‹ Ève dans l'humanitéChapitre 17 sur 28 · DISCOURS · texte numérisé non relu

DISCOURS

PRONONCÉ AU PECQ, LE 14 JUILLET 1882 Mademoiselle Maria UERaISMES

L [NA va [; RATION UU DL'STE I)E L.t HtlPUBLIi^VE DE lACdl^ES FRANCE

CiTOïESS, CiTOVE.NSES,

Après les excellentes paroles que vient de prononcer M. le Maire, aprfca le beau discours que vous a fait «ntendre M. Journault, votre dùputé, je n'aurais rien à dire, rien à ajouter, si je ne tenais absolument à attirer votre attention sur un point capital, encore trop négligé dans notre situation actuelle.

Sans doute, vous avez eu raison, pour inaugurer ce busle de la République, de choisir le 14 juillet, car le 14 juillet, en sapant les bases de la féodalité, c'est-àdire du privilège et de la tyrannie, a posé la première pierre de l'édillce républicain.

Aujourd'hui qu'il est élevé, nous pouvons en couronner le faîte. Cependant, il ne faut pas nous faire d illusion. Cet édifice ressemble assez à ces constructions qui paraissent achevées au dehors et dans l'intérieur desquelles tout reste à faire.

Ainsi, en regardant celte République, représentée sous les traits d'une femme, et d'une femme qui pense, le souvenir des femmes illustres qui ont contribué, dans une si large mesure, à l'établissement de l'ordre nouveau, s'offre à mon esprit, tt je constate ici de singulières inconséquences. En effet, toutes les fois qu'il s'agit de personnifier artistiquement un grand sentiment, une grande idée, on emprunte, de préférence à toute autre, la forme féminine, la considérant comme la plus propre à exprimer, avec le plus de pureté et d'élévation, le sublime, l'idéal. Eh bien ! par une contradiction étrange, cette femme qui figure la Justice, n'obtient pas la justice ; cette femme qui figure la Liberté, ne jouit pas-de la liberté; cette femme qui figure la Loi, a contre elle la loi.

En 89, la femme, asservie par les codes, comme elle l'est encore à présent, s'est associée spontanément, a\ec une sorte de passion, à l'élan libérateur qui entraînait les masses. Elle en a été la force impulsive ; elle a pénétré de son enthousiasme les hommes et leschoses de cette époque glorieuse. Et Mirabeau, qui reconnaissait en elle une puissance motrice considérable, disait, en parlant de l'œuvre révolutionnaire et de son avenir : Elle réussira si lis femmes s'en mêlent.

Du reste, la femme ne fait pas seulement son apparition dans la vie politique en 89 ; on peut dire qu'ellen'a pas quitté la scène.

Dans tous les mouvements intellectuels et sociaux qui marquent chaque étape de l'évolution humaine, elle se

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manifeste brillamment et héroïquement. Nous la rencontrons au moyen âge, quand il s'agit de défendre le sol : sur les remparts, elle repousse les assaillants avec une énergie incroyable.

Au XVe siècle, une femme sauve la France. Jeanne d'Arc est l'incarnation la plus haute du patriotisme, car la patrie pour la femme, c'est le prolongement du foyer domestique, l'extension de la famille.

Survient la Réforme, qui est un progrès de l'esprit ; là encore la femme se distingue.

Mais, au XVIIP siècle, le type s'élève et s'agrandit ; en traversant la philosophie, il parvient à atteindre le concept supérieur du droit humain, droit universel, conféré à tout être conscient, conséquemment responsable.

M"' Roland caractérise cette progression morale- Elle rayonne au milieu des siens par le triple éclat du talent, de la vertu, de l'héroïsme. Elle a eu toutes les grandeurs de son parti, elle n'en a pas eu les faiblesses.

Et cependant les femmes sont encore en tutelle.

Et c'est pour cela qu'aujourd'hui nous voulons reprendre la tradition révolutionnaire, continuer l'œuvre d'affranchissement. Le XVIIP siècle s'est arrêté à l'homme, il eu a fait le citoyen. Le XIX' ira jusqu'à la femme et la proclamera citoyenne

A l'heure présente, l'intervention de la femme, en matière d'intérêts généraux, collectifs, est une nécessité du développement historique.

Deux questions se dressent devant nous, et elles sont insolubles sans le concours de la femme. C'est la question religieuse, dite cléricale, et la question politique.

Il est évident que, tant que la femme sera sous l'influence du catéchisme et du Syllabus, tant qu'elle sera sous le joug du prêtre, elle fera obstacle à l'organisation

de la démocratie. On commence un peu tardivement à s'en apercevoir, et on s'efforce de donner enfin aux jeunes filles une éducation à bases rationnelles.

Mais, avant de recueillir les fruits, il se passera du temps, et les femmes de la génération actuelle continueront de transmettre, par voie d'hérédité, leurs caractères moraux ; elles légueront à leurs rejetons quelque chose de leur état mental.

Or, la question politique est intimement liée à la question cléricale. N'est-ce pas la doctrine religieuse qui se charge de fournir aux sociétés, comme aux individus, un principe de direction, une règle de conduite? Telle croyance, tel système de gouvernement.

Donc, comment former des tempéraments républicains, comment donner aux jeunes générations des mœurs et des habitudes démocratiques ? C'est la mère qui jette les premières semences dans l'intelligence de l'enfant ; c'est elle qui d'abord inscrit des caractères sur ce vase neuf, caractères indélébiles et impérissables.

Est ce donc aussi dans la famille, dont la constitution est monarchique, que vous inculquerez aux enfants les notions de la liberté, de l'autonomie, du droit de la personne humaine, quand, épouse, la mère est privée du droit de liberté et d'autonomie? Ne vous y trompez pas, la famille est la société principe, la cité élément ; et tout ce qui se passe au foyer domestique se reproduit en grand dans la machine politique.

L'élimination de la femme dans les affaires publiques est due à une fausse conception de la politique. On s'est imaginé, longtemps, que la politique était une science spéciale qui ne devait être le partage que d'une minorité d'élite, ou bien plutôt d'une personnalité puissante, douée par la Providence de facultés dirigeantes, capable alors de saisir l'ensemble des

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rapports qui s'établissent entre les individus et les peuples et de les régler pour le plus grand avantage de ceux-ci.

C'est ainsi qu'une seule volonté s'est substituée à des millions de volontés.

Nous avons eu tout le loisir d'apprécier les bienfaits du Pouwir personnel, quelque nom qu'il prenne. Nous savons ce que nous ont coûté les hommes providentiels, et nous sommes arrivés, Dieu merci ! après de cruelles expériences, à avoir un sens iilus net des conditions de la science gouvernementale.

La politique est la résultante de la mise en jeu des forces sociales : sentiments, passions, idées, intérêts, se combinent, s'organisent en vue d'atteindre un but commun, déterminé, qui est le bonheur. Et c'est justement de la participation, de la coopération de tous à la gestion générale que se forme la pondération des égoïsmes, c'est-à-dire l'entente et l'harmonie finale. L'élimination d'un seul des facteurs susnommés dérange l'équilibre et amène le désordre. Or, la femme est un des grands facteurs de l'humanité. Tout ce qui se fait, tout ce qui s'accomplit, tout ce qui se passe dans le monde, est le produit de la fusion des deux germes, des deux» éléments masculin et féminin. C'est par leur pénétration constante et réciproque, par l'échange mutuel de leurs qualités que s'effectue la marche des sociétés vers le progrès.

Quand la femme aura pris la place que lui a assignée la nature, vous aurez do fortes chances pour assurer à l'édifice républicain la durée et l'indestructibilité.

Vive la République !

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