'autres, l'air distrait, feuilletaient un magazine. Certains devisaient devant un cocktail ou une tasse de thé. Pierre était assis dans un grand fauteuil de cuir, un peu à l'écart. Il laissait courir ses doigts agiles sur les pages blanches d'un livre Braille. Il semblait absorbé au point de ne prêter attention ni au brouhaha des voix et au cliquetis des verres s'entre-choquant, ni au mouvement de cette assemblée disparate d'estivants rassemblés en cette fin de journée froide et pluvieuse.
Ils épiaient ses gestes. Il ne l'ignorait point, mais n'attribuait aucune importance à cette sorte d'inquisition.
Il venait de terminer sa philosophie. Mme Derheim ayant décidé de vaincre un asthme commençant, Lucienne et lui l'avaient accompagnée en ce village de montagne. Après y avoir goûté le bon repos des premiers jours, il éprouvait maintenant les inconvénients du désœuvrement.
Le bruissement léger d'une robe et un délicat parfum de violettes vinrent brusquement le distraire de son occupation. Il leva la tête, essayant d'imaginer quelle femme répondait à ces signes.
« Vous lisez ? Que lisez-vous ? fit la voix douce et timbrée de celle dont la présence venait d'être révélée à Pierre.
— Mademoiselle, répondit-il, La Science et l'Hypothèse, d'Henri Poincaré.
— Une lecture sérieuse entre toutes. Elle est cependant attrayante, grâce à l'exposé de tant d'observations précieuses. Il s'agit du procédé Braille, n'est-ce pas ? Pourquoi ne me l'enseigneriezvous pas ? Il vous a permis de faire vos études ?
— Vos informations sont exactes, Mademoiselle, répondit le jeune homme en souriant.
— Je les tiens de la meilleure source : le portier en est l'auteur ! Il faut s'adresser à lui pour corriger l'anonymat des compagnons de séjour î »
Jusqu'au dîner, la conversation se poursuivit entre Pierre Derheim, tout féru encore de ses cours de philosophie, et Mlle Blanche d'Avignac qui,
comme lui, venait d'arriver dans les Pyrénées, escortée de sa famille.
Le même soir, après avoir tenté une sortie sans agrément dans le parc du casino, les Derheim retrouvèrent Mlle d'Avignac dans le petit salon de l'hôtel. Au piano, elle jouait la première Arabesque de Debussy. Ses doigts, menus et habiles, couraient sur le clavier. Pierre écoutait dans le ravissement s'égrener les notes régulières et nuancées. Désinvolte et rieuse, la jeune fille le rejoignit bientôt.
« Vous me trouverez curieuse et insatiable, mon ami Pierre, commença-t-elle familièrement. Pour mon excuse, sachez que vous m'intéressez.
— C'est mon infirmité qui vous intéresse. Elle transforme en prodige la banalité.
— Oui, peut-être y a-t-il de cela. Mais on a tôt fait d'accommoder son attention et de s'habituer aux choses, surtout si — comme disait Pascal — on ne veut savoir que pour en parler. Je suis bien sûre que vous valez autrement que par votre infirmité, sinon..., conclut-elle en riant, brrr... j'aurais déjà tourné la page ! »
Pierre fut flatté par cette appréciation dont la critique résidait dans la promptitude.
L'entretien se poursuivit, alerte et gai.
« Je voudrais vous bien connaître, disait la jeune fille. Quel mal y a-t-il à découvrir une personnalité vers laquelle un élan vous entraîne ? Quelle idée
vous créez-vous de vos interlocuteurs, d'une femme, de moi par exemple ? »
Pierre, amusé, lui apprit que la question n'était pas nouvelle. Elle revenait comme un leitmotiv sur les lèvres de toutes les femmes. « Il faut leur en donner le temps, alors le problème m'est toujours posé ! »
Pierre était parvenu à l'âge des enthousiasmes et des recherches psychologiques. Il était sentimental sans être naïf. Au seuil de la vie adulte, il n'était renseigné que par les propos légers échangés avec ses amis, les visites espacées aux bars de lycéens, et quelques brèves escapades. Grâce à la liberté relative dont il disposait dans un monde normal, il avait échappé aux désordres de l'esprit et des sens que Lucien Descaves, vingt ans plus tôt, avait étalés dans ses Emmurés.
