LA FEMME ET LES MŒURS
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Messieurs, Mesdames,
Notre premier entretien n'a été qu'un exposé synrthétiquedes motifs qui ont déterminé la subordination de la femme dans l'humanité.
Ces motifs, d'essence égoïste et brutale, se sont déguisés sous l'apparence du dogmatisme religieux, <le la philosophie, VQire même de la science ; car, pour être savant, on n'en est pas moins homme. Donc, ceux qui veulent pénétrer les lois de la nature, étant imbus 'de préjugés séculaires, préjugés qui flattent leur vanité, ont bien plutôt cherché, dans l'étude des organismes humains, à les légitimer qu'à les détruire.
C'est ainsi qu'ils ont décrété, à priori, la supériorité du principe mâle dans l'acte générateur, supériorité comprenant toutes les créations d'ordre moral et intellectuel. Cette conclusion hâtive et inexacte, faite par des esprits prévenus, a établi et consacré la < hiérarchie dans les rapports des deux sexes. Or, de la nature hiérarchique ou égalitaire des rapports établis • entre l'homme et la femme, dépend l'état des mœurs de l'individu, de la famille et de la société.
Les nécessités génésiques détei minent l'union des -sexes, qui est elle-même la première manifestation
de l'association sans laquelle rien ne se reproduit et rien ne dure.
C'est le groupe initial et le prototype irréductible de toute collectivité organisée ; mais s'il n'y a pas entre les deux facteurs de l'humanité parité de droits, de devoirs, réciprocité d'obligations ; si leur attitude respective n'est pas conforme à la justice; si l'un des deux empiète sur l'autre et impose sa suprématie, le privilège s'installe dès l'origine et se reproduit à tous les degrés de la mécanique sociale.
Qu'est ce qu'un privilège?
La dispense d'un devoir ; en conséquence, une atteinte portée au droit d'autrui. Cet abaissement anormal et systématique de l'un des deux éléments constitutifs de l'humanité engendre deux morales qui se neutralisent l'une par l'autre.
L'homme s'étant attribué exclusivement le rôle, de générateur et de créateur, s'est arrogé le droit de donner des lois, de rédiger des codes, des statuts, de«î règlements et de pratiquer, en rarson de sa puissance prolifique, incessamment active et dont il dit être seul possesseur, les amours libres. De toutes les prérogatives qu'il s'est octroyées, celle-là lui est peut-être le plus chère. Mais comme l'homme, guidé par l'arbitraire de la passion et de la domination, est absolument illogique, il refuse la réciproque à la femme qu'il contraint à rester vierge dans le célibat et chaste dans le mariage, sous peine d'être l'objet de la déconsidération, du mépris public et de la sévérité des lois ; l'homme, sans scrupule, laissant à la femme,, en cas d'infraction commise de compte à demi avec lui, toute la responsabilité de la faute.
Les hommes se font même gloire d'afficher, à cet égard, jusqu'à l'intempérance. 11 leur semble que la réserve dans la conduite n'est qu'une preuve dû
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pauvreté du sang et de débilité constitutionnelle. Comment alors l'homme professera-t-il des miriirs libres, si elles sont interdites aux femmes?
Les mœurs libres n'existant que par le consentement mutuel des deux sexes et la concordance de leurs attractions, la chasteté des femmes ne pourra avoir pour garantie que la retenue des hommes. Il s'ensuit que si les hommes, vu l'ardeur de leur tempérament, se croient autorisés à satisfaire leur passion et à céder à l'entraînement de leurs sens, sans avoir cure des prescriptio:»s de la loi, les femmes devront agir de même.
Si, au contraire, les femmes prennent en souci ce que le monde légal exige d'elles, et qu'elles restent pures étant jeunes filles et fidèles étant épouses, voici que les hommes seront réduits, bon gré, mal gré, à pratiquer la vertu.
Mais, réplique-t-on, la chasteté est impossible aux hommes : la plupart seraient poussés à la folie, même au crime.
Ainsi, dans cette singulière organisation, quelque parti que l'on prenne, l'un des deux sexes se trouve toujours frustré.
Tel est le dernier mot de notre société.
Peut-être pourrait-on éviter ces terribles extrémités en hâtant l'époque du mariage.
