DEUXIÈME PARTIE
Le médecin -major précéda Pierre et Lucienne dans l'étroit passage réservé entre les deux rangées de lits d'hôpital.
« Ils sont là », dit-il en désignant successivement deux hommes dont la partie supérieure du visage était couverte d'un bandeau. Puis, à voix basse, il ajouta :
« Le premier a eu les yeux crevés par un éclat de shrapnell ; l'autre, les nerfs optiques sectionnés par une balle qui a traversé la tête de part en part. Tous deux sont à jamais aveugles. Ils ignorent encore la gravité et le caractère définitif de leur état. J'ai foi en vous, M. Derheim, pour leur rendre quelque confiance et leur faire accepter la cruelle réalité. »
Le groupe s'avança vers les blessés, assis sur leur lit l'un en face de l'autre, et qui semblaient n'avoir pas entendu le bruit des pas qui s'approchaient.
(( Mes petits, une visite pour vous », fit le médecin d'un ton enjoué. Il présenta Pierre aux deux hommes, un architecte de Paris et un cultivateur de la Beauce.
« Le hasard, commença Pierre, me fait venir vous rendre visite. Vous avez reçu de sévères blessures. S'il est téméraire de le croire, il n'est pas impossible que vous guérissiez. Vos bandeaux ne vous permettent pas de me voir. Depuis bien longtemps, je suis privé de mes yeux. J'ai pu néanmoins faire de bonnes études. Vous savez, ce n'est pas si terrible d'être comme cela. On se forge volontiers toutes sortes d'idées, on s'imagine même être frappé d'incapacité. Quelle erreur !... »
Il tira de sa poche une montre sans verre :
« Tenez ! fit-il en l'ouvrant, vous êtes convaincus de ne pouvoir lire l'heure ? Eh bien ! j'ai une montre comme tout le monde, vous pourriez vous en servir. »
Doucement Pierre, tenant sa montre de la main gauche, guidait de la droite les gros doigts du cultivateur et ceux de patricien, de l'architecte. Il leur démontra les possibilités des yeux clos.
« Vous prétendez qu'on peut lire avec ces points ?
— Je ne prétends pas, je suis sûr. Savoir quelque chose de plus ne diminuera pas vos chances de guérison, n'est-il pas vrai ? Voulez-vous que je vous apprenne à lire ainsi ? Pour vous distraire en ce moment, vous plairait-il de jouer aux cartes ? »
On approche une table. Pierre s'occupe tour à
tour de ses deux élèves. Il leur explique. Ils ont compris. Ils rient. Autour d'eux, les blessés les regardent et s'étonnent.
Dans ce milieu de souffrances, Lucienne est presque heureuse. Elle sent que son frère va pouvoir satisfaire ses aspirations et jouer un rôle. Il était si profondément malheureux d'être inutile pendant que toutes les énergies se conjuguaient en vue de la défense du pays !
Il villégiaturait sur une plage du Nord, lorsque la guerre éclata. Bouleversé, il entendit le tocsin et le roulement de tambour du crieur municipal qui lisait le décret de mobilisation. Des cris retentirent, des chants s'élevèrent, l'orchestre du Casino tout proche joua la Marseillaise. Il pensa aux siens qui allaient partir. Il pleura. Il se révoltait contre son impuissance. Ses parents, ses amis, toute une génération d'hommes allaient accomplir leur devoir tandis que, sans utilité, il resterait là, inerte, apprenant les nouvelles, les deuils, commentant les souffrances et la gloire ! Il avait écrasé ses pauvres yeux de ses poings crispés. Il ne serait donc jamais ce qu'il voulait être : comme les autres ! Il maudit son infirmité...
De retour à Saint-Trèves, il avait lu avec appréhension les communiqués officiels. Il se cloîtrait de longues heures dans sa chambre. Il commença un journal de guerre. Quelle ironie ! Il faisait de la
psychologie alors que là-bas, les hommes se battaient, souffraient et mouraient. Il ne voulait ni ne pouvait demeurer ainsi, impuissant et inactif. Il écrivit alors au maire de Lernolles, s'offrant à remplacer un instituteur mobilisé. Il fut éconduit. Il était triste et désespéré, et les siens étaient inquiets.
Devant la détresse des deux soldats dont on lui a confié la guérison morale, Pierre a oublié ses tourments. Son optimisme rejaillit soudain, galvanise son énergie. Son devoir est tracé. S'il ne peut combattre à Favant, du moins une mission s'impose à lui : il éduquera ses camarades d'infortune, leur enseignera à surmonter les déconvenues. Peut-être même, ses efforts leur permettront demain de participer à la vie collective, dans la cité de nouveau apaisée !
Pierre unit sa compétence à la bonne volonté de philanthropes avertis, crée à Lernolles une école destinée à doter les aveugles de guerre de moyens de défense et de vie. Son action s'amplifie et se développe. Par toute la France, s'affirme l'intention de frayer aux grands blessés, pour leur marche pénible, le chemin qui leur permettra de vivre quand même. Avec quel fierté il reçoit le papier officiel l'autorisant à pénétrer à sa guise dans toutes les formations sanitaires ! Il voyage. Aux points qu'on lui signale, ici ou là, au sud ou au nord, partout où une victime du fléau pourrait, par sa présence et son concours,
être ramenée à l'espérance, il va pour sa croisade de la lumière. En souriant doucement, il guérit les âmes et arme les courages. Il ne veut pas seulement consoler : il conseille à ses frères de misère de chercher l'indépendance dans le travail, source de la quiétude. « Il ne s'agit, leur dit-il, ni de mourir, ni de faire mourir les autres. Rejetons l'idée d'impuissance que les bonnes gens nous octroient comme un hommage. Les seules actions de bien, dignes de ce nom, sont celles qui ont pour dessein de vous en dispenser. »
Hélas! les gestes humains les plus méritoires ne sont pas toujours dictés par le souci du bien. Le snobisme, l'ambition, la cupidité même y participent parfois. Il advint à Pierre de constater de telles faiblesses. Il ne se contenta pas de les enregistrer. Il les combattit avec la maladresse d'élans trop juvéniles. Il éprouva les premières meurtrissures que provoque la contradiction des gens en place ou des puissances. Il imaginait que le bien ne devait susciter de débats et de nuances que dans l'efficacité. Que d'adversaires ne se créa pas ainsi le jeune homme auquel fut réservée si souvent, en guise de représailles, une expression de pitié dédaigneuse : « Le pauvre garçon ! Il ne sait pas, et il ne comprend pas. Comment saurait-il et comprendrait-il dans son état ! »
Déçu, mais non découragé, il poursuivait sa
route. Il prenait contact avec la vie et trempait son caractère. La guerre l'avait arraché à ses rêveries d'étudiant. Le souffle de la mort et l'amas des souffrances l'amenaient à se pencher sur le destin des plus malheureux. Il avait puisé en lui des ressources insoupçonnées de consolation et d'amour.
Les Derheim étaient réunis un soir dans le salon austère et baroque de Saint-Trèves, lorsque retentit un coup de sonnette. Ils n'étaient pas accoutumés qu'on vînt les voir, surtout depuis la guerre, à une heure aussi tardive. Adèle ouvrit la porte et fut bousculée par une femme puissante que suivaient deux hommes portant un uniforme étranger.
« Où est-il ? s'exclama la nouvelle venue avec un accent extraordinaire.
— M. Pierre ? interrogea timidement Adèle, émue de cette invasion étrangère.
— Oui, fit l'intruse, je veux voir immédiatement M. Derheim, l'étudiant qui a des yeux au bout des doigts et jette la lumière à ses camarades, dans la nuit.»