Cependant sa pensée s'arrêtait volontiers aux éventualités de l'amour. On lui avait dit cent fois que sa fortune était grande de vivre constamment dans l'imagination du beau, toutes les laideurs lui échappant.
« La femme que vous aimerez aura la beauté que vous lui prêterez. Si ses traits sont grossiers, dépourvus d'expression et d'harmonie, vous la concevrez jolie, et si ses cheveux devaient blanchir, vous ne la verriez pas vieillir. »
Comme si le mystérieux appel des sexes l'un vers l'autre, les attractions et le désir procédaient unique-
ment de regards qui se cherchent ou se scrutent !
« Chère Mademoiselle, continuait Pierre, quelle triste vie serait la mienne si je devais me contenter de souvenirs, du déjà-entendu ou déjà-lu, sans éprouver l'émotion que suscitent l'attirance ou le dégoût, l'amitié ou l'indifférence, la désespérance ou l'enchantement. Eh bien ! tant pis pour vous ! J'entreprends la démonstration qu'il me sera peutêtre donné un jour de réitérer à l'Université des Annales. Elle sera le prix de l'intérêt que vous me portez. »
Il parlait, tourné vers sa voisine. Le bas du visage, et la bouche surtout, étaient curieusement mobiles. Il ouvrait, puis fermait les mains. Il les joignait, frappait du poing son genou. Il accompagnait son verbe doux et coloré de gestes insignifiants et instinctifs, renforçant de la sorte sa parole, d'un mouvement relatif.
« Il est accoutumé de dire, poursuivit-il, que les sens des aveugles se développent en raison de l'absence de l'un d'entre eux. Cette formule est simpliste. Elle a autorisé bien des erreurs. Celle d'attribuer systématiquement à ceux qui ne voient pas le goût de la musique n'est pas la moindre. Je l'aime, certes. J'exécute honorablement et improvise même. Mais pourquoi attribuerais- je le raffinement suprême que représente la musique à l'acuité accrue de mon ouïe ? S'il devait en être ainsi, les
aveugles seraient poètes, la rime procédant de l'harmonie. Au contraire, il se produit chez les êtres dépourvus d'un sens précieux, un phénomène de suppléance. L'équilibre est rétabli par le développement et l'utilisation des facultés subsistantes. En un mot, les aveugles ne perçoivent pas plus que les voyants par leur toucher ou leur ouïe : ils perçoivent mieux. Ils demandent nécessairement à leurs sens plus d'observation. Ils en obtiennent alors des interprétations meilleures. Mon langage est abstrait. Je crains que vous ne compreniez pas. Tenez, ils s'adaptent à leur situation. Ils font comme vous feriez vous-même si vous pénétriez brusquement dans l'obscurité. Vous seriez provisoirement réduite à ne plus voir, mais peu à peu, grâce à l'accoutumance, vos yeux distingueraient les choses.
« Le toucher est notre sens de représentation et d'exploration. L'ouïe est à la base de la prospection psychologique. Par le toucher, l'aveugle intelligent décèle le signe qui lui révélera les choses. Il n'en aura pas à priori ce qu'un mathématicien appellerait les dimensions ou les caractéristiques, mais il l'aura identifiée dans son existence.
« Par l'audition, il jettera la lumière et la vie sur les visages et configurera l'âme des êtres. Mais, je le devine, l'image que je me fais de vous, préoccupe votre esprit plus que mes impressions sur l'univers. Soit ! Je peux ignorer la couleur de vos cheveux,
la nuance de votre regard et les détails de votre visage. Votre main me permettra de mesurer votre taille, votre souplesse ou votre raideur. Elle me révélera votre sensibilité, moins encore cependant que votre voix. Une voix est une physionomie. L'aveugle qui sait écouter et déduire, par elle, devient psychologue. Elle traduit si bien l'émotion qui agite, la vérité ou le mensonge, l'ardeur ou l'indifférence, l'indolence ou la foi. Elle exprime la tendresse, la probité, le détachement, l'humilité, un caractère. Si les yeux sont le miroir de l'âme, la voix en est l'écho, et comme la respiration.