Non, répond-on, l'arrangement de notre société est conlraireàcettemesure. D'autres ont l'aplomb d'affirmer que la monogamie est insuffisante pour l'homme.
En ce cas, il ne resterait plus qu'à proclamer l'amour libre en même temps que i'égalit'3 des deux sexes, et la respousablilité des individus.
L'Orient s'est efforcé, à son détriment, de résoudre le problème en instituant la polygamie, autr.^meut dit la pluralité des femmes, qu'il serait plus exact d'appeller
polygynie, puisque celles-ci ne jouissent pas de l'avantage polygame. Celle polygynie s'obtient au moyen dela séquestration des femmes, regardées comme têtes de bétail, et de la mutilation de leurs gardiens. Ces procédés inouïs et sauvages sont autant de violations de la personne humaine.
11 résulle de cette promiscuité féminine, constamment exaspérée par une vaine attente, et de la compagnie de ces ôtres dépouillés de leur caractère sexuel,, des actes contre nature bien capables de soulever le dégoût, et des haines terribles engendiées par la rivalité.
Comme justification de celte législation barbare, on arguë que les femmes étant en plus grand nombre que les hommes, il est nécessaire que ceux-ci fassent multiple emploi. Celte assertion est absurde. S*il naît plus de femmes, c'est qu'il en meurt davantage, les^ fonctions de leur organisme étant plus compliquées et provoquant des accidents morbides dont l'autre sexe est indemne. Du reste, cette natalité plus considérable soi-disant dans certaines contrées, a pour contre-poids* le contraire ailleurs ; de telle sorte que, s'il y a surabondance d'un côté, il y a chômage de l'autre. Dans quelques parties de l'Amérique, l'élément féminin fait défaut; desorte qu'on recourt à l'importation Ilarriveaussi que, pour les motifs les plus honteux, on organise la traite des blanches, et que de nombreux établissements, lèpre de notre civilisation et son éternel opprobre, cherchent, à des sources exotiques, des 5Ujet5 variés, susceptibles de raviver les désirs et les possibilités de leur clientèle réduite au dernier degré de l'exténuation.
L'Occident, tout en pratiquant légalement et ofliciellement la monogamie, autorise néanmoins tout homme à user de la polygamie occulte et même ostensible, tout en flftéprisant les femmes qui s'y prêtent. Ainsi donc».
depuis des temps immémoriaux, la société pivote sur deux règles qui s'excluent et deux codes qui s'annulent . La moitié de l'humanité condamne d'une part ce qu'elle provoque de l'autre.
L'homme a établi une loi et il passe sa vie à la transgresser. Il impose aux femmes une vertu rigide, et, par mille moyens, il essaye de la leur faire perdre.
A cet effet, il organise tout un système de corruption ' et il y associe la loi et la police pour sa sécurité per-' sonnelle. De cette sorte, la prostitution est instituée autrement dit, la femme au service de tout homme, à toute heure.
La prostitution une fois admise et approuvée comme établissement d'utilité publique, force est bien d'accepter tout le personnel qu'elle comporte.
L'Orienta ses eunuques, l'Occident ses souteneurs, deux spécimens dégradés, l'un physiquement, l'autre moralement, et qui se confondent dans la même indignité. Quel est donc l'état des mœurs? En réalité, il n'y a pas de mœurs ; il y a confusion, incohérence-, contradiction.
Que doit-on entendre par mœurs? L'usage de la vie, manière normale d'être envers Us personnes et les choses, conformément aux lois de la nature et à certains principes supérieurs de justice. Malheureusement, ces principes supérieurs sont absolument noyés dans des préjugés transmis d'âge en âge, de génération en génération ; préjugés invétérés que la science n'a pas encore fait disparaître, puisqu'elle a même essayé de les légitimer. La méthode expérimentale l'a empêchée de continuer dans cette voie.
La société contient donc, sous une surface brillante^ tous les germes de désordre et de décomposition.
Cette distribution anormale des rôles, cette réparti*
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tion inique des fonctioDs et des responsabilités ne peut amener que le gâchis.
En résumé, la société n'a pas d'assise: rien ne peut s'édifier sur la contradiction. Et il se trouve que la règle n'est qu'un dérèglement.
