‹ Ève dans l'humanitéChapitre 4 sur 28 · LA FEMME ET LE DROIT · texte numérisé non relu

LA FEMME ET LE DROIT

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Messieurs, Mesdames,

Cette année, je me propose de traiter de la femme^ de sa condition subalterne en humanité, de la nécessité de son afTranchissemont et de la reconnaissance desoR droit. Ce soir, j'attirerai particulièrement votre attention sur les origines de cette situation inférieure et les raisons qu'on a pu faire valoir pour la maintenir; et je me ferai un devoir de répondre à toutes les objections susceptibles d'être produites.

Le premier argument qui se présente est celui-ci: Pourquoi l'infériorité des femmes s'est-elle maintenue dans les lois et les usages depuis le commencement du monde et la formation des sociétés? Pourquoi, si la femme est égale à l'homme, n'at-ellepas partagé, dès l'abord, l'autorité avec lui ? Par quelle inexpliquable complaisance a-t-elle fait Tabandon de ses droits, ou par quel étrange aveuglement les lui a-t-on perpétuellement constestés? Pourquoi n'a-t-elle pas profité des réformes, des révolutions, faites au nom de la liberté et de la justice, pour revendiquer et reconquérir ses droits ?

Ce fait de durée et de persistance ne prouve-t-il pas que son état subalterne, sous toutes les zones et à toutes les époques, correspond à une grande loi naturelle ?

Nous allons ré()ondre à ce premier argument. Mais pour aI)order une question aussi sérieuse, il est nécessaire de remonter très haut.

Nous serons alors amenée à reconnaître que la subalternisation de la femme, dans les législations, est la conséquence de la dépréciation du principe féminin en cosmogonie et en théogonie ; le principe juâle étant cojisidéré comme essentiellement et exclusivement créateur.

Pour nous rendre compte delà valeur de ce jugement nous poserons la question de la façon suivante :

1" Le principe féminin est-il créé ou incréé ? En un mot, était-il au commencement, est-il de toute éternité ?

2" Si la cause primordiale, cause universelle dite force auto-créatrice, n'a ni genre, ni sexe, pourquoi n'a-t-elle rien im produire ni rien perpétuer sans Taide de deux agents sexuels?

Si, au contraire, la substance autonome, puissance créatrice ou organisatrice, suivant qu'il plaît de la concevoir, eat exclusivement mâle et, partant de là, (louée des facultés fécondantes, comment a-t-elle du recourir à l'élément femelle pour opérer l'œuvre du monde ?

Que n'a-t-elle transmis quelque chose de ses propres facultés génératrices aux: êtres mâles des différentes espèces sans l'auxiliaire féminin ? Si elle y a été réduite, c'est qu'elle n'était qu'à demi virtuelle et qu'elle ne pouvait se passer de l'apport d'une autre virtualité -

La logique nous oblige, en effet, à conclure que le principe primordial, qui est par lui-même et n'a besoin de rien pour exister, comprenait implicitement, à l'origine, les deux genres ; que ces deux genres sont coexistants et nécessaires à la procréation ; donc ils sont égaux

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Cette égalité s'est si bien imposée à l'esprit religieux, que l'élément féminin a été représenté dans les conceptions théologiques et qu'il a été Tobjet d'un culte.

Je sais bien que les rédacteurs des tiiéogonies et des cosniogonies ont prétendu que l'élénient féminin n'y jouait qu'un nMe inférieur, ne figurant que la matière première dont les attributs ne sont que la passivité et le réceptivité.

Il est certain que la déification d'un principe dénué de conscience, de volonté et d'action, ne pouvait être longtemps admise ; aussi, peu à jieu, les divinités féminines s'élevèrent et prirent, de plus en plus, un caractère animique C'est sous rinHuence grecque que cette transformation s'accentua davantage.

La femme, maltraitée par les codes, est déifiée au Panthéon; elle fait partie de l'être nécessaire, al»=iolu, divin; elle est de même essence que le spivilus des Genèses.

Ce n'est plus la divinité tellurique aux multiples mamelles, spécifiant la réceptivité; ce n'est plus la passive Vesta et l'insignifiante Démèter, mais Aliiéné, la personnification de la pensée. Rieri de plus glorieux que sa naissance : elle jaillit du cerveau de Zeus Jupiter, elle émerge de la substance grise, connue dirait un physiologiste de nos jours.

C'est la première fois que dans les théogonies rélément spiritualiste est représenté, et c'est sous la forme d'une femme qu'il apparaît î

Athéné a sous sa juridiction toutes les circonscriptions de l'intelligence ; les œuvres de génie, les oMivres d'art se placent sous son invocation ; elle inspire l'Aréopage, elleestl'Éponyme d'Athènes; elle est ladéesse ; le maître des dieux conçoit de l'orgueil en regardant sa lille. Tout le monde sait quelle valeur on attachait à la pos-

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session de son image appelée Palladium, Athéné est rangée au nombre des douze grands dieux.

En Egypte, sous les Ptolémée, Isis atteint un caractère idéal presque semblable. Elle personnifie la sagesse, c'est la Sophia, Elle joue dans la théogonie égyptienne le rôle que lient le Saint-Esprit dans la doctrine chrétienne.

En outre, comme les doctrines du polythéisme étaient essentiellement représentatives, qu'elles consistaient bien plus en cérémonies qu'en dogmes et que la femme était appelée à la dignité du sacerdoce, il arrivait que, par l'apparat religieux, elle se trouvait constamment en évidence et en relief.