« Mademoiselle, sans doute, me taxerez-vous de vanité, mais ayez pitié de ma jeunesse. Si une femme me plaît, si elle exerce sur moi une attraction, sa séduction : elle peut ne pas être jolie, mais, croyezmoi, elle possède un charme rayonnant auquel, forcément, d'autres pourraient être sensibles. »
Blanche d'Avignac sourit, tandis que Pierre continuait, prenant à parler un plaisir intense.
« Tout compte fait, avec des moyens différents ou appropriés, je me sens capable de vivre, de commettre les erreurs du commun des mortels, et d'éprouver ses faiblesses et ses joies.
« Epatant ! vous êtes épatant et magnifique de clairvoyance, mon ami ! »
La jeune fille, enthousiaste, lui serrait la main avec chaleur.
« Bah ! fit Pierre en rougissant, je suis normal, voilà ! »
Avant de s'endormir, il revécut les dernières heures d'une journée commencée dans le spleen d'un temps maussade et qui s'achevait dans l'enchantement d'un entretien si nouveau pour lui.
Les familles d'Avignac et Derheim ne se quittèrent plus. La sympathie qu'éprouvaient Pierre et Blanche l'un pour l'autre, les avait sauvés de cette solitude écrasante qui, même dans les palaces, conduit à la mélancolie les estivants des montagnes. Les deux jeunes gens entreprenaient de longues promenades. Ils gravissaient côte à côte les sentiers muletiers. Elle le guidait par la main, comme un enfant, ses doigts enchevêtrés dans les siens. Leur conversation traitait de l'univers et ne finissait pas. Sans cesse reprise et toujours ardente, elle créait autour d'eux une atmosphère d'ivresse.
Blanche d'Avignac était douce et pensive. Sa démarche légère et ses gestes harmonieux attestaient un raffinement poussé aux limites ultimes. Élégante et patricienne, comment n'eût-elle pas subjugué le petit provincial dont l'intelligence et la sensibilité n'excluaient pas le préjugé ni la gaucherie ? Elle avait toutes les curiosités de l'esprit. Paris, si divers, avait formé sa personnalité.
Elle avait des idées sociales. Elle avait même adhéré aux doctrines les plus audacieuses. Elle critiquait Jaurès dont elle aimait l'éloquence. Elle lui reprochait sa timidité révolutionnaire. En dépit de son entourage bourgeois, elle lui préférait la fougue et les prisons d'un Gustave Hervé dont le journal véhément retenait son attention quotidienne.
« Vous êtes généreux et soucieux de justice, disaitelle à Pierre. Quel dommage que vous n'ayez pas encore échappé aux dogmes de nos familles ! Vous serez une victime du préjugé mesquin et de la réaction imbécile. Libérez-vous de vos limbes, et allez de l'avant : il n'est pas trop tard ! »
Pierre, avec elle, pénétrait dans un monde nouveau. Elle lui lisait La Guerre sociale et L' Humanité, des œuvres d'Anatole France et de Romain Rolland.
Ce qui caractérisait surtout Blanche d'Avignac, c'était l'inclination de sa sensibilité vers le beau. Elle exaltait les productions de l'esprit de tous les pays et de tous les âges, affirmait sa connaissance exceptionnelle des lettres et des arts. Elle avait conservé du monde où elle avait évolué ses affinités, mais en avait rejeté les préventions.
Lorsque, las de leurs randonnées courageuses, ils se reposaient sous les pins, il leur arrivait de garder longtemps le silence. Pierre conservait la main de son amie dans la sienne. Il était heureux. Un jour, alors qu'ils étaient assis l'un près de l'autre, elle
dénoua ses longs cheveux bruns et s'en fit un manteau.