Ce qu'il y a de curieux, c'est que, tout en ne cessant de répéter que la femme est un être faible en volonté, en caractère, en raison, qu'elle est toute de sensibilité, d'impressionnabilité et d'imagination, on lui impose l'exercice d'une vertu qui doit être le plus contraire à la nature qu'on lui prête. Cette vertu ayant pour objet de combattre les attractions les plus irrésistibles, exige, à l'inverse, une force militante des plus développées. C'est une contradiction de plus à enregistrer avec les autres.
Tel est donc le dilemme: ou les femmes déchues ou les hommes criminels. Pour en sortir, on s'est arrêté à une sorte de compromis.
On a imaginé que sur la totalité des femmes, une notable partie, faute de surveillance, de protection dans l'enfance et dans la jeunesse, et faute de moyens d'existence, car la prétendue infériorité physique et morale de la femme ne lui vaut que des travaux subalternes et mal rétribués, cette notable partie, répétons-nous, abandonnée et poussée à bout par la misère, finirait par fournir un personnel suffisant à la dépravation masculine, de façon que l'autre partie serait exclusivement réservée à la vertu.
Voici donc une société si sagement et si savamment organisée que l'honneur des unes est fondé sur le déshonneur des autres !
D'après cet arrangement, la pureté des mœurs chez la femme est de toutes les vertus celle qu'on ne peut généraliser; elle n'est que l'attribut d'une certaine classe ; elle est circonscrite et ne doit pas sortir de son
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cercle; car si elle s'étendait de plus en plus, que deviendraient les hommes ? Qu'est-ce donc qu'une vertu qu'il est imprudent de généraliser?
Nous ne doutons pas une minute qu'il n'y ait nécessité d'augmenter le chiffre des gens probes, loyaux, dévoués; nous certifions même qu'il y aurait là des garanties de progrès. A rencontre, quand il s'agit d'augmenter indéfiniment le nombre des femmes vertueuses, on entrevoit tout de suite une perturbation et un trouble dans l'économie générale.
Il résulte de cetétatde choses, scandaleusement contradictoire, que la généralité des femmes appartenant au prolétariat — celte classe étant la plus nombreuse — offre des proies faciles à saisir au vice éhonté. Qui osera soutenir, en effet, que des enfants, des fillettes» opprimées et déprimées par l'ignorance, la misère, les mauvais exemples et exposées à toute heure aux contacts de la rue, puissent opposer une résistance aux sollicitations de la dépravation expérimentée et professionnelle?
Ces victimes, fatalement vouées à l'ignominie, se recrutent parmi les ouvrières des campagnes et surtout parmi celles des villes, employées dans les fabriques, les usines, les mines, les ateliers, parmi les domestiques, les employées de commerce, les demoiselles de magasin, les artistes musiciennes, peintres, chanteuses, actrices, les professeurs, les institutrices privées.
Toutes, isolées, sans défense, elles sont livrées aux illusions du cœur, de l'imagination et tentées aussi par l'appât des plaisirs; le spectacle d'un cynique dévergondage les rend, au fur et à mesure, sceptiques sur les mérites de la vertu. Peu, relativement, ne cèdent pas à l'entraînement, la loi naturelle les y poussant et bien souvent aussi leur intérêt ; car elles
n'arrivent à rien sans concession de T)iideur. Quand un chef d'atelier, un patron, un administrateur, un directeur de théâtre se sont mis en tête déposséder une femme, ils ne lui accorderont rien, Tévinceront môme, si elle repousse leurs vœux. Si, dans ces conditions, une femme s'obstine à ne point quitter la ligne droite, si elle ne transige pas, elle peut se persuader, à l'avance, que, quels que soient son talent, son mérite, elle n'obtiendra que la dernière place, et encore si elle V arrive.
I^homme s'étant approprié les hautes positions, est maître ; et toute femme qui veut parvenir doit lui céder ou renoncer. J'aurais "des milliers d'exemples à citer.
La femme qui doit vivre de son travail en est réduite à cette dure extrémité. Dans ce singulier milieu, les quatre cinquièmes ont forcément des irrégularités de conduite ; et, quand quelques-unes arrivent au mariage, elles l'ont presque toujours devancé. Dans tous les pays occidentaux les choses se passent ainsi.
