‹ EvasionChapitre 3 sur 3 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

« Mère chérie, les clients peuvent venir, tout est en place. Vois comme ces fauteuils sont confortables ! Essayons-les, veux-tu ? »

Mme Derheim embrassa son fils et s'installa dans l'un des deux grands fauteuils de cuir disposés devant la table de travail du jeune avocat :

« Mon cher Maître, je viens vous consulter pour une grave affaire appelée à faire quelque bruit...

— Fort bien, Madame ma cliente, un dossier à publicité mérite mon attention et vous vaudra mon assistance la plus désintéressée ! ».

Tous deux riaient en mimant le rôle qu'ils s'étaient donné. Adèle avait assisté à la scène.

« Bon Jésus ! s'était-elle exclamée, ils s'amusent comme des enfants ! »

Participant, elle aussi, à la joie inaugurale du

cabinet de Me Pierre Derheim, elle riait bruyamment en se tenant les côtes.

Mme Derheim partait le soir même pour Lernolles. Elle en était restée éloignée d'abord en vue de découvrir l'appartement qui conviendrait au stagiaire, puis pour procéder à son installation. Après des démarches sans nombre, elle arrêta son choix rue de Douai, sur quatre pièces modestes et décentes, au deuxième étage. Elle mit tout son incomparable amour de mère et son zèle de femme pratique à aménager et meubler tout à tour la chambre à coucher, la salle à manger, le salon et le cabinet de travail où désormais devait vivre et évoluer son cher enfant. Elle voulait tant que tout lui fût commode et qu'il retrouvât à Paris les aises qu'il avait toujours connues à Lernolles ! Un peu nerveuse à penser à son départ prochain, elle éprouvait de la volupté à réaliser l'ordonnance et l'harmonie de la maison. Elle mettait un soin infini à montrer au jeune homme, parfois impatient, la position des meubles et à lui en désigner le contenu. Elle avait reconstitué dans ce quartier de Montmartre, si animé, la chambre à coucher paisible où il avait connu à Saint-Trèves des heures d'inoubliable douceur.

« Mon fils se rase lui-même, trouve parmi vingt cravates celle qui lui convient, choisit ses vêtements et n'a pas à recourir aux bons offices de quiconque. Mais il faut mettre de l'ordre, surtout quand on

change de maison. Il ne faut pas qu'il puisse se méprendre ni être contrarié s'il ne devait pas trouver ce qu'il cherche. »

La femme de ménage, admirative, écoutait s'exprimer l'orgueil maternel ennobli de tous les soucis de la délicatesse.

Lucienne s'était mariée au printemps. Elle aurait été la compagne enthousiaste des premiers pas de son frère dans le grand Paris. Mais l'annonce d'un événement prochain qui faisait battre son cœur d'allégresse la privait d'une satisfaction qu'en d'autres circonstances elle se fût donnée. Mme Derheim n'aurait pu supporter la pensée de laisser Pierre vivre seul à Paris. Il n'y aurait eu recours qu'à des appuis intéressés. Cela elle ne pouvait y consentir. Après avoir un instant décidé de s'installer auprès de lui, elle admit qu'elle ne pouvait se séparer d'un mari dont la bonté et la compréhension avaient assuré sa tranquillité constante et le bonheur de ses enfants.

Elle demanda à Adèle de la remplacer auprès de Pierre. Intelligente et dévouée, la brave fille comptait bien finir ses jours dans une famille à laquelle elle sentait bien qu'elle était incorporée, mais elle pleura en quittant la jolie maison de Saint-Trèves. Comment n'eût-elle pas suivi « son petit » qui allait entreprendre dans la capitale sa lutte pour la vie ? Pour elle, il était un dieu. Le critérium des bonnes et des mauvaises actions résidait dans sa satisfaction ou sa

déconvenue. Elle le tutoyait. Quand il était gai, elle exultait ; s'il devenait triste, elle souffrait de sa peine.

Dans le cabinet de travail qui sentait le neuf, Pierre et sa mère envisageaient l'avenir. Ils avaient cessé de rire. Ils se demandaient comment les clients pourraient venir. Dans l'immense Paris, que ferait un jeune homme dénué de relations et d'expérience et sévèrement handicapé ? Son existence était inconnue dans un milieu et une cité qu'il ignorait. Mme Derheim pleura. Elle s'efforça de dissimuler son chagrin. Sa voix la trahit. Pierre eut mal, mais il cacha sa détresse. La prenant par le cou et l'embrassant, il tenta de la rassurer :

« Les hommes forts et sages sont ceux que les difficultés ne surprennent pas. Je me tirerai d'affaire. Mais pour cela, il faut du temps. »

Il n'était pas retourné au Palais depuis sa prestation de serment. Il avait résisté au désir de s'y rendre et de s'y familiariser avec les aîtres et les choses. Pour cela, il préférait attendre celui dont les yeux lui donneraient la mobilité et la liberté. On était à la veille de l'arrivée de M. Javelot. Il remplirait auprès de lui les fonctions de guide et de secrétaire.

« On le dit gentil. Il a ton âge, mais tu le connais peu. Conviendra-t-il ?

— Mère, sois sans inquiétude. Il conviendra ou

ne conviendra pas, il sera toujours temps d'aviser. Tu me connais assez pour être sûr que je saurai faire face aux inconvénients éventuels. Au reste, pourquoi en prévoir, alors que tout va ? »

Pierre et Adèle conduisirent Mme Derheim au train de Lernolles. La pauvre femme feignit d'être confiante. Mais désespérée, ses yeux se mouillèrent de larmes quand elle eut cessé d'apercevoir le visage de son enfant.

De retour rue de Douai, Pierre embrassa sa vieille Adèle. Ce geste familier lui assurait un sommeil paisible et l'impression d'une merveilleuse journée passée. Puis il se coucha. Il ne put dormir. Il se sentait si seul. Il essaya de soulever les voiles de son horizon. Il se représenta la venue de son secrétaire, un inconnu; ce que serait leur arrivée au Palais où il venait d'être admis au stage, mais où rien ne l'appelait. Il aurait voulu fuir ses préoccupations, aller au café, se distraire, rire à gorge déployée. Adèle dormait. A dix heures du soir, où irait-il ? Avec qui ? Quelles étaient ses relations à Paris ? La guerre en avait multiplié le nombre. Il était reparti à Lernolles et les avait négligées. De vrais amis, il en avait moins encore. En cette période d'année commençante, chacun vivait dans sa famille. Lui pour être plus tôt à pied d'oeuvre et sous le prétexte de travailler, alors qu'il n'avait rien à faire, il avait brutalement quitté les siens. La tête lui faisait mal à envisager la série des

problèmes que la vie matérielle — dont il ignorait tout — poserait demain pour lui. Si M. Bontemps avait eu raison !... Ses espérances n'étaient-elles pas des chimères ? Ses parents auraient dû le contraindre à rester comme les autres, misérables épaves voguant malgré tout au gré de sages impulsions !...

Il se leva et s'en fut dans son cabinet de travail. Il décrocha le téléphone et appela Blanche d'Avignac qu'il n'avait pas rencontrée depuis deux ans. Il éprouvait le besoin impérieux d'entendre une voix amie. Hélas ! la jeune femme n'était pas chez elle. Il marcha autour de la pièce, allumant des cigarettes qu'il ne fumait pas. Il s'assit enfin à son bureau et essaya d'écrire quelques lignes à sa mère. Sa pensée était vide. Trois fois il recommença sa lettre, déchirant nerveusement le papier. Il réussit cependant à exprimer ce qu'il voulait :

J'ai eu de la peine à te quitter. Tai honte des soucis que je t occasionne. Pourtant, je te demande de me faire confiance. Jamais, je n'ai été aussi sûr du succès, aussi enthousiaste et résolu. Une vie qui suscite Veffort est attachante et belle. Tu verras, bientôt tu seras fier e de moi.

Apaisé, Pierre regagna sa chambre. A vouloir soustraire un être vénéré aux préoccupations qui l'obsédaient, il s'était suggestionné et assuré une foi nouvelle. Il se coucha et dormit paisiblement.

Dans un groupe d'avocats, Me Chardonnet pérorait :

« Avec trente ans de moins que Viviani, je suis comme lui. Après avoir prononcé un bon discours, il me faut un dérivatif !

— Et ce dérivatif, vous le trouvez... ? interrompit avec malice un plus ancien.

— Dans l'amour, mon bon ami. »

La haute taille de Me Chardonnet se dressait au milieu d'un essaim de robes noires. Sa bouche avait souri en formulant sa réponse, d'autant plus ardente que ses yeux se fixaient sur une jolie vedette de music-hall qui passait, accompagnée du célèbre Me Calvi.