Thucydide rapporte qu'à Argos, la grande prêtresse d'Héra exerçait les fonctions de grand pontife — hiérophante — et donnait son nom à Tannée.

Tous les ans, montée sur un char traîné par quatre taureaux blancs, la grande prétresse, escortée par une foule de jeunes Argiens vêtus d'armes éclatantes, se rendait processionnellement au temple delà déesse.

Mais le Iriomphedes femmes était les Thesmophories. Dans ces fêtes, les femmes avaient le pas sur les hommes. Tous les maris étaient forcés de fournir à leurs épouses les fonds nécessaires à la dépense des cérémonies. L'entrée du Thesmophorion était interdite aux hommes, et l'infraction à cette loi. punie de mort.

Sous le nom de Thesmophore, Cérès était honorée et adorée comme législatrice, ayant droit à l'hommage et à la reconnaissance des mortels auxquels elle avait donné des lois et des institutions les plus sages. II ne s'agissait plus seulement, ici, de fertilité et d'abondance matérielle, dont la déesse était l'emblème, mais de tout un ordre d'idées supérieures, appartenant aux hautes sphères de l'intellect.

L'histoire nous a fait la description de la magnifîceDce du temple d'Ephèse, dédié à Diane, et de Téclat des solennités données en son honneur. Du reste» le culte des divinités féminines n'était pas exclusivement célébré par des femmes, mais encore par des hommes qui recherchaient, comme la plus grande distinction, le titre et les fonctions d'hiérophante. Nous savons, par Démosthène, que la femme de l'archonte faisait des sacrifices publics au nom de la ville ; de plus, elle jouissait de la prérogative d'assister à la célébration des mystères.

Déesses, prêtresses étaient autant de qualités et de fonctions élevées propres à rendre au sexe féminin tout son prestige, et à lui faire conquérir la place que lui a assignée la nature, et que l'injustice masculine lui a refusée.

Il n'en fut rien cependant ; elles continuèrent d'être asservies, à des degrés différents, dans l'ordre politique et social, dans la vie publique comme dans la vie privée.

Jamais les sociétés ne montrèrent plus d'inconséquence et ne furent plus en contradiction avec ellesmêmes !

L'encens qu'on prodiguait au principe féminin sur les autels consacrés aux déesses, avait, comme contrepoids, dans la vie réelh, les rigueurs de la loi envers les femmes.

C'est qu'en dépit de cet empiétement du principe féminin sur le terrain divin et hiératique, le préjugé de l'inégalité des deux genres résistait quand même et était la source de la légende du péché originel.

Mais voici, justement, où les difficultés commencent, et le récit des Genèses, loin de les résoudre, les complique. En cosmogonie religieuse, rien n'est plus clair. Deux éléments, de valeur différente, sont en

présence : l'espritet la matière, c'est-à-dire le conscient et Tinconscient. Le premier fait la loi au second, ce qui est juste. Mais en androgénie, la contradiction est manifeste.

Nous voyons dans l'iiomme et la femme identité de composition. Pétris du mêmelimon, de la m^me argile, animés dn même souffle, il y a équivalence dans les deux.

Chez les Indous, Manou se dédouble ; et cette moitié séparée n'estautre que la femme, et rien ne nous indique que celte moitié soit inférieure à l'autre. Suivant Moïse, la formation d'Eve donne lieu à deux versions qui se démentent. Chez les Celtes, l'Edda nous raconte que les fils de Bore, agents de la divinité, autrement dit démiurges, façonnent l'homme et la femme de deux morceaux de bois qu'ils ont aperçus flottant sur les eaux. Un morceau de bois en vaut un autre ; pourtant le chêne est plus estimé que le sapin ; mais l'Edda ne lait ici aucune distinction et ne mentionne aucune différence. Chez les Grecs, d'après Hésiode, Pandore, la première femme, sort de la main des dieux ; elle est comblée de leurs dons. Si elle ouvre la fatale boîte renfermant tous les maux, la responsabilité en revient à Jupiter, qui, pour se venger de Prométhée, lui eii a fait présent.

Jusqu'à présent il m'est impossible de saisir les motifs de subordination. Alors je poursuis mes investigatiojis ; et bientôt, en avançant dans les vieux récils, je découvre une faute, une transgression à la loi éternelle, dont la femme se serait rendue coupable. L'Inde ne confirme pas cette donnée. Dans la tradition, Brahma est seul l'auteur de l'infraction. Eve, chez les Hébreux, et Pandore, chez les Grecs, perdent l'humanité par leur curiosité fatale. Chez les Celtes, les filles des Géants surviennent et corrompent les lils

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-des hommes. La Glose chinoise prétend qu'il faut se défier des paroles de la femme, sans s'explique? davantage.

Enfin, après mes consciencieuses recherches dans les anciens documents, j'infère que la femme a été coupable, mais non incapable, la culpabilité n'impliquant pas nécessairement l'infériorité intellectuelle. Transgresser une loi, c'est manifester une force, déviée peut être, mais cette force n'en existe pas moins ; elle peut se redresser et agir dans un sens favorable ; tandis que l'incapacité, qui est une privation, est dans tous les temps un mal incurable.