« Tenez, fit-elle, que pensez-vous de cette tunique ? »
Il la sentait prodigieuse ainsi, dans sa beauté de vingt ans. Il était bouleversé par tout ce qui, en cette créature de féerie sensible, lui était révélé. Il était étonné, attiré, conquis. Quand ils se séparaient, sa pensée restait attachée à ses souvenirs. Fébrile, il attendait la jeune fille. Il distinguait son parfum léger de violettes, et son cœur bondissait d'allégresse à l'éclat d'or de son rire. Sans être naïf, l'étudiant se sentait dominé par son idole. Cette dernière était souvent mélancolique. Elle expliquait alors sa gaîté apparente des autres minutes. Elle enfermait complaisamment en une formule livresque ou imaginée la tendance qui l'animait. Elle répétait à Pierre :
« Il faut rire avant d'être heureux, de peur de mourir sans avoir ri. »
Pierre ne comprenait pas que tant de forces vibrantes, orientées vers les voluptés de l'intelligence, dussent engendrer pareil pessimisme. Elle lui confia que son cœur, épris de toutes les supériorités, attractions irrésistibles et nécessaires pour elle, avait déjà battu et souffert. Pierre eut conscience de sa faiblesse et de l'imprévu de son aventure. Il plaignit la jeune fille et la consola. Il aurait voulu la bercer comme un petit enfant. La nuit venue, il
ne put dormir. Il était torturé par la jalousie d'un passé qui ne lui appartenait pas comme si, déjà, il eût entrevu l'exclusivisme et les douceurs d'un avenir auquel il eût accédé.
« Ne m'oubliez pas, ami! », lui cria Blanche d'Avignac tandis que le train, lentement, l'emportait.
Le retour à Lernolles l'arrachait à la fièvre d'un été resplendissant et à une indicible griserie de sa pensée et de tout son être.
Il revit Blanche d'Avignac, mais beaucoup plus tard. Elle lui écrivit les lettres les plus belles, les plus riches et les plus tourmentées qu'il eût pu imaginer. Il les attendait sans patience, souffrant de leurs confidences, enthousiaste de leurs élans. Elles l'influençaient pour toujours par leur ardent appel à la beauté et à la justice. Il y trouvait une diversion à sa vie laborieuse, et un luxe d'émotions que, dans sa candeur, il croyait encore être de l'amour.
Quelques étudiants devisaient joyeusement dans la petite bibliothèque de la Faculté de Droit. Assis autour des tables, ou juchés dessus, ils attendaient paresseusement l'heure de déjeuner pour retrouver chacun sa famille. Les cours finis, ils étaient heureux de se grouper ainsi. Doctes ou légères, les discussions auxquelles ils se livraient étaient interminables et singulièrement attachantes. Ils échappaient à la surveillance des maîtres ou des anciens. Ils se sentaient des hommes et adoptaient volontiers le ton entendu de gens supérieurs. Passant du persiflage au lyrisme, ils jugeaient l'univers dans leurs boutades et leurs discours. Pierre Derheim était parmi eux, assis entre ses deux amis inséparables, le bon Ducasse et le mélancolique Sardat. Un peu plus loin, très entouré par des jeunes hommes pétulants et vantards, Félicien Bernard pérorait.
Depuis trois ans, Pierre suivait assidûment les cours de l'École de Droit. Il obtenait sans éclat les diplômes successifs. Il les considérait moins comme des buts que comme les moyens, destinés à franchir les étapes. Il lisait beaucoup, se passionnait pour Fétude de l'histoire et de la philosophie. Dans sa chambre peuplée de livres épars, il méditait de longues heures. La tête dans les mains, il laissait vagabonder sa pensée au gré d'une imagination sans bornes. Parfois aussi, se saisissant de son poinçon, il la fixait sur le papier. Il éprouvait de la joie à s'extérioriser ainsi. Il conviait souvent ses amis et ses compagnons à des réunions intimes, au cours desquelles la fantaisie était souveraine. Ils parcouraient ensemble Verlaine, Mallarmé ou Samain. Pierre était optimiste, joyeux et bien portant.
Il leur arrivait de déambuler en groupes compacts et traînants dans les rues de Lernolles. Chemin faisant, ils racontaient de bonnes histoires ou ironisaient sur les travers de leurs professeurs. Ils s'arrêtaient parfois au café. Ils n'y restaient pas longtemps, redoutant les critiques des bons bourgeois, leurs parents.
