‹ Ève dans l'humanitéChapitre 18 sur 28 · DANS LA SOCIETE NOUVELLE · texte numérisé non relu

DANS LA SOCIETE NOUVELLE

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COiNFÉRENCE FAITE A TROYES EN 1883

Messieurs, Mesdames,

11 m'a été demandé de traiter de la femme. J'y ai consenti volontiers.

Il y a quelque part seize ans que j'en ai parlé pour la première fois. Cette thèse avait été, depuis 1848, abandonnée et était tombée en oubli. Je l'ai ressuscitée ; je l'ai remise en lumière ; je l'ai examinée, étudiée sous tous ses points de vue, sous tous ses aspects.

Survinrent alors nos calamités nationales ; elles m'entraînèrent vers la politique. J'avais déjà fait auparavant, il est vrai, des excursions fréquentes sur ce terrain, sans y séjourner, toutefois. Mais comme il s'agissait alors de fonder la République, j'ai di\ travailler de compte à demi avec ceux qui voulaient l'établir, pensant qu'elle est le meilleur des gouver-

nements. Ce qui, encore, est absolument mon avis. Du reste, je ne cessai pas pour cela de servir la cause des femmes, d'une façon indirecte en apparence, niais certainement plus efficace, car le régime de la démocratie généralisant le principe du droit, peut seul faire disparaître les injustices et les inégalités.

Depuis, la question de la femme, à laquelle je reviens avec vous, a fait beaucoup de chemin : elle est à Tordre du jour. La femme est l'objet des préoccupations présentes ; on s'inquiète de son état intellectuel, du degré de son savoir, toutes choses sur lesquelles on était, jusqu'alors, absolument indifïérent. Sans doute, on allait plus loin que le bonhomme Chrysale, mais on était bien près de trouver qu'elle en savait assez pour ce qu'elle avait à faire, et qu'un quart de culture suffisait amplement aux besoins de son esprit et de ses fonctions.

Cette opinion a changé, et, chose concluante, c'est que des républicains très sincères, très convaincus, je dois le dire, ne se gênaient pas, il y a seulement encore trois ou quatre ans, pour railler ouvertement le mouvement d'émancipation féminine et les femmes qui en avaient pris l'initiative. Ils suivaient, en cela, les traditions de leurs ancêtres, Chaumette en 1789 et Proudhon en 1848. Aujourd'hui, les mêmes persifleurs sont disposés à faire cause commune avec nous.

Comment expliquer cette conversion quasi soudaine? Rien de plus facile, rien de plus simple.

L'intervention de la femme est actuellement une nécessité du développement historique.

Vous savez tous que la marche du progrès est en raison directe de l'extension du droit et de la liberté. Au fur et à mesure que les peuples s'avancent, que les institutions s'améliorent, un plus grand nombre d'individus sont appelés à la vie politique ; et l'on

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voit toutes les classes être admises successivement, non toutefois sans secousses, à la participation des affaires publiques.

Pourquoi s'est-on arrêté en si belle voie ? Pourquoi n'est-on pas arrivé jusqu'à la femme? Elle est la moitié de l'humanité : on a l'air de l'ignorer. Crainton de réparer trop tôt une iniquité? Le fait est qu'on a épuisé toutes les combinaisons avant de songer à celle-là!

C'est que cet état de choses semblait tellement conforme à la nature et à la vérité qu'on pensait devoir n'y rien changer; et ceux qui en faisaient la proposition soulevaient un toile et des rires ironiques. On les qualifiait de fous et d'extravagants ; quand c'étaient des femmes, d'excentriques.

Les uns invoquaient la tradition religieuse, la légende du péché originel commis par la première femme. Il fallait donc que celle-ci fût matée afin de comprimer ses mauvais et pernicieux instincts. Les autres mettaient en avant la faiblesse du sexe, son infirmité, imbecillitas «cxtts, casrédhibitoire; enfin une prétendue science osa déclarer, contre toute évidence, que la mère, dans l'œuvre de génération, ne fournissait pas un apport égal à celui du père; qne le père seul, l'homme, transmettait à ses rejetons les caractères supérieurs, autrement dit, l'appareil mental.

