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Évocation des esprits

Née d'un simple laboureur, ma vie eût dû être calme et paisible, comme le ruisseau inconnu qui coule sur le gazon ; il n'en fut pas ainsi : Dieu ne le voulut pas. Ce ne fut pas l'ambition, mais les ordres impérieux du ciel qui me firent sortir de mon humble condition. A mes yeux les fleurs des champs étaient mille fois plus belles que les pierreries des rois, et je considérais la gloire comme un flambeau qui brûle le papillon qui ose s'en approcher.

Je ne m'enorgueillis pas de ma mission, la regardant comme une goutte de rosée échue par hasard à un brin d'herbe, qui la laisserait bientôt tomber, pour se sécher comme ses semblables. A peine cette carrière m'eût-elle été ouverte, que mille obstacles surgirent pour me décourager: je doutai alors du ciel et de moi-même, mais Dieu ne m'abandonna pas; de nouvelles apparitions vinrent me rassurer : il voulait seulement me montrer que, sans lui, je ne pouvais rien; que j'étais comme les roues qui font marcher le char, mais qui sont inutiles si une force étrangère ne leur donne le mouvement. Il vou-

lait chasser de mon âme l'orgueil qui s'en fût indubitablement emparé, si sa prévoyante sollicitude ne m'eût pas dévoilé ma faiblesse. Voir ma patrie libre des fers honteux qui la retenaient captive, c'était le plus doux rêve de ma jeune vie; une vague tradition du foyer paternel disait qu'une femme le réaliserait, et le Tout-Puissant, par un miracle, m'apprenait que cette femme c'était moi!... moi l'humble vierge de Domremy!... Quel être si parfait n'eût senti à cette pensée son âme tressaillir d'orgueil? La révélation m'anéantit; le Démon m'attaqua; Dieu le vainquit pour moi.

Je m'attendais à trouver une route large et facile, qui me mènerait au but au milieu de mille fleurs : mais hélas ! des rochers, des précipices à chaque pas me barraient le passage. Tous mes efforts, toutes mes tentatives demeuraient inutiles : Dieu alors me prenait par la main ; il me fesait gravir les uns et franchir les autres. Je reconnus mon impuissance et j'appris à tout attendre de lui, de lui seul. Je trouvai des épines où j'attendais des fleurs; elles m'étaient bien pénibles, mais elles éloignaient mes pas de l'abîme que je côtoyais. Toujours lèvent me fesait ployer quand je croyais être assez forte pour le braver; mais la main qui m'avait placée au milieu de l'orage m'empêchait d'être brisée.

Pour que je ne devinsse pas inutile, pour ne

— vu —

pas dire nuisible, aux projets du ciel, il fallait qu'un guide sûr me maintînt dans la bonne voie : Dieu permit à ses saints de tomber sous mes sens, en prenant des formes visibles. Ces visions étaient pour moi comme l'aimant, qui dirige toujours vers le nord l'aiguille de la boussole; j'étais sûre de ne pas m'égarer en suivant leurs conseils; que ne les ai-je toujours écoutés!

Devenue l'émule des Dunois, des La Hire, des Xaintrailles, je n'en fus pas plus heureuse : le bonheur ne se trouve pas dans les palais, comme les hommes le pensent, mais plus souvent dans les chaumières et dans le cœur des humbleSé Les plaisirs mondains sont comme les fleurs de l'Ephémère; mais ceux que donne le devoir sont comme celles de l'Immortelle, qui ne se fanent jamais.

La levée du siège d'Orléans , la journée du sacre et les victoires remportées par les Français étaient pour moi des événements heureux, mais ils ne me donnaient pas ce bonheur pur que je goûtais dans la chaumière -, je regrettais mes couronnes de bluels et de pâquerettes et la quenouille que je filais à l'ombre des vieux noyers. J'espérais revoir mes riantes montagnes.... Hélas! ma mission accomplie, il fallut encore rester : les vœux du roi et de la France me retinrent... peut-être aussi les miens.

Prières, avis, menaces* mes célestes prolec^

— - vni —

teurs n'épargnèrent rien pour me sauver : hélas ! on eût dit qu'un fatal bandeau dérobait à ma vue le gouffre qui devait m'engloutir. Mon imprudence me donna de nouveaux droits à la gloire : au titre de libératrice, je joignis celui d'infortunée ; j'achetai l'un au prix de mon bonheur et l'autre au prix de ma vie. Le malheur sacre les héros, comme le sang sacrait les élus du Cirque ; sous un buisson d'épines, la gloire comme la violette paraît plus belle aux yeux de tous; épurée par le malheur, elle est pour ainsi dire entourée d^un cercle de feu que le serpent de l'envie n'ose pas approcher.

Si j'ai perdu sur la terre un bonheur passager, l'innocence de ma vie, les chaînes de la prison et les flammes du bûcher m'en ont acquis un qui ne se passera jamais.

Je reçus le jour à Domremy, pauvre village près de Vaucouleurs, de Jacques Darc et d'Isabeau Daix, sa femme. Ma mère n'était connue à Domremy que sous le nom de Romée; voici pourquoi:

Jean Romée était un honnête laboureur de Domremy. Un jour qu'il allait ramasser des ramées au bois Chesnu, il rencontra une petite fille abandonnée, qui avait environ six ans. Il apprit d'elle, non sans peine, qu'elle se nommait Isabeau Daix et que les Rourguignons l'avaient chassée du village de Macey, après avoir massacré ses parents, qui étaient Armagnacs. Touché de pitié pour le sort de cette enfant, et ne pouvant se résoudre à l'abandonner, tandis que le ciel la lui confiait d'une manière si évidente, il l'emmena chez lui et l'éleva comme si elle lui eût appartenu, quoiqu'il eût déjà deux

filles: Jeanne et Ameline. Quand elle fut en âge

de s'établir, il la maria à mon père, qui s'était fixé àDomremy depuis quelque temps, et lui donna pour dot la chaumière dans laquelle je suis née. J'avais déjà trois frères : Jacquemain, Jean et Pierre, et une sœur nommée Isabeau.

Mes parents, pauvres et honnêtes, ne me donnèrent qu'une éducation convenable à leur état: j'appris à coudre et je filais, quand je ne gardais pas les bêtes avec ma sœur. Dès mon enfance, j'avais été nourrie dans de grands sentiments de piété et d'amour pour mon légitime souverain, ainsi que dans une forte haine pour les Anglais, haine que n'augmentaient pas peu les ravages de la guerre, et les récits, trop souvent exagérés, des cruautés qu'ils exerçaient continuellement contre ceux qui n'avaient pas trahi leur patrie et qui étaient restés fidèles à leurs souverains; surtout contre les malheureux paysans, toujours les premières victimes de la guerre. Hommes, femmes, vieillards, enfants même, tous s'entretenaient journellement des malheurs de l'infortuné Charles VI , que l'on était loin de rendre responsable des maux qui affligaient la France, maux qu'on attribuait surtout à la coupable Isabeau de Bavière, femme dénaturée qui sut affranchir son cœur des sentiments que les animaux les plus féroces ne peuvent étouffer, et qui s'oublia au point d'arracher du front de son fils

un diadème dont il était le légitime héritier. Les infortunes sans nombre qu'éprouvaient les Français ne purent diminuer l'attachement qu'ils avaient pour Charles VI, ni lui faire perdre le titre de roi bien-aimé, titre le plus noble qu'un souverain puisse envier, qu'il garda toujours.

On ne cessait non plus de célébrer les mille vertus du jeune dauphin Charles et ses grandes qualités, qui semblaient présager à la France un brillant avenir, s'il montait un jour sur le trône de son père. Ma famille, mes compagnes, et moi en particulier, nous ne cessions d'adresser au Ciel de ferventes prières pour fléchir sa colère, obtenir l'expulsion des ennemis et le rétablissement du légitime souverain.

Un jour, j'étais alors âgée de treize ans, je filais assise sous un chêne dans le jardin de mon père, lorsque j'entendis une voix qui m'appelait. Ne voyant personne, je crus avoir été le jouet de mon imagination; la même voix se fit entendre quelques secondes après. Je vis alors, dans une nuée étincelante, saint Michel accompagné d'anges du ciel. Il me dit de prier, d'espérer que Dieu délivrerait la France, et que bientôt une jeune fille, sans toutefois me dire son nom, serait l'instrument dont il se servirait pour chasser les Anglais et remettre la France sous l'autorité de ses rois légitimes. A ces

mots ils disparurent, me laissant dans un profond étonnement et fort effrayée d'une telle apparition ; je vouai sur-le-champ ma virginité à Dieu.

Me voyant rêveuse, ma sœur Isabeau, qui venait de me rejoindre, me dit en riant :

— Que fais-tu là, paresseuse, à regarder en l'air? Que ne t'occupes-tu plutôt de ton ouvrage?

Ma sœur était plus âgée que moi de quelques années; elle était douée d'un caractère ferme et d'un rare bon sens. Je n'avais jamais eu de secret pour elle; aussi n'hésitai-je pas à lui confier ce qui venait de m'arriver, avec la ferme résolution de suivre ses conseils. Après m'avoir écoutée, elle me dit que j'étais folle; que sans doute je m'étais endormie l'esprit fortement préoccupé des affaires de la France; que cette vision n'était qu'un jeu de mon imagination trop ardente. Voyant que je persistais à nier toutes les suppositions qu'elle put faire pour ébranler ma conviction, elle me dit qu'elle me croyait de bonne foi, mais qu'elle me conseillait de ne parler à personne de cette aventure. Je suivis son avis, nous n'en parlâmes plus et ce fait tomba bientôt dans l'oubli ; mais ce ne fut pas pour longtemps.

A environ un mois de là je revis l'archange et ses anges. 11 me donna de bons conseils et me dit différentes choses sur les affaires de la France. Ses

visites devenaient assez fréquentes ; un jour il m© dit que je verrais bientôt sainte Catherine et sainte Marguerite.

— Fille de Dieu, ajouta-t-il, suis leurs conseils et fais ce qu'elles te diront; elles sont véritablement envoyées par le roi du ciel pour te conduire et te diriger; obéis-leur en tout.

Bientôt je vis avec lui deux jeunes femmes d'une radieuse beauté. Elles étaient magnifiquement vêtues ; elles portaient sur la tête des couronnes d'or ornées de pierres précieuses. Je m'agenouillai et je leur baisai les pieds. L'une d'elles me dit qu'elle se nommait Catherine et l'autre Marguerite. Elles me répétèrent ce que saint Michel m'avait dit sur la France et disparurent. Saint Michel, les anges et elles réapparaissaient rarement, mais j'entendais fréquemment leurs voix accompagnées d'une grande clarté.

Un an après je vis encore les trois saints, qui me dirent la même chose en m'ordonnant toutefois de le révéler le soir à la veillée.

Le soir, toute la famille et quelques voisins étaient réunis autour du fauteuil de ma grand'mère; la conversation tomba, comme de coutume, sur les malheurs présents. Charles VI avait, depuis quelques années, terminé sa malheureuse existence ; les affaires de la France n'en étaient que

plus désespérées et la perte de ce malheureux royaume semblait inévitable, car chaque jour, à chaque heure, les Anglais remportaient de nouveaux avantages sur les Français découragés. Le seul remède à ces maux était le rétablissement de Charles VII, que les ennemis appelaient par dérision le roi de Bourges. J'obéis à l'ordre des saints, qui m'avaient prescrit de révéler la prochaine délivrance de la France -7 mon père, en m'entendant parler ainsi, m'imposa silence sévèrement ; ma sœur Isabeau, qui l'avait entendu par elle-même, me soutint vivement et chacun, car il était tard, se retira rêveur.

Quelques mois après, étant à garder les bêtes, j'entendis une voix qui m'appelait par mon nom; je revis encore une fois saint Michel, sainte Marguerite et sainte Catherine, qui cette fois me dirent que la jeune fille, dont ils m'avaient déjà parlé, serait moi. Ils disparurent aussitôt, me laissant immobile et ne sachant que penser d'une révélation aussi peu attendue. Je m'en allai bien résolue de le dire à mon père, afin de prendre ses conseils. Comme la fois d'avant il fut incrédule, mais une voix dit tout à coup :

— Ce que Jeanne dit, tu dois le croire, car c'est la vérité.

Un de mes oncles nommé Raymond Durand dit

Laxart, beau-frère de ma mère, ayant appris cela, dit qu'il fallait laisser agir la Providence, qu'elle ne pouvait manquer de bien faire.

11 y avait à Domremy un laboureur nommé Gonradin de Spinal ; c'était le seul Bourguignon qu'il y eût dans mon village. J'éprouvais pour lui une forte antipathie (1 ) ; j'en triomphai cependant jusqu'à tenir avec lui un enfant sur les fonts de baptême, ce qui établissait, à cette époque, une sorte de parenté entre les parrain et marraine.