Avant d'accepter comme véridique cette donnée de la culpabilité primordiale de la femme, il est sage d'examiner les bases sur lesquelles elle est établie. Nous constatons d'abord qu'il n'existe rien de précis, qu'il n'y a point unanimité, que les avis sont partagés.

C'est la Genèse hébraïque qui est, sur ce point, la plus explicite et la plus alTirmative. Il s'agit de savoir si elle est logique et vraisemblable.

Au chapitre premier, versets 26, 27, 28, Jéhovah dit: « Faisons l'homme à notre image... » Il les créa à son image et les fit mâle et femelle. 11 était donc lui-môme des deux genres. Et il leur dit: « Croissez et multipliez. »

Au chapitre second, le narrateur ou rédacteur du récit, à propos du repos que prend le Seigneur le septième jour, énumère tous les faits de la création et arrive à la confection de l'homme ; il modifie singulièrement sa première narration. Suivant cette dernière donnée, l'homme est façonné d'abord et déposé dans un jardin appelé Éden.

Au verset 18, Dieu s'aperçoit qu'il manque quelque chose à l'homme; et il dit : a II n'est pas bon que l'homme soit seul ; faisons-lui une aide semblable à lui. »

D'après cette seconde version, Dieu n'avait donc pas fait l'homme mâle et femelle simultanément? Ce n'est donc qu'après expérience faite qu'il modifie son premier projet. Si, dans le dessein primitif de Dieu, l'homme devait être seul, il ne devait pas avoir de sexe ; car l'existence d'un sexe implique forcément celle d'un autre sexe. Était-il donc doué de la faculté de se reproduire? Était-il androgyne? P^nfin, qu'était son état anaiomlque et physiologique avant l'apparition de la femme? S'il était mâle, sa femelle devait de toute nécessité exister.

Il y a là contradiction. Le conte bleu qui tire la femme d'une côîe de l'homme ne résout pas la difficulté. Dès que Dieu rectifie son plan et revient sur son œuvre, Adam a du subir d'importantes retouches ; car il lui manquait certaines conditions organiques indispensables à l'union corporelle de deux êtres. Cette seconde donnée doit être repoussée, Dieu ne pouvant se déjuger en manquant de prévision, conséquemment de sagesse. Dans tous les cas, il n'est question entre eux que d'une différence formelle et non essentielle.

Puisqu'ils sont sortis des mains du Créateur, il n'y a pas à invoquer les phénomènes de l'atavisme, du croisement de races et de sang, des différents milieux et des transmissions de caractères par l'hérédité et les diversités de l'éducation. Tout est uniforme, tout est semblable, tout est neuf, sans tradition, sans passé.

Pourquoi l'un de ces deux facteurs de l'humanité, créés pour s'associer, se pénétrer, en vue de la perpétuité de l'espèce, serait-il plus défectueusement organisé que l'autre ? Et d'ailleurs, si l'on veut bien se donner la peine d'étudier les circonstances dans lesquelles le premier délit se perpètre, on se demandera

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è quel propros la femme est-elle considérée plus fautive queThomme?

Par quel vice d'organisation a-t-elle été encline à désobéir la première ? Si elle a été constituée défectueusement, son auteur en est seul responsable.

Si, d'autre part, Dieu avait la pensée secrète, je dis secrète, Jehovah ne l'ayant exprimée nulle part, de conférer la supériorité à l'homme plutôt qu'à la femme, il faut reconnaître qu'il a été singulièrement déçn, car l'homme, dans cette première incartade, accuse autant de bêtise que de lâcheté. Sans opposition raisonnée, sans résistance, il devient complice enfantin de sa compagne Eve qui, dans sa faute, se montre infiniment supérieure, cédant à un besoin de connaître et de savoir. Mais comment nous attacher à une légende qui ne se forme que de racontars accumulés et falsifiés d'âge ^n âge et de siècle en siècle ? Examinons les faits capables de rectifier toutes ces erreurs du passé, sanctifiées par le respect superstitieux de l'ancienneté.

Ces cosmogonies, ces genèses, d'où nous tirons toutes ces données, n'appartiendraient-elles pas à des époques ultérieures ?

Lorsque l'humanité est tourmentée du désir de connaître ses origines et ses destinées, n'a-t-elle pas déjà atteint un certain degré de culture? Ces essais d'exégèses, plus ou moins synthétiques, sur la formation de l'univers, n'exigent-ils pas une pensée quelque peu exercée ? A l'époque où Moïse naît, l'Egypte est en pleine effervescence, et c'est alors que se rédige \ii Pentateuque. Si nous remontons à la formation et à la confection de tous les livres sacrés : Veda, Zend-Avestay Kings, nous verrons qu'ils sont œuvres faites après coup. lien est de môme aussi du Nouveau Testament.

Ces œuvres reflètent donc des usages reçus, des

habitudes, des partis pris. Elles ne sont ni primitives^ ni spontanées.

La géologie a mis fin à ces doutes ; elle nous a révélé, par ses découvertes, des âges antérieurs appelés âge de pierre, âge de fer, âge primitif, où la force musculaire prévaut sur toutes les autres qui, il faut le dire, n'ont pas reçu encore leur développement, car l'intelligence et le sentiment n'y sont encore qu'à l'état de germe, germe bourgeonnant à peine. Mais, remarquons-le bien, le lien qui unit le sentiment à la raison est plus intime qu'on ne le suppose. J'oserai dire plus : le sentiment et la raison sont dans un rapport constant.