C'est alors à la classe bourgeoise qu'est réservé Finsigne honneur de compter le plus de femmes honnêtes ; seulement, c'est celle qui contient le moins d'individus. Dans cette catégorie, les filles étant dotées et comptant sur un héritage, ont un avenir assuré et sont dispensées de pourvoir à leur existence en exer- (jant un état. Elles restent au foyer, sont gardées à vue et ne sortent qu'escortées. Celles ci, évidemment, peuvent, sans grands efforts, se présenter immaculées devant M. le maire, en attendant qu'un peu plus tard le délaissement marital, le dégoût du ménage ou l?ambition, les fasse sortir de la norme. Ce partage de la société en régulières et irrégulières est naturellement factice; et les limites qui doivent séparer les deux camps sont plus d'une fois franchies. L'îmmora-
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lité se fait jour par mille issues et donne tous ses phénomènes malfaisants ; les drames de la jalousie, de Tabandon, de l'avortement, de 1 infanticide, du suicide avec accompagnement de vitriol, de revolver et de poignard, pullulent dans les feuilles publiques. Ces cas deviennent si fréquents qu'ils épouvantent les esprits.
S'il entrait un peu plus de logique dans la cervelle humaine, on ne verrait dans tous ces faits criminels que les conséquences fatales de la distribution inique des droits et des devoirs.
Et cependant, comment expliquer sur ce point l'aveuglement de tant de grands penseurs?
Montesquieu affirme: « qu'il y a tant d'imperfections attachées à la perte de la vertu des femmes, que toute leur âme en est dégradée. Ce point principal ôté en fait tomber tant d'autres, que l'on peut regarder dans un Etat l'incontinence publique comme le dernier des malheurs et la certitude d'un changement dans la constitution )}.
Pourquoi Montesquieu n'a-t-i! parlé que de la vertu des femmes? Par quelle étrange omission a-t il passé sous silence celle des hommes?
L'incontinence publique ne peut exister que par la dépravation des deux sexes; une faible minorité de femmes échappera seule à la contagion générale, à moins que ces messieurs, ne pouvant régler leurs mœurs, ne se plaisent entre eux !
De la licence des hommes résuite le trouble dans Tindividu, dans la famille et dans la société, et, par suite, la stérilité physique, intellectuelle et morale, éléments de dégénérescence.
Qui s'insurgera contre cet ordre de choses?
Qui se portera défenseur de la vertu et de la justice ?
Quels seront les organes éloquents et convaincus de la nécessité de la règle dans les mœurs ?
A coup sûr, ce seront les femmes honnêtes, les femmes vertueuses.
N'est-ce pas à elles de soutenir et de propager les principes qu'elles professent?
Que font elles ? Rien.
Pourquoi ?
Nous allons le dire.
Nous avons démontré que la hiérarchie établie entre les deux sexes avait produit deux morales. Nous allons voir que les deux morales impliquent forcément deux éducations.
L'homme s'élant déclaré supérieur, physiquement et moralement, en a déduit que son cerveau pouvait seul aborder les hautes études et résoudre les grands problèmes ; tandis que la femme, dont l'appareil cérébral est défectueux, doit accepter, sans examen, les jugements portés par le sexe mieux doué que le sien.
Il a donc soigneusement banni de l'enseignement féminin la philosophie et la science, et n'est même pas allé aussi loin que Clitandre.
« Je consens qu'une femme ait des clartés de tout. »
En fait d'idées générales et surtout de notions élevées, la femme en est restée à la religion rabaissée par les sacerdoces, à la superstition, aux préjugés, à 1 erreur. Ses facultés mentales ne s'exerçant que dans un cycle restreint et faux, la femme accepte, sans s'y appesantir, les contradictions les plus flagrantes et les iniquités les plus formidables.
Elle peut pratiquer l'honnêteté sous le rapport des mœurs sans en avoir la théorie supérieure. Grâce à cette instruction suporHcielle et erronée qu'elle reçoit, elle continue les traditions, les habitudes qu'on lui a transmises sans avoir souci de les reviser par une
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saine critique. De sorte que, loin de prolester, de se révolter contre ce compromis odieux, aussi humiliant pour elle que pour les autres, elle le sanctionne et base la condition de sa bonne réputation sur l'abjection de ses semblables.