Les habitants de Domremy n'avaient connu les maux de la guerre que par ouï dire ; on apprit bientôt que les Bourguignons ravageaient les environs et avançaient même sur le village ; tous les habitants prirent la fuite, emmenant leurs troupeaux et leurs effets les plus précieux; ils allèrent se réfugier à Neufchâtel (2), en Lorraine. Ma famille et moi nous logeâmes chez une bonne femme nommée la Rousse; nous y restâmes cinq jours, pendant lesquels je menai les hêtes de mon père dans les champs, avec ma sœur Isabeau; le reste de mon temps, j'aidai notre bonne hôtesse dans

(1) On m'a accusée d'avoir dit différentes fois que je voudrais qu'il ait la tête coupée ; ce souhait était trop incompatible avec ma piété pour que je l'eusse jamais formé; j'a i seulement dit, à plusieurs reprises, que je désirais que Conradin changeât de parti.

(2) Aujourd'hui Neufchâteau.

les soins du ménage avec ma mère et ma sœur.

C'était une bien triste chose que Domremy, quand nous y revînmes: l'église avait été livrée aux flammes; les blés, les grains, étaient dévastés; les arbres fruitiers coupés ou renversés ; les vignes arrachées et les maisons pillées; en un mot, on eût dit qu'un torrent dévastateur avait passé sur ce hameau, jusque-là si calme et si paisible. Ce ne fut qu'avec un serrement de cœur que je revis ces lieux chéris, encore si riants quelques jours auparavant. La désolation était encore plus grande dans l'enceinte sacrée : les autels étaient profanés, les statues des saints et les crucifix brisés ou couverts d'immondices; les images sacrées, devant lesquelles j'avais si souvent allumé des cierges ou déposé des fleurs, avaient été la proie des flammes ; les murs, noircis par la fumée de l'incendie, semblaient être revêtus d'un linceul de deuil et de désolation. Un silence lugubre régnait partout où l'on entendait auparavant les chants des femmes et des jeunes filles, les mugissements des bestiaux, les cris des volailles et les bruits du travail.

Qu'elles furent ferventes ce jour-là mes prières, et que de fois je suppliai Dieu de prendre tout mon bonheur, tous les jours de ma vie , pour délivrer ma patrie de ces terribles calamités ! Quand mon père et mes frères revinrent des champs,

ils nous apportèrent la triste certitude que nos moissons étaient perdues, et que toutes les horreurs de la misère allaient sévir là où, quinze jours auparavant, régnaient l'aisance et la prospérité. Le cœur humain est une bien triste chose î Non content des maux qui nous accablaient, chacun de nous cherchait avec une sorte de plaisir à soulever le voile de l'avenir, pour y chercher quelque nouveau sujet d'alarmes, comme si Dieu n'était pas toujours là pour pourvoira tout.

Étant à Neufchâtel, un jeune homme de Toul, qui y était venu pour affaires, me vit tandis que je priais dans l'église ; touché de ma beauté et de ma piété, il conçut le projet de me prendre pour femme. Il prit sur moi et sur ma famille des renseignements qui l'affermirent encore dans sa résolution. Quand nous fûmes de retour à Domremy, il vint me demander à mon père, qui m'accorda sans peine. Le jeune homme était bien sous tous les rapports et il possédait une petite d'aisance.

Mon père ne savait trop ce qu'il devait croire de

mes visions; un songe qu'il avait eu, où il me

voyait partir avec des gens d'armes, lui faisant

souhaiter vivement mon établissement, malgré

mon jeune âge ; comme je lui avais toujours obéi,

ainsi qu'à ma mère, avec une soumission aveugle,

il crut que je consentirais sans peine à ce qu'on

— Ifl —

attendait de moi ; il fut donc aussi surpris que furieux quand je répondis simplement, mais avec fermeté, que je ne voulais pas me marier. Il me menaça de me battre et m'enferma dans ma chambre pour que je fisse mes réflexions.

Le lendemain je répétai la même chose ; il eut recours alors à un moyen qu'il crut efficace : ce fut d'engager le prétendant à m'assigner devant le juge. Il le fit en effet; mais quand je sus que j'étais citée à comparaître, je déclarai en face à mon père et au jeune homme que si je me mariais jamais, ce ne serait pas avec lui ; que je préférerais labourer la terre avec mes ongles plutôt que d'être sa femme. Mon père, ma mère, ma famille, mes amis, tous s'entremirent pour me faire' changer d'avis; leurs instances m'irritaient, mais elles affermirent encore ma résolution. Lorsque je partis pour Toul, mon père me dit que puisque j'étais si têtue, je n'avais qu'à me tirer d'affaire comme je pourrais; qu'il était bien décidé à ne pas m'aider le moins du monde. Je jurai devant le juge de dire la vérité, et je protestai que je n'avais fait aucune promesse au jeune homme; celui-ci soutint obstinément le contraire.

— Eh bien ! alors , lui dis-je , montrez vos preuves.

Comme il n'en avait pas, il se trouva fort embar-

rassé et il avoua que je ne lui avais jamais fait de promesse de mariage, et que, s'il l'avait dit, c'était pour me contraindre à l'épouser.

Pendant plusieurs années, mes révélations ne transpirèrent pas au delà du cercle habituel d'amis. Un jour les voix me dirent :

— Jeanne, va trouver le sire de Baudricourt, commandant de Vaucouleurs ; tu lui diras qu'il te donne des armes, un cheval et deux gentilshommes pour te conduire au Roi, qui, à son tour, te donnera des gens d'armes pour faire lever le siège d'Orléans. Tu le mèneras ensuite à Rheims, pour être sacré. Tu trouveras à Sainte-Catherine de Fierbois, dans le tombeau d'un vaillant chevalier qui repose derrière le maître-autel, une épée sur la lame de laquelle il y "a cinq croix. Ce que nous venons de te dire et ce que nous t'avons révélé auparavant, nous l'avons fait par l'ordre de Dieu et par celui de saint Louis, protecteur de la France.

J'avais demandé aux saints si je devais dire cela à mes parents ; ils me répondirent que je fisse comme je voulais, mais que cependant ils ne m'en donnaient pas le conseil, de crainte que mes parents ne missent obstacle à mon voyage. C'était bien ma pensée ; l'espèce d'incrédulité de mon père, touchant mes voix, ne" m'encourageait pas à lui confier qu'elles me disaient de partir ; je

n'osai même pas en parler à ma mère ni à mes frères ; mais je dis tout à ma sœur Isabeau.

Les voix me pressaient sans cesse de partir; je ne pouvais plus durer où j'étais ; il y avait près d'un mois que je cherchais inutilement une occasion pour aller à Vaucouleurs, à l'insu de mes parents, lorsque mon oncle Durand, qui demeurait au Petit- Burey, village entre Domremy et Vaucouleurs, vint passer quelques jours à la maison. J'avais beaucoup de confiance en lui, et d'ailleurs il avait déclaré formellement à mon père qu'il croyait à ma mission céleste. Je lui racontai ce que les voix m'avaient dit, en le priant de me fournir les moyens d'exécuter ce voyage. Il me promit de se rendre chez messire Robert de Baudricourt et de lui parler de moi.

Il y alla en effet; mais messire Robert lui dit que j'étais une extravagante; qu'il fallait m'administrer une bonne volée de claques et de coups de bâton pour me guérir de ma folie. Je recommandai bien a mon oncle de n'en rien dire à mon père, qui eût fort bien pu mettre la recette en pratique.

Quelque temps après, je trouvai le moyen de me rendre à Vaucouleurs avec Pierre, le plus jeune de mes frères. J'allai trouver le sire de Baudricourt, qui, après m'avoir entendue, ne fit que rire de ce qu'il appelait un rêve de jeune fille.

Comme mon frère était chargé d'une commission pour mon oncle Durand, je retournai seule à Domremy, assez découragée du peu de succès de cette démarche. Il y avait, près du village, une belle fontaine ombragée par un vieux tilleul ; tout le village y venait puiser l'eau nécessaire à ses besoins. Je m'assis au pied de l'arbre et je me mis à réfléchir tristement au mauvais succès de cette visite, doutant quelque peu de la vérité de ma mission , car je trouvais extraordinaire que Dieu, s'il m'en avait réellement chargée, m'eut ainsi abandonnée dans une démarche d'où dépendait le succès.

— N'ai-je pas été le jouet d'un songe ou plutôt de quelques mauvais esprits? Telles étaient les questions que je m'adressais intérieurement lorsque tout à coup je vis sainte Marguerite; elle était d'une admirable beauté ; ses cheveux blonds tombaient en grosses boucles sur ses épaules blanches comme de l'albâtre; la blancheur immaculée de sa robe et la nuée étincelante qui l'environnait, n'ajoutaient pas peu à l'éclat de son éblouissante beauté. Elle me dit, avec un angélique sourire :

— Jeanne, pourquoi te décourager ainsi? Pourquoi te rebuter de ce mauvais succès ? Dieu te protège. Vas, retourne chez tes parents inquiets de ton absence j la lune de son front radieux éclairera ton chemin.

En effet, jusqu'à cet instant l'obscurité avait été profonde; mais à sa parole l'astre des nuits la dissipa. Après que la douce vision eut disparu, je restai encore quelque temps rêveuse, à regarder la lune argentée se mirer dans le cristal de la fontaine ; je repris enfin le chemin de notre chaumière, assez inquiète de l'accueil qui me serait fait.

Comme je m'y attendais, je fus fort mal reçue par mes parents, que ma disparution avait plongés dans une inquiétude mortelle. Mon père me demanda d'où je venais, et qui m'avait permis de m'absenter ainsi trois jours sans prévenir personne. Je lui répondis que je venais de Vaucouleurs, de chez messire Robert de Baudricourt, et que je n'avais fait qu'obéir aux voix, qui m'avaient ordonné de lui exposer ma mission. Gomme il connaissait mon obstination à soutenir la vérité de ces visions, il se rendi* à mes paroles et ne me battit pas. Il ne fut plus parlé de ce voyage, entre ma sœur et moi que pour en déplorer la mauvaise issue.

J'allai à Saint-Nicolas, près de Nancy, enLorraine, pèlerinage extrêmement célèbre à cause des miracles du saint. Le duc de Lorraine était en ce moment très-malade ; on désespérait même de sa vie. Instruit par la renommée des visions dont j'étais favorisée, il me demanda un remède qui pût le guérir. Je lui répondis qu'il ne pouvaitse rétablir qu'ense réconci-

liant avec la duchesse, sa femme, qui, lasse de ses désordres, s'était séparée de lui. Il passa un anneau enrichi de diamants à mon doigt, me donna un peu d'argent, dont je fis présent aux pauvres et me congédia, assez mécontent de ma réponse.

Comme mes parents me tenaient en grande dépendance, et veillaient sur moi avec une grande sévérité, pour m'empêcher de retourner à Vaueouleurs, je priai mon oncle de leur demander de me permettre d'aller passer quelque temps chez lui. Mon père eut d'autant moins de peine à me laisser partir, qu'il savait que j'étais aussi bien chez lui que dans la maison paternelle.

IL y avait à peine huit jours que j'étais arrivée au Petit-Burey, quand mon oncle céda à mes instances et me mena à Vaucouleurs. Nous logeâmes chez une nommée Catherine, femme d'un charron de Vaucouleurs appelé Henri. Je fus plusieurs jours sans pouvoir parvenir au commandant ; il consentit enfin à me recevoir ; mais, après m'avoir fait différentes questions, il me congédia, en m'envoyant à tous les diables. Je retournai néanmoins chez lui quelque temps' après. Cette fois, ennuyé de mon importunité, il m'envoya le curé de Vaucouleurs, me croyant possédée du Démon; mais le pauvre homme, après maintes prières, ne put me guérir. Je revins au Petit-Burey,

puis à Domremy , chez mes parents , qui ne se doutèrent de rien.

Je retournai bientôt avec mon oncle chez le commandant, qui se croyait bien débarrassé de moi pour toujours; il ne voulut pas me recevoir. Je restai trois semaines à Vaucouleurs , y allant à tout instant. Il prit enfin son parti et me fit venir en sa présence. Le peu de succès des exorcismes du curé l'avait mis en très-mauvaise humeur.

Avant d'y aller, j'avais demandé aux saints ce qu'il fallait faire pour le convaincre ; ils me répondirent de lui dire que les Français venaient d'éprouver un échec devant Orléans ; qu'il serait connu dans l'histoire sous le nom de journée des Harengs. Le commandant , étonné de l'assurance avec laquelle je lui prédis ce revers, me dit qu'il me ferait rappeler. On apprit, peu de temps après, la vérité de ce que je lui avais dit; dès-lors il n'y avait plus moyen de refuser de m'envoyer au Roi.

Il me fit armer de pied en cap, me donna un cheval et deux gentilshommes champenois, nommés Jean de Metz et Bertrand de Poulengy, qui ne consentirent à m' accompagner qu'après bien des difficultés, le chemin étant occupé par les Anglais. Ces deux gentilshommes et cinq personnes composaient toute mon escorte; c'était mon frère Pierre, Collet de Vienne, un archer nommé Richard, et

deux valets, Jean de Honnecourt et Julien. La réalisation de ce que j'avais prédit me faisait regarder partout, même dans mon village, comme une prophétesse inspirée par Dieu; je n'eus donc qu'à promettre que nous ne renconterions aucun empêchement sérieux pour vaincre leur répugnance.