De bons et de grands esprits, les Linné, les Buffon et tant d'autres depuis, ont réduit à néant cette théorie aussi inepte qu'absurde ; et, avec des preuves, c'est-àdire des faits en mains, ils ont proclamé l'universalité, l'influence commune des sexes dans l'acte de la procréation, établissant que la mère aussi bien que le père lègue à ses enfants ses facultés morales, ses qualités intellectuelles.

A son tour, la physiologie cérébrale est entrée en scène et elle a eu diverses interprétations.

La physiologie cérébrale est une science de date quasi récente, à Télat rudimentaire ; c'est un eiïort honorable qui n'a pas encore donné ses fruits ; ses moyens d'investigation sont restreints. On peut bien, par la vivisection, opérer sur de pauvres animaux qui n'en sont pas plus contents pour cela, mais ces expériences ne donnent pas grands résultats à propos de l'humanité. De telle sorte que les conditions cérébrales du génie sont à peu près ignorées.

Il y a toute sorte d'hypothèses sur les qualités de la capacité crânienne, des circonvolutions, de la substance corticale, dite substance grise; mais tout cela est singulièrement flottant, indécis. Tout ce que nous savons, c'est qu'il y a des gens qui ont beaucoup d'esprit et d'autres qui n'en n'ont pas: et nous savons aussi que beaucoup de femmes sont dans les premiers et que beaucoup d'hommes sont dans les seconds.

Pour résumer, nous sommes autorisée à alTirmer que, malgré les conditions défectueuses de servitude et d'ignorance dans lesquelles a croupi la famme, il lui a fallu une robusticité d'intelligence bien remarquable pour avoir donné, à travers les siècles, tant de preuves de supériorité. Du reste, cette soi-disant infériorité, dont jn nous accable, n'a été jamais qu'un prétexte pour nous refuser nos droits.

Cette persistance à nous refuser ce qui nous appartient vient d'une très fausse notion du droit et de son origine. Jamais l'égalité devant la loi n'a été fondée sur l'égalité intellectuelle. Il n'y a pas de toise pour mesurer la capacité. A ce compte, le droit serait divisible comme un médicament homœopathique; il y aurait divers dosages: demi-droit, quart de droit, huitième de droit, etc., etc. Aux élections, par exemple,

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la voix de M. Victor Hugo compterait pour cent mille, parce qu'il est le plus grand poète du siècle, et ainsi de suite. Où cela conduirait-il?

Non ; les titres à l'obtention du droit sont tout entiers dans la qualité d'être humain. L'être humain se distingue de toutes les espèces parce qu'il est conscient, responsable et progressible. Il est progressible parce qu'il est sociable et peut communiquer ses idées, en recevoir, unir ses efforts à ceux de ses semblables, échanger des services, des dévouements, parce qu'il lègue à ses descendants le fruit de ses travaux comme il a hérité de ceux de ses ancêtres. Il ne s'agit pas, ici, de faire Vlliade et VOdysséeou les Châtiments et V Année terrible; il s'agit d'avoir la connaissance du bien et du mal et de faire son devoir.

La conscience des honnêtes gens équivaut à celle des gens de génie. A ce seul compte, la femme a droit au droit.

On a présenté comme objection que la majorité des femmes avait accepté cette situation subordonnée et que, seule, une minorité tapageuse avait protesté. Je ne répondrai qu'un seul mot à cet argument : il en est de la femme comirie de tous les asservis, elle a perdu, sauf exception, le sens de sa dignité ; pourtant elle a tenté de se rebeller. D'ailleurs, plus que toute autre, elle a pu se faire illusion sur la tristesse de sa destinée. La royauté éphémère de la beauté et de la jeunesse a pu, un instant, lui paraître une compensation ; plus tard, elle a reconnu sa méprise.