Pendant les époques primitives, les occupations les plus nobles et en même temps les plils utiles de l'homme sont la chasse et la guerre : la chasse, pour le nourrir et pour détruire les animaux nuisibles; et la guerre, pour se défendre et repousser les invasions ennemies, souvent aussi pour s'approprier de nouvelles terres.

Vous vous l'imaginez bien, ce règne n'est pas celui delà femme, dont l'infériorité musculaire est incontestable.

Ce sont des phases de concurrence vitale où l'existence ne s'achète qu'au prix de la lutte, de la bataille, du combat.

L'homme accorde à la femme une sorte de protectorat qui ressemble très fort à une oppression. Du reste, il est certain que, lorsqu'on a besoin d'un protecteur, on ne lui fait pas de conditions, au contraire, on subit les siennes.

On a prétendu aussi que les premières civilisations sont orientales, circonstance très désavantageuse pour la femme. La femme asiatique ayant une précocité physique qui lui est, certes, défavorable, est déjà emme par le corps, tandis qu'elle est encore enfant

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par Tesprit. Nous ferons, ici, une simple réflexion. Si la puberté de la femme est précoce, ou, pour mieux m'exprimer, sanubilité, ces deux termes ne devant pas être confondus, l'homme asiatique se trouve certainement dans un état correspondant, c'est-à-dire qu'il est prolifique avant d'être producteur par la pensée.

Disons tout simplement que l'homme a cherché per fas et nefas à rester maître. A partir de la période musculaire, il s'est emparé brutalement du pouvoir, s'est efforcé d'abaisser la femme et n'a réussi qu'à s'abaisser lui-môme.

Et cependant, dans cet Orient où les femmes en troupeaux peuplent des harems, de temps en temps scintille, comme un rayon solitaire, un nom féminin. Comment ce nom a-t-il traversé les siècles? Comment est-il parvenu jusqu'à nous malgré le despotisme masculin ?Nulne saurait le dire; mais à ce nom sorti de l'obscurité est attaché le prestige de l'autorité, du génie et de la gloire. C'est Sémiramis, c'est Balkis, plus connue sous le nom de reine de Saba, c'est Deborah, juge dans Israël. Par quelle inadvertance a-t-on conféré, à ces époques de prédominance mAle, les premières fonctions politiques à une femme?

C'est qu'en vérité, lorsqu'une loi naturelle est transgressée, elle a quand même ses reprises; l'inconséquence même des légistes les lui offre. La femme, abaissée dans les codes, se trouve tout à coup portée, par les nécessités de la filiation et de la dynastie, à la suprême puissance. C'est ainsi que l'Egypte ancienne donna une haute situation à la femme. Dans plus d'un cas, elle parvint au pouvoir. En Chine, plusieurs impératrices célèbres tinrent les rênes d'un gouvernement absolu. Nul n'ignore que la politique des harems, dirigée par les sultanes favorites et les sultanes validé — en d'autres termes sultanes* mères — n'ait prévalu en Orient.

En ce qui concerne la femme, n'allez chercher dans Tensemble des institutions ni logique, ni justice ; rien ne se lie, rien ne s'enchaîne, tout est arbitraire, tout est contradictoire. A côté d'une loi oppressive, vexatoire, existe une disposition favorable qui détonne sur ce qui précède. En même temps qu'on la dégrade, on Texalte et on l'encense. L'antiquité, la barbarie, le moyen âge sont remplis de ces anomalies. Là où la femme ne pouvait être citoyenne, elle était, à l'occasion, suzeraine et reine. Il est de convention de répéter, à satiété, que le christianisme a retiré la femme de son abjection en la réhabilitant. Cette assertion est plus qu'une exagération, c'est une erreur. D'abord le christianisme, procédant du récit mosaïque, fait peser sur la femme la plus grande part de responsabilité dans la faute originelle.

Sa réintégration dans l'ordre supérieur est si peu indiquée dans l'Évangile et dans les Actes des Apôtres, que les Pères de l'Église n'ont pas même l'air de se douter du caractère régénérateur et libérateur de Marie. Sa maternité n'est pas prise en considération. Et c'est à qui déblatérera sur Vengeance féminine. On croirait encore entendre l'Étéocle d'Eschyle et l'Hippolytos d'Euripide, déplorant tous les deux la présence des iemmes en humanité. Leurs plaintes et leurs récriminations sont grotesques. La venue de Marie n'a rien changé à l'opinion. Saint Paul, saint Augustin, leurs collègues et leurs succédanés, chantèrent la même antienne. Le concile de Mâcon poussa le mépris pour

elles jusqu'à leur refuser une àme. C'est qu'en vérité, Marie, de son vivant, est absolument mise à l'ombre. Son fils, en diverses circonstances, lui adresse intentionnellement des paroles dures pour mieux faire sentir l'immense distance qui se tient entre lui et elle; durant sa vie et après sa mort, il ne laisse aucune

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disposition capable de modifier cette première attitude : pas un mot à ses apôtres n'est de nature à faire considérer à ceux-ci que le Christ a chargé sa mère d'une mission.

Comment Marie n'est-elle pas tombée complètement en oubli; comment, au contraire, a-t-elle rayonnéaprès coup avec tant d'éclat ? C'est que le féminin est éternel et que toute conception de l'esprit, soit religieuse, soit philosophique, qui tentera de l'exclure ou de le diminuer, sera frappée de stérilité.