Nous nous mîmes en marche pour aller à Chinon, résidence actuelle du roi. Comme je l'avais dit, nous ne trouvâmes aucun obstacle, En route nous couchâmes dans les églises, refuges, malheureusement peu souvent inviolables, des infortunés paysans dont on avait brûlé les humbles chaumières.

Nous passâmes aussi par Sainte-Catherine de Fierbois, où nous restâmes trois jours. J'écrivis de là à Charles VII pour lui mander ma mission et le prier de me faire savoir si je pouvais me rendre à Chinon. Sur sa réponse affirmative, je continuai ma route et j'arrivai enfin à Chinon avec ceux qui m'accompagnaient, le 24 février. J'envoyai aussitôt au roi les lettres du sire de Beaudricourt , par lesquelles il annonçait à Charles ma mission et le priait de m'accorder une audience, bien qu'il désespérât de m'obtenir cette faveur. Le Roi toujours entouré par ses favoris, était inabordable et semblait oublier dans une lâche indolence, que

tant de braves gens sacrifiaient, pour le rétablir sur son trône, leurs fortunes et leurs vies.

Je restai trois jours à Chinon sans pouvoir lui parler. Dès le second jour, il m'ordonna de me rendre chez Iolande d'Àrragon, reine de Sicile, sa belle-mère, afin d'être visitée par elle; car un des préjugés de l'époque était qu'une sorcière ne pouvait être vierge; cependant plusieurs exemples récents en avaient déjà démontré le peu de fondedement. L'examen tourna à mon avantage et, depuis ce jour, je portai le nom de Pucelle.

Enfin, après trois jours pendant lesquels le conseil flotta entre la crainte et la curiosité, cette dernière triompha et Charles m'appela en sa présence, après m'avoir "fait interroger et examiner. En me rendant chez le Roi, je rencontrai un homme d'armes qui demanda en me désignant du doigt.

— Est-ce là la Pucelle?

— Oui, lui répondit un de ceux qui m'accompagnaient. 11 s'écria alors :

— Je renie Dieu ; si je l'avais seulement une nuit, elle ne me quitterait pas vierge!

En l'entendant parler ainsi, je me retournai et je lui dis:

— Gomment pouvez-vous renier Dieu quand vous êtes si près de mourir?

Il s'en alla en riant de la prédiction ; mais ,

une heure après il tomba dans l'eau et se noya.

Le Roi pour m'éprouver, se déguisa et se mêla dans la foule des courtisans; mais depuis longtenps les portraits vendus par des colporteurs et des effigies empreintes sur des monnaies m'avaient fait connaître les traits de celui que j'étais appelée à rétablir sur son trône; d'ailleurs les voix me le désignèrent; ce fut donc sans peine que je le distinguai de ceux qui l'entouraient; je lui dis, entre autres choses :

— Monseigneur le Dauphin, je me nomme Jeanne la Pucelle; je suis envoyée par Dieu pour mettre la couronne sur votre tête et pour chasser les Anglais de ce royaume, auquel ils n'ont aucun droit.

Charles et ceux qui l'entouraient ne purent dissimuler la profonde surprise que leur causait la distinction que j'avais faite du Roi, sans l'avoir jamais vu. Charles cependant me dit qu'il ne pouvait ajouter foi à mes paroles sans que je lui eusse donné un signe de la vérité de ce que je disais. Après avoir fait retirer tout le monde, je lui dis qu'il s'était introduit masqué, quelque temps auparavant, chez la duchesse de Bourgogne, pour des motifs que la gravité de l'histoire ne permet pas de révéler et qui auraient pu avoir pour lui les suites les plus funestes. Le Roi, en m'enten-

dant parler ainsi ne put s'empêcher de rougir; il me fit jurer sur mon âme de ne jamais le révéler à qui que ce fût. En effet, cette révélation, en quelque temps qu'elle fût faite, eût pu lui causer les plus grands malheurs en lui suscitant dans le duc, qui penchait quelque peu pour lui, un ennemi mortel.

Charles, depuis ce temps, fut convaincu de la vérité de ma mission; il décida toutefois qu'on me mènerait à Poitiers pour être examinée par le parlement, qui résidait dans cette ville, et qu'il s'y rendrait aussi lui-même. Il ordonna à Guillaume Bellier, bailli de Troyes, son maître d'hôtel, de me loger chez lui. La femme de cet officier, aussi remarquable par son mérite que par ses vertus, fut chargée de prendre soin de moi pendant qu'on prendrait des renseignements sur moi à Domremy, à Vaucouleurs et à Greuse.

Étant chez le Roi, je vis entrer un seigneur. Le Roi me demanda, pour m'éprouver, qui il était. Je répondis :

— Gentil Dauphin, c'est le duc Jean d'Alençon. Je ne l'avais cependant jamais vu.

Le Roi avait nommé des commissaires pour m'interroger ; je fus questionnée tous les jours. En attendant que tout fut prêt pour mon départ, le Roi s'amusait à me faire courir de temps en

temps la lance devant lui ; je m'acquittais de cet exercice de manière à obtenir tous les suffrages.

J'allai visiter les duchesses d'Alençon, mère et femme du duc, à l'abbaye de St-Florent près de Saumur, où elles habitaient alors. Je restai près d'elles quatre jours, pendant lesquels je n'eus qu'à me louer de leur bonne amitié.

Pendant la route, je demandai à un de ceux qui m'accompagnaient où l'on me menait; il me répondit que nous allions à Poitiers, où je devrais soumettre ma mission au jugement de ce que la France avait d'hommes sages et éclairés; je ne pus m'empêcher de dire :

— J'y aurai bien à faire ; mais, avec l'aide de Dieu, qui m'a conduite jusqu'à présent, j'espère triompher de tous les obstacles qu'ils me susciteront. Je descendis à Poitiers chez un nommé Jean Rabateau, à la femme duquel on confia ma garde.

Dès le lendemain, une quantité de docteurs en théologie et de bacheliers vinrent me trouver; quand je les vis, j'allai m'asseoir sur un banc en leur demandant ce qu'ils voulaient. L'un d'eux me répondit qu'ils venaient, de par le Roi, pour examiner si l'on devait ajouter foi à mes paroles et pour me prouver, par de bonnes raisons, que l'on ne devait pas me croire. Ils commencèrent alors à

me poser, sur la religion, les questions les plus embarrassantes qu'ils purent trouver; mais, avec l'aide de Dieu et de ses saints, je leur répondis si bien que je leur fermai la bouche. Ils se retirèrent en se demandant entre eux comment il pouvait se faire qu'une jeune fille de mon âge eût pu résoudre des questions qui eussent embarrassé les plus éclairés d'entre eux.

Le lendemain, deux docteurs en théologie, un carme et un frère prêcheur, vinrent encore me trouver. Le carme me dit aigrement :

— Jeanne, vous devez bien savoir que l'Écriture Sainte défend d'ajouter foi à de telles absurdités, quand on ne donne pas de signes. Je lui répondis sans me troubler :

— Je ne veux pas tenter Dieu ; le signe que je donnerai de la vérité de ce que j'avance sera de faire lever le siège d'Orléans et de mener le dauphin àRheims pour y être sacré. Je lui dis aussi qu'ils n'avaient qu'à y venir et qu*ïls le verraient. Il me dit alors :

— Pourquoi appelez-vous Dauphin, le Roi notre sire ? Je,répondis :

— Je ne le nommerai roi que quand il aura été sacré et couronné à Rheims, où je dois le conduire.

Le frère prêcheur reprit à peu près sur le même on que le premier :

— Jeanne, vous demandez des gens d'armes et vous dites que la volonté de Dieu est que les Anglais soient chassés de ce royaume ; mais, si ce que vous dites est vrai, sa volonté ne peut-elle pas suffire ? Qu'avez- vous besoin de gens d'armes ? Je lui répondis :

— Les gens d'armes combattront et Dieu leur donnera la victoire sur les ennemis.

Après m'avoir mûrement examinée, les docteurs s'assemblèrent et conclurent que le Roi pouvait me mettre à l'essai, et que je ne pouvais manquer d'être envoyée par Dieu, à en juger par mes réponses, qui étaient toutes conformes à la piété la plus ardente et la plus éclairée. Il fut réglé qu'on me chargerait de faire entrer dans Orléans le convoi de vivres, d'armes et de provisions de toute espèce qu'on préparait à Blois. Ce fut le maître des requêtes de l'hôtel du Roi qui vint m'annoncer cette nouvelle.

— Jeanne, me dit-il, vous allez être chargée de faire entrer le convoi dans Orléans. Je crois que vous ne le ferez pas sans peine ; car il faudra passer à la vue des Anglais qui sont forts et puissants. Je lui répondis :

— Nous l'y mènerons à notre aise, sans qu'aucun Anglais ose s'y opposer.

Le Roi me fit donner le meilleur cheval qu'on

pût trouver et des armes faites exprès pour moi ; puis m'envoya à Tours. Je fis chercher l'épée qui était à Sainte-Catherine de Fierbois ; on la trouva dans le tombeau du chevalier inhumé près de l'autel. Elle était vieille et rouillée ; on la fit aussitôt nettoyer et placer dans un fourreau enrichi de fleurs de lys. On m'avait demandé si j'avais vu cette épée ; je répondis que non, mais que les saints m'avaient révélé son existence et sa présence dans le tombeau. Ce fut encore un nouveau sujet d'étonnement pour tout le monde.

On me donna une suite conforme à l'état d'un chef de guerre : j'eus des pages, des écuyers et des gens d'armes. Dans les premiers, il y avait un gentilhomme nommé Louis de Comtes et parmi les seconds, un écuyer nommé Jean Dolon, qui furent chargés spécialement par le Roi de me conduire et d'être toujours avec moi ; j'eus aussi un chapelain. Je chargeai mon frère Pierre et quelques personnes en lesquelles j'avais confiance de le choisir parmi les prêtres les plus vénérables et les plus renommés par leur piété. Mon frère fit tomber mon choix sur un bon et saint prêtre nommé Jean Pasquerel.

Je fis faire une bannière blanche, semée de fleurs de lys, sur laquelle était représenté le Sauveur assis sur un trône dans les nuées, tenant un globe figurant le monde dans sa main gauche; de la main

droite il semblait bénir une branche fleurie de lys, qu'un ange portait dans ses mains , tandis qu'un autre ange paraissait prier à la gauche de notre Seigneur. Les noms de Jésus et de Marie y étaient brodés en lettres d'or.

Je comparus devant le conseil du Roi pour discuter la manière de chasser les Anglais du royaume . Inspirée par les saints, j'en exposai si bien les moyens, qu'aucun des chefs de guerre qui étaient présents, même les plus célèbres, n'auraient pu mieux le faire. Le résultat des entrevues fréquentes que j'avais avec le Roi et son conseil fut d'inspirer à tous une entière confiance et de porter l'épouvante parmi les Anglais, auxquels la renommée avait déjà fait connaître mon nom en exagérant toutefois mon mérite.

Je pris enfin congé du roi pour aller à Rlois, où l'on préparait le convoi que je devais conduire, et où devaient venir me joindre les hommes d'armes qui devaient l'accompagner et entrer avec moi dans Orléans pour défendre cette ville, de la conservation de laquelle dépendait le sort de la France.