Il n'est pas de jeunes filles qui, en se mariant, ne sachent que les époux qu'elles agréent aient connu plusieurs femmes avant elles. Loin de s'indigner» elles trouvent cela tout naturel ; elles y voient, pour elles-mêmes, une condition de sécurité.
Ainsi donc, nous ne saurions trop appuyer, les femmes font plus que tolérer la prostitution, elles l'approuvent. Elles voient de sang froid leurs pareilles condamnées à la plus inqualifiable dégradation : l'esclavage de la chair, et elles estiment, quand même, ceux en faveur desquels celte dégradation est instituée.
Quoi de plus simple, à leurs yeux, qu'il se rencontre, dans des classes inférieures à la leur, dés filles de bonne volonté pour faire patienter leurs fiancés ?
Les jeunes filles élevées dans ce milieu dont l'éthique est équivoque sont excusables. Mais que des mères,, expérimentées et honnêtes pour elles mêmes, applaudissent aux exploits erotiques do messieurs leurs fils, afin qu'ils aient tout le temps de se faire une position et d'épouser, plus lard, une riche héritière, c'est ce qui ne peut s'admettre en morale. Lorsque les mères ont de si lâches complaisances pour leurs rejetons mâles, comment ne se sont elles pas demandé, en voyant défiler devant elles le triste cortèj^e des enfants trouvés, s'il n'y aurait pas, par hasard, parmi ces petits abandonnés, quelques petits- fils reniés à dessein, la recherche de la paternité étant interdite ?
En conséquence, elles jugent très sage de prendre
de préférence un gendre ayant largement vécu. Elles se persuadent que cet homme, qui a usé et abusé de sa jeunesse et de celle des autres, est revenu de toutes ses folies et qu'il demeurera désormais acquis à la vie régulière ; elles se félicitent par ce choix heureux d'avoir assuré l'avenir de leurs filles.
Ainsi, quand elles rencontrent des malheureuses descendues au dernier degré de l'abjection, elles se disent, intérieurement, satisfaites de leur conscience • (f II faut qu'il y en ait comme cela ! »
Si tel est le langage des femmes vertueuses, que penser de la vertu ? La vertu, mrtus, loin d'être passive, est une force qui, ainsi que tout autre force, doit agir ; la force morale comme la force physique est active et détermine l'acte.
]1 ne s'agit pas seulement, quand on oedit vertueuse, de n'appliquer la vertu que pour soi ; il faut encore, dans la mesure d^^ ses moyens, empêcher qu'un acte d'immoralité ne s'accomplisse. Il y a loin de là à l'encourager. Toute femme doit se dirç : « Puisque la vertu est nécessaire à la femme, elle doit être nécessaire à toutes. » Car s'il arrivait qu'une femme pût se passer de vertu, toutes les autres pourraient s'en passer aussi.
La pureté des mœurs ne peut être envisagée comme un état spécial propre seulement à un nombre restreint d'individus, mais bien comme une règle que tous doivent observer. La science entame tous les jours, par ses incessantes découvertes, les préjugés, les idées préconçues. Elle replace les choses sous le jour de la raison et de l'expérience, et en détermine la valeur. Il se dégage de ce travail une morale unique, basée sur la connaissance de soi-même et de l'univers, favorable à notre développement, à notre progrès, à notre conser-
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TatioD, et qui est la juste expression des rapports •établis entre les êtres.
Mats cette conception haute, faute d'une vulgarisation •étendue, n'a pas encore pénétré dans tous les esprits, les hommes étant convaincus qu'ils n'ont aucun intérêt à la répandre. Le plus étonnant, c'est que la femme, qui a tout avantage à bien l'accueillir, fasse partie de •ceux qui y résistent.
L'exiguïté de son savoir a produit l'étroitesse de ses vues.
Victime d'une crédulité notoire qui lui a été imposée par ses éducateurs, elle a fini jar se figurer que l'ordre social était ainsi préparé pour sa plus grande gloire.
Élevée avec réserve dans la famille, soustraite à tous les périls qu'encourt toujours la jeunessequand elle est •sans mentor, elle s'est imaginé que les respects, les égards, le mariage, en d'autres termes les liens indissolubles, les affections solides étaient exclusivement son partage, et elle ne s'est nullement scandalisée de celte répartition arbitraire.