Au temps où nous sommes, quand la République se maintient, si mal organisée qu'elle soit, les idées vont vite. Les dispositions de l'esprit sont changées. Des dilTicultés se présentent, il faut les aplanir.

Trois questions s'imposent, et elles ne peuvent être résolues sans le concours actif de la femme : la ques-

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tion religieuse, la question politique et la question morale.

Commençons par la question religieuse, elle est la plus urgente ; toutes les autres sont sous sa dépendance.

Nous nous apercevons, tous, que nous sommes à la fin d'une société, d'une forme de société, j'entends ; nous sommes sur le seuil d'une nouvelle ère ; il s'agit d'y entrer. Qui nous barre le chemin ? Une doctrine religieuse. Cette doctrine, qui nous empêche de faire un pas en avant, elle est elle-même à son déclin, en pleine décadence. Elle se trouve au-dessous du niveau intellectuel. Elle ne répond. à aucun besoin, à aucune aspiration de notre époque. Sur tous les points, elle est dépassée et contredite; tout se traite en dehors d'elle et malgré elle. Notre éclosion moderne, nos progrès sont dus à des principes absolument opposés aux siens. L'examen lui donne tort, l'expérience lui donne tort, la raison lui donne tort. Et cependant, elle reste debout et est encore prépondérante' ! Ah ! sans doute, son existence est factice : elle tient à la force de l'habitude, au prestige d'une installation séculaire, et surtout à l'égoïsme de certaines classes qui en croient le maintien nécessaire à la garantie de leurs intérêts. Certainement, si nous étions dans un temps de libre conscience, où toutes les doctrines, où toutes les croyances pussent se produire, se manifester, sans qu'aucune d'elles fut ni favorisée, ni salariée l)ar l'Etat, il n'y aurait qu'à laisser faire le bon sens, l'erreur s'userait bien vite. Mais il n'y a rien de cela. Cette doctrine a une organisation considérable qui s'appelle l'Église. Cette Eglise a été gratifiée de privilèges et de monopoles, et elle exerce encore sa suprématie dans les divers départements du système social, et particulièrement en pédagogie. C'est que, dès le

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principe, la foi l'avait considérée comme la dépositaire de la loi divine, comme la sainte inspiratrice des volontés de Dieu ; alors on l'avait instituée éducatrice et conductrice des peuples.

Elle a continué, en elïet, à former les âmes de façon à atteindre le but qu'elle se proposait. Mais, malheureusement pour elle et lieureusement pour nous, ce but n'est plus le nôtre, et nous voulons changer les bases de cette éducation pour la rendre, de cléricale, nationale.

Ah ! je n'ignore pas qu'on crie à l'impiété du siècle, à la perversité des hommes, à la corruption des mœurs. La corruption est de bien vieille date, et sous les beaux temps de la foi, l'Église, elle-même, n'a pas dédaigné d'en donner l'exemple. Ces lamentations naissent du chœur des cléricaux. 11 faut, pour élever ces plaintes, être d'une insigne mauvaise foi ou d'une ignorance avérée.

L'état d'esprit d'une époque n'est pas le fait de ceux qui en sont les contemporains, c'est la résultante du développement humain, de la marche de la pensée.

La pensée évolue à travers les âges, à travers les siècles ; elle s'éclaire, se modifie, se transforme progressivement, grâce aux connaissances incessamment acquises et aux découvertes de la science. Cette situation mentale, la génération actuelle ne peut s'y soustraire, elle la subit ; je dirai plus, elle en est l'expression savante.

De l'étude de la nature, des travaux gigantesques dus à la méthode expérimentale, est sortie une conception du monde, une conception de l'univers, positive, scientifique, absolument contraire aux récits de la Bible et de la Genèse. Qu'y faire?

Les docteurs, les théologiens ont bien cherché à .accommoder la science et le dogme, la raison et la foi.

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"Sur cette matière, l'intervention des femmes paraît •dans les esprits d*une urgence moins évidente.