Comme eux, ils étaient déjà convaincus que le temps consacré au travail ne doit pas être dissipé dans des flâneries improductives. Ils s'efforçaient de mettre dans leurs sorties assez de piquant et d'originalité pour se donner l'illusion d'une vie
merveilleuse. Elles justifiaient parfois de leurs parents des interjections admiratives :
« Ah ! ces étudiants, quelle existence est la leur ! »
En vérité, fils de provinciaux étriqués, les ailes de leur jeunesse étaient coupées. S'ils feignaient d'être libres et insouciants, l'imagination primesautière et l'enthousiasme leur faisaient défaut. Ils étaient privés des attractions innombrables, des soubresauts de conscience et des velléités du quartier latin.
Pierre écoutait les propos décousus de ses deux amis. Ils exprimaient leur hâte d'en finir avec leurs études et leur espérance du succès à l'examen prochain.
« Très bien, tout cela, s'exclama Pierre. Mais quand vous serez munis de vos grades, que ferezvous ?
— Moi, fit Ducasse, je fais mon droit en attendant le service militaire. Je dirigerai ensuite les destinées de la boîte paternelle. Je vivrai sans souci matériel et me marierai heureusement. »
Charles Sardat hocha la tête. Il était fils d'un médecin de campagne. Il avait vécu éloigné des siens, en raison de ses internats successifs. Il vivait dans le rêve, à la recherche d'une vie voluptueuse et facile. Sceptique, il professait le dédain des réalités.
« Je ne sais pas, dit-il ; je verrai... ou on verra pour moi ! »
Pierre était indigné. Son visage, d'abord crispé, devint douloureux quand il parla :
« Oui, oui, vous êtes des heureux, vous ! Vous plaisantez, sachant bien que tout s'arrangera pour le mieux. Vous vous laissez vivre. A bon escient la bouée de sauvetage vous sera lancée. Vous avez raison. Mais moi, que ferai-je ? Un avocat ! Peut-être, c'est mon vœu le plus cher. Mais qu'est-ce donc qu'un avocat ? Le savez-vous ? En avez-vous dans vos relations ? Je n'en connais pas un seul. Pour moi, c'est l'homme qui assiste la faiblesse, équilibre la rigueur, assure ou facilite le triomphe de la vérité. Fort bien... Seulement, faut-il encore pouvoir être avocat. Il faut du cœur et de l'enthousiasme pour mériter la confiance. Je ne pense pas en être dépourvu. Mais il est nécessaire aussi de convaincre et de se révéler au public. Or le talent et la réputation ne sont pas objets de commande. Et puis, en supposant même que je réunisse tant d'éléments divers, je suis comme ça! »
Il désignait ses yeux, et souffrait.
A maintes reprises, et à la dérobée, Ducasse avait surpris le visage de son ami se voilant de mélancolie. Toujours il avait su, d'un mot approprié, chasser le pessimisme hors des frontières de sa pensée. Cette fois cependant, le problème posé le laissa niais et déconcerté.
« Ne t'en fais pas ! intervint-il. Je ne sais comment, mais je sens que tu réussiras. »
Charles Sardat avait souri mollement. Il dit, de sa voix grave et appuyée :
« Va, vieux Pierre, ton optimisme et ton habituelle confiance valent mieux que mon indolence et ma neurasthénie ! Ton sort sera meilleur que le mien. Il est juste qu'il en soit ainsi. »
Félicien Bernard suivait de loin le colloque. S'il ne pouvait l'entendre, il avait compris que Pierre se livrait à des réflexions pénibles. Curieux de savoir, il s'approcha de lui, mais il était trop tard. La conversation des jeunes gens avait repris le ton du badinage.
« A propos, fit-il à la ronde, grande fête dimanche prochain au château de Saint-Cyr. Tout Lernolles est convié. De la Ruche, Goudron, des Vagues et vous aussi, Ducasse et Sardat, vous viendrez, n'est-ce pas ? Il y aura de belles jeunes filles et nos plus vertueuses femmes mariées. »
Pierre participait avec plaisir aux réjouissances de ses camarades. Ces derniers l'entouraient de leur sollicitude. Ce jeune homme, dont les yeux morts contrastaient avec le sourire persistant et l'effort indomptable, les étonnait par tant de sérénité, d'égalité d'humeur et de résultats acquis. Toutefois, leur courtoisie et leur aménité ne se manifestaient que dans les amphithéâtres, à la bibliothèque, dans la rue ou au café. Elles s'arrêtaient net au seuil de leurs maisons. Fils des grands Lernollais, industriels, 85 6
bourgeois ou nobles, ils répondaient à ses invitations, mais ils ne les lui rendaient pas.