« Il ne s'embête pas, notre ténor ! A défaut de provision, ce corps délicieux suffirait à me rendre éloquent, même devant le Conseil des Prud'hommes! »

Les confrères de Me Chardonnet rirent à gorge déployée. Dès son arrivée au Palais, une voix spirituelle, des poses théâtrales et fantaisistes lui avaient conquis l'admiration et l'entourage de plus timides que lui. Il lui suffisait de pénétrer galerie Marchande et de s'y arrêter ; aussitôt il devenait le centre d'une réunion de ces hommes de tous âges qui, tantôt affairés, tantôt inoccupés, circulaient, une serviette sous le bras, en quête d'adversaires ou d'amis, toujours avides d'émotions ou de nouvelles. D'aucuns ne se croyaient-ils pas à la tribune ou sur la scène, épiés par un public rempli de curiosité ?

Ce jour-là, Me Chardonnet ne parlait pas seulement pour son auditoire immédiat. Le Palais offrait son animation accoutumée. Les journalistes, les femmes, toutes les catégories de plaideurs étaient là, observateurs avertis ou novices, et pouvaient porter un jugement sur les messieurs du barreau. Il y avait aussi sur un banc voisin, rapprochés dans l'attente de l'avocat qu'ils avaient choisi, une femme qui paraissait du monde, et un pauvre hère. Me Minard avait écouté avec intérêt la verve réaliste de Chardonnet. Il avait hâte qu'elle fût tarie, en tous cas, apaisée, car il avait quelque chose à dire. Comme pour les empêcher de disloquer leur groupe, il avait pris ses voisins par le cou. Sa taille était si petite qu'il semblait ainsi suspendu à leurs hautes épaules.

« Savez-vous, Messieurs, que si ça continue, bien-

tôt il nous sera donné de jouer ici au colin-maillard. L'aveugle du pont des Arts a prêté serment !

— Quoi ! firent tous les autres en même temps.

— Vous n'avez donc pas lu l'article de Durgeon paru dans le Journal de ce matin ? Avec un chic qui ne vous étonnera pas, notre illustre confrère décrit le Palais d'après-guerre. Voici le papier. »

Me Chardonnet saisit l'occasion et proposa d'en donner lecture. On acquiesça avec empressement. Et il commença :

« Comme il ressemble peu, ce Palais a" après- guerre, à celui que j'ai connu à mes débuts. Alors, quelques grandes figures se détachaient de la cohorte des avocats. Ces hommes étaient entourés, honorés. Leur talent magnifique était exalté. Aujourd'hui, certains anciens n'ont pas une valeur moindre, celle des jeunes s'affirmera sans doute ; mais la formation de ces derniers est différente : leur culture est moins classique, moins poussée et, il faut le dire, moins timide. De mon temps, les avocats attendaient dix ans pour gagner leurs premiers honoraires, vingt ans pour en vivre, trente ans pour en profiter. Les stagiaires d'aujourd'hui osent demander à la profession des satisfactions immédiates !

« L'aspect de nos galeries séculaires s'est transformé. Une activité fébrile s'est substituée à la paix et à la poésie d'une époque maintenant révolue. Où sont les confrères spirituels et bavards qui ne demandaient au

milieu que son atmosphère, au lieu de manifester, avec Vénergie d'un siècle trop positif, une activité quotidienne ! Lorsque je prononçai mon premier plaidoyer, mes contemporains avaient une mentalité issue de la défaite. Actuellement, c'est Vimpression de la victoire qui les anime et les conduit à la matérialisation de leurs espérances. Qu'ils sont beaux, mes confrères a" après-guerre, avec leurs poitrines décorées et leurs mutilations ! Mais que font tant de femmes sous notre robe? Cherchent- elles leur vie ou leur distraction? Bien plus, mon regard étonné a surpris le pas malaisé d'un être douloureux et triste, au visage inexpressif. Traîné par son guide, que vient-il faire parmi nous, cet avocat aveugle, revêtu de la robe, symbole d'intelligence et de clarté? Le remède à ses maux était dans sa famille qui, seule, pourrait panser ses blessures et le consoler. Le respect de son entourage et la compassion qu'il eût provoquée auraient mieux convenu à la quiétude de nos âmes que ce spectacle horrible,,, »

Me Chardonnet n'acheva pas l'article. Il venait d'apercevoir Pierre Derheim marchant lentement au bras d'un jeune homme.

« Regardez ça, mes amis, s'exclama Me Minard en se haussant sur les talons. Durgeon a raison. Mânes de Berryer et de Dupin, où êtes-vous ? Après les métèques, les femmes et les nègres, il ne manquait plus que la Cour des Miracles !

— Chut ! dit quelqu'un, il est peut-être aveugle de guerre.

— Crois pas : il ne porte pas de décoration. » Me Chardonnet sourit et ironisa :

« Tant mieux ! A défaut d'autres qualités, on le distinguera ainsi parmi nous. »

Assis côte à côte, le loqueteux et la femme du monde, après avoir saisi des bribes de l'article du célèbre Durgeon, avaient aperçu celui qui en faisait les frais.

« Le pauvre homme ! » murmura le premier, tandis que son élégante voisine s'avançait à la rencontre de celui qu'elle attendait.

Pierre Derheim et Javelot, son secrétaire, allaient sans hâte et sans but dans les couloirs bruyants. Ils avaient lu, comme Me Minard, les lignes qu'une des lumières du barreau lui avait consacrées. Pierre avait eu mal. Il avait pensé que l'auteur avait de l'audace d'écrire ainsi pour son public, au risque de crever un cœur. Il déclara à Javelot qu'il ne se reconnaissait pas dans le portrait grandguignolesque qu'on avait fait de lui :

« Me Durgeon sera peut-être un jour membre de l'Académie française, mais il n'emportera pas sous la Coupole ce qu'il vient d'écrire, sans souffrir mon appréciation. Où demeure-t-il ? Allons lui montrer son erreur. »

La visite que Me Durgeon reçut ce matin-là fut

imprévue. Il écouta avec attention le stagiaire défendant sa cause.

« Si je l'ai gagnée, fit Pierre à Javelot, lorsqu'ils quittèrent le somptueux appartement de Me Durgeon, si je l'ai convaincu, il ne parlera plus jamais de moi. Un homme qui se défend et qui a le souci de ne pas se singulariser n'intéresse personne. »

Javelot lui représenta qu'il avait peut-être tort de ne pas veiller davantage à sa publicité.

« Quand on commence, dit-il, la fortune ne vous ayant pas encore souri, il faut, pour la provoquer, accepter d'appartenir à ceux qui veulent bien vous prendre.

— Et la liberté, qu'en faites-vous ? Sans compter qu'en l'occurrence, elle constitue la base d'un bien auquel j'attache un prix immense : ma dignité. »

Pierre et Javelot continuaient leur promenade dans le Palais, isolés comme si, en dépit de l'activité bruyante qui se manifestait alentour, ils eussent marché dans un désert immense, sans espoir de l'oasis. Un garde leur indiqua la Cour d'Assises. Ils s'y rendirent avec l'ardeur recouvrée d'une caravane apercevant l'onde salvatrice à portée de fusil. Malheureusement, la Cour ayant à juger une affaire d'intelligences avec l'ennemi, avait prononcé le huis clos.

Les deux jeunes gens allaient reprendre leur randonnée dans les galeries bourdonnantes lorsque

le son d'une voix doucement timbrée vint distraire Pierre de sa mélancolie.

« Vous cherchez quelqu'un, confrère ? »

Pierre expliqua que, nouveau venu au Palais, il avait le désir de le connaître.

« Très bien, permettez-moi de vous guider un peu. Je me nomme Daniel Algéris. Inscrit au barreau depuis quelques années, sans affaires et sans escompter en avoir jamais, je serais heureux si je pouvais faciliter vos premiers pas dans cette maison. »

Pierre avait repris son visage expressif de bonne humeur. Il accepta d'enthousiasme une proposition qui l'arrachait à ses méditations et à son trouble.

« Etes-vous noble, votre père appartient-il à la magistrature ou au barreau ? Est-il grand capitaine d'industrie ou connu dans le monde ?

— Rien de tout cela, répondit Pierre en riant.

— Alors il faut, pour réussir, de hautes relations, un patron notoire ou une affaire à sensation.

— Et le talent ?

— Le talent a aussi son rôle ; mais il ne suffit pas. Croyez-moi, l'amitié du président de la Chambre ou du Conseil, la sollicitude d'un ancien bâtonnier, les succès féminins et le monde constituent des biens précieux et plus nécessaires que le talent auquel ils ne portent toutefois pas préjudice.

— Vous plaisantez, mon cher confrère ?

— Non, j'observe ! A propos de succès, et pour

que vous connaissiez bien Daniel Algéris qui vous parle, lisez la chronique judiciaire du Moniteur. Son auteur, un ami, cite complais amment mon nom. Je plaidais, en effet, hier (tout arrive !) devant le jury. Ma cliente, inculpée de cambriolage, fut acquittée.