Beaucoup sont encore indignés de penser qu'une femme pourrait devenir, tout comme eux, électriçe, •éligiWe, ce qui est pire : ce rapprochement les confond.

Pour accepter ce nouvel arrangement, ils n'ont pourtant qu'à peser les motifs, les raisons qui doivent nous y déterminer.

Nous sommes eu train d'organiser la République, là démocratie, mais il ne suffît pas que les mots liberté, justice, égalité, soient sur les lèvres et dans les écrits, il est de toute nécessité qu'ils soient dans les cœurs. Nous ne devons jamais oublier que près de quinze siècles de royauté pèsent sur nous ; que notre éduea-* tioa, nos habitudes, nos coutumes sont monarchiques; que nous sommes républicains théoriquement , mais que notre vieille routine l'emporte dans la pratique. Nous sentons qu'il faut constituer un tempérament républicain, des mœurs républicaines.

Chaque citoyen en démocratie est un fragment de souverain. Il coopère directement ou indirectement à la gestion gouvernementale ; il doit être à la hauteur de son mandat ; il doit être pénétré des devoirs de la yïG publique, de la vie collective ; il doit se mettre en peine des intérêts généraux dans lesquels les siens propres sont compris ; il doit enOn reconnaître que la solidarité est non point un sentiment, mais une loi universelle dont il faut étudier le fonctionnement et les conséquences .

Pour avoir celte disposition d'esprit, il faut une préparation ; cette préparation ne peut se faire que dans la première éducation, dès l'enfance. Ce n'est ni J'école ni le lycée qui peuvent s'en charger ; le lieu tout indiqué est la famille. C'est au foyer, dans la vie

domestique, que la formation du caractère, de la conscience s'opère. Là, l'enseignement revêt mille aspects ; il se dépouille de cet appareil didactique toujours froid, toujours ennuyeux et antipathique aux enfants ; il varie ses méthodes, fait vibrer toutes les cordes sous les modes pénétrants de la tendresse et de l'intimité ; la causerie remplace la leçon. A la mère, à la sœur est dévolu ce rôle d'initiatrice. Seulement, si on les a laissées étrangères à cet ordre d'idées, si on les a éloignées systématiquement, elles y sont indifférentes et le plus souvent hostiles.

' On me dira que l'homme se forme, au dehors, au contact de ses semblables, par les divers frottements d'opinions et d'idées. D'accord, l'homme se forme à l'extérieur, à la surface ; mais au dedans, à l'intérieur, non. Il est l'homme qui parle, qui fait des discours; mais il n'est pas l'homme qui agit.

La conviction seule détermine l'acte.

Ainsi quel bénéfice a t-on tiré de l'exclusion de la femme en matière politique? Vous avez fait naître, ou tout au moins développé l'égoïsme familial, le népotisme qui ronge la société. L'égoïsme à plusieurs, l'égoïsme organisé est le pire de tous. Il a amené l'antagonisme entre les sentiments les mieux faits pour s'associer et se parfaire: famille et patrie sont entrées en rivalité.

On n'a cessé de prêcher à la femme que sa mission est d'être épouse, que sa plus haute fonction est d'être mère ; qu'elle n'a qu'à élever ses enfants et soigner son ménage ; et que tout ce qui se passe au delà ne laregarde pas et n'est pas à sa portée. Alors, elle a concentré toutes ses facultés, ses efforts, ses aspirations sur les siens, elle n'a eu pour objectif que l'agrandissement de sa famille et la fortune de sa maison.