Une fois de plus, Félicien Bernard l'excluait d'une fête à laquelle ceux qui l'entouraient venaient d'être conviés devant lui. Le prenant par le bras, il lui asséna :
« Mon cher Bernard, me diras-tu pourquoi tu ne me comptes pas parmi tes invités ? Au reste, tu n'es pas seul à agir ainsi. Vous semblez avoir pour moi de l'amitié. Quand je vous demande de venir à Saint-Trèves, vous accourez à mon appel, me comblant de joie. Mais vous m'écartez de vos assemblées de famille. Mon infirmité, je le sens bien, vous importune et vous gêne... »
Félicien Bernard lui plaça familièrement la main sur la bouche :
« Chut, fit-il, tais-toi, n'insiste pas, tu me heurterais, tu sais combien nous t'affectionnons, nous t'admirons même. Tu es pour nous un exemple de courage et de bonne humeur en regard de l'adversité. »
Pierre répliqua :
« Soit, mais vous limitez votre affection, voire même votre admiration aux portes de vos maisons qui restent closes devant moi. Ce ne peut être qu'en raison de ma singularité, sans doute pour éviter une peine inutile à vos sœurs et à vos mères.
— Derheim, tu es trop intelligent pour persister
dans de telles aberrations. Tu dois comprendre. Nous sommes les jeunes, nous ne prenons pas garde aux querelles du passé, ni aux préjugés. Nous n'en sommes pas moins bons catholiques pour ça. Mais, saisis la nuance : trop de siècles de tradition pèsent sur nos familles et alors... tu es juif, n'est-ce pas ? » Pierre blêmit. Sa bouche trembla de colère : « Oui ! je suis juif, mes parents sont juifs. Je pense librement, mais je suis juif. Dire que j'ai employé douze ans de ma vie à vaincre l'inéluctable, à juguler l'impossible, en un mot : à être comme les autres ! Au moment où je crois atteindre le but vers lequel se sont tendues mes énergies passionnées, j'apprends ce que je soupçonnais, mais ce qui me semblait dans son horreur être une légende diabolique ! J'apprends que je traîne une autre tare, que vous me la prêtez et me la faites subir ! Vous portez de trop flatteuses appréciations sur mes mérites. Ils ne résistent pas à vos préjugés inhumains. Est-ce là donc votre christianisme ? Si respecter son prochain et la justice, se solidariser avec la misère, guérir les malades, faire aimer la vie et l'aimer soi-même, c'est être chrétien, eh bien ! je suis chrétien ! Mais vous méconnaissez tout cela. Vous ignorez la beauté du pardon, vous manquez d'indulgence, vous édifiez vos croyances sur la haine, vous ne pouvez pas être chrétiens. Pas plus que l'eau ne saurait être du Champagne,
même offerte en bouteilles portant l'étiquette et le cachet des vins de France !
— Viens, fit doucement Ducasse qui l'entraînait, viens, il est parti. »
Redoutant une réponse difficile, irrité par l'indignation de Pierre, peut-être confus, le jeune hobereau de Lernolles, héritier de tant de traditions vénérables, accoutumé à baisser la tête devant l'autorité paternelle, à prier pour la paix des âmes, agenouillé sur la dalle des églises, avait tourné les talons.
Pierre ne fit plus jamais allusion à cet incident. Il avait appris qu'outre les obstacles naturels de la vie, il en existait de moins surmontables dus à la férocité et nés du préjugé des hommes. Il médita l'admirable pensée de Jules Michelet : « Si l'être le plus humble n'entre pas dans la cité, eh bien ! moi, je reste dehors. »
Il n'eut pas de rancune, mais avec plus de ferveur et d'énergie, il travailla pour entrer dans la cité et y jouer son rôle.