Ce fut dans l'église Saint-Sauveur de Blois que fut bénie ma bannière. En attendant ceux qui devaient m'accompagner, j'envoyai aux Anglais, par un héraut nommé Guyenne, une lettre ainsi conçue :

f Jésus Marie f

« Vous, Roi d'Angleterre, vous duc de Bedford, « qui vous dites régent du royaume de France; « vous Guillaume de la Poole, comte de Suffolck ; « Jean, sire deTalbot, et vous Thomas, sire de « Scales, qui vous dites lieutenants du dit duc de « Bedford, obéissez au Roi du ciel ! rendez au Roi « de France les clefs de toutes les villes que vous « avez prises sur ledit Roi Charles, unique et légi- « time héritier de la couronne de France. Jeanne la « Pucelle est envoyée par Dieu pour rétablir sur « le trône Charles, Dauphin du Viennois, son vé- « ritable possesseur. Elle est prête à vous accorder « paix, si vous lui faites raison; si au contraire, « Roi d'Angleterre, vous refusez d'évacuer le « royaume, sachez qu'elle combattra vos gens en « quelque lieu qu'ils soient. Si, parmi eux, il y en c a qui demandent de retourner dans leur pays, « elle les laissera passer sans leur faire aucun mal. « Soyez persuadés que la Pucelle est envoyée par « le Roi des Rois pour vous chasser ainsi que vos « gens du royaume de France, et que les siens < feront un si grand carnage de vos Anglais, qu'on « n'aura jamais ouï une telle chose. Mais elle vous « prie d'avoir pitié de vous et d'eux et de ne pas * vous faire tuer ; soyez bien convaincus que Dieu

« veille sur elle et sur les siens-, qu'il leur donce nera plus de force à eux seuls, que vous n'en « auriez avec toutes les troupes du monde. Quant « à vous, soldats anglais, qui êtes devant Orléans, « elle vous somme de par Dieu de vous retirer « dans votre pays ; si vous n'obéissez redoutez la « colère de Dieu et les maux qui vous surviendront « de votre désobéissance à ses ordres. Soyez bien « persuadés que le royaume de France n'est pas à « vous et qu'il n'appartient qu'à Charles, Dauphin « du Viennois, seul fils du feu Roi Charles VI, de « bonne mémoire, légitime héritier de la couronne « de France, et qui la tient du Roi du ciel; sachez « que bientôt il entrera triomphant dans Paris. Si « vous n'écoutez ce qu'elle vous dit, de par Dieu, « rappelez- vous qu'en quelque lieu que nous vous « rencontrerons, nous vous ferons repentir de vo- « tre opiniâtreté et vous montrerons qui a meilleur « droit de Charles ou de vous. Jeanne la Pucelle « vous somme, Guillaume de la Poole, comte de « Suffolck; Jean sire de Talbot et Thomas sire de « Scales, lieutenants du duc de Bedford soi-disant « régent de France pour Henri VI, Roi d'Angle- « terre, de répondre si vous voulez accorder la paix « à la cité d'Orléans. Souvenez-vous que, si vous « ne le faites ainsi, il vous en reviendra beaucoup ' de maux. Duc de Bedford, qui vous dites régent

« pour votre neveu du royaume de France, la « Pucelle vous prie de ne pas vous faire détruire « ainsi que vos gens. Si vous n'obéissez à sa prière, « elle fera tant que les Français feront les plus « beaux faits d'armes dont la Chrétienté ait été le « témoin, et qu'ils vous chasseront de ce royaume « auquel vous n'avez aucun droit. Écrit le mardi « de la semaine sainte, sous la dictée de Jeanne la « Pucelle.

Sur l'adresse je fis mettre : « Écoutez de par Dieu et la Pucelle » ensuite : « Au duc de Bedfort, qui se dit régent du royaume de France pour le Roi d'Angleterre. »

Je voulais qu'on conduisît le convoi par la Beauce, endroit où la puissance des Anglais était plus considérable que partout ailleurs; mais les capitaines qui devaient le conduire avec moi dans la ville d'Orléans, de concert avec le comte de Dunois, conclurent qu'on irait par la Sologne. Néanmoins ils ne m'avertirent de rien et me laissèrent croire que nous suivions le chemin de la Beauce, tandis que c'était celui de la Sologne. Les capitaines étaient : le maréchal de Boussac, Giles de Rhetz, l'amiral de Culent, Ambroise de Lore et La Hire. L'escorte était d'environ six mille hommes.

Je rassemblai tous les prêtres et les religieux de la ville et j'en formai un bataillon sacré qui se mit à

la tête du convoi, faisant retentir l'air d'hymnes sacrées que les soldats, transportés de joie et certains de la victoire, répétaient avec ferveur et enthousiasme. Avant de partir, j'avais ordonné de chasser toutes les femmes publiques, dont il y avait toujours un grand nombre à la suite des armées; j'avais aussi fait confesser tous les soldats et on leur avait donné la sainte communion, la veille du départ. Pour la première de ces deux choses, ils firent quelques difficultés ; mais j'en triomphai plus facilement que je ne l'espérais.

En apprenant notre approche d'Orléans, les habitants de cette ville envoyèrent des vaisseaux sur la Loire, pour prendre les vivres et les personnes qui devaient entrer avec elles dans la ville ; mais on vint me dire que le vent était contraire et que les troupes étaient découragées par cet obstacle imprévu. Je dis de prendre patience; qu'il changerait bientôt et que tout entrerait le jour même. En effet, quelque temps après, on vit les vaisseaux arriver à pleines voiles, montés par le comte de Dunois et par les principaux de la ville, qui, ne pouvant maîtriser l'impatience qu'ils avaient de me connaître, étaient venus à ma rencontre pour voir plus tôt celle à qui les habitants d'Orléans donnaient déjà le nom de libératrice. Le Bâtard d'Orléans, dès que les

navires eurent jeté l'ancre, s'empressa de des cendre.

suivi des bourgeois; il m'aborda en me disant :

— Êtes-vous Jeanne la Pucelle, envoyée par Dieu pour délivrer la bonne ville d'Orléans, et mettre le diadème sur le front de Charles de France.

— Oui, lui répondis-je; êtes-vous le comte de Dunois, Bâtard d'Orléans ?

— Oui, Jeanne, répondit-il.

— Eh bien ! alors, pourquoi nous avez vous fait venir par la Sologne, au lieu de nous faire passer par la Beauce? n'avais-je pas dit que les Anglais, avec toute leur puissance, n'oseraient nous attaquer?

Le comte, déconcerté par cette quetion, dit qu'il n'avait fait que suivre le conseil de tous les capitaines. Je repris :

— Comte de Dunois, ignorez-vous donc que je n'agis que par les ordres de Dieu ! le croyez-vous moins sage que les hommes ? vous avez cru sans doute m'enbarrasser et rendre vaines mes promesses; mais, avec l'aide de Dieu, j'ai triomphé de tous les obstacles et je vous amène le meilleur secours que ville assiégée puisse jamais espérer.

J'entrai bientôt dans Orléans ayant ma bannière à la main, le Bâtard à ma droite et La Hire à ma gauche, suivie de mes soldats, des bourgeois de la ville et d'une quantité de peuple qui se pressaient en foule sur mon passage, me saluant de cris de joie et d'acclamations les plus enthousiastes. Je descendis

dans l'hôtel de Jacques Boucher, trésorier du duc d'Orléans. Je me fis aussitôt désarmer ; car peu habituée à porter des armes, je me sentais horriblement gênée. On m'avait préparé un souper splendide; mais je ne mangeai qu'un peu de pain et de fromage. Après ce repas, j'allai dans la chambre qu'on m'avait préparée, celle de la fille du trésorier, laquelle partagea toujours mon lit pendant mon séjour à Orléans. J'allai dans l'église rendre grâce à Dieu de sa protection et en rentrant, je n'eus rien de plus pressé que de me coucher, extrêmement fatiguée d'un pareil voyage.

Le lendemain au matin, le Bâtard me fit prier de me rendre chez lui. J'y trouvai rassemblés La Hire, Florent d'Illiers, Jean de Gamaches et tous les chefs de guerre qui étaient à Orléans. J'étais d'avis qu'on attaquât sur-le-champ les bastilles anglaises ; mais tous les capitaines voulurent attendre l'armée, qui devait passer la Loire à Blois; je combattis cette opinion et je leur rappelai les suites que le mépris de mon avis avait eues, quand j'avais voulu passer par la Beauce. Gamaches, piqué de mes réflexions et surtout de voir que mes avis allaient l'emporter, se plaignit vivement.

— Puisque vous préférez, chevaliers, dit-il d'un ton aigre, l'avis d'une péronnelle de bas lieu à celui d'un noble chevalier tel que moi, je ne dirai plus

rien de contraire ; mais je ferai parler en temps et lieumonépée.Je serai peut-être tué; mais je le veux ainsi pour le Roi et mon honneur ; je défais ici ma bannière et je ne suis plus qu'un pauvre écuyer, préférant servir un noble homme d'arme, plutôt que d'avoir pour maître une femme qui fut peut être on ne sait quoi.

En disant ces mots, il avait plié sa bannière et il la remit au Bâtard d'Orléans, qui était fort peiné de la discorde survenue entre les chefs et moi. Tous les bons Français qui étaient là s'entremirent pour nous réconcilier; on parvint à nous décider à nous embrasser, ce que nous fîmes du bout des lèvres et à contre cœur. On nous mit à peu près d'accord en décidant qu'on attendrait l'armée, mais que quelques notables chefs iraient à Blois en presser l'arrivée. J'étais furieuse de cette décision, mais il fallut bien me résigner.

Les Anglais, violant le droit des gens, avaient retenu prisonnier Guyenne et l'avaient chargé de chaînes. Ce Guyenne, comme je l'ai déjà dit, était le héraut que j'avais envoyé porter la lettre, dictée par moi à Blois. Le 30 avril, lendemain de mon arrivée, de concert avec le comte de Dunois, commandant d'Orléans, j'envoyai un homme pour le redemander; c'était Ambleville, mon second héraut. Le Bâlard lui donna un de ses hérauts pour lac-

compagner, et ordonna à tous les deux de dire aux ennemis que s'ils ine refusaient cette satisfaction et exécutaient leur menace (ils avaient dit qu'ils feraient brûler Guyenne, ainsi que tous ceux qui ajouteraient foi âmes paroles, comme étant des hérétiques), il userait de représailles sur tous les prisonniers qu'il avait en ce moment. Quelques personnes, parentes ou amies de ce héraut, m'ayant témoigné leurs inquiétudes sur son sort, je les rassurai en leur disant qu'on me le renverrait sans lui avoir fait aucun mal. En effet, les Anglais, intimidés par la menace du comte, renvoyèrent son héraut, ainsi que le mien.

Ce dernier était porteur d'une lettre qui m'était adressée de la part des Anglais et qui renfermait toutes les injures qu'ils avaient pu trouver. Je demandai à Guyenne ce que les ennemis pensaient de moi; il me répondit qu'ils me croyaient sorcière et que mon nom les remplissait d'une terreur panique.

— Que dit Talbot? repris-je encore.

— Ce qu'il dit? il vous accable d'injures et menace de vous brûler vive, s'il peut jamais vous faire prisonnière. Je lui dis :

— Retourne vers Talbot ; tu ramèneras ton compagnon qui était resté prisonnier, et tu diras au général anglais que je ne me soucie guère de ses in-

jures ; dis-lui aussi que, s'il nous attaque, nous saurons le recevoir de telle manière qu'il n'y reviendra plus; que s'il peut me prendre, il fera de moi ce qui lui semblera bon; mais que si je le défais qu'il fasse lever le siège et retourne dans ses foyers, avec ses Anglais, afin de s'épargner et à eux aussi, toutes sortes de maux. Guyenne m'obéit et ramena son camarade.

La Hire jurait sans cesse, ce qui m'affligeait fort; j'avais beau le réprimander, cela n'y faisait rien; il me faisait de belles promesses aussi vite oubliées que faites; un jour que je le grondais, il me dit:

— Ah! dame! Jeanne, je voudrais bien vous y voir; cela vous est facile à dire, mais si vous aviez été élevée comme moi au milieu des gens d'armes, vous jureriez comme un diable; vous me faites vraiment marcher comme un enfant ; grâce à vous, j'ai vidé mon vieux sac (1); mais, par tous les diables d'enfer... il vit à mon mouvement qu'il lui était encore échappé une maladresse; il s'écria aussitôt : Excusez-moi ! ce n'est pas ma faute ; ça part, voyez-vous, sans que j'y pense ; mais là ! calmez-vous, ajouta-t-il, voyant que ses explications

(l) J'étais parvenue à le faire confesser.

commençaient à m'impatienter, par tous les diables! je serai muet comme un poisson.

— Vous n'avez pas besoin, interrompis-je impatientée, de faire un jurement pour me promettre de ne plus jurer ; mais, puisqu'il vous en faut absolument, que ne jurez-vous par votre bâton ?

— Vous l'avez trouvé, s'écria-t-il, charmé de cet accommodement; vous êtes une fille habile; je vous en fais mon compliment par tous les dia...., par mon bâton, je veux dire, je ne vous croyais pas si avisée.

Pendant les deux premiers jours de mai, il nous arriva de nouveaux convois et de nouvelles troupes. Je me tenais toujours à la tête d'un corps de troupes, entre la ville et les ennemis , pour empêcher ceux-ci de se jeter dans la première et pour protéger l'entrée des vivres et des soldats ; mais je n'eus rien à faire ; les Anglais ne bougèrent pas et continuèrent de les laisser tranquillement passer en les regardant faire du haut de leurs forts.

Dès que les vivres furent entrés dans la ville avec moi, les capi'aines prirent congé de moi pour retourner à Blois, où ils tinrent un conseil avec l'archevêque de Reims, chancelier de France, et avec d'autres notables personnages, pour savoir ce qu'on devait faire. Ils envoyèrent, comme je l'ai dit plus haut, des convois chaque jour, tout en en préparant

un beaucoup plus considérable, que les capitaines qui m'avaient accompagnée décidèrent qu'ils mèneraient, afin de rester avec moi pour défendre Orléans.

Je leur fis dire de passer par la Beauce, ce qui épargnerait l'embarras d'avoir des vaisseaux et les obstacles imprévus que ce genre de transport suscitait toujours. Cette fois, ils m'écoutèrent et vinrent par ce passage, qui était défendu par la plus grande forteresse que les Anglais eussent à ce siège; elle portait le nom de Londres. Le convoi arriva à Orléans le 3 mai au soir, sans avoir éprouvé aucun obstacle; cependant, quoique sachant bien que les Anglais ne bougeraient pas, j'étais allée à sa rencontre avec le comte de Dunois et quelques troupes. Plusieurs mots échappés au comte de Dunois me firent soupçonner que l'on me cachait quelque chose d'important; je crus que c'était le moment de l'arrivée de Fastol, chef anglais qui devait amener des renforts aux assiégeants; je dis vivement au Bâtard :

— Bâtard, je vous commande, au nom de Dieu, de me faire savoir le moment précis où Fastol viendra ; car s'il passe sans que je le sache, je vous ferai couper la tête.