Le christianisme dut donc recourir à la femme sous peine de périr. Il ressuscita Marie oubliée et dédaignée par les compagnons disciples de Jésus et les Pères de l'Église. t]ile allait brillamment réapparaître de façon à éclipser la trinité elle-même. Mais cette transformation des déesses païennes en une vierge chrétienne, marquet-elle un progrès pour le genre féminin? Non certes, nous sommes loin des Athéné, des Diane, des Démèter éclairant l'humanité et donnant des lois. Marie, désormais] l'idéal de la femme dans le christianisme, est l'incarnation de la nullité, de l'effacement ; elle est la négation de tout ce qui constitue l'individualité supérieure: ia volonté, la liberté, le caractère.

Aussi à ce triomphe féminin dans l'ordre supraterrestre, les hommes, pour établir une compensation, ont-ils maintenu les rigueurs de la loi positive. Toujours dans la crainte de tomber sous le joug féminin, subissant une attraction irrésistible, ils s'efforcent de mettre entre eux et la femme un privilège qui les protège . contre leurs propres entraînements. Et plus ils croient se garer du danger par d'iniques mesures, plus ils sont en péril.

Il y a là une confusion singulière dont toutes les sociétés, sans exception, ont ressenti et ressentent les funestes effets.

Les révolutions libérales se sont succédé ; l'égalité

devant la loi a été proclamée pour tous ; mais la femme n'a pas eu sa part intégrale. Sans doute, eile a bénéficié, dans une certaine proportion, de quelques grandes mesures générales. Cependant, comme fille majeure, elle ne jouit point de ses droits civils, et, comme épouse, elle est en tutelle.

Notre affranchissement est encore à faire ; et tant qu'il ne se fera pas, le progrès sera enrayé.

Si cet affranchissement ne s'est pas accompli, nous objecte-t-on en manière de second argument, la faute n'en revient-elle pas à la femme ? ,

Après les périodes de pierre et de fer, lorsque la force intellectuelle commença à exercer sa suprématie sur la force musculaire, dans les climats tempérés où le développement physique de la femme est conforme à son développement moral, comment ne repritelle pas le niveau ?

Aucune loi, aucun décret, à nos époques modernes, n'a interdit à la femme de lire, d'étudier, de retenir ce qu'elle a lu ; d'observer, de noter ses observations, de déduire, d'induire et de généraliser. Pourquoi la somme de ses œuvres est-elle inférieure à celle des œuvres de l'homme ?

Pour répondre victorieusementà cette objection, nous rappellerons que, pendant les âges de fer, où règne la force musculaire, l'homme s'empare du pouvoir et que dans la suite il ne se décide pas à le partager. Il coi\tinue donc à s'arroger les plus hautes fonctions. Par conséquent, il met exclusivement à sa disposition tous les moyens imaginables, toutes les ressources possibles pour fortifier son caractère, augmenter son savoir et agrandir son génie: université, écoles spéciales, cours, académie, sont fondés par lui et pour lui.

En matière d'instruction, les femmes sont constamment mises à l'écart ; les hommes éloignent d'elles,

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avec une sollicitude sans pareille, tout ce qui pourrait nourrir et émanciper leur raison. Au contraire, ils font tout au monde pour maintenir et pour prolonger cette légèreté, cette frivolité féminine dont ils font l'objet de leurs critiques constantes. Dans mille occasions, ils la favorisent et l'encouragent ; ils livrent enfin les femmes sans défense à l'autorité des préjugés, des superstitions et de la routine. Ils imposent à la femme des règlements, des prescriptions, des usages, sans daigner expliquer les motifs qui les leur ont fait adopter.

Et lorsqu'un homme vient dire à une femme: « Vous voulez parler affaire, madame, retournez donc à vos chiffons, votre cerveau n'est pas taillé pour ces choses. » La femme est en droit de répondre : « Qu'en savezvous? avez vous jamais expérimenté ce cerveau, en connaissez- vous la mesure, l'étendue ? Avez- vous jamais permis qu'une femme allât jusqu'au bout de sa raison? Ah ! aucune loi n'interdit aux femmes d'apprendre, mais vous leur en avez ôté tous les moyens. A cet égard, toute issue est fermée pour elles. «

Quand pendant des siècles l'ignorance et l'oisiveté du cerveau se transniettent et s'additionnent de génération en génération, les facultés s'étiolent; le désir d'apprendre s'éteint, sauf exception. Heureusement qu'il ya pour correctif le savoir des pères, car les filles» habituellement, reproduisent les caractères paternels, et les fils, ceux de la mère. Ce qui justifierait les assertions du Talmud, à savoir : que chaque sexe porte en lui les principes contraires. De façon que, malgré tous ces impedimenta forgés par le mauvais vouloir masculin, le cerveau de la femme s'est développé quand même. Il a fait preuve de génie en tout genre, en dépit des sourdines que mettent les hommes chaque fois qu'un esprit appartenant au sexe qui n'est pas

le leur, émerge vaillamment à la surface. Et, du reste, que d'œuvres faites par des femmes et signées par des hommes! La femme a fait des découvertes, a inspiré des systèmes; et l'homme s'est parfaitement approprié le fruit de ses labeurs.

Ce qui n'empêche pas des physiologistes modernes, qui se dounenl comme des expérimentateurs et qui ne sont que des subjectifs, ne reflétant dans leur esprit que ce que leurs ascendants y ont déposé, de ne chercher, par leurs études, qu'à corroborer plutôt les affirmations à priori des penseurs primitifs qu'à découvrir la vérité.