Accouru au bruit, Pierre introduisit courtoisement au salon la jeune femme bruyante et son escorte muette.
« Ah ! c'est vous, le type épatant que j'emmène. Je suis pressée et pars avec vous dans deux heures. »
Pierre était interloqué. Il demanda à qui il avait l'honneur de parler et se mit à la disposition de la visiteuse au cas où il pourrait lui être agréable.
« Je sais bien que vous êtes à ma disposition, sans quoi je ne serais pas là avec mon état-major pour vous prier de faire votre valise. »
Pierre, abasourdi, crut un instant être en présence d'une folle.
« Je suis Miss Betty Stimson, de Melbourne. Je viens en France avec des pounds d'Australie pour rendre des yeux à ceux qui n'en ont plus, surtout aux officiers. Pour donner la lumière, je vais organiser à Paris une maison avec des salles de bains, des machines à écrire, de grands professeurs. Vous êtes « l'étincelle », vous avez des yeux au bout des doigts, je vous emmène pour être le roi, le chef de l'exécution. »
Pierre ne comprenait rien à ce langage imagé et pittoresque. Il posa diverses questions auxquelles Miss Betty Stimson répondit par un flot de paroles incohérentes et fantaisistes. Il demanda à réfléchir jusqu'au lendemain, s'engageant à télégraphier son agrément ou son refus. Le dessein de Miss Stimson était d'organiser en France une école modèle destinée aux blessés des yeux. Pierre, après avoir pris conseil, décida de ne pas refuser un concours désin-
téressé au geste de l'Australienne. Deux jours plus tard, il s'installait à Paris chez de bons amis.
Il eut hâte de se rendre au grand hôtel du centre où Miss Stimson s'était provisoirement installée. Un groom le fit pénétrer dans une chambre du premier étage, transformée en bureau. Dix personnes y vociféraient dans toutes les langues. Elles téléphonaient, discutaient, dictaient à des sténographes. Miss Stimson le fit appeler. Elle était couchée. Autour de son lit se dressaient des uniformes auprès de plusieurs femmes élégantes. Apercevant Pierre, elle s'exclama :
« Ho ! le cher gentleman, mon sauveur, l'étincelle qui fait jaillir la lumière, le lion de Lernolles ! »
Elle le fit asseoir sur le lit et exposa, dans le langage le plus fleuri, ce qu'elle attendait de sa collaboration. Il devait visiter les hôpitaux, recruter les élèves d'élite, diriger les premières leçons. Il avait aussi pour mission d'accueillir au salon des condors — en attendant qu'on pût s'installer chez soi — les messieurs titrés, les artistes, les nobles étrangers, en un mot le Tout-Paris venant tous les jours assister au magnifique exploit d'une philanthropie exotique.
Pierre commença ainsi son apprentissage de la vie parisienne pendant la guerre.
Le salon des condors était une manière de champ d'expériences et de salle d'exposition de l'action
généreuse de Miss Stimson. Il consistait en une pièce immense dont l'ornementation rappelait les décors du Grand Siècle. Il tenait lieu de salle d'étude et de réception. Miss Stimson, novatrice hardie, y enseignait, comme des nouveautés, des procédés vieux de cent ans et découverts en France. Rien n'était plus suggestif qu'une visite au salon des condors transformé. Autour de petites tables, des aveugles de guerre, la tête baissée, prêtaient l'oreille aux conseils et aux leçons que leur donnaient des gens du monde. Un brouhaha intense y régnait : les allées et venues d'un public empressé, la voix des professeurs occasionnels, le caquetage des visiteuses qui, dans toutes les langues, apportaient aux plus grandes victimes de la guerre le tribut de leur admiration. Miss Betty Stimson, escortée d'uniformes, inspectait son œuvre. Quand elle approchait, majestueuse, et distribuant les louanges, chacun se levait, respectueux de ce qu'elle disait avoir accompli et qui n'était rien auprès de ce qu'elle réaliserait. Elle lançait avec force autour d'elle des : « Monsieur le Baron, Monsieur le Ministre, Excellence, mon « tcher »... » Les yeux des visiteurs devenaient humides, les carnets de chèques étaient tirés, une immense compassion pour les élèves de Miss Stimson, et pour elle une admiration sans bornes emplissaient les cœurs. Une heure de l'après-midi sonnait. Le salon des condors redevenait désert
et muet. Il dépouillait sa parure philanthropique et gardait son air fastueux.
Miss Stimson et ses invités étaient allés déjeuner au bon restaurant tout proche, où une table bien servie était dressée dans un salon particulier.
Pierre fut souvent admis à partager ces agapes, graves ou légères, selon les hôtes et les circonstances. Ayant goûté aux liqueurs, l'amphitryon libéral laissait couler à flots sa verve colorée.
C'était une personnalité attachante que Miss Stimson. Elle dictait une lettre lorsqu'un jour Pierre entra. Percevant des mots tendres, il s'excusa, faisant mine de se retirer.
« Vous ne me gênez pas, ma « tchère étincelle », lui dit-elle en le retenant par le bras. J'ai reçu trois offres d'amour : d'un général, d'un membre de l'Institut et d'un diplomate. Je leur réponds. »
L'Administration française est parfois hésitante et tatillonne. Pierre, rapportant l'avis d'ajournement d'une décision escomptée par elle, Miss Stimson entra dans une violente colère :
« Combien veut-il, celui-là ? », lança-t-elle, faisant allusion au fonctionnaire rebelle à sa volonté.
Et elle sortit son carnet de chèques que Pierre lui conseilla avec douceur de replacer dans son sac.
Pourquoi Miss Stimson n'aurait-elle pas saisi l'occasion de communiquer sa flamme ? Désirant célébrer son propre anniversaire, elle convia en un
déjeuner intime les membres du Gouvernement et les ambassadeurs. Son audace ne devait pas être vaine.
« Serez-vous des nôtres ? », demanda-t-elle à Pierre dans l'ascenseur qui les conduisait au salon des condors. « Cette jolie femme sera votre voisine, n'est-ce pas ? » fit-elle avec un sourire irrésistible à une jeune femme qui avait emprunté le même moyen de locomotion et qu'elle ne connaissait pas. Au glorieux repas du lendemain, Pierre eut, en effet, un charmant voisinage.
Chacun éprouvait la préoccupation de faire le bien, parfois aussi de tuer l'ennui obsidional. Compétents ou généreux, fantaisistes ou snobs, les gens du monde compatissaient au sort des aveugles de guerre. Ils quémandaient des ressources et jetaient leur autorité dans le chaos des œuvres d'humanité. Quelques-uns créaient à leur profit un privilège de bonté efficace. Tous n'envisageaient pas l'avenir lointain. Il leur arrivait de montrer que leurs pupilles pouvant peu de chose, ils faisaient beaucoup pour eux. Récemment placés en face des problèmes qu'ils devaient résoudre, ils accordaient les libéralités de leur cœur et de leur portefeuille. Pierre eût préféré que leurs gestes fussent dictés par le besoin de la solidarité. Mais il comprit vite que les philanthropes ne basaient pas toujours leur action sur le droit des hommes au bonheur. Ils s'inspiraient
de la charité qui a divisé le monde en bienfaiteurs et en pupilles.
« Si les aveugles n'existaient pas, se plaisait-il à dire, avec un sourire amer, il faudrait les créer pour justifier les philanthropes. » Des hommes de premier plan, des écrivains, des généraux privés de leur armée et en quête de gloire s'inclinaient sur la misère des victimes de la guerre. Leurs noms se retrouvaient partout et les louanges dont ils étaient gratifiés enveloppaient parfois d'un voile sans transparence les sombres réalités qui les avaient fait naître.