Avant de se conférer le mérite qui n'est pas dû à elle, mais à sa situation, elle ferait bien d'établir une comparaison entre sa vie paisible, protégée, garantie, et celle de ses pareilles aux prises avec tous les besoins •et les hasards de l'existence.
Mais les choses sur lesquelles on compte le plus n'arrivent pas toujours, surtout lorsqu'on ne base pas ses calculs sur la justice.
La majorité des femmes n'a point consenti à cet ^arrangement. Elle ne s'est point résignée à être souillée, méprisée, abandonnée, pour complaire à celle fraction privilégiée.
Quelle est donc la créature assez abaissée, assez •ennemie d'elle-même pour consentir à servir de jouet
à une autre ? Si elle y acquiesce jamais, c'est qu'elle a en perspective une satisfaction ou un gain.
A leur grand élonnement, les femmes honnêtes voient, depuis des siècles, s'accomplir le contraire de ce qu'elles attendaient. Elles ont pensé, en vain, qu'en raison de leur conduite irréprochable, elles seraient l'objet des préférences.
Elles n'ont pas douté que, mises en parallèle avec les femmes légères, tout l'avantage ne leur revînt. Malheureusement, les faits ont démenti leurs prévisions.
Tant qu'il ne s'agit que de ces pauvres filles sans garde, sans soutien, séduites de bonne heure, délaissées et placées dans cette alternative du suicide ou de l'avortement et de l'emprisonnement à Saint-Lazare, les femmes honnêtes se rassurent et demeurent parfaitement tranquilles, ttut étant pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Mais elles en jugent tout autrement quand il est question de la courtisane. C'est qu'en vérité la courtisane leur fait une redoutable concurrence. Celle-ci, soit par des circonstances fortuites, soit par son habileté personnelle, s'introduit dans les milieux les plus favorables à une exhibition tapageuse, susceptible de lu i attirer l'attention publique, le succès et la renommée. Il suffit que son ignorance ne soit pas crasse, que son intelligence soit vive, pour qu'elle s'assimile quelque chose de son entourage littéraire, artistique, voire même politique, et sache avoir, à l'occasion, la riposte et l'à-propos aidés par une grande liberté de langage. Tout comme il y a des hommes qui naissent jouisseurs, agioteurs, intrigants, il est des femmes qui naissen: courtisants: d'autres le deviennent.
On se tromperait grossièreiTient si l'on pensait que les premières ne se trouvent que dans une certaine
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classe de la société. On en rencontre dans toutes. Ce sont celles-ci qui, bien que légalement posées dans le monde, n'emploient pas moins incognito la méthode hétaîrique à leur profit et à celui des leurs.
La courtisane fait autour de la femme honnête le \ide et l'isolement. C'est ainsi qu'elle prend sa revanche. Ce que la société lui préparait de déboires, elle le retourne contre la société. Elle capte les fiancés, les maris, les fils, les pères. Elle s'empare des fortunes, gaspille, ruine et fait disparaître ce qui devait constituer la dot et l'héritage des enfants légitimes. L'industrie, l'art, ne travaillent, en grande partie, que pour elle.
Et ce qui est pis, elle sait donner à tous ceu^i qui la fréquentent le dégoiU des salons orthodoxes. C'est à peine si les hommes distingués, cédant au.x nécessités de leur position et aux convenances du monde, font une apparition dans ceux-là ; les formalités de bienséance une fois remplies, ils retournent aux autres.
La courtisane, comme aux temps de la Grèce et de Rome, exerce encore toutes les influences; car aujourd'hui comme à Athènes, c'est elle qui prépare l'avenir : ne dispose telle pas de la jeunesse ?
La presse ne s'occupe que d'elle ; la chronique entretient le public de ses moindres particularités. Le roman, le théâtre, celte puissance exorbitante, qui va se développant sans cesse, n'a rien de rassurant pour là vie légale et régulière: l'hétaïre y tient toute la place ou du moins obliei\t la prépondérance. Mais le comble de rhumiliallon pour la femme honnête, est de voir la fille réputée perdue se faire épouser et richement encore ; tandis que la fille honnête, née d'une raèro honnête, ne trouve aucun établissement si elle n'est pourvue d'une grosse dot. En réalité, les femmes honnêtes s'aperçoivent, non sans dépit, qu'on ne les
Techerche que le jour où l'on a besjia d'argent pour payer une charge, une étude, un cautionnement, un fonds de commerce, ou bien encore pour se procurer de grandes relations, ou remettre une santé délabréeà la suite d excès.