— Magnifique ! interrompit Pierre avec sincérité.

— Comment le jury n'eût-il pas acquitté la prévenue, a écrit le bon journaliste. Son avocat était si insuffisant que les juges populaires ont pris fait et cause pour elle !

— Vous êtes un humoriste ! »

Daniel Algéris avait trente ans. Ironique et philosophe, il ne demandait à la robe que la facilité de pénétrer dans les salles d'audience et d'approcher les sommités de l'époque.

« Vous quittez le Palais, mon cher confrère ?

— Bah ! Je n'ai plus rien à y faire. Au surplus, n'y connaissant personne, je me sens isolé et même un peu perdu dans le brouhaha de ces galeries immenses. M'habituerai- je jamais au milieu ?

— Quel pessimisme ! Le hasard d'une rencontre me fait devenir votre ami. Je ne sais rien de vous. Pourtant votre visage souriant et la solidité de vos épaules me permettent d'augurer pour vous des réalités par lesquelles vous oublierez un désenchantement provisoire. »

En quittant le vestiaire, Pierre brandissait fièrement à la main trois petites feuilles de papier.

« Des commissions d'office, déjà ! Mon cher, on vous gâte ! De très vieux avocats ne négligent pas cet élément d'activité. Pour les jeunes, il facilite parfois la révélation du talent mis au service d'une cause qui le justifie. »

S'étant saisi des feuilles de papier et les ayant examinées, il continua :

« Un vagabondage... poussière. Coups et blessures... c'est mieux. Voyons la dernière. Oh ! recel... très bien ! Certains délinquants sont plus recherchés. Quand ils ne sont pas dénués de moyens, ils désignent leur défenseur commis d'office, autrement dit, ils les déchargent de l'obligation de ne plaider que pour la gloire.

— Quoi !

— Oui, je vous expliquerai tout cela. »

Les trois jeunes hommes montaient en devisant le boulevard Saint-Michel. Ils entrèrent dans la Taverne du Panthéon et poursuivirent leur entretien :

« Derheim, votre nom indique que vous êtes juif.

— Oui. Est-ce une qualité ? une tare ?

— Si vous êtes grand bourgeois, riche et réactionnaire, ça a du bon. Sinon, il faut avoir de la chance, être cette exception que chaque bon catholique possède dans ses relations. »

Paris, le 31 janvier.

Mon cher vieux Ducasse, Je suis un grand homme. Je viens de plaider pour la première fois, ou plutôt j'ai lu sentencieusement dix phrases pour défendre un malheureux vagabond. Son aventure m'a appris qu'il était coupable d'être privé de ressources et de s'endormir sur un banc des Tuileries avec trente sous dans sa poche. Il a eu six jours de prison. Mon ami Algéris affirme que c'est un succès. Les juges avaient l'air surpris de me voir à la barre. Il paraît qu'ils zyeutaient mon papier Braille avec la même attention qu'ils eussent suivi Les Mystères de New- York au cinéma. J'étais tout de même content. Je plaide demain une sensationnelle affaire de divorce par défaut, et je défends aussi (je ne sais plus où donner de la tête) un brave garçon

auquel j'ai rendu visite à la Santé. Il a traité les agents de la force publique de noms irrévérencieux. Tu le constates, je me fais la main.

Je suis sur le sentier de la fortune. Depuis mon inscription, foi gagné, tu entends, gagné! cinquante francs pour avoir assisté la concierge du 6 de ma rue, que la mienne m'a envoyée. Imagine-toi qu'elle était poursuivie par un de ses locataires. Ce dernier a eu le front de prétendre à la barre du juge de paix que ma cliente avait ouvert une de ses lettres. Calomnie ! Le demandeur n'apportait aucune preuve à Vappui de ses allégations. Et j'ai obtenu dix francs de dommages-intérêts. Je me lance !

Algéris est charmant. Quel bonheur de V avoir rencontré! Tous les jours, je me rends au Palais. J'y circule sans qu'il me soit offert de me rendre service, de me donner un conseil ou une direction. Mes confrères doivent être timides.

Bien entendu, ne communique pas à mes parents le contenu de ma lettre. Pour qu'ils aient confiance, je leur ai fait un pieux mensonge. Je leur ai précisé que mes honoraires permettaient de réduire dès maintenant la pension qu'ils m'adressaient. Si je n'agissais pas ainsi, et surtout s'ils concevaient l'isolement dans lequel je vis, ils s'affoleraient. Pour m' éviter une déconvenue, ils viendraient me chercher et me ramèneraient à Lernolles. A dire vrai, les mécomptes que j'éprouve ne sont pas beaucoup plus sensibles que

ceux des camarades. Au Palais, les débuts sont très difficiles sans le concours d'un patron. Il ne vous enrichit pas, mais il vous fait espérer des jours meilleurs. Il vous occupe, et après quelques années vous permet de vivre lorsque — il est vrai — la clientèle vous a découvert.

Ne va pas croire que je suis atteint d'un cafard monstre ou de la manie de la persécution. J'avoue que j'ai tendance à exagérer, surtout quand je t'écris que je passe au Palais, parmi les indifférents qui m'ignorent. Les préposés du vestiaire et le garçon de la douzième me font bonne figure. Ils me trouvent gentil. Pourtant, je ne leur ai pas encore donné de pourboire.

La marchande de journaux qui vendait Paris-Midi, tu te souviens, le jour de ma prestation de serment, m'a, elle aussi, manifesté de l'intérêt.

Il m'arrive de sortir le soir avec Algéris qui, décidément, est mon ange gardien. Quand je ne sors pas, je lis ou me couche tôt. Javelot a d'absorbantes occupations, l'après-midi surtout, et demande à Paris tout ce qu'il peut lui donner. Je comprends qu'il ne tienne pas à aliéner sa liberté. Je la lui rends au coucher du soleil.

Adèle me fait de bons petits plats, et réalise des prodiges d'économie. Quand un client arrive, elle l'introduit cérémonieusement au salon. Si au cours de ma réception, un autre client se présente, elle

frappe, ouvre la porte à mon injonction d'entrer, et me dit :

« Maître, tu as un autre monsieur qui t attend. »

Mais l'assisté judiciaire de client ne le remarque peut-être pas. D'ailleurs, s'il devait le remarquer, si ça ne fait pas très bien, du moins, c'est exquis.

Si un jour j'ai trop le cafard, je te prierai de venir passer quelques heures auprès de moi. Ainsi tu verras Micheline. Elle est gentille. Je la vois deux ou trois fois par semaine. Sa compagnie contribue à me faire escompter les succès de ma carrière. Elle est si fière de connaître un avocat !

J'oubliais de te dire que j'ai poussé l'audace jusqu'à m'inscrire au concours de la Conférence du Stage. J'en attends peu si ce n'est la possibilité de me lier avec quelques camarades. Je me sens si seul dans les galeries mouvementées du Palais de Justice! J'y circule parmi les indifférents et les affairés. Sache-le, mon infirmité épouvante plus qu'elle n'intéresse.

Ëcris-moi souvent. Tes lettres sont si impatiemment attendues et me font tant de bien !

A toi de tout cœur.

Pierre.

La place du Tertre arborait sa physionomie de fête grouillante et mouvementée. Les appels rauques des klaksons, le grincement des violons, les tours et les chants d'artistes ambulants, le boniment des camelots et des cartomanciennes réalisaient, pour une foule bariolée et cosmopolite, le calme paradoxal d'une soirée d'été.

Entraînés par Lucien Javelot, Pierre et Micheline avaient résolu de dîner chez « La Mère Catherine ». Pour eux, le pittoresque traditionnel du lieu était une nouveauté. Avec une sorte de volupté, dans un langage naïf et coloré, la jeune femme dépeignait à son ami attentif et souriant la disparité du public en liesse et les mendiants dilettantes offrant, contre monnaie, la production de leur talent ou de leur originalité. M. Javelot pimentait d'un détail cette description. Il vivait à Paris depuis six mois à

peine. Mais il avait bien vite quitté son habit provincial pour endosser celui du Parisien qu'il croyait déjà être devenu.