Lorsqu'on a des idées préconçues et un parti pris, les observations et les expériences auxquelles on se livre s'en ressentent. Désireux de justifier ce qu'on pense, on déduit ou on induit arbitrairement et on établit des hypothèses et des conclusions en l'air. Et, alors, dès qu'une théorie, qui se dit scientifique, affirme la légitimité des privilèges, ceux qui en profitent comme ceux qui la représentent — et dans le cas qui nous occupe, c'est la moitié de l'humanité — y applaudissent et l'acceptent comme pure vérité.

C'est ainsi qu'il a été considéré longtemps comme indiscutable, que la femme ne possédait pas le germe de l'être, mais qu'elle ne faisait que le nourrir, le développer, comme la terre à l'égard du grain.

D'après cette donnée, l'homme fournit le système nerveux, la moelle épinière, le cerveau, enfin tout l'organisme intelligent ; la femme, l'élément corporel ou mécanique. Que la femme donc renonce à aborder les hautes régions transcendantes et métaphysiques et les idées de généralisation et de synthèse. Sa structure cérébrale s'y refuse.

La science impartiale, par la bouche et la plume de

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LinDé, de BufTon, et de tant d'autres, est venue démentir cette assertion fallacieuse.

Linné prête à Téiément féminin la formation du principe médullaire et du système nerveux, enfin les organes des facultés mentales.

Pour être francs, nous devons tous reconnaître que, depuis cent cinquante ans, la physiologie nous promène de conjecture en conjecture; elle promet ce qu'elle ne lient pas ; elle affirme ce qu'elle ne sait pas. Nous sommes fatigués de ce voyage à travers le cerveau. Tantôt elle invoque le poids, tantôt elle invoque le volume, tantôt les circonvolutions et la substance grise. L'engouement se porte aujourd'hui vers les circonvolutions •et la substance grise.

Rien ne nous prouve qu'on ne changera pas encore. Si les physioloï?istes étudiaient le mécanisme cérébral dans son activité. Userait possible d'ajouter foi à leurs opinions, mais ce mode d'investigation estimpraticable ; et comme, au repos, chaque lobe, chaque cellule n'a point d'étiquette qui en désigne la fonction, comment apprécier les ressorts qui sont enjeu ? A vrai dire, les conditions de la pensée nous sont inconnues ; nous ignorons, comme par le passé, les causes déterminantes et modificatrices de l'acte cérébral. J'enp[age fortement les physiologistes à persister dans leurs études, ils y ont encore tout à apprendre.

Enfin voici venir les gens quasi-judicieux. Suivant eux, la physiologie, en eiïet, n'est pas assez sûre d'ellemême pour se prononcer : mais à première vue et à la simple observation des constitutions et des caractères des deux sexes, la différence qu'on en fait est immédiatement justifiée. La taille de l'homme est plus élevée que celle de la femme ; son appareil musculaire jouit d'une plus grande vigueur ; cette supériorité s'étend sur tout l'organisme. L'homme est apte à concevoir et

à accomplir ce que la femme ne peut exécuter ; l'homme représente la raison, la femme le sentiment ; l'homme étonne par son génie, par la hardiesse de ses entreprises : la femme séduit, touche, émeut par sa beauté, sa grâce, sa charité exquise.

De la femme sensible, sentimentale, à la femme ange, il n'y a qu'un pas : les femmes sont des anges.

Je ne connais pas les anges, je soupçonne assez volontiers qu'il existe quelque part des êtres mieux doués que nous, des êtres qui ont beaucoup plus de facultés et beaucoup moins de besoins. Seulement ces êtres ont des conditions d'existence différentes des nôtres: ils ont placés dans d'autres milieux. Ce que je sais, c'est que toutes les fois qu'un ange nous tombe ici, il est assez malmené.

Or, de tous les ennemis de la femme, je vous le déclare, les plus grands sont ceux qui prétendent que la femme est un ange : dire que la femme est un ange, c'est l'obliger, d'une façon sentimentale et admirative, à tous les devoirs, et se réserver, à soi, tous les droits ; c'est sous-entendre que sa spécialité est l'effacemeat, la résignation, le sacrifice ; c'est lui insinuer que la plus grande gloire, que le plus grand bonheur de la femme, c'est de s'immoler i)our ceux qu'elle aime * c'est lui faire comprendre qu'on lui fournira généreusement toutes les occasions d'exercer ses aptitudes. C'est-à-dire qu'à l'absolutisme elle répondra par la soumission, à la brutalité parla douceur, à l'indifTérence par la tendresse, à l'inconstance par la fidélité» à l'égoïsme par le dévouement.