Maternelles, les femmes se consacraient volontiers à ceux que la guerre avait cruellement frappés. Elles les cherchaient à l'école de rééducation ou à l'hôpital et faisaient avec eux de longues promenades. Elles les accueillaient chez elles, s'efforçant de parer à leurs soucis. Elles s'occupaient de leurs familles avec une infinie générosité. Il arriva même que, dans leur désir de compatir, elles firent le don d'elles-mêmes sans amour et par pitié, dans le tumulte de la guerre et l'isolement qui leur était imposé. Pierre reçut un jour une aimable visiteuse qui lui affirma vouloir se marier avec un héros, aveugle de guerre. Il la pria de lui en indiquer le nom. Mais elle répondit : « Un aveugle de guerre, n'importe lequel ! »
Pierre devint l'hôte nécessaire de prestigieux
salons où se développaient, dans le rite des mondanités et le respect des arts, les plus belles réceptions. Elles étaient justifiées par la présence de quelques grands blessés d'élite accompagnés de leurs jolies Antigones.
Il éprouvait souvent le besoin de fuir l'ambiance de sensiblerie et de snobisme dans laquelle il vivait. Il retrouvait alors Blanche d'Avignac. Eprise d'idéalisme vrai, elle l'entretenait des désordres de la guerre. Elle lui lisait les derniers discours de Jaurès, commentait l'évolution de Gustave Hervé, son héros de jadis, et les tentatives pacifistes de Stockholm ou de Kienthal. Il aimait à se promener avec elle dans les jardins du Luxembourg. Comme Monsieur Bergeret, il écoutait alors avec ravissement les descriptions qui lui étaient faites, la lecture vibrante de son amie et les oiseaux de Paris qui chantaient...
Le boulevard Saint-Michel avait revêtu sa physionomie des vacances. Les étudiants n'étaient pas là pour l'animer.
Un taxi stoppa devant la Taverne du Panthéon. Un jeune homme grand et svelte en descendit. D'un coup sec, il ferma la portière. Puis, prenant nonchalamment dans sa poche un billet, il paya la course. Les paisibles consommateurs le regardaient sans intérêt. Mais, tandis que le jeune homme replaçait dans son gousset la monnaie rendue, ils le virent parler au chauffeur. Obéissant sans doute à sa prière, ce dernier descendit de son siège. A la grande stupeur des yeux devenus curieux, l'honnête conducteur du taxi prit son voyageur par le bras et le guida vers une table. Puis il s'en fut. Le nouveau venu était aveugle.
Des gestes de pitié furent esquissés. Les plus
proches voisins de Pierre Derheim échangèrent à voix basse les interjections et les commentaires d'usage. Le garçon, diligent autant que bienveillant, lui demanda ce qu'il voulait prendre.
« J'attends quelqu'un », lui fut-il répondu.
Ces mots valurent à Pierre l'estime générale. Il lui fut aussitôt prêté un caractère. Il avait parlé avec autorité, un sourire plissant ses lèvres fines.
Une main se posa sur son épaule :
« Mon vieux Pierre ! quelle joie de te retrouver après deux ans ! »
Le lieutenant Ducasse, sans souci des observateurs passionnés, embrassa sur les deux joues celui auquel, dix ans plus tôt, il avait spontanément offert son concours, à l'époque de sa première classe.
Indifférents au bruit de la rue et aux regards indiscrets, les deux amis revécurent leur enfance heureuse à laquelle la guerre avait mis un terme.
Ducasse raconta sa vie de soldat, ses angoisses et ses dégoûts, ses souffrances et son fatalisme. Il félicita Pierre de son optimisme persistant. Il avait le secret, lui, de réconforter et faire naître l'espérance.
« Au fait, demanda-t-il, comment ta famille t'a-t-elle laissé venir à Paris ? Je ne serais pas mécontent d'apprendre par toi comment se comportent les civils vis-à-vis de nos grands blessés, et si ces derniers — cessant d'être des héros — ont
quelque chance de se débrouiller un peu, la paix revenue ?
— Tu tiens vraiment à perdre les instants précieux d'une trop rare liberté à entendre des histoires qui ne sont pas toujours réconfortantes ? »
En pleine confiance, il lui communiqua les résultats de son expérience. Enthousiaste et amer tour à tour, il étala devant l'officier les sentiments des gens dits de « bien »; il les évoqua nobles ou mesquins, fantaisistes ou épris de bien faire, paradant à la conquête des honneurs ou simplement désintéressés.
« Toi, fit Ducasse qui avait écouté avec avidité le récit que lui faisait Pierre, tu dispenses la consolation et l'espoir. Si la guerre n'a pas d'autre fin, elle aura procuré à de rares âmes d'élite le moyen de se consacrer à une tâche autrement noble que celle de tuer son prochain ! Et dire que, pour avoir fait cela, j'ai la croix ! Pense-t-on au geste que tu accomplis avec une si belle simplicité ? Que f...-ils donc avec leurs rubans ? Jolie fadaise qu'une décoration ornant la boutonnière ou le corsage de ceux qui, à l'arrière, n'aspirant qu'aux hochets, jouent souvent la mouche du coche ! Les frelons de ministère ont encore beau jeu. Ils peuvent sourire à contempler la vie exempte de reproches de ceux qui font le bien avec désintéressement. Pour ceux-là, le contingent des récompenses est réputé trop mesquin par les gens au pouvoir.
— Ne t'en fais pas, mon gros, et pousse la voiture ! D'ailleurs, on ne m'a pas tout à fait oublié puisque le maire de Lernolles m'a proposé pour les palmes académiques ! Ce n'est pas mal, en somme. Il aurait pu songer au poireau ! »
Ducasse devait rejoindre son régiment le soir même. Il pria Pierre de dîner avec lui. Un taxi les conduisit à un restaurant voisin de la gare de l'Est. Tout en devisant, ils établirent avec soin un menu délectable.
« Il n'est pas douteux, affirmait Ducasse, que la connaissance par le public des possibilités des aveugles de guerre fasse mieux comprendre tous les aveugles et surtout leur évitera les obstacles et les préjugés que tu as connus.
— Pas sûr, répliqua Pierre en souriant. Ecoute plutôt... »
Il raconta que, voyageant dans l'autobus, il fut interpellé par une femme jeune et élégante. Ayant abandonné le journal qu'elle parcourait furtivement, elle lui posa vingt questions : « Ne voyagez- vous jamais seul ? Qui fait votre cravate ? Vous êtes coquet, n'est-ce pas ? » Elle ne tarissait pas d'hommages et d'expressions vibrantes pour manifester son étonnement et son admiration. Remarquant que la boutonnière de Pierre était vierge de décoration, elle l'interrogea sur les motifs pour lesquels il ne les portait pas. Pierre lui indiqua
qu'il n'avait pas eu l'honneur d'être frappé sur les champs de bataille :
« Quel dommage ! », soupira-t-elle. Elle cessa aussitôt de porter intérêt à celui auquel elle prodiguait un instant auparavant les marques de respect, et se plongea dans la lecture du journal délaissé. Elle signifiait ainsi qu'il est des degrés dans la pitié humaine et que la gloire peut donner un plus grand prix à la souffrance.
Ducasse haussa les épaules :
« Quelle mesquinerie ! dit-il. Oublions tout cela, et savoure-moi ce bourgogne. » Puis, à voix basse, il ajouta en se penchant vers lui :
« A ta droite, une bien jolie fille ! »
Il glissa un regard vers une jeune femme qui, assise à la table voisine, consultait la carte avec ennui. Elle avait entendu l'appréciation flatteuse et avait souri.