Il avait fait de bonnes études et accumulé les grades universitaires. N'avait-il pas envisagé toutes les carrières ? Il goûta peu celle de soldat. La fragilité de son cœur le fit réformer. Il fut pourtant récupéré par l'autorité militaire qui le renvoya bientôt dans ses foyers, le cœur solide cette fois. Mais une autre faiblesse de constitution l'empêchant de servir dans les armées de la République, il poursuivit dès lors sa recherche des diplômes, mais à devenir mandarin, il ne s'enrichissait pas. Ses parents, petits bourgeois à grands préjugés, étaient peu soucieux de lui laisser la bride sur le cou en même temps qu'ils subvenaient à ses exigences et à ses besoins. Ils étaient pieux et avares. Leurs principes n'élevèrent que de timides obstacles à la décision prise par leur fils de suivre, en qualité de secrétaire, le jeune Pierre Derheim, devenu avocat au Barreau de Paris. Une situation honnête lui était consentie pour des fonctions sans risque. Tenir compagnie à Me Derheim dépourvu de clientèle et de relations, lui lire les journaux et le guider dans ses sorties, tel était le programme d'une activité qui, pour attendre, offrait des avantages sans contre-partie.

Cependant M. Lucien Javelot goûtait l'aventure.

Il n'appréciait pas l'état de subalterne. « Je veux être mon maître », disait-il parfois avec nervosité à Pierre, qui comptait sur son concours et son exactitude. Paris exerçait l'attirance de toutes ses séductions sur M. Javelot, qui n'avait entrevu dans sa collaboration avec le jeune avocat que l'occasion de s'évader d'un milieu où il ne pouvait évoluer à sa guise. Il dormait longtemps. Pourquoi eût-il été arraché de son sommeil par l'impatience de Pierre à se livrer à un travail qui le laissait indifférent ? Entraîné par de passagères amours, il lui arriva même de laisser tout un long jour, privé de nouvelles et d'appui, celui auquel il devait son temps. Délaissé, et contraint cependant d'accomplir sa tâche, Pierre, ne pouvant plus attendre, faisait héler un taxi qui le conduisait au Palais où il avait recours à un confrère bénévole. Il advint que, parcourant la distance entre l'entrée du Palais de Justice et celle du vestiaire, au bras du garde républicain qui l'avait recueilli à sa descente de voiture, Pierre connut une douleur nouvelle. Me Minard, le voyant passer, avait dit de sa voix perçante :

« Oh ! Derheim ! il vient au Palais, tenu par un garde, comme il irait en prison ! »

Un matin de juin, M. Javelot déclara à l'avocat décontenancé qu'il n'avait plus à compter sur lui : il voulait voler de ses propres ailes.

« Cela vous ennuie ? dit-il à Pierre.

— Votre désinvolture m'étonne, mais nul n'est indispensable. »

Il confia son souci à Daniel Algéris qui lui proposa son aide jusqu'au jour où les circonstances lui permettraient de recourir à un secrétaire sérieux et fidèle.

« Mon pauvre vieux », faisait-il, tandis que Daniel Algéris, assis en face de lui dans l'un des grands fauteuils de cuir de son cabinet, essuyait une larme, « imagine un instant que je ne t'aie pas connu.. Qu'aurais-je fait ? Peut-être aurais-je abandonné le Palais, Paris, mes espérances, toute ma vie. Il s'agit d'un incident secondaire. Mais j'étais à la merci de difficultés d'autant plus sérieuses que mon amour-propre est grand. »

Pierre chercha et trouva un secrétaire.

Ce coup du sort qui, un instant, l'avait plongé dans l'amertume, ne l'irrita pas. M. Javelot, s'il ne devait plus concourir à sa fortune, devint un compagnon de plaisir. Ce soir-là, après une chaude journée, il lui avait suggéré de dîner sur la Butte Montmartre. Micheline prévenue, ils avaient, sans arrière-pensée, gagné la place du Tertre où, dans le brouhaha festoyant, ils riaient aux calembours et fredonnaient les mélodies que jouait un orchestre tout proche.

Le dîner se déroulant avec lenteur, Pierre éprouvait

la joie de l'insouciance et le bien-être de la fraîcheur nocturne. Lucien Javelot fumait nonchalamment, le regard fixé sur Micheline dont le fin visage et la jolie silhouette lui paraissaient depuis longtemps dignes d'attention.

Les convives devisaient. La jeune femme feignait de ne pas s'apercevoir de l'intérêt que lui portait l'ancien secrétaire de son ami. Un jour déjà, alors qu'il dansait avec elle, il lui avait fait une déclaration. Il lui avait même proposé un rendez-vous qu'elle avait décliné en souriant. La musiquette faisait rage. Un quidam se tenait en équilibre, la tête sur une carafe. Pierre venait de céder aux invitations pressantes d'une chiromancienne.

« Vous avez subi dans le passé un accident, mais votre ligne de vie est magnifique. »

Lucien Javelot, par-dessus la table, prit la main de Micheline. Elle se dégagea avec vivacité.

« Rendez-moi votre main, vous n'avez rien à craindre : il ne peut pas s'en apercevoir. »

Elle rougit violemment, haussa les épaules et s'écria :

« C'est abominable !

— A qui dis-tu cela ? interrogea Pierre, écartant la tireuse de cartes.

— Ce n'est rien. Je me suis mordu la langue et fait très mal.

— Pauvre petite ! » conclut Pierre, à nouveau attentif aux prophéties.

Lucien Javelot pourtant ne désarma pas. Il écrivit deux lignes sur le menu. Il le passa à Micheline. Croyant à des excuses, elle n'hésita pas à lire :

« Ne vous l'ai-je pas affirmé ? Vous êtes mon type. Il ne saura rien. Demain, à six heures, à la Paix. »

Micheline, indignée, déchira le carton, messager de trahison.

« Partons, partons vite », dit-elle à Pierre en le tirant par le bras. « Paie et viens ! »

Pierre la crut malade. Il s'efforça de la calmer. Il était anxieux de savoir ce qui pouvait la contrarier.

« Excusez-nous, Javelot. Micheline est souffrante. Je vais la reconduire. »

Ils dévalèrent à grandes enjambées la pente de la rue Lepic. Puis ils s'arrêtèrent. La jeune femme, en sanglotant, révéla à Pierre l'attitude de son faux ami.

« Jamais, entends-tu, une femme ne ferait cela. Elle peut ne plus aimer. Mais alors, qu'elle soit honnête. Faire ça, en profitant du fait que tu pourrais ne pas te rendre compte, c'est laid. »

Pierre la consola :

« Tous les hommes ne sont pas bons, ni délicats. La morale et l'amitié représentent pour eux des principes fragiles. Il en est surtout ainsi s'ils croient dans la supériorité de leur force, ou l'impuissance de leurs adversaires. »

La bibliothèque des avocats était pleine à craquer. Les robes noires se pressaient les unes contre les autres. Une génération de stagiaires affrontait les risques de la Conférence qui a permis à tant de talents de se révéler. Parmi eux, seuls, une trentaine de jeunes hommes ont franchi le cap de l'admissibilité. Après avoir prononcé, comme leurs concurrents moins heureux qu'eux-mêmes, un premier discours, ils espéraient, la seconde fois, être jugés dignes du secrétariat de la Conférence.

Pierre Derheim avait tenté la chance. Ses élucubrations oratoires avaient été imparfaites. Mais personne ne le lui avait dit. On ne l'avait pas non plus encouragé ou orienté par des mots de circonstance. Il avait compris que son admissibilité, qui lui valait de prendre part à l'ultime épreuve, constituait pour ses juges indifférents plus un prix de consolation qu'une sanction légitime.

Assis près du pupitre sur lequel ses notes seraient bientôt étalées, Pierre écoute attentivement les orateurs qui le précèdent.

Deux années se sont déjà écoulées depuis sa prestation de serment. La clientèle ne le boude pas trop. Les magistrats le connaissent déjà. Malgré Algéris qui a tenté de lui faciliter des relations, il continue à se sentir isolé dans le Palais. Il sait que, timides ou égoïstes, ses confrères s'écartent à son passage. De même qu'en apportant leur aumône au mendiant, les passants détournent la tête pour ne pas voir la déchéance de leurs obligés, de même ces hommes qui, parfois, affirmaient leur pensée dans un verbe sublime, rendaient hommage à Pierre Derheim à l'occasion d'un effort auquel ils ne croyaient pas. Un jour, néanmoins, un vieil avocat, réputé pour sa bonté, s'était approché de lui :

« Mon pauvre petit, avait-il dit, que faites-vous ici ? Nous avons tant de peine à vous voir affligé comme vous l'êtes ! »

Il lui était arrivé cependant d'entendre de bonnes paroles. Avant de plaider une affaire d'assistance judiciaire, il avait surpris les propos tenus par son adversaire, civiliste notoire, à son collaborateur :

« Mon dossier n'est pas prêt. Mais je m'en soucie peu, mon contradicteur ne pouvant utiliser les pièces trop abondantes qu'il possède. »

Après les débats, il s'excusa de l'avoir méconnu :

« Vous tirez parti de vos documents transcrits en Braille comme vous le feriez avec de bons yeux, pouvais-je le concevoir ? »