Devant cette longue énumération, je décline l'honneur d'être un ange. Je ne reconnais à personne le droit de me forcera être dupe et victime. Le sacrifice de soimême n'est pas une habitude, un usage, c'est un extra: il ne fait pas partie du programme des devoirs. Aucun

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Pouvoir n'a le droit de me l'imposer. De tous les actes, le pacrifice est le plus libre, et c'est parce qu'il est libre qu'il est d'autant admirable. Il peut arriver que je me dévoue pour un être que j'aime ; cet être est malheureux, souffrant, je cherche à adoucir son infortune en la partageant : je fais plus, s'il m'est possible, j'attire la calamité sur moi pour l'en préserver ; mais je n'ignore pas que celte personne qui m'est chère ne s'est point placée dans cette situation lamentable pour m'exploiter ; elle est elle-même victime involontaire ; tandis que moi, j'accomplis le sacrifice volontairement ; rien ne m'y obliée. Mais si, de parti pris, de sang-froid, après délibération, vous m'exploitez à votre profit ; si vous me dites, en m'indiquanl deux places : en voici une bonne, elle est pour moi : celle-là est mauvaise, elle est pour vous, prenez-là dona. — Grand merci ! Je refuse. — Comment ! vous refusez ? mais pourtant vous êtes un ange ! — Ange vous-même î

On a cru se mettre d'accord avec l'équité en disant •que l'homme a, en société, de plus grands devoirs à remplir que la femme, et qu'il était juste qu'il eiit plus de droits ; qu'il ne fallait pas oublierque c'est lui qui soutient la famille et qui défend la patrie.

Dans le premier cas, on pourrait conclure que, par son travail, l'homme pourvoit entièrement aux besoins de sa femme et de ses enfants. Nous démontrerons que cette affirmation est absolument fausse.

La femme dans le prolétariat travaille autant que l'homme. Comme lui, elle lutte pour l'existence et avec tous les désavantages, puisque, à labeur égal et à égal mérite, elle reçoit un salaire infime ; ce qui la met le plus souvent dans la cruelle nécessité de se prostituer pour vivre.

Les travaux les plus dangereux ne lui sont pas épargnés. Nous la voyons dans les fabriques de pro-

duits chimiques où elle gagne la nécrose ; dans les cartoucheries, les capsuleries, dans les mines risquant le grisou, les explosions. A la campagne, elle cultive la terre, la bine et souvent même fait marcher la charrue.

A la ville, elle passe des nuits, use ses yeux sur des objets de couture dérisoirement payés. De plus, elle raccommode la famille, fait le ménage, va au lavoir. Là où rhomme trouve quelque temps de repos, la femme ne s'arrête pas.

Et, dans les classes plus élevées, si la femme n'apporte pas sa collaboration active, elle achète à rhomme son droit à Toisiveté par une forte dot et la perspective d'un brillant héritage. Elle est donc, au contraire, la victime de l'exploitation masculine.

Dans le second cas qui a trait à la défense de la patrie, je ferai observer que, jusqu'ici, ceux qui ont défendu la patrie sont en nombre absolument restreint» relativement à ceux qui restent dans leurs foyers. Nous ajouterons aussi que la condition de défendre la patrie n'est pas la condition sine qua non de l'obtention du droit, puisque tous les individus dont la santé est débile et qui sont, par ce fait, exemptés du service militaire, n'en jouissent pas moins de l'intégrité de leurs droits. Ensuite, ne sommes-nous pas autorisées à opposer au service militaire la fonction maternelle, où la femme, pour transmettre la vie, risque de perdre la sienne ? Et qu'on réfléchisse qu'il y a plus de femmes mères qu'il n'y a d'hommes soldats. La maternité offre donc pour la femme plus d'occasions de mort que la guerre n'en offre pour l'homme.

Mais les intéressés se gardent bien de ^'arrêter à ces raisons plausibles, ils font semblant de ne pas entendre et continuent à dessein de déplacer la question. C'est ainsi qu'ils objectent insidieusement que

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Tunion de Thomme et de la femme se base sur des diiîérences. Chaque sexe recherche Tautre pour y trouver les qualités qui lui manquent ; faire disparaître cesdifTérences, c'est substituer le troubleà l'harmonie; dès qu'il y aura mômes prétentions, il y aura compétition, c'est-à-dire rivalité, antagonisme.

Je réponds à cela : Tharmonie morale du couple git tout entière dans des similitudes d'esprit et d'éducation, et non dans des différences. Toute affection ne se forme, ne se développe, ne se maintient que par la communion des sentiments, des opinions, du savoir. Si les différences physiques sont indispensables pour l'union matérielle, les différences intellectuelles sont pernicieuses pour le lien moral. Aussi, les différences qu'offrent les deux sexes sont-elles, en réalité, plus formelles qu'essentielles.

L'infériorité des femmes n'est pas un fait de la nature, nous le répétons, c'est une invention humaine, c'est une fiction sociale.

Nos adversaires ajoutent encore ceci à ce quatrième argument :

« En empiétant, disent-ils, sur les attributs de l'homme, en s'appropriant une éducation forte, la femme fausse sa nature, elle se virilise ; partant de là, elle perd de ses charmes et de son attrait. » — Quoi^! une intelligence cultivée ; quoi ! une certaine somme de connaissances acquises ; quoi ! une haute raison se reflétant sur la physionomie enlaidiront un charmant visage! Jusqu'à présent on avait cru le contraire. Comment! la raison, la science, diminueraient la beauté L

Ce qui fait illusion à la femme, c'est l'hommage extérieur souvent servile rendu à sa jeunesse et à sa beauté.

^ La beauté ne semble-t-elle pas être l'enveloppe, la

manifestation, le rayonnement extérieur du génie? Le jour où un grand esprit ne reçoit en partage qu'un physique défectueux, chacun ne voit dans ce contraste qu'une contradiction et qu'une parcimonie de la nature.