« Excusez-moi, Madame, fit Ducasse, l'air contrit. Les soldats ont leur franc parler, n'est-ce pas ? D'ailleurs, s'ils l'avaient tout à fait, savez-vous ce qu'ils diraient ?
— Vous allez me l'apprendre, répondit-elle, amusée.
— Nous sommes deux à cette table. A la vôtre, vous êtes seule. L'heure est à l'économie. Dès lors, pourquoi deux tables quand une suffirait ? Il faut se restreindre !
— J'accepte, lieutenant. Mais j'accepte parce que celui-ci m'intéresse. »
Elle montra du doigt Pierre Derheim qui suivait l'évolution d'une scène à laquelle il lui avait été donné d'assister tant de fois.
« Je me nomme Paulette de Soucy. Ma noblesse ne me vient pas des Croisades. Elle n'a qu'une saison, mais déjà elle est robuste. Et vous ? »
Ducasse fit les présentations. Le dîner se poursuivit dans la joie de l'imprévu.
Les préoccupations des convives masculins, leur philosophie, leurs rêveries et leurs commentaires avaient fait place au brio, à l'esprit, aux propos décousus et badins dont le but est d'amuser et de plaire. La présence de cette inconnue suffisait à écarter pour un temps tout ce que la guerre impliquait de mélancolie. Paulette de Soucy n'était pas timide. Elle répondait avec aisance aux lazzis dans une langue qui n'était dénuée ni de charme, ni de correction. Elle était brune. Sa voix était chaude et grave, ses yeux, de charbon ardent. Son geste était souple et son visage d'une extraordinaire mobilité.
« Dix heures déjà, fit Ducasse en tirant sa montre. Il faut repartir. Bah ! je reviendrai. Je n'ai que quelques minutes et ne peux te reconduire chez toi, Pierre.
— Ne vous souciez pas de votre ami, intervint Mlle de Soucy. Je m'en charge. »
Le lieutenant Ducasse prit congé avec simplicité, promit d'écrire et quitta le restaurant.
« Pauvre type ! murmura Pierre, où va-t-il ? Où sera-t-il demain ?
— Oui, pauvre jeune homme ! si insouciant et si beau, que va en faire la politique ? », fit comme en écho la voix de la jeune femme.
Après un silence, elle poursuivit :
« Vous êtes magnifique, vous aussi. Vous me plaisez. Ce que votre ami m'a dit de vous est enthousiasmant. J'aimerais tout faire pour vous, vous éviter les préoccupations et les peines. »
Elle lui avait pris la main avec tendresse. Surpris d'un élan aussi spontané, Pierre serrait doucement cette main passionnée qui se donnait.
« Vous ne me connaissez pas, dit-il en souriant.
— Je ne vous connais pas, mais je sens que vous êtes courageux, et surtout un petit enfant bien sage qui a besoin d'affection et d'une petite maman, n'est-ce pas, mon chéri ? »
Pierre régla l'addition. Puis le couple sortit. A l'aube seulement, Pierre, à tâtons, regagna sa chambre chez les amis qui l'hébergeaient.
Paulette de Soucy avait fait son apprentissage dans la mode. Elle exerça quelque temps son art dans une bonne maison. Elle était jolie, séduisante et coquette. Aussi bien, abandonna-t-elle bientôt les rubans et les pailles pour la destinée de tant de
jeunes femmes que la vie de Paris subjugue et entraîne hors du sentier de la vertu. Selon l'expression de ses petites amies, elle avait fait son chemin. Sa hardiesse égalait sa frivolité, mais elle avait aussi les plus captivantes qualités de l'esprit. Elle s'était lancée à l'assaut de la vie, s'enivrait de conquêtes et d'espérance. Les joies faciles ne lui suffisaient pas. A l'école communale déjà, elle avait montré les meilleures aptitudes pour l'étude. Son père, honnête fonctionnaire des postes, avait résolu d'en faire une institutrice. Paulette Dubourgeon, devenue de Soucy, avait glissé sur la pente d'une vie facile ou, si l'on préfère, gravi les marches qui conduisent au triomphe non désintéressé de la beauté ! Cependant, la jeune femme avait beaucoup lu et assez retenu. Ses adorateurs et ses flirts restaient bouche bée lorsque, de sa voix grave et modulée, elle leur récitait une Nuit de Musset, ou quelque conte enchanté d'Albert Samain.
Pierre, dont la jeunesse ne redoutait pas l'aventure, était conquis par cette Parisienne raffinée à laquelle un ami mobilisé au loin, mais constant, assurait les meilleurs loisirs.
Dès qu'elle l'eut rencontré, Paulette de Soucy s'était attachée à Pierre. Sa tendresse pour lui procédait de l'extraordinaire. Elle se préoccupait de tout ce qui pouvait amplifier sa quiétude ou agrémenter sa vie. Avec lui, elle parcourait les
journaux. Elle lui disait des vers de Baudelaire on de Verlaine, tout ce qui pouvait lui plaire. Elle savait, au moment voulu, prendre sur son secrétaire et ouvrir le livre dont Pierre avait parlé la veille.
Une chaude soirée de juin, après avoir dîné, ils renoncèrent à une promenade au Bois pour mieux goûter ensemble la voluptueuse torpeur d'une nuit d'été. Ils étaient assis, lui, sur le divan, elle, à ses pieds, sur un coussin baroque du Sénégal. Elle lui lisait Amour de Thulé, de Maurice Barrés. Il fumait nonchalamment. Tout à coup, elle s'arrêta, lui prit la main et lui dit d'un air suppliant :
« M'ami, vous êtes triste. Je souffre de vous voir ainsi. Vous souhaitez parcourir à nouveau Du sang, de la volupté et de la mort. Je l'ai bien vite acheté chez mon libraire. Et maintenant, vous êtes absent et n'écoutez pas. La guerre... elle finira, n'est-ce pas ? Votre confiance est si grande dans le succès des armées alliées.
— Petite, je ne suis pas préoccupé par la seule pensée de la guerre ! Si pour l'heure, dominant tous les autres soucis, elle écarte les espoirs et réfrène les velléités, je sais que bientôt elle s'achèvera dans la victoire. Je devrai alors gagner ma vie pour être libre.
— Mon ami, murmura-t-elle, pourquoi jouer ainsi avec votre bonheur ? Ne troublez pas la paix de votre âme. Votre félicité m'appartient. Je la veux
nitégrale et l'assurerai moi-même. Nos baisers et votre sourire seront mes récompenses merveilleuses. Chassez de votre pensée les papillons noirs. Vous êtes et resterez mon petit enfant. »
Pierre écoutait avec curiosité la voix passionnée et caressante de sa maîtresse. Elle l'entourait de ses bras, le serrait contre elle et l'embrassait frénétiquement.
« Tu es folle, petite, fit Pierre en se dégageant de son étreinte.
— Quoi ! tu me repousses ?
— Je ne te repousse pas. Mais ton enthousiasme m'étonne, et il m'arrive de chercher le sens de tes paroles quand, par exemple, tu me déclares que je suis et resterai ton petit enfant.
— Tu ne comprends donc pas ce que tu représentes pour moi, mon gosse ? Tu es si différent des autres hommes ! Ils sont nés pour gagner de l'argent et faire vivre les êtres de mon espèce. S'ils sont bêtes et trompés, tant pis pour eux. C'est leur sort, ils peuvent se défendre. Toi, au contraire, tu es faible, tu es plus faible que moi : tu as besoin de moi.
— Comment plus faible ?