Le directeur des travaux de la Conférence siégeait à une longue table. Il était entouré des douze secrétaires désignés l'année précédente et devenus juges de leurs successeurs. Pierre, haletant, attendait son tour de parole. Son nom fut prononcé. Il se leva et, de la main, chercha le pupitre. Pâle, il allait commencer lorsqu'il entendit nettement :

« Le pauvre type ! Il n'y a rien à faire ! »

Il parla. Ses pauvres, yeux ne pouvaient projeter le regard qui affermit l'attitude et force l'attention de l'auditoire. Les secrétaires de la Conférence s'étaient mis à bavarder. Ils n'écoutaient plus un discours qui ressemblait à tant d'autres. Ils l'auraient souhaité supérieur ou différent. Comment Pierre, au sens psychologique si pénétrant, n'avait-il pas compris, lui, que, pour qu'il fût autant que les autres, il convenait de faire mieux ? Il percevait, en face de lui, des chuchotements et des rires. Pourquoi ceux qui l'avaient précédé au pupitre avaient-ils parlé dans un silence religieux ? Ce silence, l'avaient-ils obtenu par leur valeur ou par le seul regard de leurs yeux grands ouverts ? Il n'en était qu'à l'exorde. Aurait-il le courage d'aller jusqu'à la péroraison ? Il poursuivait son discours, sans

chaleur et sans foi. Quand il l'eut achevé, les applaudissements crépitèrent. Parmi les mains battantes, il reconnut celles de ses juges. Ils avaient été convaincus d'avance de l'inutilité de son effort. Mais en raison de son infirmité, maintenant, ils lui rendaient hommage. Ils ne pouvaient deviner que l'éclat de leurs applaudissements frappait Pierre au cœur. Sa sensibilité venait d'éprouver l'ambiance.

Un mois plus tard, les secrétaires de la Conférence, au cours d'un déjeuner, mettaient au point la liste de leurs successeurs. Ils étaient d'âges différents. Plusieurs atteignaient la trentaine. Les yeux clairs et le visage rieur des autres dénotaient une plus grande jeunesse. A la fin du repas, ils parlaient fort. Ils exprimaient leur satisfaction de partir en vacances. Ils contaient avec emphase de piquantes histoires recueillies dans la maison vénérable exposant au soleil d'été, de l'autre côté de la place Dauphine, la beauté et l'harmonie de ses lignes incomparables.

Le café servi, Me Galland rappela aux convives que leur réunion n'était pas strictement gastronomique.

« Opinion regrettable ! » railla Me Chardonnet, qui se considérait volontiers comme le plus spirituel de la promotion. « Disciples de Brillât-Savarin, nous demeurerions dans la tradition du Palais, sans risque de commettre d'erreurs de jugement. »

Les mérites des trente admissibles furent examinés à nouveau et pour la dernière fois. Ceux à qui incombait le soin de discriminer la valeur de leurs camarades ou l'ajournement de leur nomination, n'étaient pas toujours d'accord.

« Ne parlons pas de Portai, fit Me Galland avec impatience. Il fera, l'an prochain, un remarquable premier secrétaire.

— Comment le sais-tu ? interrogea ironiquement un de ses voisins, alors que tu ignores ce que sera le talent de ses concurrents ? »

M. du Barrois de la Sanglière demanda la parole : « Mes chers amis, notre liste serait incomplète si elle ne comprenait pas Gérard de Souvières et Antoine Capitaine. Ne l'oubliez pas, M. le Bâtonnier nous a signalé leurs qualités exceptionnelles.

— « Quoi ! » interrompit Brienne, dont le teint bronzé contrastait avec la complexion des autres convives, « leurs discours furent franchement médiocres. De Souvières parle avec difficulté. Il a trente-cinq ans, et passé l'âge où l'on pourrait espérer de ce chef une amélioration. Quant à Capitaine, il n'a pas traité le sujet dont j'étais rapporteur. Ses idées étaient tout juste claires. Nous n'allons pas abaisser le niveau de la Conférence par des nominations qui n'ajouteraient rien à celles déjà acquises. Plusieurs d'entre elles sont d'ailleurs remarquables par leur imprévu. »

Me Chardonnet s'était levé, adoptant une position de combat oratoire.

« Mon cher Brienne, dit-il, esquissant une attitude théâtrale, ne complique pas à plaisir notre travail avec tes récriminations. Nous admettons que la promotion à venir n'équivaut pas celle qui prend ses quartiers d'été. Ta sensibilité s'offusque de voir Beaufort, Oudinot et Laroussilière des Marets figurer dans les douze. Il n'y a tout de même pas de quoi s'indigner. L'un a un père que nous respectons tous. Il fait notre admiration à la présidence de la treizième Chambre de la Cour. L'autre collabore avec le président du Conseil. Quant au dernier...

— Son père est régent de la Banque de France, interrompit Brienne en riant. Je sais tout cela, mais devons-nous juger l'honorabilité des pères ou le talent de leurs fils ? »

M. du Barrois de la Sanglière devint sévère. Pesant ses mots, et tirant un utile parti de sa voix sonore, il voulut mettre fin à la discussion :

« Il ne s'agit plus de ces trois candidats dont le sort a été réglé. Leur cas est d'ailleurs différent de celui de Capitaine et de mon ami Gérard. M. le Bâtonnier ne vous l'a-t-il pas fait remarquer avec assez de complaisance ? Le premier s'est conduit en héros pendant la guerre : trois blessures, cinq citations, la croix. Que voulez-vous de plus ? Les quatre enfants du dernier me suffisent amplement

à corriger les imperfections de son discours. » Brienne riait encore :

« Mais il est vingt-neuvième sur notre liste. Comment voulez-vous décemment lui faire gagner une vingtaine de rangs ? »

Avec placidité, Me Galland tint à remettre les choses au point :

« Allons, Messieurs, de la sérénité ! Ils seront tous deux secrétaires. Il ne reste donc plus à pourvoir qu'une place, la plus discutée puisqu'elle est la dernière. Brienne, ton nez remue et montre que tu as encore quelque chose à dire.

— Oui. Pourquoi n'accorderions-nous pas cette dernière place à Derheim qui... »

Il n'acheva pas. Ses camarades riaient aux éclats.

Me Chardonnet traduisit spontanément l'indignation générale :

« Va pour les héritiers de vertus familiales et les héros de la guerre. Mais n'en jetez plus ! Mon cher Brienne, tu as le cœur sensible. A te suivre, notre Conférence ressemblerait à un asile. Un autre ! Prenez-en un autre, celui que vous voudrez, je m'en f... Mais n'arrachez pas les prunelles de nos secrétaires. Il ne resterait plus qu'à leur couper la langue, et pour des orateurs...

— Je maintiens la candidature de Pierre Derheim, repartit énergiquement Me Brienne devenu ardent.

J'admets qu'il n'a pas affirmé un talent exceptionnel. Pourtant ce qu'il nous a donné correspond à la plupart des autres essais. Seulement, cette fois, je vous le dis, nous nous trouvons en présence d'un acte d'énergie autrement méritoire. Derheim est venu à nous. Il est intelligent. Ses efforts incessants pourraient être demain consacrés par le succès s'ils étaient soutenus. Encourageons-le, et reconnaissons l'intérêt d'une expérience magnifique. » Me Chardonnet devint amer :

« Bon ami, comme tu es brave ! N'avons-nous pas assez de soucis avec les femmes, bonnes candidates, les recommandations de ces messieurs, et nos confrères juifs qui en veulent tous, au risque de transformer la Conférence en tribu de Joseph ?

— Oui, oui ! appuya M. de la Sanglière, si encore il s'appelait Dunoyer ou Dupont, s'il avait fait la guerre ou publié un recueil de vers couronné par l'Académie française. »

Lassé de cette opposition catégorique, Brienne haussa les épaules et se dirigea vers le vestiaire. Il fut suivi par la plupart des convives.

Me Galland se fâcha :

« Messieurs, je vous en prie! Il reste encore un nom. Voulez-vous Chamuzot ? Il n'a pas été mal, n'est-ce pas ?

— Oui, Chamuzot ! crièrent plusieurs voix.