Qu'on ne croie pas que ces pauvres femmes s'accommodent du rôle qui leur échoit. Elles s'irritent sans se rendre compte de ce qui produit leur défaveur et le peu d'action qu'elles ont sur le monde.
Ne poursuivant pas assez profondément un raisonnement faute d'une préparation antérieure et du mécanisme delà logique, elles se trompent sur les causes qui déterminent cet état moral. Parfois elles accusent la vertu d'impuissance.
Elles essaient alors de reconstituer leur empire. Elles engagent la lutte, et c'est sur le terrain de leurs rivales qu'elles se placent. Tout en tenant encore à la vertu par le fond, elles travaillent à en rejeter la forme. Par cette lactique, elles se figurent triompher de leurs adversaires en empruntantleurs propres armes, et c'est le contraire qui se produit. Elles deviennent imitatrices, en conséquence inférieures, ayant toujours quelque chose à ménager dont n'ont cure celles qu'elles copient.
La femme honnête a laissé tomber de sa mémoire les enseignements de l'histoire, sans quoi elle serait moins surprise de ce qui lui advient. Elle se souviendrait que Périclès quitta sa femme vertueuse pour s'attacher à Aspasie ; qu'Antoine délaissa l'estimable Oclavie pour courir après Cléopâtre ; que Galswinthe fut étranglée par les ordres de Frédégonde, maîtresse du roi, son mari ; que dans des temps beaucoup plus voisins, Louis XIV et Louis XV ruinaient la France pour fêter leurs maîtresses ; et que madame de Pompadour recevait l'hommage de toutes les puissances, tandis que la^
reine Marie Leczinska pleurait isolée à Trianon. Et si elle observait autour d'elle, elle constaterait des faits identiques.
Rien n'est donc changé en cette matière. Elle n aurait qu'à protester et réagir. Mais, toujours en tutelle, mineure à perpétuité, elle a fait de la vertu une négation et une résignation. Devant une pareille vertu, le vice, qui ne devrait être qu'une difformité, devient une énergie, une puissance. Il a le champ libre. La nullité, relïacement de son antagoniste lui permet de se rendre maître de la situation ; il ne rencontre pas d'opposition sérieuse.
Le théâtre vient corroborer ce jugement; observateur attentif delà vie réelle, voyant dans les actes individuels et dans les faits un élément scénique, il nous représente les personnages chargés de figurer la vertu ; et tous, sans exception, sont plus sots les uns que les autres.
Sans perspicacité, sans vigueur, sans dignité, ils ne voient rien, ne soupçonnent rien, n'empêchent rien et acceptent tout.
Prenez les succès contemporains : Le^ Filles de Marbre, Dalila, et tout récemment Le Supplice d'une Femme, et Paul Forestier, et vous pourrez vérifier l'exactitude de mon dire.
Dans le Supplice d'une Femme, comme nouveauté, c'est le mari qui représente la vertu et la fidélité au devoir. Quant à Théroïne, rien de plus méprisable. Infidèle à son mari, infidèle à son amant, on se demande en quoi elle peut intéresser le public. Mais heureusement pour la pièce et pour l'auteur, le public est si bien dressé par les deux morales, que c'est justement ce personnage qui captive le plus son attention; il partage ses émotions, ses angoisses, et lui accorde toutes ses sympathies. C'est que cette femme, aimée
c'était, à leurs yeux, une folie criminelle. Ils criaient au scandale et invoquaient la vertu.
Cette comédie jésuitique ne cesse de se jouer. Il faudrait pourtant y renoncer et aborder la réalité qui nous confond avec la positivité de ses faits.
Nous nous poserons cette question: Les sens chez les hommes comme chez les femmes peuvent-ils être régis par. la raison?
Les fonctions génésiques peuvent-elles être réglées comme les fonctions des autres organes, tel que Testomac par exemple?