Parvenue à ce point, il nous reste à réfuter un dernier argument ; le voici: Ce n'est qu'une minime fractien des femmes qui réclament et qui se révoltent contre l'ordre établi, alors que la généralité, moins turbulente et plus sensée, l'accepte, le trouve conforme à la justice et condamne toute tentative de changement à cet égard.

Cet argument est complètement faux. Jamais la femme ne ^'est résignée à subir le joug, elle a constamment protesté. Sous ces dehors de grâce, d'affabilité, de douceur, de politesse échangée, de coquetterie, de courtoisie, se cache un antagonisme profond, réel» Depuis le commencement du monde et la formation des sociétés, la femme joue le rôle d'insurgée ; rien de plus logique. Lorsqu'on viole la: justice et le ùroit, le droit et la justice ne sont pas anéantis pour cela, ils reparaissent sous la forme insurrectionnelle et révolutionnaire. L'ambition de la femme est de tourner, d'annuler la loi qui est contre elle; l'œuvre de sa vie, c'est la conquête de l'homme ; elle y emploie sa jeunesse, sa beauté, toute la finesse de son esprit; ce (|u'elle convoite, c'est de métamorphoser ce maître en esclave. La voyez- vous, cette jeune fiancée, si douce, si naïve, si touchante sous son voile blanc ? Ëh bien ! pendant qu'elle fait son serment d'obéissance devant M. le maire ou M. le curé, intérieurement elle se promet bien de n'en point tenir compte et de le violer au premier jour. Le grand triomphe de la femme, c*est de mener un homme. Son orgueil est satisfait quand elle peut dire : « Voyez ce tyran, ce despote, ce

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dominateur, il obéit à mes ordres, à mes moindres caprices. »

Ah 1 la chose est moins plaisante que vous ne le pensez ; il est parfois de cruelles représailles. C'est qu'en vérité il existe une loi naturelle, immuable, qu'il n'est donné à personne de changer ; loi par laquelle chaque être recherche les conditions favorables à son développement ; loi en vertu de laquelle il tend par toutes ses forces à exercer ses facultés et à épuiser sa sève, physiquement et moralement. Il est contre nature qu'un individu se diminue sciemment, s'amoindrisse volontairement : ses prétentions, au contraire, sont plutôt au dessus de ses moyens. Il est contre nature qu'un être raisonnable abdique les plus nobles attributs del'humanité; il est contre nature qu'il abandonne ce qui constitue sa dignité, sa supériorité sur toutes les autres espèces, en un mot, son autonomie. Dans l'économie physique de l'univers, aucun élément n'est sans emploi, aucune force n'est perdue. Dans l'univers moral, l'économie doit être la même : aucune force ne doit être sans emploi, aucune faculté ne doit être perdue.

Eh bien ! dans notre ordre social, la femme est une force perdue ; elle n'a point donné tout ce qu'elle peut; elle n'est point allée, comme nous l'avons fait observer tout à l'heure, jusqu'au bout de sa raison.

Sans doute, les ennemis de ce mouvement ne manquent pas de donner une définition fallacieuse des mots liberté et émancipation. Ils s'efforcent de les rendre aynonymes de licence, de désordre, de déven^ondage. Heureusement que cette mauvaise foi ne peut nous faire illusion ; on n'a rien à nous apprendre sur le sens du mot liberté. La liberté n'est pas le droit de faire tout ce qu'on veut et tout ce qu'on peut : elle

donne la possibilité d^exercer ses facultés sans nuire à Tessor des facultés du prochain.

Quant à cette émancipation qui n'est que la licence et le désordre, nous Tavons depuis longtemps. La société nous fournit, à profusion, tous les moyens de nous perdre. Si nous ne sommes point en puissance de maris, nous pouvons nous livrera toutes les folies ; nous pouvons donner le spectacle de tous les scandales ; nous sommes autorisées môme à rouler jusqu'au dernier degré de Tabjection, le trafic de la personne humaine.

Notre société est si sagement organisée qu'elle laisse toute l'action et l'influence à la femme de mauvaises mœurs, et aucune à la femme de bien.

Qu'une femme monte sur des tréteaux, qu'elle démoralise, qu'elle déprave, qu'eUe corrompe le public par ^a tenue, ses gestes, ses propos, elle recueille des •encouragements, des applaudissements ; on lui fera •des ovations de tous les coins de l'univers ; on viendra pour l'entendre; on la déclarera même une grande •artiste, une diva.

Mais qu'une femme monte sur une estrade pour parler morale et vertu, toutes les railleries se tournent <^ntre elle. Je me demande si Ton ne serait pas moins insensé à Charenton. Quand il me tombe sous les yeux <;e8 critiques, ces persiflages, ces épigrammes, lancés à l'adresse des femmes, je m'étonne que des gens qui se piquent de bon sens et qui ont la prétention d'éclairer les autres, se complaisent à soutenir ces idées vieillottes et à se ranger dans le camp des caducs et des surannés; je m'en afflige pour eux, je les trouve au moins très imprudents. Je leur demanderais très volontiers : « Mais vous êtes donc des générations spontanées? vous êtes donc nés à la façon des rotifères et des inlusoires ? vous êtes donc venus au monde

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sans mère? » Car il me semble maladroit, absurde, de parler avec tant de mépris d'un sexe qui entre pour la moitié dans votre façon.

Tant qu'un seul intérêt sera lésé, il n'y aura pas de droit, le régime du privilège ne cessera d'être en vigueur, et le perfectionnement social sera indéfiniment retardé.

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