— Alors, rendez-vous chez le bâtonnier », conclut

Me Galland en fermant précipitamment le portefeuille qu'il avait gardé ouvert devant lui, pendant tout le débat. Dans l'escalier, il rejoignit Chardonnet :

« Eh bien ! qu'en penses-tu ? »

Me Chardonnet s'adossa au mur, alluma une cigarette et, fixant avec ironie son interlocuteur, lui répondit :

« Deux noms à particule, trois fils d'avocats, deux de hauts magistrats, celui du président de l'Académie de Médecine, un ancien combattant, un père de famille, enfin un premier secrétaire plein de talent et fils de ses œuvres, quelques valeurs tout de même... En somme, une bonne promotion. »

M. Bourgeois, industriel arrivé, avait accoutumé de convier en un dîner hebdomadaire ses relations nombreuses et choisies. Il excellait à les grouper en vue de constituer ce qu'il appelait judicieusement « des harmonies mondaines ». Il considérait que ses hôtes devaient emporter de sa maison une impression de nouveauté et de curiosité satisfaite. Un ministre au pouvoir, une femme dont la beauté, le mariage ou le divorce faisaient sensation, le héros d'un scandale financier, un lauréat de prix littéraire ou le champion du dernier match de tennis se coudoyaient chez lui. La personnalité de Pierre Derheim devait être l'innovation désirable d'un de ses dîners. Répondant à l'invitation qui lui était faite, celui-ci fut accueilli avec enthousiasme par M. Bourgeois :

« Cher ami, quelle fierté pour moi de vous recevoir !

Mais comment êtes-vous venu ? Sans doute étiezvous accompagné par un secrétaire ? »

Tandis que Pierre précisait qu'il n'avait eu recours à l'appui de quiconque, un taxi remplissant l'office de guide, il avait été accaparé par les vingt invités de M. Bourgeois. Ce dernier exultait.

« Formidable ! n'est-ce pas ? Il est formidable. Je tenais à vous faire connaître Me Pierre Derheim, qui oppose aux difficultés les plus ardues la force de son énergie et la clarté de son esprit. »

Dès son arrivée, Pierre avait senti les regards converger vers lui. Maintenant sur la sellette, il répondait de bonne grâce à la curiosité inquisitoriale d'indifférents que, seule, la munificence d'un mécène réjoui avait réunis, sous le signe de la mondanité.

« Comment faites-vous et choisissez-vous vos cravates ? » interrogea mystérieusement une jolie brune dont le mari faisait métier de psychologue.

« Il se rase seul ! » s'écriait avec une indicible admiration M. de Gaudelier, le meilleur danseur de charleston de tout Paris.

Pierre, habile, faisant face à l'assaut, ripostait ironiquement parfois à la touche prosaïque des gens du monde qui l'environnaient

Il fut placé à table entre la maîtresse de maison volubile et Mlle Yvonne d'Albanel. Pour donner le ton et rompre le silence pesant des débuts de repas, M. Bourgeois fit à ses hôtes le récit de la séance

orageuse de la Chambre. Il n'y avait pas assisté, mais il en connaissait les détails par le compte rendu des journaux du soir. Si la plupart des invités les avaient eux-mêmes parcourus, l'intérêt de l'information n'en demeurait pas moins grand. Pierre ne prit qu'une part modeste à la conversation générale. Cependant, l'hôte disert avait préparé le terrain pour lui. Il lui décocha un : « Qu'en pensez-vous, cher Maître ? », mais qui ne provoqua pas l'éloquent monologue attendu.

Après avoir échangé avec Mme Bourgeois les idées banales qui s'imposaient de part et d'autre, il s'adressa à Mlle d'Albanel. Celle-ci, l'air indifférent, écoutait sans mot dire des propos qui, pour ne compromettre personne, n'en attestaient pas moins le zèle avec lequel les gens de distinction lisaient les chroniques afin d'en parler.

« Portez-vous intérêt à la politique, Mademoiselle ?

— Je préfère le théâtre.

— Quelle sévérité pour ceux qui se consacrent à la chose publique !

— Je ne sais si « la chose publique » préoccupe beaucoup de politiciens. J'ai l'impression que leur jeu n'a rien à envier à celui des comédiens. La scène politique a d'innombrables spectateurs, voilà tout !

— Oh ! ne les confondez pas dans votre critique, Mademoiselle, et admettez que leur sincérité, leur attitude et leurs opinions sont différentes.

— Je suis de la dernière incompétence pour en discuter. Moi, je me contente de les doter de plus ou moins de fantaisie. Le député qui représente le village du Nord où mon père est né, est royaliste. Néanmoins, il se présente à ses électeurs sous l'étiquette républicaine ! Il n'est ni de gauche ni socialiste. Il est républicain tout court. Faudrait-il en déduire que, pour être soldat de Sa Majesté, il sied de revêtir les habits de Marianne ? »

Pierre se mit à rire. L'esprit de la jeune fille avait en quelques secondes écarté les préventions mondaines et donné à leur entretien un tour moins conventionnel.

« L'homme restant le même, fit-il, l'ambiance, elle, se modifie. J'ai entendu prêter à M. Propriétaire une double qualité politique. A Paris, où il est député, il est communiste et reçoit de Moscou ses directives. Dans le Midi, où il est conseiller général — peut-être dans le but de se ménager une retraite pour ses vieux jours — (il y possède, afïirmet-on, une maison de milliardaire), il est affreusement bourgeois, lit Le Temps., et attend tout de l'esprit sagace de Mgr l'Archevêque. Question de climat ! » Amusée, Mlle d'Albanel reprit d'un ton badin : « Vous conviendrez avec moi que tout cela comporte plus de comique que de sérieux. Je serais fort embarrassée pour indiquer à quelle formule politique j'ai adhéré. J'aime tout ce qui est beau.

Mon père prétend que je suis monarchiste. Pour être ainsi, suffit-il d'admirer les splendeurs du passé et les meubles de l'époque de tous les Louis ?

« Oui, je suis éprise de tradition, j'ai horreur des nouveaux riches et des métèques dont Edmond About disait, avec un si délicieux esprit, « que la « seule chose qu'ils n'aient pas volée, c'était leur « réputation ! »

Pierre n'eut pas le loisir de répondre. Mme Bourgeois s'était levée et, suivie de ses invités, le conduisait dans l'un des salons.

« Comment avez-vous trouvé votre voisine ? demanda M. Bourgeois en offrant à Pierre un énorme cigare marqué à son nom.

— Charmante, vraiment, et d'une intelligence qui se complaît dans l'originalité.

— Elle est adorable, savez-vous, mais pour se marier, elle est d'un difficile !... Les plus brillants partis se sont présentés à elle. Elle rit, puis leur tourne le dos. Son père est comte authentique. Elle est de toutes les fêtes. Elle me trouve amusant, dit-elle, et vient souvent à mes dîners du vendredi. »

Yvonne d'Albanel avait vingt-deux ans. Tout en elle était délicat. Sous ses cheveux d'un merveilleux blond, des yeux étonnés reflétaient une âme pure. Des gestes lents, sans calcul, s'harmonisaient avec une voix au timbre clair dont les vibrations nuancées rappelaient les tonalités sensibles d'une viole d'amour.

Pierre avait ressenti tout le charme de la jeune fille. Aussi, son visage s'éclaira-t-il d'un sourire heureux lorsqu'elle vint s'asseoir près de lui, sur le divan du boudoir.

« Est-il vrai, cher Monsieur, que la confraternité chez les avocats serait cette haine vigilante dont parlait, je crois, Me Barboux ?

— Quelle question, Mademoiselle ! Sans doute, n'avez-vous pas d'avocats dans vos relations ?

— Si fait, je ne suis jamais allée au Palais, mais j'en connais l'esprit. Ils me l'ont fait comprendre. Et ça doit être vrai, car ils sont sévères pour leurs confrères.

— Vous vous moquez !

— Votre Palais..., c'est un panier de crabes. Comme eux, les avocats se dévorent entre eux. Mais les crabes ne parlent pas et ne sont pas polis !

— Mademoiselle, je proteste au nom de la confraternité qui est, je vous l'affirme, la meilleure et la plus touchante réalité de notre tradition.

— Je sais, vos confrères s'arment de leur tradition comme d'un browning. Elle les veut modestes, mais ne les prive pas de l'appréciable satisfaction de lire leurs noms et de contempler leur image dans les journaux et sur l'écran ! Il s'agit, sans doute, d'une publicité spontanée qui correspond au souci de vérité de la gazette. Mais m'expliquerez-vous pourquoi ceux dont je parle sont toujours les mêmes ?

— Ne Pavez-vous pas deviné ? Le talent et les affaires à sensation les livrent, malgré eux, à l'impitoyable curiosité des foules. »

Mlle d'Albanel feignit de pleurer, et soupira :

« Comme ils doivent souffrir ! »

Puis, enjouée, elle continua :

« Eh bien ! moi, si je devais comparaître devant le jury pour un beau crime, je me passerais de leur cabinet. Mon choix est tout fait : Me Pierre Derheim assurerait ma défense ! »

Autour d'eux, la réception des Bourgeois se déroulait selon les rites. Des tables de bridge, un groupe devisant dans le fumoir, quelques fragments d'une opérette nouvelle chantés par une divette en renom, accompagnée par l'auteur, avaient disséminé les invités selon leur inclination. Dans le tumulte des rires, des conversations et de la musique, Pierre Derheim et Yvonne d'Albanel apprenaient à se connaître...