— Je me suis attachée à toi. Tu as beau être un homme, intelligent et fort, mes bras t'enveloppent, tu vois. Ils te garderont du danger et de la désespérance. Pourquoi as -tu cet air méchant ? Tu ne
veux pas comprendre ! Tu es heurté ?... Mais non, mon ange. Il n'est pas immoral que ta Paulette veuille vivre pour toi. Veux-tu savoir ce qu'elle souhaite ? T'épargner tout souci, t'éviter l'effort et le risque. Pour cela, elle veut travailler pour toi et te faire profiter, tu entends, dans sa tendresse profonde et vraie, de tout ce que sa beauté, son dédain et sa perfidie peuvent obtenir de ceux qui ont le moyen de se défendre. »
Elle s'arrêta, essoufflée, n'osant regarder son idole. Elle craignait le choc en retour, la colère de l'homme auquel elle se donnait au point de perdre toute dignité et le respect d'elle-même. Que lui importait, au reste ? A cette minute, pour elle, rien ne comptait que la volonté de choyer son ami, de le rendre béat et de le dispenser des alarmes quotidiennes.
Pierre ralluma nerveusement sa cigarette. Ses lèvres se plissaient dans un sourire d'ironie cinglante. Il écarta brutalement la jeune femme qui tentait de l'enlacer encore. Il s'était levé, rouge et violent.
« Mais oui, tu es folle ! ... Ma parole, si je comprends bien, tu voudrais faire de moi ce rentier singulier qui tirerait ses revenus d'un odieux commerce. Pouah ! dans ton cœur de mère, privée de l'enfant que tu n'auras peut-être jamais, ce qui t'a plu en moi, c'était ma faiblesse. Et tu me proposes maintenant l'innommable marché qui fait des hommes
qui le quémandent ou l'acceptent, les délinquants ou les amoraux les plus répugnants ! Il suffirait à d'autres d'écarter du pied l'immonde créature qui parlerait ainsi ! Il y a pire : tu m'as vu faible et tu m'as voué à la faiblesse. Tu m'as alors idolâtré !
— Oui, gémit Paulette de Soucy en haletant, je t'aime ainsi.
— J'entends, j'entends trop bien. Pauvre fille qui méprises les hommes et recherches l'amour d'un enfant ! Sache que je ne suis pas cet enfant, être ignoble. Je me bats depuis que je sais pour être libre, diriger ma vie, moi-même et moi seul. Et au lieu d'admirer mon effort et mon cran, de constater mes moyens et la vraisemblance de mes espoirs, tu établis ma béatitude, à l'opposé de tout ce qui compte pour moi, dans l'abjection et l'humiliation. »
Pierre s'enfuit.
« Reviens, supplia-t-elle en le rejoignant au taxi qu'il avait fait héler. Reviens ! reste mon toutpetit et ne deviens pas un homme ! »
Il revit Paulette de Soucy, mais entre eux il ne fut plus question d'amour.
La famille de Charles Sardat entourait son lit. La tête pâle du blessé reposait, immobile, sur l'oreiller. Un profond silence régnait dans la petite chambre de l'hôpital auxiliaire. La guerre l'avait arraché à ses rêveries et à son spleen. Avec mélancolie, il avait endossé l'uniforme. En remplissant son devoir, il pensait sacrifier le meilleur des biens que la vie vous octroieu : ne personnalité. Il avait écrit à son ami intime Pierre Derheim :
Je deviens un numéro dans une série. Je me suicide.
Comment imaginer que cet être idéaliste et tendre, dépourvu de sentiments agressifs, parviendrait jamais à diriger la pointe d'une baïonnette ou le canon d'un fusil vers une poitrine humaine ! Ses lettres trahissaient sa détresse :
Je subsiste comme une brute; mais mon « moi »
est mort. Il s'est évanoui au dépôt de mon régiment, en ma Provence. Tandis que je me sanglais dans ma capote, un rayon de soleil pénétrant dans la chambrée frémissante a emporté dans sa retraite la ferveur et la poésie de mon âme !
Un matin d'automne, on l'avait trouvé inanimé gisant dans un abri blindé, éventré par un gros obus.
Pierre connut le triste sort de son ami par un télégramme laconique de son père :
Charles grièvement blessé insiste pour vous voir, temps presse.
Lucienne et lui, bouleversés, s'étaient précipités à la gare. Comme il fut long, ce trajet de Lermolles à la ville du Centre où, sur un lit d'hôpital, Charles Sardat expirait ! Comment allait-il le trouver ? Vivait-il encore ?
« Pierre viendra-t-il ? interrogea le moribond. Lui a-t-on dit que j'allais mourir ? »
Son père, en étouffant un sanglot, feignit de le gronder
« Je sais... je sais ! Vous me pleurerez bientôt, mais avant j'aurais aimé revoir Derheim. »
On frappa doucement à la porte. Le malheureux père se précipita et ouvrit. Apercevant les deux jeunes Lernollais, il dit très bas :
« Mes pauvres enfants, ils me l'ont tué... Il n'en
a plus que pour quelques heures... Il a la colonne vertébrale brisée. »
Les nouveaux venus s'approchèrent du blessé dont le visage exprima une indicible joie. Pierre s'assit auprès de lui. Il prit la main molle et fiévreuse de son ami dans la sienne.
« Pierre, les salauds m'ont bouzillé. Je n'étais pas fait pour être soldat. Pourtant, j'espérais en revenir ! »
Lucienne et les parents du pauvre garçon sortirent sans bruit de la petite chambre, laissant les deux jeunes gens à leurs confidences.
Parlant à voix contenue d'un ton qu'il voulait rendre détaché, Pierre Derheim tenta de prouver au martyr qu'il exagérait son état, et que les médecins auraient raison de sa blessure, si grave fût-elle.
« Bah ! Je sais ce qu'il en est. Dans quelques jours, tu me conduiras au cimetière ! »
Pierre voulut protester. Mais la voix haletante du moribond poursuivait :
« Je suis content de te voir une fois encore. J'admirais ta sérénité. Malgré moi, tu tentais d'orienter ma mélancolie dans la voie des réalités. Te rappelles-tu nos entretiens et nos petites querelles? Avec Ducasse, nous échangions nos idées sur l'avenir qui nous était réservé ou que nous escomptions. Je te le disais bien que mon sort ne valait pas le tien ! La discordance de nos destinées vient d'être 117 8
affirmée. Mon existence est finie. J'étais fait pour rêver, flâner et aimer. Je vais mourir après avoir, des années durant, souffert dans la boue, le fusil à la main, avec l'ordre de tuer. Te souviens-tu ? Je n'aurais pu supporter qu'on donnât la mort à un insecte. Récompense suprême consentie aux pauvres types qui vont trépasser, on m'a remis la médaille militaire... Parle-moi de Ducasse, de nos camarades, de toi surtout. »
Dans sa main, Pierre sentait trembler les doigts amaigris du blessé. Il ne pouvait vaincre son émotion. Il se contraignit à lire avec calme la dernière lettre de Ducasse, écrite en Braille, du front. Une semaine plus tôt, il avait reçu la même de celui qui, maintenant, aux confins de la vie, éprouvait le besoin de la contempler chez les autres... Il lui parla aussi de lui, de ce qu'il avait fait pendant la guerre. Il lui rappela surtout les années heureuses vécues côte à côte, alors qu'ils faisaient leur droit.
« Pierre, comme je t'admire ! On ne peut que subir la mort. Vaincre le sort comme tu l'as fait et tu continueras à le faire, c'est beau ! S'il est un Dieu, je le prierai pour que soient exaucés tes vœux d'indépendance et d'amour. »
Épuisé, Charles Sardat s'était tu. Pierre s'était levé.
« Mon petit, fit-il doucement en l'embrassant, je reviendrai te voir demain.
— Demain... » répéta la voix grave et triste du mourant, tandis que Pierre sanglotait.