Cette menace, que je n'eusse pas mise à exécution, était nécessaire pour dompter Finsubordina-

tion des chefs, qui agissaient selon leurs caprices, compromettant souvent par là les intérêts du Roi et de la France. Elle eut pour résultat d'en imposer au Bâtard et aux capitaines, qui eurent depuis plus de déférence pour moi.

Le lendemain, les capitaines qui étaient arrivés le 3 firent une sortie sans me prévenir. Ils allèrent attaquer la bastille de Saint-Loup, que le sire de Talbot avait bien munie de soldats et de vivres et qui était extrêmement fortifiée. Accablée des fatigues des jours précédents, je dormais en ce moment; sainte Catherine m'éveilla et me dit:

— Jeanne, arme-toi vite et va au fort de Saint- Loup, que les Français ont attaqué mal à propos; ils portent en ce moment la peine de leur imprudence; quelques-uns d'entre eux sont déjà blessés à mort; va à leur secours et tu les ramèneras triomphants. Elle m'indiqua en même temps le chemin que je devais suivre.

Il n'y avait en ce moment d'autres personnes à l'hôtel que la fille des maîtres et mon page. J'appelai ce dernier, qui ne jugea pas à propos de me répondre, préférant sa dame à mon service. Impatientée de ne pas le voir venir, je pris le parti d'aller le chercher ; on peut se figurer facilement l'effroi que mon apparition dans la salle causa à Louis et à la fille de Jacques Boucher : l'une s'enfuit et

l'autre balbutia quelques excuses que je n'écoutai pas longtemps ; je lui dis d'aller vite seller mon cheval et de me l'amener. Après avoir inutilement cherché à endosser mon armure, je pris le parti d'appeler Charlotte (c'était le nom de la fille du trésorier), afin qu'elle m'aidât dans cette besogne qui était extrêmement importante, car de la manière dont elle était faite dépendait souvent la vie de celui qui la portait. Voyant qu'elle s'y prenait encore plus gauchement que moi et que nous n'en viendrions pas à bout, l'impatience commençait à me gagner quand Louis, qui m'amenait mon cheval, vint à mon secours et me rendit ma bonne humeur.

Je montai aussitôt à cheval et je me hâtai de le lancer au grand galop, en suivant la direction que m'avait indiquée sainte Catherine. J'arrivai ainsi, étendard déployé, vers les Français que ma vue enflamma d'un nouveau courage. Nous forçâmes bientôt les Anglais du fort de se retirer dans le clocher, dont nous commençâmes aussitôt l'assaut. Talbot fit sortir une quantité d'Anglais des autres forts pour secourir celui de Saint-Loup ; mais les chefs de guerre qui étaient restés dans la ville veillaient sur nous; voyant le danger que nous courions, ils sortirent aussitôt d'Orléans, avec des troupes qu'ils rangèrent en bataille. Talbot, voyant

qu'on était prêt à bien le recevoir, fit rentrer ses Anglais et abandonna la bastille qui fut, avant trois heures, entièrement en notre pouvoir,

Quelques-uns des ennemis, qui s'étaient retirés dans le clocher, voyant qu'ils ne pouvaient se défendre davantage, prirent des vêtements de prêtres ou de religieux, espérant qu'ils leur serviraient de sauvegarde contre la fureur de leurs ennemis, qui néanmoins voulurent les tuer; mais je les sauvai en démontrant aux Français qu'il était préférable de les garder prisonniers. Cent soixante-quatorze Anglais périrent à cette attaque ; deux cents furent faits prisonniers.

Tous les Français , dès que la forteresse fut conquise, se mirent à l'œuvre pour la démolir ; il ne resta pas pierre sur pierre. Nous y mîmes le feu, après avoir enlevé les vivres et tout ce qui pouvait nous être utile. Nous y trouvâmes une grande quantité des premiers, le sire de Talbot l'en ayant fait pourvoir abondamment quelques jours auparavant. Nous les emportâmes en triomphe dans Orléans; nous allâmes aussitôt dans les églises rendre grâce à Dieu de ce brillant succès ; les cloches, de leurs sons-joyeux, célébrèrent aussi cette victoire et achevèrent de porter le découragement dans le cœur des Anglais, que cette perte avait consternés.

Le lendemain, 5 de mai et jour de l'Ascension, les chefs de guerre tinrent un conseil dont je fis partie. Quand je fus rentrée dans la ville, je dictai une seconde lettre qui était ainsi conçue :

« Aux Anglais. De par le vrai Dieu, je vous

« ordonne d'abandonner vos forts et de retourner

« dans vos foyers. Rappelez-vous que vous n'avez

« aucun droit au royaume de France et que Jeanne

« la Pucelle vous fera repentir de votre témérité,

« si vous désobéissez à ses ordres. Je vous enverrais

« mes lettres d'une manière plus convenable, si

« vous ne reteniez prisonniers les hérauts qui vous

« les portent, ce qui m'oblige de charger une flèche

« de ce soin. »

Ils me répondirent par des injures ; j'envoyai une troisième lettre par le même moyen; mais elle n'eut pas un meilleur succès. J'ai dit, quelques lignes plus haut, que les chefs de guerre avaient tenu un conseil dont j'avais fait partie. On y discuta longtemps si l'on irait attaquer Fastol, qui amenait un renfort considérable aux ennemis , avant sa jonction avec l'armée anglaise, trsafîaiblie en ce moment par la retraite du duc de Bourgogne. Le plus grand nombre voulait qu'on attaquât les fcrts ; leur avis, qui était le mien, pré-

valut. Cependant je voulais qu'on marchât avec toutes les forces dont on pouvait disposer sur la bastille Saint-Laurent, où étaient le sire de Talbot et les principaux chefs de guerre anglais avec l'élite des leurs ; mais les chefs de guerre, loin de suivre mon conseil, ne voulurent rien faire ce jour-là, à cause de sa sainteté : c'était la fête de l'Ascension. Bien que je les eusse assuré de la victoire et que je leur eusse dit qu'il était temps d'assiéger ce fort, ils conclurent qu'on commencerait par attaquer les forteresses qui défendaient la Sologne, afin de pouvoir recevoir sans difficulté des vivres du Berri et d'autres pays. En même temps, ils levèrent séance.

Je retournai chez moi , extrêmement mécontente d'eux et du peu de cas qu'ils faisaient de mon opinion. J'allai ce jour- là défier les Anglais qui étaient dans le fort des Tourelles; je désirais depuis longtemps les sommer moi-même de lever le siège d'Orléans et de retourner chez eux ; ils ne répondirent à mes paroles que par les injures les plus grossières qui me firent fondre en larmes, mais qui excitèrent encore mon courage.

Le vendredi, 6 de mai, je passai la Loire, à la tête de quatre cents Français, à la vue de Glacidas, qui commandait dans le fort des Tourelles. Cette forteresse était défendue par cinq cents hommes,

l'élite des troupes anglaises. Aussitôt il fit retirer les troupes qui étaient dans le fort de Saint- Jean-le- Blanc, et elles allèrent augmenter la garnison qui défendait la bastille des Augustins. Pour éviter qu'ils le reprissent une seconde fois, je fis mettre le feu à Saint-Jean-le-Blanc.

Quoique la plupart de mes gens n'eussent pas encore passé le fleuve, je ne marchai pas moins droit au fort des Augustins et, à l'aide de ceux qui m'accompagnaient, je parvins à planter mon étendard sur cette bastille. Les Anglais du fort poussèrent un cri qui fut entendu par ceux de la forteresse de Saint -Prive, et ceux-ci sortirent en grand nombre pour aller à leur secours.

Tous les ennemis qui venaient de la forteresse de Saint-Privé jetèrent un cri pour avertir ceux des Augustins. Mes gens, effrayés par ce cri, prirent aussitôt la fuite. Forcée de les suivre, je formai l'arrière-garde. Voyant que nous abandonnions l'attaque, les Anglais sortirent en grand nombre pour nous poursuivre, ce qu'ils firent en poussant de grands cris et en m' accablant d'injures de toute espèce. Tout à coup je fis volte-face avec quelquesuns de mes gens, les plus braves de ma troupe; je fondis sur eux et je les attaquai vigoureusement. Épouvantés de voir que je tournais bride, ils prirent la fuite. Je parvins enfin à rallier tous mes Français,

qui, honteux d'avoir pris la fuite pour si peu de chose, les poursuivirent avec fureur jusque dans la forteresse des Augustins, où ils se réfugièrent comme ils purent.

Je plantai mon étendard sur les fossés ; j'exhortai mes gens à faire leur devoir et à effacer, par leur courage et la prise du fort, la honte dont ils venaient de se couvrir. Après avoir combattu longtemps et sans le moindre succès, on parla de se retirer; mais je parvins à les faire rester et, après un combat sanglant, nous emportâmes la forteresse. J'y fus blessée au pied par une chausse-trappe. Les Anglais étaient en très-grand nombre dans ce fort; ils furent tous massacrés, malgré mes ordres et mes prières. Nous y trouvâmes une grande quantité de vivres et des richesses de toute espèce; je fis tout prendre pour être emporté à Orléans et je fis mettre le feu à la bastille des Augustins.

Il ne restait plus, du côté de la Sologne, que le boulevart et le fort des Tourelles, qui défendaient l'entrée du pont construit sur la Loire à cet endroit; j'y envoyai la plus grande partie de mes gens pour en former le siège et je revins à Orléans contre mon gré : j'eusse voulu rejoindre mes gens des Tourelles pour partager leurs dangers et les encourager; mais les capitaines s'y opposèrent. A mon arrivée dans mon hôtel, je fis mettre un

appareil sur ma blessure, qui d'ailleurs était légère. Inquiète pour les gens que j'avais laissés devant les Tourelles, je ne pus fermer l'œil de toute cette nuit, pendant laquelle les Anglais, qui étaient dans le boulevard de Saint-Privé, passèrent la Loire dans des vaisseaux, après avoir mis le feu au fort qu'ils abandonnaient; ils se retirèrent dans la bastille Saint-Laurent. La vive lueur que jetait l'incendie du fort de Saint-Privé n'augmentait pas peu mes alarmes; je craignais que les Anglais qui étaient dans ce boulevard n'attaquassent les Français qui étaient aux Tourelles.

A peine avais-je fait mettre l'appareil de ma blessure, que les chefs de guerre d'Orléans et ceux qui étaient dans cette ville, de par le Roi, vinrent me trouver pour délibérer de ce qu'on devait faire. Ceux du Roi n'étaient venus que parce qu'ils n'avaient pas cru pouvoir s'en dispenser; car ce n'était qu'à regret qu'ils suivaient les avis d'une femme, préférant les leurs aux miens. Mon opinion fut d'aller attaquer le fort des Tourelles le lendemain, à la pointe du jour, et de passer la Loire avec tous les gens dont nous pourrions disposer. Les capitaines d'Orléans applaudirent vivement à ce projet; mais ceux du Roi le trouvèrent mauvais comme d'habitude.

A minuit j'étais déjà sur pied pour donner mes ordres. Pendant que je m'apprêtais à monter à cheval, Jacques Boucher, mon hôte, vint me dire qu'il venait d'acheter une alose, et m'invita à en manger avant mon départ avec lui et sa famille. Je lui répondis :

— Maître Jacques, on ne la mangera qu'au souper, pour lequel je reviendrai par le pont, blessée, à la vérité, mais vainqueur des Anglais et maîtresse des Tourelles; nous amènerons un Goddon qui en mangera sa part.

Pendant la nuit, les bourgeois d'Orléans avaient fait préparer l'appareil nécessaire pour l'attaque que je méditais, et avaient donné ordre aux personnes qui devaient m'accompagner de se tenir prêtes à partir au soleil levant. Je me mis enfin à la tête de mes troupes, certaines de la victoire que je leur avais promise. Derrière nous venait un corps de troupe portant des planches, du bois, enfin' tout ce qu'on avait pensé devoir nous être utile, tant pour réparer à la hâte le pont, pour passer la Loire, que pour former le siège

J'avais sous mes ordres cinq cents Français. Nous attaquâmes les Anglais vigoureusement et ils se défendirent de même. Nous combattîmes jusqu'à quatre heures de l'après-midi, sans que le moindre succès vint nous encourager. Le Bâtard

d'Orléans et les capitaines, voyant que nous n'avancions pas et qu'il était déjà tard , décidèrent qu'on se retirerait avec l'artillerie dans la ville, jusqu'au lendemain. A ce moment un trait vint me blesser grièvement à la gorge, je me retirai aussiôt à l'écart, je me désarmai, et j'étanchai le sang qui coulait abondamment de ma blessure ; tout à coup je vis sainte Catherine qui me dit :

— Jeanne, les Français ont jusqu'à présent combattu sans succès, mais courage! ils emporteront aujourd'hui le boulevard et la forteresse, et ils rentreront victorieux dans Orléans.