Cependant, qu'on ne s'y trompe pas, si la femma

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s'est conformée à cette mise à l'index de la chose publique, c'est plus en apparence qu'en fait ; partout, d'une façon plus ou moins latente, elle cherche à exercer son influence et à faire prévaloir sa volonté. Ce serait, d'ailleurs, une grande naïveté de s'imaginer qu'elle se croit incapable d'aborder les questions d'ordre compréhensif ; elle se sent, au contraire, de certaines qualités spéciales dont l'application dans le domaine politique serait précieuse. Sans doute, faute d'études préparatoires et d'expérience acquise par l'usage, il lui arrive parfois de précipiter ses jugements et de se passionner pour ou contre, plus qu'il ne convient. Ce reproche qu'on peut lui faire, ne doit-il pas être également adressé à la plupart des hommes ? Et, du reste, la politique du présent, comme celle du passé, est si mal définie, si mal comprise, grâce à l'étrange oubli qu'on fait de l'histoire qui, seule, est en mesure de l'enseigner, fournissant en même temps les faits, les exemples et les leçons, qu'il est difficile que la femme, a priori, en ait la connaissance exacte.

Ce qui achève de la rendre sceptique en cette matière, c'est la manière dont les hommes l'entendent et la pratiquent. Mais je suis persuadée que, quelque peu initiée à cette science qui traite de l'organisation des collectivités, elle en saisirait vite le grand sens et opérerait avec tact et prudence la jonction des intérêts de la famille et de ceux de la cité.

Faites donc de la femme une citoyenne; donnez-lui une éducation civique, donnez-lui le droit. Et en élargissant ses horizons, vous agrandirez ses idées et ses sentiments. Elle apportera à la vie publique ses belles qualités : sagacité, persévérance, abnégation.

Vos résistances n'y feront rien ; il vous faudra en arriver là.

Mais passons à la question morale. C'est là qu'est

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In pierre d'achoppement. Il est toujours facile de faire des théories, il est plus difficile de les pratiquer.

La morale est la mise eu action des principes ratifiés et adoptés par la conscience. La morale n'est pas une prescription arbitraire, mais une loi naturelle, une loi d'ordre, loi de développement, de progrès et de conservation pour les individus comme pour la société. Elle se divise en deux parties : Tune qm regarde soi-même, Tautre qui concerne autrui- Dans ce dernier cas, elle devient la science des rapports humains.

Seulement, pour avoir une application réelle, il est besoin que tous les êtres soient à la place que leur a assignée la nature. Le fait seul d'un déclassement de personnes, d'un droit violé, d'un intérêt méconnu, rompt l'équilibre, fausse les relations et les rend anormales. Les uns ont trop de droits et pas assez de devoirs, les autres trop de devoirs et pas assez de droits .

L'asservissement, à n'importe quel degré, est un élément de corruption et de décadence pour les individus comme pour les peuples. Esclavage, servage, tutelle à perpétuité apportent la perturbation dans les caractères aussi bien du côté des spoliateurs que du côté des spoliés. II y a chez les maîtres et les oppresseurs exploitation et impunité ; chez les asservis, avilissement et ruse ; car toutes les fois qu'un être n'est pas à la place qui lui revient, il emploie tous les moyens, sans exception, pour la reconquérir. J'en vois la preuve.

Donc, entre l'homme et la femme, le même fait se produit. L'homme, au nom de la force musculaire, s'est arrogé toutes les maîtrises, tous les privilèges, entre autres celui de professer des mœurs libres sans être responsable des conséquences qui en découlent. C'est ainsi que la recherche de la paternité n'a pas été admise

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par le Code. Et ce qu'il y a de plus scandaleux, c'est que, dans certains délits, l'homme complice de la femme est on même temps son juge.

Ainsi la femme déshéritée, subalternisée, ne peut même pas se libérer parle travail, car Thomme a pris la meilleure part; son antivité productive est mal rémunérée, sa situation reste précaire, elle est à Ja merci de l'homme. Elle ne peut pas invoquer la loi, puisque la loi est contre elle; pas davantage le droit, puisqu'elle en est dépouillée. Il lui reste alors à s'adresser à la passion, aux sens, pour établir san empire et rép:nersur l'homme. C'est là toute l'origine de la prostitution à tous les étages. Si vous ajoutez que dans notre société, où le raffinement est intense, où la séduction attractive sollicite à chaque pas, la vie se complique, les besoins factices se multiplient et rendent insuffisants les besoins naturels, vous ne serez pas étonné que la prostitution s'élargisse, s'agrandisse et envahisse aujourd'hui, plus que jamais, la littérature, le roman, le théâtre, voire même le journalisme.