Deux jours plus tard, on emportait Charles Sardat vers sa dernière demeure.
En quittant le cimetière, Pierre dit à sa sœur :
« La guerre frappe aveuglément, mais ne crois -tu pas que malgré tout, chaque être porte en lui son destin gravé dans le caractère ? Le pauvre disparu me le rappelait. Il y a cinq ou six ans, alors que nous scrutions l'horizon de nos vies, il me confiait : « Je « sais bien que pour aboutir à quelque chose, ton « optimisme et ton habituelle confiance valent mieux « que mon indolence et ma neurasthénie. Ton sort « sera meilleur que le mien. Il est juste qu'il en soit « ainsi. »
« Non, continua Pierre, étouffant un sanglot, ce n'est pas juste, mais hélas ! il en est ainsi, »
Le tramway qui venait de Saint-Trèves stoppa sur la place des Girondins. Deux voyageurs en descendirent lentement, puis, d'un pas rapide, s'engagèrent dans la rue centrale. Il était à peine une heure de l'après-midi. Les rues étaient désertes. Quelques boutiquiers, fumant une cigarette devant leur magasin vide de pratiques, saluaient amicalement, du chef ou de la main, les deux hommes au passage.
« Où vont-ils comme cela ? Ils marchent trop vite pour ne pas aller à la gare, pensaient-ils.
— M. Argenson est stupide. Il admet le pontaux-ânes avant d'avoir posé le problème. Et puis, pourrais-tu supporter que j'aie travaillé et espéré si ardemment pour aboutir à la renonciation totale ?
— Mais Pierre, pourquoi employer des formules aussi définitives ? M. Argenson est un homme d'âge auquel ne font défaut ni le savoir ni l'expé-
rience. Il t'a toujours considéré comme un garçon intelligent. Mais il connaît sa profession. Sa lettre s'explique par l'intérêt qu'il porte à ton avenir. »
Pierre Derheim haussa les épaules, et accéléra son pas que son père avait peine à suivre.
Indifférents aux regards qui constataient leur hâte, les deux hommes tournèrent rue des Templiers et continuèrent leur chemin dans la direction du Palais de Justice.
Pierre Derheim, dès son retour à Lernolles, avait décidé de réaliser son rêve et d'être avocat.
Cédant à la prière de ses parents, il écrivit à Me Argenson, avocat réputé du barreau de Lernolles. Me Argenson, que la guerre avait longtemps éloigné de sa ville, remplissait une mission dans une capitale étrangère. Il ne tarda pas à répondre à l'étudiant impatient :
Cher Monsieur,
Excusez-moi de vous répondre si tard : je suis en mission pour le moment, et je n'ai pas beaucoup de temps à moi.
Tai beaucoup réfléchi à ce que vous me dites au sujet de vos projets de carrière. Je crois que le meilleur critérium pour se décider, en cette matière, consiste à se demander quelle est la profession où Von peut rendre socialement le plus de services, suivant les
aptitudes que l'on possède et les connaissances que Von a acquises.
Si vous vous placez à ce point de vue, le seul vrai, à Vheure où la patrie aura besoin de V activité féconde de tous ses enfants pour réparer ses ruines et amortir ses charges, vous comprendrez aisément que la profession d'avocat n'est pas celle où vous seriez le plus utile. Dans la lutte constante qui en forme comme la trame, vous êtes lourdement handicapé par votre infirmité. Aurez-vous sans cesse à vos côtés un secrétaire pour lire à la Cour les pièces de votre dossier qu'il est vraiment impossible de copier toutes en écriture Braille? Comment pourrez-vous faire utilement une visite de lieux? Qui s'adressera à vous quand la profession est pleine d'hommes de talent, mieux servis que vous par leurs organes?
Vous ne manquez pas de dispositions pour la parole en public, j'ai eu l'occasion de vous le dire. Mais le professorat, par exemple, vous donnerait l'occasion de cultiver ce talent sans que vous y rencontriez les mêmes obstacles qu'au barreau. Le fils de M. Tousseul est professeur dans une faculté de lettres. Pourquoi ne le seriez-vous pas dans un institut d'aveugles? Je suis persuadé qu'en cherchant dans ce sens, vous vous épargneriez bien des déceptions.
Croyez, cher Monsieur, à mes sentiments les plus sympathiques et dévoués.
Etienne Argenson.
Les termes de cette lettre avaient indigné Pierre Derheim. Avait-on à lui apprendre que les plus sérieux obstacles parsemaient sa route de libération ? Il ne les ignorait pas, mais il avait le droit de tenter sa chance. Ce qui surtout avait provoqué sa colère, c'était le conseil qui lui était donné de rechercher une activité dans une école d'aveugles ! Enfant, il s'en était évadé. Son énergie et son travail n'auraient donc eu pour résultat que de l'y faire rentrer ? Ses parents, eux, au contraire, approuvaient Me Argenson. Comme lui, ils appréhendaient pour le jeune homme les déceptions inévitables et les empêchements dirimants. M. Bontemps était mort. Mais M. de Vaudières, le grand industriel, et l'honorable conseiller municipal M. Depas leur avaient montré les écueils contre lesquels le pauvre novice risquait de briser l'optimisme et le courage qui justifiaient autour de lui la plus sincère admiration. Soucieux d'assurer à leur fils sa quiétude, ils recherchaient pour lui une occupation. Peu importait qu'elle fût ou non lucrative, du moment qu'elle l'intéresserait !
Après avoir traversé le canal, les Derheim gravirent les marches du Palais de Justice où ils avaient pris rendez-vous avec Me Darsepoils, bâtonnier du barreau de Lernolles.
La salle des pas-perdus offrait aux visiteurs le spectacle pittoresque, toujours surprenant, des robes
noires, nonchalantes ou affairées, se mouvant parmi les gendarmes, les curieux ou les clients.
« Tiens, Pierre Derheim ! fit Me Félicien Bernard, que Pierre avait connu à l'Université. Quel bon vent t'amène ? Viendrais-tu entendre Ballutis plaider aux assises ?
— Non ! Je fais une visite au bâtonnier en raison de mon inscription prochaine au barreau.
— Ah ! parfaitement... »
Me Félicien Bernard s'excusa. Il avait à s'entretenir d'urgence avec un juge d'instruction au sujet d'une importante affaire.
Pierre Derheim et son père furent introduits dans le cabinet où, prévenu de leur arrivée, Me Darsepoils les invita à prendre place. Le vieil avocat fouilla pendant plusieurs minutes un dossier volumineux. Puis il se carra dans son fauteuil, les bras croisés, l'air digne.
« Mille excuses, Messieurs, mais les impérieux devoirs de ma fonction, n'est-ce pas ?... Vous êtes aveugle, jeune homme ?
— Hélas ! Monsieur le Bâtonnier.
— Il m'est arrivé de vous rencontrer, vous promenant avec des camarades de votre âge dont plusieurs, maintenant inscrits au barreau, m'ont vanté votre mérite. En quoi puis-je vous être utile ?