Je remontais aussitôt à cheval et j'allai demander en grâce au Bâtard d'Orléans de rester encore quelques heures, en l'assurant de la victoire. Je courus ensuite au pied du fort et j'y plantai mon étendard en criant:

~ Courage, Français, ils sont à nous !

En m'entendant parler ainsi, ils redoublèrent d'efforts. Les Anglais, saisis d'une terreur panique, abandonnèrent le boulevartet se retirèrent dans les Tourelles, mais nous en fûmes bientôt maîtres.

Glacidas, les autres seigneurs anglais, et tous ceux qui n'avaient pas été tués ou fait prisonniers, voulurent se retirer dans les forts; mais le pont-levis s'abîma dans la Loire , qui engloutit dans ses eaux tous les ennemis. Sur cinq cents Anglais, trois cents

furent tués et deux cents furent faits prisonniers. Cette importante conquête acheva de rendre libre le passage de la Sologne et de porter la consternation dans les cœurs des Anglais. Maîtresse des Tourelles, j'y fis mettre le feu et je fis ensuite réparer le pont, afin de passer la Loire plus facilement. Nous rentrâmes triomphants dans Orléans, à six heures du soir. On ne peut s'imaginer la joie des habitants de cette ville; ils vinrent en foule à mon hôtel, en m'accablant de remercîments et d'actions de grâces.

Dès que je fus arrivée, je me fis désarmer et je fis panser ma blessure, qui heureusement n'était pas dangereuse ; cependant elle n'en était pas moins assez grave. Je ne pris qu'un peu de vin et j'allai me coucher, après avoir ordonné de retirer de la Loire le corps de Glacidas, celui des Anglais qui m'avait le plus injuriée, et de le rendre à ses compatriotes.

Les Anglais, pendant la nuit du 7 au 8, tinrent un grand conseil; ils délibérèrent s'ils devaient rester ou lever le siège ; ce dernier avis prévalut. Le lendemain dimanche, 8 mai, ils sortirent de leurs bastilles, avec les prisonniers qu'ils avaient faits, et se rangèrent en bataille du côté de la Beauce. De concert avec le Bâtard d'Orléans, les capitaines et chefs de guerre, je fis sortir nos troupes et je les

rangeai en bataille, dans le même ordre que les troupes anglaises. Ces dernières n'attendirent pas que nous les attaquassions ; elles s'enfuirent précipitamment, une partie vers Jargeau et le reste vers Meun-sur-Loire, abandonnant leurs malades, leurs vivres, leur artillerie, etc., etc. Les chefs de guerre voulurent les poursuivre; mais j'avais horreur de répandre le sang humain inutilement, ce qui fît que je défendis la poursuite et que je voulus qu'on les laissât libres pendant toute cette journée. Ainsi Orléans fut délivré le 8 mai 1429. Les Anglais avaient perdu , en trois jours, de six à huit mille hommes.

J'envoyai, aussitôt que je vis qu'ils partaient, Etienne sire de Vignolles, surnommé La Hire, et Amboise, sire de Lore, accompagnés d'à peu près cent vingt lances, pour observer leur conduite, afin d'en rendre compte au Roi. Us les suivirent trois lieues et revinrent dans la ville, me dire que les ennemis se réfugiaient dans Jargeau, dans Meunsur-Loire, dans Beaugency et dans toutes les villes qu'ils possédaient encore du côté de la Loire.

Le comte de Suffolck fit partir aussitôt des courriers pour prévenir Jean, duc de Bedford, de ce qui venait de se passer. Le duc, qui était alors à Paris, craignant que la nouvelle des victoires remportées par les Français n'engageât les Parisiens à rentrer

sous l'obéissance du roi et à se soulever contre les Anglais, partit aussitôt de Paris et alla au bois de Vincennes , où il manda sur-le-champ des gens d'armes de toute part ; il en vint peu , car les Picards et bien d'autres, qui étaient de leur parti, les abandonnèrent.

Dès qu'il n'y eut plus rien à craindre de la part des Anglais , tous les habitants d'Orléans sortirent de la ville et allèrent dans les bastilles qu'ils venaient d'abandonner. Ils les brûlèrent, ainsi que les boulevards. Nous y trouvâmes une grande quantité de vivres et des richesses de toute espèce, surtout de l'artillerie et des munitions de guerre; je les fis transporter dans la ville. On mit le feu aux bastilles et aux boulevards avec de grands cris de joie.

Un capitaine nommé Bourg-le-Bar avait été fait prisonnier parles Anglais; le sire de Talbot en avait confié la garde à un Augustin, son confesseur, Anglais de naissance ; celui-ci voulut l'emmener à la suite de l'armée anglaise, mais Bourg-le-Bar ne l'entendait pas ainsi; profitant d'un moment qu'il était seul avec lui, il lui proposa de le porter sur ses épaules jusque dans Orléans. Le bon moine ne goûtait pas cette fantaisie, mais voyant qu'il ne pouvait résister à ses pressantes instances et encore moins à ses poings, il prit le parti d'obéir et de le

charger sur ses épaules. Je reçus parfaitement le capitaine, qui arriva chez moi sur sa monture de nouvelle espèce, et je fis enfermer l'Augustin, qui nous fut bien utile dans la suite en nous découvrant des secrets importants.

Charles, pendant cet heureux changement de fortune, était resté à Loches, dans son indolence habituelle. Il était d'ailleurs retenu par Agnès Sorel et par ses favoris, auxquels je déplaisais infiniment. Après quelques jours de repos, je partis d'Orléans, malgré mes hôtes qui voulaient me retenir. Ma blessure n'était pas encore guérie, mais je ne m'en mis pas moins en route, le 13 mai, accompagnée du Bâtard d'Orléans, d'Etienne de Yignoiles, dit La Hire, enfin des principaux chefs de l'armée, pour me rendre à Loches, afin de rendre compte au roi Charles du succès de nos entreprises.

On me fit à la cour une réception splendide. Je voulais qu'on se mit en marche aussitôt pour chasser les Anglais des places qu'ils possédaient et pour mener le Roi à Rheims, où il devait être sacré. Jusqu'alors le succès avait toujours couronné mes entreprises et mes promesses s'étaient toujours réalisées ; cependant le Roi et son conseil balançaient encore à se mettre en marche pour Rheims. Cette hésitation était en quelque sorte justifiée par la témérité de l'entreprise : il fallait peur arriver jusqu'à

la capitale de la Champagne, alors au pouvoir des ennemis, traverser avec des forces très-peu considérables un pays rempli d'Anglais.

Le Roi tint plusieurs conseils à Tours; le résultat de ces conférences fut de mander des nobles et des gens d'armes de toute part. On donna le commandement de ces troupes au duc Jean d'Àlençon, de concert avec moi. Nous avions ordre de chasser les Anglais des bords de la Loire.

Après la fermeture des conseils, le roi me fît appeler pK s de lui en audience particulière; il me parla longtemps de la guerre et des affaires de la France, en me louant de ce qu'il appelait mes hauts faits. Je remarquai que sa contenance était embarrassée ; je devinai facilement le motif de la faveur qu'il me faisait de m'appeler ainsi en audience particulière; c'était alors une marque d'estime assez peu usitée; mais je n'eus garde de le presser de s'expliquer, ni même de lui en laisser saisir l'occasion, pendant près de deux heures que je fus seule avec lui.

Avant de partir, les capitaines prirent congé du Roi; je les accompagnai, malgré ce qu'avait pu faire Agnès Sorel pour empêcher le roi d'avoir une nouvelle entrevue avec moi , ce qu'elle craignait par dessus tout. Le duc d'Alençon allait monter à cheval lorsque la duchesse sa femme vint , baignée

de larmes, se jeter dans ses bras, en le suppliant de ne pas partir ; je la rassurai en lui promettant de lui ramener son mari sain et sauf.

Nous nous mîmes en route pour Jargeau, par la prise de laquelle devait commencer la campagne. Nous y arrivâmes le samedi 22 mai 1 429 , vers une heure du matin, et nous en commençâmes aussitôt le siège. Là vinrent nous rejoindre le comte de Dunois, le sire de Boussac , maréchal de France; le seigneur de Graville , maître des arbalétriers ; le sire de Gulant, amiral de France; Ambroise, sire de Loré; Etienne de Vignolles, dit La Hire ; Gauthier de Boussac et bien d'autres capitaines. 11 y avait sept à huit cents Anglais, sous les ordres de Guillaume de la Poule (1), comte de Suffolck et de ses deux frères : Jean et Alexandre. Huit jours se passèrent en fortes escarmouches, qui n'aboutirent à rien, mais pendant lesquelles il y eut un épisode que je crois devoir rappeler, et qui n'augmenta pas peu ma réputation.

Un jour le duc d'Alençon était devant la ville donnant des ordres ; je vins en toute hâte lui dire :

— Duc d'Alençon , retirez-vous de la place où vous êtes; elle vous serait fatale, car cette machine

(1) Le vrai nom de ce chevalier était la Poole, quoiqu'on l'appelât toujours la Poule.

(je lui désignais du doigt une bombarde qui était sur les remparts) vous tuerait.

— On ne peut rien vous refuser , dit-il en riant; allons ! il faut que je vous obéisse.

A peine se fut-il retiré à l'écart, qu'un boulet ennemi vint frapper à mort un gentilhomme d'Anjou, qui était à l'endroit même que le duc venait de quitter. Quand il sut que l'autre avait été tué , il jura bien de prendre note de mes avis , toutes les fois qu'ils le toucheraient de si près.

Il y avait dans la place une espèce de géant nommé Guillaume l'Anglais, objet des terreurs de mes Français, dont il faisait un grand carnage. J'ordonnai a un homme appelé Jean le canonnier de tirer sur lui, il répondit :

— Je l'ai fait jusqu'à présent inutilement ; il est invulnérable ; c'était aussi l'opinion des troupes.

— Je le sais; mais cette fois, répliquai-je, vous réussirez.

En effet la tète du terrible géant vint rouler aux pieds du comte de Suffolck qui excitait ses gens.

Je priai le duc, alors près de moi, de rappeler La Hire, qui cherchait à parlementer avec le commandant delà ville. Dès que son ordre eut été exécuté, je lui dis :

— En avant , duc d'Alençon ! montons tous à l'assaut.

Les batteries qui avaient été dressées depuis plusieurs jours avaient rendu la brèche assez praticable. J'y montai et je parvins bientôt à y planter mon étendard ; mais les ennemis m'accabUrent de traits, dont un déchira ma bannière, fît éclater mon casque en morceaux et me renversa dans le fossé ; aussitôt une foule de chevaliers me firent un rempart de leurs corps et m'aidèrent à me relever. Je reparus bientôt sur la brèche aux yeux des Anglais consternés ; la violence du coup leur avait fait espérer que je ne les tourmenterais plus sur cette terre. Je criais à mes gens :

— Courage, compagnons ! la ville est à nous.

En effet, bientôt nous en fûmes maîtres. Il y avait dans cette place douze cents Anglais , dont huit cents furent tués, ainsi qu'Alexandre de la Poule, le plus jeune des frères de Suffolck; quatre cents furent faits prisonniers et parmi eux Guillaume et Jean de la Poule. Ainsi fut pris Jargeau le 30 de mai; cette ville fut pillée et l'église, qui renfermait des richesses immenses, eut le même sort.

Nous nous mîmes aussitôt en route pour aller à Orléans. Les Français , oubliant leur générosité ordinaire, massacrèrent en chemin tous les prisonniers; ce fut avec peine que le duc d'Alençon et moi nous pûmes sauver la vie au comte de Suffolck et à d'autres grands seigneurs. Nous restâmes dans

cette ville quelques jours, pendant lesquels nous envoyâmes des courriers au Roi, pour l'avertir de cette conquête. Là, les seigneurs- de Retz, de Chauvigny, de Laval et bien d'autres nous amenèrent des renforts.

Pendant ce temps Arthur de Richemont, connétable de France, frère du duc de Bretagne, ennuyé de l'inaction dans laquelle il vivait depuis quelque temps à Parthenay , vint à Blois , avec douze cents hommes, offrir ses services au Roi qui, gouverné par la Trémoùlle, l'ennemi du connétable, les refusa et lui ordonna même de se retirer.

Pendant notre séjour à Orléans, nous fîmes faire des machines propres à entreprendre les sièges de Meun et de Beaugency. Les sires de Scales et de Talbot, qui étaient dans cette dernière place, avertis de ces préparatifs , mandèrent des gens de toute part pour renforcer les garnisons de ces deux villes. Les Anglais de la Ferté-Hubert eurent ordre de venir à Beaugency. En se retirant, ils mirent le feu au château; nos gens purent cependant en sauver une partie. Un contre-ordre les fit partir au-devant de Fastol, qui devait quitter Paris le jour même, avec un convoi escorté par un grand nombre d'Anglais.