Ils se rencontrèrent aux Concerts Pasdeloup où, en se quittant, ils avaient décidé de se rendre le prochain dimanche. Puis ils se virent souvent. Le jeune avocat devint un familier de l'austère appartement de M. d'Albanel. Yvonne lui fit, à son cabinet, des visites fréquentes. Ils s'asseyaient dans les grands fauteuils de cuir, l'un auprès de l'autre. Ils bavardaient et rapprochaient leurs âmes.

Sans pédanterie, ils abordaient tous les problèmes. L'humour et l'ironie de la jeune fille le séduisaient. Mais, elle, se sentait irrésistiblement entraînée par la dialectique honnête et les enthousiasmes de son ami.

Une fin d'après-midi, ils étaient ainsi réunis, confiants et heureux. Yvonne venait de poser sur le bureau le livre de Gabriele d'Annunzio qu'elle avait commencé à lui lire.

« Une tasse de thé, Pierre ? Adèle pense à tout, même aux petits sandwiches dont je suis friande !

— Oui, exquise maîtresse de maison ! fit Pierre en souriant.

« En vérité, nos parents exagèrent à prétendre qu'au temps de leur jeunesse, l'éducation des femmes valait mieux que celle de nos modernes jeunes filles. Leur air moins emprunté nuit-il à la probité de leur cœur ? Servent-elles moins bien le thé, ou sont-elles moins aptes à remplir les obligations qui leur incombent ? Je connais des hommes que leur rouge aux lèvres, leur poudre de riz et leur liberté effrayent.

— Je conçois, répondit Yvonne avec force, que nos jeunes filles modernes avec leur franc-parler, leur allure dégagée et sportive étonnent parfois les hommes. Ces derniers, convenez-en, ne cherchent pas à les comprendre. La plupart d'entre eux ont-ils jamais compris une femme ? La tradition et l'usage

les autorisent à en faire une servante pour leur bien-être, ou un jouet pour leur distraction.

— Yvonne, moi aussi je suis féministe. Pourquoi les femmes n'auraient-elles pas tous les droits de l'homme ? Elles sont souvent meilleures. Leur sensibilité les rend aptes à deviner la souffrance et à y remédier. Croyez-vous que, privé du concours qu'elles m'ont apporté, j'aurais pu franchir les étapes qui m'ont conduit à l'indépendance ? Rappelez-vous la généreuse initiative de ma mère réussissant à surmonter les défections de son entourage et à vaincre l'obstination du père Durban pour m'assurer une culture normale. Une femme est parvenue à orienter ma pensée sociale. La plupart des femmes ont su me donner confiance en moi-même, parce que leur jugement intuitif ne procédait pas uniquement de leur devoir. Si elles votaient dans tous les pays du monde, la guerre et la misère seraient abolies. Au reste, beaucoup parmi elles n'assumentelles pas les responsabilités de l'autre sexe ou ne les partagent-elles pas ? »

La jeune fille rit sans réserve.

« Pierre, dit-elle, vous parlez comme un candidat au Conseil Municipal ! Vous m'indiquiez que, vous aussi, vous étiez féministe. Or, sachez-le, je ne le suis pas, en tout cas, pas comme on a coutume de l'être. Je me contente modestement d'être pour les femmes. Voteraient-elles, que l'égoïsme de ces

messieurs n'en serait ni disparu ni affaibli. On leur attribue cette faculté divine d'être dispensatrices de bonheur. N'admettez-vous pas qu'il soit permis de leur rendre un peu de ce bonheur autrement que par le luxe que les maris leur octroient parce qu'il les flatte, ou le bien-être qu'exige la décence ? Que fait-on de leur délicatesse ? »

Pierre approuva, enthousiaste :

« Il est souhaitable qu'une femme puisse ouvrir un compte en banque ou obtenir un passeport sans avoir recours au seigneur et maître. Mais il importe davantage que ce dernier s'affine au point de réaliser l'accord des sensibilités et des esprits. »

Yvonne, jusque-là rieuse, devint grave et d'une voix émue :

« Je n'ai pas la vocation d'une carrière de résignée. Pendant trop de siècles, on nous a infligé le traitement des incapables comme à d'autres humains réputés diminués ! Pierre, avec votre infirmité, n'appartenez-vous pas, vous aussi, à l'une de ces catégories d'inférieurs par définition ? Parce qu'on vous prête du courage, il arrive qu'on vous admire. Moi, je crois vous comprendre. Pour être heureux, vous avez repoussé la résignation qui est un suicide. Vous avez estimé qu'il ne fallait pas demander à la révolte votre salut. Et sans résignation ni révolte, vous avez adopté le meilleur état psychologique en refusant l'avilissement et la faiblesse auxquels

vous auraient voué l'ignorance et les préjugés. »

Pierre serra la main de la jeune fille avec effusion. Il lui exprima sa gratitude :

« Si peu de gens voient clair ! » dit -il.

Troublée, Yvonne proposa de reprendre la lecture des Vierges aux Rochers. Elle lut :

« Anatolia me tendit la main et me dit à son tour : « Soyez le bienvenu. » Son geste avait une franchise virile et le contact de sa main parut me communiquer une sensation de force généreuse et de bonté efficace et verser soudain dans mon esprit une sorte de confiance fraternelle. Cétait une main sans bague, ni trop blanche, ni trop longue, mais vigoureuse dans sa forme pure, apte à relever et à soutenir, souple et ferme tout ensemble, avec une empreinte de fierté sur le revers que diversifiaient les reliefs des jointures et les réseaux des veines, avec des sillons de douceur dans la paume concave et tiède où semblait résider un foyer radiant de sensibilité. »

Pierre murmura :

« Vous aussi, vous communiquez une sensation de force généreuse et de bonté efficace, et provoquez ma confiance. Votre main, dans sa forme pure, est apte à relever et à soutenir... Je vous aime !... »

Le jeune avocat venait de prendre congé de son dernier client lorsqu' Adèle, pénétrant à sa suite dans son cabinet, lui cria :

« Pierre, une bonne nouvelle ! Tu as une visite.

— Yvonne est ici ?

— Non, pas Mlle Yvonne. Tu ne penses qu'à elle, et elle t'a quitté il n'y a pas une heure ! C'est M. Ducasse.

— Ducasse... à Paris ? Mais où est-il ?

— Voilà, voilà ! cria une voix du couloir. En t'attendant, je tenais compagnie à Adèle dans la cuisine. Sacré Pierre ! infâme cachottier ! Je fais le voyage tout exprès pour te féliciter et t'embrasser. Tes parents sont aux anges. Mais je tiens à connaître cette créature divine, cet être d'élection, ce prodige, cette voix magnifique..., ta fiancée, enfin !

— Certes, tant d'expressions dithyrambiques ne me paraissent pas excessives. Nous déjeunerons demain avec elle, et tu la jugeras. Assieds-toi. Adèle va nous servir un peu de porto. Nous dînerons en ville, si tu le veux bien, avec Algéris que j'attends et des amis politiques.

— Des amis politiques..., comme tu dis cela ! Il me semble entendre cet imbécile de Chouvert, le député de Lernolles. La garce de politique ! Elle te veut prendre, toi aussi ? »

Adèle, qui apportait le porto, intervint : « Vous avez bien raison, M. Ducasse ! Ce pauvre Pierre travaille trop. Il est tous les matins à son cabinet avant ses deux secrétaires, qui regardent les mouches voler pendant qu'il se donne du mal ! Il reçoit ses clients très tard, et le voilà parti dans les mauvais lieux !

— Les mauvais lieux ! répéta Pierre en riant. En vérité, brave Adèle, tu exagères. Je le concède, nos lieux de réunion n'ont rien de commun ni avec l'Université des Annales ni avec le salon de Madame Roland. Pour leurs débats et leurs travaux, les militants ont quelque mal à trouver un toit. Aussi bien, les plus modestes salles de cafés les accueillent-elles. Les idées s'y manifestent, s'y entre-choquent, s'y clarifient devant les bocks et dans l'atmosphère tabagique.

— N'empêche, déclara Ducasse, qu'Adèle n'a

pas tort. Ton activité s'alimente suffisamment de tes devoirs professionnels. La réception de tes clients, la préparation des dossiers, les conférences, les obligations mondaines, et maintenant celles de ta cour ne peuvent que souffrir de tes incursions dans la vie publique. Imite-moi. En quittant l'usine, je rentre harassé chez jmoi et n'en sors que pour aller au cinéma, une fois par semaine !