Telles sont donc les trois questions, religieuse, politique, morale, qui ne peuvent être résolues que par rafïranchissement de la femme et la reconnaissance de ses droits.

La femme a été jusqu'ici une force déviée, une puissance détournée de son but.

Son mandat, sa mission a une haute portée. Cette mission revêt un quadruple caractère: éducatif, moralisateur, économique et pacifique.

Éducatif, car non seulement elle transmet ses facultés cérébrales à son rejeton, mais encore elle est l'institutrice innée; c'est d'elle qu'on reçoit les premières leçons, c'est d'elle que les notions des vérités fondamentales doivent être tenues. Il est donc nécessaiFO qu'elle soit suffisamment éclairée pour n'inculquer ni

erreur, i)i superstitioD. Elle est moralisatrice parce que c'est elle qui donne les premiers exemples; elle est volontiers proposée pour niidèle à ses euFants. Ceux-ci en sont les premiers imilateurs. D'ailleurs, elle est non seulement l'agent moral dans la vie privée, mais encore dans la vie publique. Douée de plus de réserve que l'homme, elle est plus en possession d'elle-même que lui. Les sens ont moins de prise sur elle; elle est venue pour régulariser la passion, pour la subordonner au devoir. Je sais qu'on me citera maints faits qu i sembleront démentir cette assertion. Je rappellerai alors ce que j'ai dit précédera ment. Sauf de rares exceptions dues à une altération du type, amenée par un milieu insalubre, par une éducation erronée et par une inique répartition des responsabilités, des droits et des devoirs buniains, la majorité des femmes estdisposée à suivre la norme.

Aux fondions éducatrlces et moialisatrices viennent se joindre les fondions économiques. La femme a l'intuition de l'économie, lillle connait les besoins des siens, elle est la distriliutrice des ressources delà famille ; il lui faut tout prévoirel pourvoir; elle apprécie donc les bienfaits de l'épargne. Car s'il est bon de suffire à aujourd'hui, il est indispensable de garantir demain.

La femme est pacificatrice et a, par excellence, l'amour de la paix.

C'est qu'elle connait le prix de la vie, elle qui la transmet au risque de perdre la sienne. Génératrice et nourrice, elle sait combien il faut de peines, de veilles, d'alarcncs, rie tlévuiieniûnt, pour amener à

qu ' :■,■■ ' ■■■ I .II' Ml . ; l'i^.M i|uû, lorsque le canon et la uiiUaille ont fauché une jeune génération Et l'ont couchée sur les champs de bataille, il faudra

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vingt ans pour la remplacer par une autre. « Avec ce beau sentimentalisme, disent certaines gens, on dévirilise un peuple; et pour la conservation d'individus, on perd une nation.

(( L'introduction de la femme dans les assemblées eiïéminera la nature des délibérations. »

Ce mot d'effémination, terme de mépris, est absolument immérité. Dans tous les temps, dans tous les siècles, la femme a donné des preuves éclatantes de courage et d'héroïsme. Dans rantiquité, au moyen âge, pendant la Réforme, la Révolution de 1789, de 18^8 et le siège de 1870, elle a été à la hauteur des hommes. Je dirai plus, elle les a dépassés, car la loi ni la discipline ne lui imposaient de semblables devoirs.

Aujourd'hui, et c'est le signe d'un haut degré de développement moral, l'idéal de la grandeur n'est plus placé dans la gloire militaire. Ce n'est point une dégénérescence, non; mais c'est une preuve de l'extension de la raison et de la connaissance de la destinée humaine.