Le mercredi, 15 de juin, je partis d'Orléans, accompagnée du duc d'Alençon, lieutenant-général de l'armée du roi, de quelques hauts seigneurs,

barons et nobles, ainsi que d'un grand nombre de gens de pied. Nous allâmes à Beaugency. Nous nous arrêtâmes au pont de Meun, que les Anglais avaient mis en état de se bien défendre; cependant, après un combat qui ne dura pas moins d'une journée, nous l'emportâmes et nous y mîmes une bonne garnison.

Le lendemain nous allâmes à Beaugency , que les sires de Scales et de Talbot venaient de quitter pour se retirer dans Yenville , où Fastol , effrayé par la prise de Jargeau, vint les trouver, après avoir laissé à Étampes le convoi qu'il amenait. A notre vue, les Anglais abandonnèrent la ville de Beaugency pour se retirer dans le château et sur le pont. Nous primes aussitôt possession de la ville et nous formâmes de suite les sièges du château et du pont, du côté de la Beauce.

Le lendemain de notre arrivée à Beaugency, le comte deBichemont vint nous y joindre, accompagné de plusieurs grands seigneurs, parmi lesquels on remarquait Jacques de Dinan, frère du seigneur de Chateaubriand ; le sire de Beaumont et le comte de Perdriac.

Le Boi, sachant que le connétable , malgré ses ordres, avançait toujours, avait fait défendre au duc d'Alençon de le recevoir, ce qui nous mettait lui et moi dans un grand embarras. Il courait sur

le comte des bruits sourds de trahison, dont la Trémoùlle s'était habilement servi auprès du Roi. Parmi nous, les uns, entre autres La Hire et le Bâtard d'Orléans, voulaient se servir de lui; les autres, c'était le plus grand nombre, voulaient obéir au Roi. J'étais du premier avis; mais le second qui avait la majorité, semblait devoir remporter. De concert avec le duc, que j'étais parvenue à mettre de mon avis, je pris le parti de le recevoir; je craignais les suites funestes que cette division auraient eues pour nous. Les murmures qui éclatèrent de toutes parts m'engagèrent à faire assembler tous les capitaines; ceux-ci se rendirent à mes raisons et promirent d'employer leur médiation entre le Roi et le comte . Ce dernier sacrifia une partie de sa hauteur et le Roi, sur nos instances et malgré l'opposition de la Trémoùlle, consentit à recevoir les services de Richemont, qui joignit ses troupes aux nôtres. Quand le connétable m'aborda, il me dit :

— Jeanne, on prétend que vous voulez me combattre; je ne sais qui vous êtes , ni par qui vous êtes envoyée, si c'est par Dieu ou par le diable ; si c'est par Dieu, je ne vous crains pas, car il connaît mes intentions comme les vôtres ; si c'est par le diable, je vous crains encore moins.

Je l'assurai de mon dévouement tant qu'il serait fidèle au Roi.

Il fut convenu que le connétable formerait le siège du côté de la Sologne, Mais le lendemain , vendredi 17 de juin, le bailli d'Évreux, qui était dans Beaugency, demanda à me parler; c'était pour délibérer d'un traité. Je fis aussitôt assembler le conseil et à midi il fut signé. Les principaux articles étaient : Qu'ils remettraient le château et le pont entre mes mains; qu'ils auraient la vie sauve; qu'ils partiraient le lendemain au soleil levant, laissant dans le château leurs chevaux , leurs vivres, leurs habillements, etc. ; que chacun ne pourrait emporter de meubles que pour un marc d'argent ; qu'ils pourraient s'en aller où ils voudraient ; mais qu'ils ne pourraient reprendre les armes contre les Français qu'après un délai de dix jours. Le samedi, 18 de juin, au soleil levant, tous les Anglais, qui étaient au nombre de cinq cents, partirent.

Une nuit, le sire de Talbot, de Scales et Fastol, croyant nous faire quitter Beaugency, allèrent attaquer le pont de Meun; mais ils s'y étaient pris un peu tard, car le lendemain, 18 de juin, après le départ des Anglais, l'avant-garde vint au secours de ceux de Meun; les autres les suivirent de près et nous nous rangeâmes aussitôt en bataille devant cette ville; mais les Anglais, à cette vue, n'eurent rien de plus pressé que d'abandonner la ville et leurs richessses ; ils s'enfuirent du côté de la Beauce.

Je partis en toute hâte, accompagnée du duc d'Alençon, du comte de Vendôme, du sire de Saint- Sévère, de Boussac, maréchal de France; de Louis de Culant, amiral de France; des sires d'Albret, de Laval, deLohéac, de Ghavigny, etc. Nous poursuivîmes vivement les ennemis, que nous joignîmes près de Patay, dans un lieu appelé les Cognées. Le duc d'Alençon me dit, dès qu'il les aperçut :

— Jeanne, voilà les Anglais en bataille; combattrons-nous? Je lui demandai, sans répondre à sa question :

— Avez -vous de bons éperons ?

— Comment, interrompit-il vivement en reculant, faudrait-il donc fuir?

— Non, lui dis-je, c'est pour les poursuivre ; car bientôt nous les vaincrons sans que nous ayons à regretter beaucoup de monde.

L'avant-garde courut à toute bride sur les ennemis, qui ne s'attendaient à rien moins qu'à cette attaque ; en peu d'heures les Anglais, qui n'avaient pu se ranger en bataille, furent entièrement défaits. Leur perte fut évaluée à deux mille deux cents hommes ; cinq mille furent faits prisonniers, ainsi que les sires de Talbot, de Scales, messire Thomas Rameston, Hugues Foie et bien d'autres nobles Anglais, qu'il serait trop long de nommer.

Les fuyards furent poursuivis jusqu'au fort d'Yen-

ville, dont les habitants fermèrent la porte aux Anglais. Ils montèrent même aux murailles et tirèrent sur eux. Le capitaine qui commandait dans le château d'Yenville était sorti pour voler à la défense des Anglais avec la plupart des siens, laissant dans le château son écuyer et lieutenant avec très-peu de gens. Dès que le lieutenant connut la défaite des siens, il rendit le château et fît le serment d'être bon et loyal Français pendant toute sa vie. Les habitants d'Yenville nous ouvrirent aussitôt les portes de leur ville, où nous trouvâmes une quantité innombrable d'artillerie et de richesses de toute espèce.

Un Français avait fait plusieurs prisonniers ; l'un d'eux ne pouvait le suivre à cause d'une blessure qu'il avait reçue et qui lui permettait à peine de se tenir debout ; son conducteur, ne pouvant le faire marcher assez vite, le frappa d'un bâton sur la tête avec tant de violence que le malheureux captif tomba presque inanimé. Justement indignée, je sautai de mon cheval et je fis arrêter et punir le Français ; je courus à l'Anglais pour tâcher de le rappeler à la vie; voyant qu'il allait mourir, je fis venir un prêtre, qui le mit en état de paraître devant le tribunal du Juge suprême. Bientôt il rendit le dernier soupir dans mes bras, en me comblant de bénédictions. J'ordonnai de traiter les prisonniers avec

humanité, menaçant de peines sévères ceux qui ne le feraient pas.

LaHire vint me dire que, malgré mes défenses réitérées, il s'était glissé dans le camp quelques femmes de mauvaise vie. J'allai aussitôt à l'endroit où elles étaient et je les chassai, en frappant de toutes mes forces sur leur dos et sur leurs épaules avec le plat de mon épée; j'étais tellement exaspérée que je la brisai en morceaux; heureusement que ce n'était pas celle de sainte Catherine de Fierbois, mais une que l'on avait prise sur un Bourguignon.

Apprenant la défaite des Anglais, la garnison française du pont de Meun entra dans la ville, qui fut pillée. Messire Jean Fastol et bien d'autres, qui s'y étaient réfugiés après la défaite de Patay, s'enfuirent de nouveau et allèrent à Corbeil. Les ennemis abandonnèrent également les places qu'ils occupaient du côté de la Beauce et les livrèrent aux flammes. Ainsi la bataille de Patay termina glorieusement notre campagne.

Toute l'armée retourna le jour même, \ 8 de juin, à Orléans. Les bourgeois de cette ville avaient tendu les murs de riches draperies. Des bannières, sur lesquelles on lisait le nom de Jeanne la Pucelle, ou ces mots : A notre libératrice ! étaient à toutes les fenêtres; des dômes et des guirlandes de fleurs ca-

chaient l'azur du ciel à nos yeux éblouis; les rues étaient jonchées de fleurs et de verdure; il est vrai de dire aussi qu'on espérait la visite du Roi qui ne vint pas, retenu à Sully par Agnès Sorel.

Charles, la veille de mon entrée, qui eut lieu le 20, m'avait envoyé une magnifique robe de damas blanc, parsemée de fleurs de lys en diamant ; une légère armure de femme( je n'en avais que d'homme ), un casque orné de six plumes blanches, l'écharpe assortie à la robe et un superbe cheval blanc caparaçonné de velours bleu de ciel parsemé de fleurs de lys d'or. L'effet que je produisis ainsi habillée est dépeint dans ce passage d'une lettre du duc d'Alençon au Roi(1 ) :

« Quant à notre belle inspirée, Votre Ma-

« jesté ne peut s'imaginer l'admiration qu'elle a « exitée partout sur notre passage. La jeune fille « portait le riche costume dont Votre Majesté lui a « fait présent ; ses bruns cheveux tombaient en grosci ses boucles sur ses épaules; notre soleil de prince temps, rarement galant, n'a pourtant pas osé «< porter atteinte à la fraîcheur de son charment vice sage; son armure cachait à peine sa taille si élé- « gante et si souple. Elle tenait dans sa main la

(1) Ce n'est qu'après une longue insistance de notre part qu'elle nous a fait la description de sa toilette et de sa beauté.

« bannière qui, si souvent, a relevé notre courage « et nous a guidés dans le chemin de la gloire. Les « blanches plumes de son casque et sa riche che- « velure, doucement agitées par lèvent, semblaient « former dans Pair un glorieux panache. Quand je « la vis si belle, si gracieuse; quand son douxre- « gard s'arrêta sur moi, un trouble inconnu pénétra « mon âme , je restai immobile à ma place ; j'oubliai « même de lui offrir la main pour monter sur son « palefroi ; qu'avez-vous, duc d'Alençon? me dit-elle « en me découvrant deux rangs de perles ; vous « paraissez me trouver laide ! ajouta-t-elle en me « jetant un regard moqueur. Je ne répondis pas et « bientôt, monté sur mon cheval, je pris place à « ses côtés. Mais, en grâce, Sire, ne montrez pas la « présente à ma belle duchesse ; car, avant mon dé- « part, elle semblait craindre que les beaux yeux de « Jeanne ne me rendissent infidèle »

Le peuple vint en foule au-devant de nous, paré de ses habits de fête ; tout le clergé vint en costume de cérémonie, bannières en tête, nous recevoir à la porte de la ville. Nous descendîmes à midi dans l'église, où il fut chanté un cantique d'actions de grâce.

J'allai ensuite chez maître Jacques Boucher, mon ancien hôte, où je ne passai qu'une nuit. Le lendemain, à une heure du matin, j'étais déjà en route

pour Sully. Le Roi s'y trouvait; je parvins à le décider à venir à Château-Neuf-sur-Loire. Tous les capitaines et chefs de guerre vinrent l'y rejoindre. Il tint dans cette ville plusieurs conseils, après lesquels il retourna à Sully.

Après son départ, je revins à Orléans, d'où je fis partir les troupes, les munitions de guerre et tout ce dont les habitants n'avaient pas besoin. J'envoyai le tout à Gien et je suivis de près. Le Roi m'y joignit bientôt, avec ce qu'il avait pu rassembler de troupes. Il envoya des hérauts pour sommer les commandants des villes et forteresses de Bonny, de Cosne et de La Charité de remettre leurs places sans résistance, ce qu'ils refusèrent.

Après que nous eûmes conquis les places des bords de la Loire, le connétable Arthur de Richemont était resté à Beaugency, ayant ordre de ne pas paraître devant le Roi. Le connétable, quoique vivement piqué des affronts qu'il recevait sans cesse, sut, inspiré par le véritable amour de la patrie, sacrifier son ressentiment à la liberté de la France. En partant, je l'assurai, ainsi que les principaux chefs de l'armée, que nous obtiendrions facilement la levée de cet ordre. Cependant, nous nous étions chargés d'une tâche fort peu facile ; car Charles, quoique d'un caractère faible, ne revenait pas facilement sur ce qu'il avait dit. Sachant l'empire que

j'avais sur lui, j'allai le trouver sans être accompagnée ; je me jetai à ses genoux, en le suppliant de recevoir en grâce le connétable, ce qu'il me refusa obstinément.

Les grands s'assemblèrent et lui représentèrent vivement que ces continuels refus pouvaient renverser son trône, déjà si ébranlé. En effet, le duc de Bretagne, piqué des affronts qu'on faisait sans cesse à Richemont son frère, l'eût peut-être vengé en rompant l'espèce de neutralité qu'il avait gardée jusque-là, et en s'alliant avec les Anglais. On peut dire, en quelque sorte, que la modération de Richemont sauva une seconde fois la France. Nous triomphâmes enfin de l'entêtement du Roi ; le connétable put reparaître à la cour ; mais ce ne fut que pour recevoir une nouvelle insulte, comme on le verra par la suite.