La volonté masculine peut elle intervenir efficacement pour refréner la violence des instincts? D'ailleurs, ne faut il pas distinguer ce qui appartient aux organes de ce qui revient à leur perturbation ?
Cette question une fois posée, si la réponse est négative, les mœurs libres doivent être proclamées pour les deux sexes à charge égale de responsabilité, comme nous le faisions observer au début.
Ceci admis, il reste à savoir si la bride lâchée aux instincts essentiellement charnels, n'aura pas pour résultat l'exagération et l'exaltation de ces mêmes instincts et leur prédominance sur les aspirations supérieures de l'humanité.
Nous disions, il n'y a qu'un instant, qu'une différence notable doit être établie entre l'instinct réduit à sa part congrue, et l'instinct auquel s'ajoutent les suggestions d'une imagination dépravée.
La juste mesure de nos besoins est toujours restreinte; et il y a nécessité à éliminer cette superfluité troublante qui déséquilibre et affaiblit les organismes les mieux constitués, ainsi que la société dans laquelle ils sont. Cette régularité des mœurs, imposée aux indi-
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Tidus, n'a pour but que de les garantir par des engagements d'honneur et des contrats liant leurs intérêts contre leurs propres entraînements.
Sans doute, Fuurier a élaboré le plan d'une société qui comporte l'indépendance des relations sexuelles; il l'appelait la phalange. Mais ce plan étant resté à l'état de projet, nous ne pouvons, faute d'expérience, juger de sa valeur.
Et d'abord, l'amour est-il libre ? Y a-t-il de la liberté -en amour?
Est-on libre, après serment, de rompre un lien sans grief réel ?
La liberté de rompre qu'on prend oblige telle le •conjoint à accepter cette rupture sans récrimination et sans résistance? Non. C'est là qu'est la profonde erreur •de Fourier. Le désir de rompre est rarement partagé par les deux conjoints.
Si la loyauté de la parole, si la grande idée du devoir ne comptent pour rien ; si les fantaisies des sens régnent en souveraines et sont telles que ceux qui en sont la proie ne puissent répondre de tenir le lendemain ce qu'ils ont promis la veille, c'en est fait de l'ordre social. Et qu'on ne me parle pas de liberté. Car l'individu sans souci de la conscience et de la raison, tombe dans le pire des esclavages.
La liberté est nulle dès que la passion est maîtresse.
La série d'aventures tragiques que déroule devant •nous l'amour libre dans ses nombreuses applications, n'est pas faite pour nous convaincre de l'entière indépendance de ceux qui en sont victimes.
Dans les liaisons les plus fortuites et les plus éphémères, ne se produit-il p-ji s souvent, d'une et d'autre part, des attachements spontanés que la séparation exaspère et qui se dénouent par le meurtre et l'assassinat?
L'amour libre est une fiction; et pour peu qu'oi> Tobserve, c'est la pire des chaînes. Ce qui ressort le plus dansTamourlibre, c'est Tannihilationde la famille; car la liberté de l'amour n'admet'ant ni contrainte, ni engagement, ni contrat, l'individu, à la recherche da sa seule satisfaction, glisse de plus en plus sur la pente de l'égoïsme.
De plus, comme nous l'ave ns fait déjà remarquer, les exigences des sens se multiplient par la culture à outrance. La volonté qui n'a jamais réagi contre la tentation s'annule de plus en plus.
Alors l'espèce humaine, ne cédant qu'aux sollicitations de la chair, descend au dernier degré de la mollesse et de la dégénérescence, la bestialité remporte; c'en est fait du progrès et du perfectionnement de l'humanité !
C'est que de toutes les passions, celle-ci a le plus d'empire ; et si elle ne s'associe pas à de nobles sentiments, à un idéal élevé, elle tombe au -dessous detoutes les autres. L'ambition, la cupidité excitent au moins, l'énergie chez ceux qui en sont possédés. Les nations parvenues au maximum de l'éclosion intellectuelle se sont effondrées misérablement en tombant dans la dissolution la plus profonde. Dissolution qui est la conséquence de la violation d'une loi naturelle. Eft somme, la vertu, h s bonnes mœurs, ne sont autre chose que la justice établie dans les rapports de l'homme et de la femme.