— Mon bon provincial de Ducasse !... Te rappellestu le petit bonhomme en velours à côtes qui, un jour, vint s'asseoir en cette classe de septième où, pour son bonheur, il te rencontra ? A cette époque, ton âme d'enfant ne t'avait pas encore laissé mesurer la force des axiomes de vie familiale et des préjugés. Tu m'offris alors spontanément ton concours. Depuis, tu m'as tant de fois réconforté ! Eh bien ! s'ils étaient l'expression de ta pensée, tes propos iraient à l'encontre de ce que tu fus toujours pour moi, l'optimiste compagnon qui me disait sans cesse : « Va, vieux frère, va ton chemin et f...-toi du qu'en dira-t-on ! »

« Vois-tu, Ducasse, la vie me sourit : j'ai créé mon indépendance ; demain, j'épouserai la femme que j'aime. Cependant, il m'est arrivé de souffrir. Les préjugés accumulés érigent, en effet, en des murailles quasi inviolables le voile léger qu'une chiquenaude soulèverait. Ils engendrent parfois la

révolte, souvent l'injustice. Les usages et les préceptes ne visent pas tous l'amélioration de l'être humain. Des millions d'hommes peinent. Ils ne sont pas toujours capables de se défendre ou de s'affranchir. Pourquoi sont-ils ainsi enfermés en une sorte de cage ? On a créé les catégories, les classes et les nations. Un barreau de la cage cède : on crie à l'immoralité. L'air que je respire ne peut-il être humé avec délices par tous les hommes ? N'ont-ils pas tous le même droit d'accéder au bonheur ?

« Ma sincérité — dont tu ne doutes pas — et l'exaltation qui s'empare de moi risquent d'augmenter encore ta réprobation. Tu parlais de Chouvert que tu qualifiais d'imbécile, et tu penses à tous les petits politiciens qui agissent pour leur profit personnel ou, tout simplement, pour faire du bruit. Moi aussi, je les connais, ces petits messieurs dont la pauvreté d'esprit et de générosité n'a d'égale que leur hardiesse dans l'immodération. Dépourvus de mystique, ils sont sans arguments, sans courage et sans ambition libérale. Ils n'ont pas de croyance. Ils se servent de moyens mesquins qu'ils déguisent sous le vêtement de la probité ou de la foi pour satisfaire les plus bas calculs. Ceux-là, je les exècre. Est-ce à dire qu'il faut leur abandonner le terrain qu'ils veulent occuper, et communier avec eux par l'inaction ? Souhaiterais-tu le gou-

vernement de ces hommes inspirés par le goût des entreprises lucratives et un idéalisme de commande ? Sous leur égide, où irions-nous ? L'indifférence et l'abstention interdisent la critique. Elles ne sont, en somme, que des approbations hypocrites.

« Oui, je fais de la politique. Mais je ne lui demande que la joie de contribuer modestement à la recherche de formules meilleures pour le bien des hommes. Est-ce une erreur de tenter de résoudre quelques-uns des problèmes posés, par d'autres méthodes que celles de la charité ou du bon plaisir ?

« Pardonne-moi, Ducasse, tu franchis des centaines de kilomètres pour me voir, et je t'inflige une conférence ! »

Ducasse quitta le fauteuil dans lequel il était assis.

« Tu es toujours le même ! fit-il en embrassant Pierre. Ayant côtoyé l'injustice, tu en as connu les effets déplorables. Le bourgeois que je suis devenu s'endort dans son gâteau de miel. Ton adhésion au socialisme m'avait heurté, atteint dans mon amour-propre amical. Je t'ai écouté parler : tu m'as ébranlé et je comprends mieux. Entravé de toutes parts, tu as, sans révolte, cheminé dans la direction que tu t'étais assignée. La violence te répugne. Mais tes aspirations vers le meilleur et le plus juste t'amènent à collaborer avec ceux

qui, au bout du compte, pratiquent la doctrine du Christ... »

— Qui est-ce qui prêche ? » fit la voix railleuse d'Algéris pénétrant dans le cabinet de Pierre.

Le jeune avocat répondit :

« C'est Ducasse qui tente de me convertir aux idées socialistes. Je gage qu'il y parviendra ! »

Un peu à l'écart du port pittoresque de Bandol, une petite maison de construction récente abrite pendant les vacances le repos de Me Pierre Derheim et des siens. Dans un site de féerie méditerranéenne, Yvonne Derheim a su concrétiser un rêve longtemps caressé. Elle a composé un nid élégant et discret en combinant les symphonies dans l'architecture et la décoration de la villa. Pierre, avide de rythmes poétiques, jouit des détails harmonieux et de l'enchantement d'un cadre incomparable, grâce aux dessins tracés par la voix d'amour qui lui apporte la lumière des choses.

Il travaille dans le petit jardin. Il est en pleine force. Son visage reflète la joie de vivre. S'arrêtant d'écrire, il écoute murmurer les vagues venant mourir sur la plage ou chanter les cigales qui donnent leur dernier concert estival avant d'entrer dans le silence.

Un peu plus loin, deux enfants jouent ; ils prennent mille précautions pour éviter de troubler de leur voix mutine ou de leur pas léger leur père qui médite. Lucile et Michel, nés à deux ans d'intervalle, ont illustré le bonheur de Pierre et Yvonne. Celle-ci, élégante et souple dans ses vêtements de plage, s'installe auprès de l'avocat. Il se tourne vers elle, lui prend les mains, et l'embrasse.

« Ma chérie, dit-il, mettant dans ces deux mots toute sa ferveur attendrie, Gœthe avait raison d'affirmer que la nature était belle et riche. Mais il se trompait en précisant qu'elle seule était ainsi : pour moi, tu représentes l'idéal, un être infiniment bon. »

Yvonne se mit à rire.

« Quelle phrase pompeuse î A vivre parmi les lauriers-roses et les oliviers, il semble que la magie ambiante t'ensorcelle et tu deviens grandiloquent ! Rappelle-toi plutôt notre rencontre chez les Bourgeois. Ëtais-je compliquée et apparemment si loin de toi ! Méchant, tu orientais notre entretien vers des cimes d'où tu pouvais contempler la fragilité de mon âme admirative.

— Fragilité relative; Mademoiselle avait des vues universelles, et sur chaque velléité humaine, une opinion. Tu m'appris que tu éprouvais pour la République un dédain d'aristocrate, et pour les races asiatiques une répugnance instinctive.

— Comme c'est amusant ! interrompit la jeune femme. Six mois plus tard, je t'épousai. Ton enthousiasme avait eu raison de mes préjugés. »

Pierre serra contre lui son idole.

« Tu n'eus jamais celui de mon infirmité. Tu ne m'en as jamais parlé, et tu m'as si bien compris ! Aujourd'hui, je puis le dire : il t'a fallu du courage pour consentir à devenir ma femme. A quels commentaires durent se livrer tes petites amies ! Je les imagine s'exclamant autour d'une tasse de thé : « Jolie comme elle est !... Elle est folle d'épouser un aveugle ! »

Yvonne échappant à l'étreinte de Pierre reprit vivement :

« Ton infirmité !... Quel rôle a-t-elle pu jouer dans notre harmonie sinon la rendre plus parfaite ? Si je suis heureuse, c'est grâce à ton magnifique effort. Comment t'aurais-je aimé et si bien compris si tu n'avais eu ta vie ardente ? »

Elle hésita un instant, puis, avec exaltation, ajouta :

« Vois-tu — et tu le sais bien — ton infirmité n'a pas fait de toi un être particulier. Cependant, je me demande s'il m'eût été donné de rencontrer l'homme que tu es, à l'attraction duquel j'ai obéi, sans l'épreuve initiale qui a fourni à ta personnalité généreuse et vibrante l'occasion de se révéler. Ce fut pour toi un petit fait, grossi de toutes les considé-

rations du monde. Faut-il s'en plaindre ? S'il en avait été différemment, peut-être aurais-tu vécu dans la béatitude, privé de l'appoint précieux d'une joute quotidienne contre un destin opposant sans trêve ses obstacles renouvelés ?»

Profondément ému, Pierre attira Yvonne sur ses genoux.

« Ma bien-aimée ! murmura-t-il. Je ne regrette rien, je te l'affirme. Et tu peux me croire, toi à qui je ne cache pas les secrets de mon âme. Il me semble être né sous une bonne étoile. Je partage ton idée paradoxale : sans les sottes préventions, et grâce à l'adaptation naturelle, j'aurais vécu sans mérite, dans l'ordre et la banalité. Il m'a fallu lutter et vaincre, il faut toujours lutter et vaincre. Une armée battue se reforme. Les préjugés se modifient, se métamorphosent et renaissent, vouant leurs victimes à toutes les misères, à l'injustice et à la désespérance.

« Qu'ai-je fait de surprenant ? Je n'ai rien innové. Je ne suis pas un phénomène. J'ai tiré parti de moyens habituels et de facultés sans éclat. Aidé par ceux qui ont eu confiance en moi, j'ai voulu réaliser mon indépendance. J'ai conjuré le sort pour être comme les autres. »

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