— Monsieur le Bâtonnier, ne l'avez- vous pas
deviné ? En tout cas, l'indiscrétion des camarades dont vous parliez a pu vous l'apprendre. Je désire être avocat et viens vous prier de m'inscrire au Barreau de Lermolles. »
Ces quelques mots décelaient l'émotion de Pierre dont la voix tremblait un peu. Le vieil homme manifesta sa stupeur. Il ferma le dossier qu'il avait devant lui, fixa de ses yeux perçants son interlocuteur, puis reprit d'une voix aigre :
« Vous désirez être avocat... Votre intention est louable, Mais comment pourriez- vous être avocat ? »
Pierre, avec netteté, justifia son projet. Il fit le récit de sa vie studieuse. Il raconta comment il était parvenu à obtenir ses grades. Il parla longtemps. Le bâtonnier l'écoutait sans impatience. Il ne l'interrompit pas. Mais quand il eut achevé, il discourut sentencieusement :
« Jeune homme, quelle belle énergie vous avez déployée! Vous êtes un exemple, et je vous rends volontiers hommage. Je vous félicite. Pourtant, je ne suis pas surpris outre mesure de votre activité. A mon âge, on connaît bien des choses. Il m'est arrivé de suivre avec intérêt bon nombre d'aveugles. Ma femme est dame patronnesse d'une association qui leur prête des livres. Ils apprennent à confectionner de très jolies brosses, ce qui ne les conduit pas à la fortune. L'œuvre à laquelle collabore Mme Darsepoils remédie à cette insuffisance en leur procurant
des vêtements et en leur allouant des secours. Tout de même, vous l'admettrez, il y a loin de tout cela à la profession d'avocat. v>
Pierre avait espéré un accueil différent. Intimidé au début de l'entretien, le rouge lui montait maintenant au visage et la colère s'emparait de lui.
« Monsieur le Bâtonnier, je croyais que pour être avocat, il suffisait d'être Français, licencié en droit et dépourvu de casier judiciaire. Mon infirmité ne semble pas devoir faire obstacle à mon inscription au barreau. Elle n'est pas — que je sache — une condamnation portée à mon casier judiciaire ! »
Me Darsepoils tira sa barbe mal peignée, puis il sourit, bonhomme :
« Mon jeune ami, la tradition a fait la force de la bourgeoisie et du barreau. On n'y pénètre pas comme dans un moulin ! Soyons sérieux. Que voulezvous faire parmi nous ? Plaider ?... Pauvre enfant ! Quel crédit auriez-vous ? Qui vous confierait un dossier ou irait vous consulter ?
— Comment !... Mais, en Belgique, en Angleterre, aux Etats-Unis, partout, des avocats, voire même des magistrats, privés de la vue, honorent la carrière qu'ils ont choisie et qui les a accueillis. Ignorez-vous donc l'histoire de Fawcet ? Il fut un brillant avocat. Bien plus, ses compatriotes en firent un député, il devint même ministre du Cabinet Gladstone.
— Oui, oui, des précédents !... mais à l'Étranger.
Moi, voyez-vous, je ne m'occupe pas de ce qui s'y passe. La tradition a du bon. Je l'explique souvent aux stagiaires, jeunes forces qui, dans leur enthousiasme, décrètent le branle-bas du ciel et de la terre ! Ils finissent par comprendre et se conformer à la règle. »
Il se tourna vers M. Derheim :
« Vous pouvez être fier de ce grand garçon. Qu'il donne des leçons et fasse un peu de musique pour se distraire. Les aveugles sont très musiciens ; tous les ans, je fais accorder mon piano par un aveugle. Pour un peu moins cher qu'un autre, il ne fait pas plus mal. »
Me Darsepoils se leva. Il fit mine de congédier ses visiteurs. Pierre, indigné plus encore que déconcerté, restait assis, prêt à la réplique. Son père le tira par le bras. Il se dressa devant le bâtonnier glacé, soudain :
« Vous refusez mon inscription au barreau ?... En avez -vous le droit ? »
Me Darsepoils venait d'ouvrir la porte de son cabinet :
« Je ne refuse pas d'instruire votre demande. Je vous ai communiqué mon sentiment et vous ai prodigué les conseils de l'expérience. Bonjour Monsieur ! »
Entraîné par son père, Pierre Derheim sortit du cabinet inhospitalier où ses chères espérances
venaient de sombrer sous les coups d'une autorité plus aveugle que lui-même. Son visage était blême. Il traversa à nouveau la salle des pas-perdus. Me Félicien Bernard l'aperçut. Il s'engouffra dans un couloir.
« Mon petit ! », fit M. Derheim en l'embrassant, lorsqu'ils eurent descendu les marches du Palais de Justice, « mon pauvre petit ! »
Pierre se dégagea doucement de l'étreinte paternelle.
« Le s... ! cria-t-il, il ne l'emportera pas en paradis. Malgré lui, je serai avocat ! »
En quittant le Palais de Justice, les deux hommes retraversèrent le canal. Par la rue des Templiers, ils se dirigèrent vers la rue centrale où, dans un bureau austère, Mme Derheim et sa fille devaient attendre impatiemment leur retour. Le pas alourdi, ils marchaient sans parler. Son coup de chapeau sec et rapide aux passants reconnus, suffisait à révéler la mauvaise humeur de M. Derheim à des yeux observateurs. Lui qui aimait tant la ville où il avait toujours vécu, où ses affaires s'étaient heureusement développées, ce jour-là, muet et torturé, il haïssait sa petite patrie. Pourquoi restaitelle indifférente à l'effort de l'un de ses fils qui, se jouant des difficultés, avait montré à ses concitoyens ce que peut l'énergie alliée à la souplesse de l'esprit ? Son cœur était ulcéré, et son amour-propre piqué. A son bras, la tête baissée et fixe, Pierre allait
d'un pas d'automate. Il avait subi un choc à la fois rude et imprévu. Il était meurtri et décontenancé. Sa souffrance était infinie et si intense que sa pensée errante ne lui permettait plus de l'analyser.
« Tiens, les Derheim ! » Une voix sympathique, arrachant l'un à sa colère muette, l'autre à sa torpeur, leur fit aussitôt reconnaître leur ami, M. de Vaudières.
« On se promène au lieu de travailler, en plein après-midi ! Voilà qui m'étonne de gens sérieux. »
L'industriel était secoué d'un gros rire en prononçant les paroles qu'il croyait malicieuses.
« Quoi de nouveau ? Pas bonne, la bourse d'aujourd'hui. Je considère que la crise actuelle résulte bien plus de la sous-consommation que de la surproduction. »
Le gros homme arrêta net son discours dont la continuation aurait fait valoir l'abondance et la richesse d'arguments qu'il avait entendu énoncer à la réunion de la Chambre de Commerce d'où il venait. L'air absent de ses auditeurs l'avait frappé.
« Qu'y a-t-il, mes amis ? Je disserte d'intérêt général quand peut-être chez vous il y a un malade ? »
M. Derheim avait besoin d'expansion. Le moment était venu pour lui d'exprimer son désenchantement. Il raconta comment Pierre avait été reçu par le chef du Barreau de Lernolles. Avec force interjections, M. de Vaudières manifestait sa surprise
indignée qu'il ponctuait de signes réprobateurs. Quand il prit les mains de Pierre, une larme perla à ses cils.
« Ce qu'il t'a dit est laid. Ses commentaires étaient inutiles, si même il avait dû te décourager. Mais enfin, il faut comprendre. Au delà de la cruauté de paroles que je regrette, il y a lieu d'en admettre le sens. Renonce donc à ton projet. Dans l'état actuel des mœurs et des possibilités, il est une gageure. Donne des leçons, écris des livres. »
M. de Vaudières accentuait la gravité de sa voix. Avec familiarité il passa un bras autour du cou du jeune homme.
Il était plein d'autorité et de douceur. D'un air entendu, il lui confia que, s'il ne pouvait mieux, il tenterait, grâce à ses relations, de faire de lui un conseiller municipal; qui sait ? Peut-être même un adjoint à M. le Maire.