«Si vous supprimez la guerre, objecte-ton, vous supprimez l'héroïsme. » Comment cela ? L'héroïsme ou le sacrifice de la vie à une grande cause existe ; de plus, il a une application bien supérieure ; il s'agit alors de combattre les fléaux de la nature, de pénétrer les secrets de l'univers. Et, certes, les héros et les martyrs de la science et de l'industrie ne manquent pas eJt ne manqueront jamais. Et c'est justement dans cette voie que le dévouement se dirige. Les leçons de l'histoire, les conséquences que nous en tirons nous démontrent l'inanité des guerres et des conquêtes. Que nous ont rapporté ces batailles, ces scènes de carnage, sinon de prolonger et d'entretenir les sentiments sauvages et barbares ? Que sont devenus les grands empires, à partir de celui des Perses, en passant par

l'empire deCharlemagne, de Napoléon I", en attendant la fin de celui dû à M. de Bismarck? Ces agglomérations gigantesques et disparates de peuples, de nations, de races, violemment réunies sous un même joug, sous une même volonté, n'ont eu qu'une existence passagère; elle se sont désagrégées bien plus vite qu'elles n'ont été rassemblées.

Les grands guerriers n'ont rien fait pour la civilisation; dans une seule campagne, ils ont réduit à néant les travaux de plusieurs siècles. Les facteurs de la civiUsation sont les penseurs, les philosophes, les savants, les légistes, les littérateurs, les poètes, les artistes. Ceux-ci élèvent l'esprit, agrandissent le cœur et travaillent à nous faire connaître la loi qui régit l'humanité.

Les conquêtes ne sont que des déplacements de forces et de fortunes. Tantôt le Nord l'emporte sur le Midi et le Midisurle Nord, l'Ouest sur l'Est, et réciproquement. Dans tous ces fameux exploits, il y a destruction. Or, la destruction est un mal et non un bien. La vraie grandeur, la vraie gloire consiste à apporter quelque chose à ce qui était déjà ; à ajouter au cumulus des connaissances humaines une vérité, une découverte, un chef-d'œuvre, un acte de vertu de plus.

Nous pouvons donc aOlrmer hardiment que cet affaiblissement du prestige militaire est le signe de l'avènement de la femme.

Il n'est que temps, en effet, de lui restituer ce qui lui appartient; c'est un acte de justice, de plus un acte d'intérêt social.

L'infériorité de la femme, suivant la législation, est factice et artificielle. On l'a obtenue par des procédés déloyaux ; on a usé de moyens restrictifs, prohibitifs, bien capables d'atrophier son cerveau, sans y être parvenu cependant. Il en est résulté une souffrance gêné-

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raie. Une des conditions essentielles au progrès manquant absolument, la vie privée et la vie publique ont été partagées en deux courants contraires ; de là la lutte au lieu de l'harmonie.

L'harmonie, direz-vous, est une utopie et non une réalité sociale. Rien de plus positif, au contraire, et les sociétés la recherchent, mais n'en connaissent pas les conditions.

Les sociétés ont été organisées et agencées sur des plans conçus a priori, c'est-à-dire en dehors de toutes données expérimentales : des légendes fabuleuses, des rêveries d'imagination ont servi à rédification de la mécanique sociale. On a établi une hiérarchie arbitraire des castes, des classes ; on a distribué les fonctions, les rôles, sans s'informer de la nature des sujets qui devaient les remplir; on a prétendu y soumettre l'humanité. Qu'on ne s'étonne donc pas qu'il se soit produit des craquements, des explosions et des révolutions : la nature l'emporte toujours sur la convention.

Eh bien, maintenant que nous nous vantons d'être dans une époque scientifique, que nous avons créé une philosophie de l'histoire sur des bases positives, commençons par mettre tout à sa place. La femme étant un des deux grands facteurs de l'humanité et de k civilisation, tout ne s'étant fait en bien comme en mal que par l'action mixte des deux sexes, reconnaissons que nulle loi, nulle institution qui ne portera pas l'empreinte de la dualité humaine ne sera ni viable, ni durable.

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