« Ainsi, conclut-il, on t'occupera et tu échapperas à l'ennui. »
D'abord indifférent, puis agacé par les propos sentencieux de M. de Vaudières, Pierre s'apprêtait à châtier d'une phrase cinglante l'honnête homme disert que ses succès auraient flatté, mais qui, timoré, appréhendait pour lui les déceptions d'une entreprise à laquelle il ne croyait pas. Une main se posa sur son épaule. Ducasse, impatient de savoir, était venu à sa rencontre et l'interrogeait. Les deux
jeunes hommes se mirent à marcher lentement, suivis par M. de Vaudières qui communiquait sa pensée au père du postulant éconduit. Pierre, volubile, relata fidèlement son entrevue avec Me Darsepoils.
« Idiot, triple idiot, fils de préjugés et préjugé lui-même ! » s'écria Ducasse, apprenant la déconvenue de son ami. L'expression bruyante de son indignation fit se retourner un passant. Que lui importait l'étonnement des autres ? Furieux, il continuait :
« Ces gens-là sont à la vérité et à la justice ce que la diligence est au chemin de fer ! Ils croient tout savoir et perpétuer la tradition quand ils n'en conçoivent ni l'esprit ni la force. S'il en était autrement, il y a beau temps qu'on ne parlerait plus ainsi de cette tradition, ce mot magique qui, par leur fait, recouvre plus de paresse, d'indolence et même de cruauté que de grandeur et de vertu!
« Mais tu ne peux t'incliner devant cette opinion niaise et vaine. Que vas -tu faire ?
— Ce que je vais faire ?... En douterais-tu ? Je ne suis victime que d'un accueil fâcheux. La loi est pour moi. Certes, le Conseil de l'Ordre entérinant la pensée de Darsepoils — ce qui est improbable — la Cour qui aurait à connaître de l'affaire ne marcherait pas. Et si, par impossible, elle commettait une erreur judiciaire, eh bien ! il y aurait la Cour
de Cassation ! Pourtant, plus j'y réfléchis et plus je remarque que le milieu lernollais n'est pas propice à mon émancipation. La population de notre cité est laborieuse et digne, mais vois-tu, la clique réactionnaire en place oppose les pires obstacles à l'initiative et à la nouveauté. Pusillanimité, inertie ou incompréhension, je ne sais.
- — Et alors ? » interrompit Ducasse, impatient d'entendre la conclusion que Pierre voulait tirer de ces propos.
« Et alors, reprit Pierre, je f... le camp et m'inscris au Barreau de Paris.
— Et si, là comme ici, on te mettait des bâtons dans les roues ?...
— Non, non ! Je connais Paris. L'individu, s'il a du cran, peut vaincre la masse avec laquelle il ne fait pas comme ici étroitement corps. Paris est un immense champ d'expériences. Le succès y est apprécié chez les autres. Nos bourgeois, eux, ne sont intéressés que par leurs propres affaires. Ils se croient voués à un destin meilleur en raison de leur naissance, du crédit de leur famille et d'un usage respecté, bien plus que par leur personnalité.
— Bravo ! fit Ducasse, enthousiaste. Tu as raison. Tes parents ont trop de foi en toi pour ne pas encourager ton projet. »
Les deux amis s'étaient arrêtés. Ils furent rejoints
par M. de Vaudières, et M. Paul Derheim dont le visage était grave et préoccupé.
« Il sera avocat à Paris ! s'exclama Ducasse, en dirigeant vers eux son clair regard. Il a raison. Il veut courir sa chance. Il ne tient pas à enfiler les pantoufles de Lernolles ! »
Midi venait de sonner à l'horloge du Palais de Justice. A cette heure de calme relatif dans la cité, de rares badauds essayaient de reconnaître au passage un avocat célèbre ou un homme politique en renom. Si leur attente n'était pas vaine, ils s'en allaient déjeuner, heureux d'avoir identifié un grand personnage dont ils parleront comme d'un ami. Ce jour de novembre, leur attention fut retenue par un grand jeune homme aux yeux morts et à la mise soignée qui, guidé par un camarade du même âge, gravissait les marches du palais de saint Louis. Une marchande de journaux sollicitait les acheteurs de Paris- Midi d'une voix éraillée. Tout en rendant la monnaie, elle renseignait volontiers ses clients et les curieux :
« Celui-ci, c'est Me Calvi ; celui-là, Me Paul Albert. Ils m'achètent leurs journaux et ne veulent
avoir affaire qu'à moi. Ce sont de vrais copains. »
En apercevant Pierre Derheim et Ducasse, sa surprise fut si grande qu'elle laissa tomber la pièce qu'elle venait de recevoir :
« Dites donc ! » cria-t-elle à un garde municipal qui, comme elle, restait en faction devant le Palais de Justice. « Avez-vous vu ce pauvre garçon ? Ce doit être encore de la guerre ! Que va-t-il faire ? Est-ce qu'il irait à la Correctionnelle ? »
Pierre et son compagnon se dirigèrent, d'un pas alerte, vers le vestiaire des avocats. A l'ébahissement des préposés, l'aveugle lernollais endossa une robe. Il était troublé. Il sentait combien le geste qu'il accomplissait avait d'importance pour son bonheur. Il allait prêter serment.
Ses parents avaient tout tenté pour le retenir à Lernolles. Avec un peu de temps, tout devait s'y arranger. Me Darsepoils ne résisterait pas à une nouvelle visite. De bons amis plaideraient la cause du candidat au barreau. D'ailleurs, que ferait Pierre à Paris, dans sa situation et sans appui ? M. de Vaudières intervint éloquemment auprès de lui. Il poussa le dévouement jusqu'à promettre son entremise auprès du président du Tribunal de Commerce, qui devait exercer une influence indéniable sur le barreau lernollais. La décision de Pierre avait le caractère d'un défi à la réalité. On lui représenta qu'on ne vivait pas de chimères, que ses parents ne
pouvaient abandonner une situation et des habitudes, et que, pour lui, il ne pouvait être question de vivre seul en une ville où tant d'espérances s'évanouissaient chaque jour au rude contact des faits.
Ni les objurgations et les appels à la sagesse, ni les raisonnements les plus sûrs ne purent triompher de la tenace détermination du jeune homme. Accompagné par le fidèle Ducasse, il prit le train de Paris. Il sollicita une audience du bâtonnier du plus grand barreau du monde. Comme il tremblait en franchissant le seuil de sa demeure ! Il n'y venait pas, comme il avait fait à Lernolles auprès de Me Darsepoils, quérir une autorisation sans objet. Il se contentait d'espérer un encouragement ! Comment quitterait-il cette maison où tout révélait l'effort et la recherche de la justice ? Cet homme qui avait tenu dans ses mains tant de destins comprendrait-il son cas ? Assis en face de l'avocat célèbre dont pour lui le nom résumait la Défense, il attendit, haletant, que lui fût posée la question sacramentelle : « Que puis- je faire pour vous ? »
Une heure plus tard, transfiguré, Pierre regagnait l'hôtel où il était descendu. Une voix d'or, mesurée et douce, avait su trouver les mots qui devaient justifier son contentement : « C'est une rude carrière. Le talent et la chance y ont leur part. Il faut souvent attendre longtemps le succès... s'il doit venir !
Puisque, selon votre expression, vous tentez une expérience, j'applaudis à votre courage. Allez, mon jeune confrère, les portes de l'Ordre des Avocats vous sont ouvertes. »
Pierre ne demandait rien de plus que cette approbation de son effort. L'énergie et la patience..., il en puiserait la force dans la volonté de réussir. Quant au talent..., on verrait plus tard !
Dans les galeries du Palais de Justice, les curieux s'écartaient avec respect devant le bâtonnier. Il conduisait à la première Chambre de la Cour quelques jeunes hommes pour y prêter le serment des avocats. Parmi eux, pâle, mais la tête droite et le pas ferme, Pierre Derheim réalisait un rêve : il entrait dans la bataille pour la vie...