Le Roi alla bientôt à Gien, pour délibérer si on suivrait mes avis. Depuis longtemps je pressais Charles d'aller à Reims, pour y être sacré, entreprise tout au moins imprudente : mais que ne pouvait la magie de mon nom ? Tous ces fiers conseillers, si vains et si jaloux de leur naissance et de leur autorité, durent se rendre aux raisons d'une jeune fille de dix-sept ans.

Le Roi envoya Louis de Culant, amiral de France, avec un grand nombre de gens, pour faire le siège

de Bonny , qui fut rendu par accommodement.

La Reine vint à Gien, dans l'espérance d'accom pagner le Roi à Rheims et de partager avec lui les honneurs du sacre. Il assembla son conseil pour d: libérer si elle devait l'accompagner ou non. L'embarras qu'eussent occasionné les femmes de sa suite et les dangers qu'elle aurait courus firent prévaloir le dernier de ces avis; d'ailleurs le Roi se souciait peu d'elle. Il fut décidé qu'elle irait à Bourges.

Rien ne semblait plus s'opposer à notre départ pour Rheims, lorsqu'une nouvelle difficulté s'éleva: il s'agissait du connétable, que La Trémoùlle voulait absolument exclure du voyage. On tint encore des conseils, dont le résultat fut que Richemont n'accompagnerait pas le Roi à Rheims et que, pendant ce temps, il irait courir avec ses gens l'Orléanais et le Maine, afin d'empêcher les Anglais d'attaquer ces provinces. Tous les obstacles étant levés, nous nous mîmes en route.

Le jour même de notre départ, le duc d'Alençon, le comte de Vendôme, le seigneur de Laval, les sires de Lohéac, de Retz, d'Albret et quelques autres vinrent nous joindre. Mon nom répandait une telle confiance parmi les Français, que les gentilhommes qui ne pouvaient s'équiper selon leur rang nous suivaient comme simples archers, afin, disaient- ils, d'avoir part à la délivrance du royaume.

Auxerre refusa d'ouvrir ses portes au Roi; on tint encore de ces malencontreux conseils. La Trémoùlle et moi nous étions d'avis de ne pas assiéger cette place, qui appartenait au duc de Bourgogne, craignant, peut-être sans raison, que cette entreprise ne l'irritât et l'attachât davantage aux Anglais. Tous les capitaines et les seigneurs, extrêmement mécontents de la conduite de La Trémoùlle envers le connétable, virent avec une vive contrariété notre avis prévaloir. On se contenta des vivres qu' Auxerre donna, en petite quantité, il est vrai; mais elles nous étaient d'un grand secours. Elle promit en outre de suivre l'exemple des autres villes. Nous restâmes trois jours campés devant cette place.

Nous allâmes ensuite à Saint-Florentin, dont les habitants se soumirent entièrement ; nous ne nous y- arrêtâmes pas longtemps.

Nous marchâmes aussitôt vers Troyes, qui imita l'exemple d'Auxerre. Le Roi envoya sommer les habitants de se rendre, ce qu'ils refusèrent, comme je l'ai dit plus haut. Quelques jours après, je leur envoyai une lettre ainsi conçue:

Jésus Maria.

c Très-chers et bons amis, seigneurs, bourgeois « et habitants de Troyes, Jeanne la Pucelle vous « mande, de par le Roi du ciel, son souverain sei- « gneur, au service duquel elle s'emploie chaque « jour, de faire obéissance et de reconnaître le Roi ï de France , qui sera bientôt , avec l'aide du roi c Jésus, en possession de Rheims, de Paris et de <r toutes ses bonnes villes, quoique fassent ses enne- « mis. Loyaux Français, venez au devant du roi « Charles, sans qu'un de vous fasse faute, lui faire « hommage de vos corps et biens. Si vous ne le « faites ainsi, je vous promets et certifie sur vos « vies que nous entrerons, avec l'aidedeDieu, dans « toutes les villes du royaume, malgré nos ennemis. « Dieu vous ait en sa sainte garde. Réponse de « suite. Écrit à Saint-Gale, devant la cité de Troyes, « le mardi \ 4 juillet. »

Sur l'adresse , je fis mettre : Aux seigneurs ,

« bourgeois de la cité de Troyes. » Cette lettre fut lue publiquement ; ils en envoyèrent même des copies aux habitants de Rheims.

Cette ville était excessivement fortifiée pour ce temps; la garnison, composée de l'élite des Anglais et des Bourguignons, était de six cents hommes d'armes. Quant à nous, nous n'avions ni vivres ni artillerie. On assembla de nouveau le conseil. Cette fois je n'en fis pas partie. Les uns voulurent passer outre, les autres, c'était le plus grand nombre, retourner à Orléans ; aucun de ces partis n'était praticable. Voyant qu'on ne pouvait s'entendre, Charles me fit appeler.

Pendant ce temps, les trois saints m'étaient apparus, m'avaient prescrit la marche que je devais suivre et m'avaient assurée de la réduction de Troyes avant trois jours. Quand je parus devant le Roi et qu'on m'eut tout expliqué, je demandai si je serais crue. Il me répondit qu'il ne le savait pas; que si ce que je dirais était raisonnable, il me croirait volontiers. Je lui demandai une seconde fois la même chose; il me fit la réponse qu'il venait de me faire.

— Sire, lui dis-je alors, avant trois jours la ville rentrera sous votre obéissance, si vous voulez demeurer ici quelques jours. Le chancelier m'interrompit en disant :

— Jeanne, on s'estimerait heureux de s'en emparer en six; mais je ne vous crois pas.

On se mit alors à me faire mille objections. Je réitérai ma promesse, assez piquée de voir qu'on n'y ajoutait pas foi, et je sortis aussitôt. Me voyant revenir de mauvaise humeur , mon écuyer me dit:

— Allons, dame Jeanne, je vois qu'on ne vous a pas écoutée. Je ne lui répondis rien et je rentrai dans ma tente.

Après ma sortie, on recommença dans le conseil à représenter : que la famine était parmi l'armée royale; qu'on était devant Troyes depuis cinq ou six jours, pendant lesquels la forte escarmouche qui avait eu lieu avait prouvé que les Anglais étaient résolus à se bien défendre ; que nous n'avions ni l'artillerie ni les autres choses nécessaires pour entreprendre le siège ; enfin qu'on ne pouvait recevoir de secours de plus près que de Gien, dont on était éloigné de trente lieues. Un vieux conseiller du Roi, nommé Robert le Masson, seigneur de Trêves, se leva et dit qu'on n'avait entrepris ce voyage qu'à cause de moi; qu'on s'était toujours bien trouvé d'avoir suivi mes conseils ; que, quant à lui, il croyait qu'on ne pouvait mieux faire que de les suivre encore ; son avis prévalut.

Dès que je connus ce résultat, je montai à che-

val, ma bannière à la main, afin de tout faire préparer pour l'assaut qu'on était résolu de tenter, et dont on m'avait confié le commandement. Les habitants de la ville et mes gens virent autour de moi et de ma bannière, ou plutôt dans leur imagination, une multitude de papillons blancs, qui voltigeaient en faisant, disaient-ils, retentir l'air de merveilleux concerts, que je n'eus pas le bonheur d'entendre.

J'avais tout fait préparer avec une habileté qui étonnait tous les chefs de guerre, lorsque l'évêque, les bourgeois de la ville et quelques-uns de leurs gens vinrent demander à traiter avec le Roi, proposition qu'on accepta volontiers, comme on le pense bien. Pour expliquer cette soumission imprévue, il faut reprendre les choses d'un peu plus haut : la merveilleuse apparition des papillons blancs avait rappelé aux habitants et surtout aux Anglais la levée du siège d'Orléans, ainsi que le bonheur qui accompagnait partout nos armes. Ces considérations les portèrent à délibérer si on se défendrait, ou si on se soumettrait. Tout le monde pencha pour co dernier parti; les Anglais et les Bourguignons euxmêmes, remplis de terreur à mon nom seul, conseillèrent la soumission. La garnison eut la permission de se retirer avec ses prisonniers. Quand je sus cet article du traité, -j'allai à la porte par

laquelle ils devaient passer. Dès que je les vis je leur dis :

— De par Dieu, vous n'emmènerez pas ces prisonniers ! Je fis tant, qu'ils n'eurent pas même leur rançon.

Les habitants, prévenus contre moi, m'envoyèrent frère Richard, célèbre prédicateur, pour me dire qu'ils doutaient que je fusse envoyée de Dieu. Le frère, qui craignait d'avoir affaire à une possédée, s'approcha de moi en faisant des signes de croix et en jetant de l'eau bénite ; voyant cela, je lui dis en riant :

— Approchez hardiment ; je ne m'envolerai pas. J'entrai à huit heures du malin dans Troyes;

je fis ranger les archers de pied le long des rues où le roi devait passer. Charles fit son entrée à neuf heures du malin, accompagné des seigneurs et chefs de guerre en grande cérémonie. Troyes nous fournit des vivres en abondance. Le Roi établit dans cette ville des officiers pour remplacer ceux des Anglais. Les habitants lui prêtèrent serment de fidélité et nous partîmes pour Châlons en Champagne.

Quand les habitants de cette ville surentuotre arrivée, ils dépêchèrent l'évèque et un grand nombre de bourgeois pour promettre au Roi pleine et entière obéissance.

Je trouvai dans cette ville mon parrain Jean Mo-

rel, Conradin do Spinal et plusieurs habitants de Domremy. Ils me donnèrent des nouvelles du village et m'accablèrent de questions ; ils me demandèrent, entre autres choses, si je ne craignais pas de mourir dans les combats.

— Non, répondis-je, je ne crains que la trahison. Je les fis souper avec moi et, en les quittant, je

donnai des habits rouges que j'avais portés à mon parrain.

Nous logeâmes à Châlons cette nuit-là et le lendemain, après que le Roi eut établi des officiers, comme à Troyes, nous partîmes pour Rheims» Nous nous arrêtâmes à quatre lieues de Rheims, dans un château appartenant à l'archevêque de cette ville.

La reddition de Rheims était l'objet le plus important et le plus difficile de notre entreprise ; la garnison était composée de six cents hommes d'élite, sous la conduite de Saveuse et de Châtillon. Le Roi était dans l'impossibilité d'en former le siège. Dès que les deux commandants apprirent la reddition de Troyes et de Châlons, ils assemblèrent les notables de la ville et leur demandèrent s'ils avaient la ferme volonté de se défendre.

— Etes-vous assez forts pour nous aider? demandèrent les habitants.

— Non, répondirent les commandants; mais si

vous pouvez tenir six semaines, nous vous amènerons un grand renfort, du duc de Bedford ou du duc de Bourgogne.

Du consentement des habitants, ils partirent pour aller, soi-disant, chercher ce secours. Dès qu'ils furent partis, les notables habitants de la ville dirent qu'il fallait se soumettre au Roi ; le peuple applaudit vivement à celte proposition; il fut décidé que les notables, gens d'église ou laïques, seraient députés pour lui présenter les clefs.

L'archevêque fit son entrée dans la ville le samedi , 1 6 juillet, au matin ; quant à moi, je n'y entrai que le soir avec le Roi et les seigneurs. Les ducs de Bar et de Lorraine, ainsi que le damoiseau de Commercy, vinrent, accompagnés de beaucoup de gens d'armes, offrir leurs services à Charles.

Il fut décidé que le Roi serait sacré le lendemain, dimanche 1 7 juillet. Toute la soirée et toute la nuit furent employées aux préparatifs nécessaires pour donner à cette cérémonie autant d'éclat et de magnificence que possible. Le roi fit la veille des armes daus la cathédrale*

A peine entré dans Rheims, l'archevêque avait fait dresser un échafaud richement orné. Le Roi y alla de suite, accompagné des pairs qui étaient : les ducs de Bourgogne, de Normandie et d'Aquitaine, représentés par le duc d'Alençon, le comte de

Clermont, fils du duc de Bourbon, et le comte de Vendôme; les comtes de Flandre, de Toulouse et de Champagne, représentés par les seigneurs de la Trémoùlle, de Laval et de Beaumanoir. Les pairs ecclésiastiques furent : l'archevêque de Rheims et les évêques de Châlons, d'Orléans, de Séez, de Troyes et de Bourges. Selon la coutume, ils montrèrent le Roi au peuple en disant :

— Voici votre Roi que nous, pairs de France, couronnons Roi et souverain seigneur; s'il y a parmi vous quelqu'un qui s'y oppose, nous sommes ici pour y faire droit ; sinon Charles, ici présent, fils du feu roi Charles, de bonne mémoire, sera consacré demain par la grâce du Saint-Esprit. Le peuple alors cria Noël, acclamation qui, dans cette circonstance, marquait son assentiment et sa joie.

Le lendemain, avant le soleil levant, je fis écrire au duc de Bourgogne :

Jésus Maria.

« Haut et redouté prince, duc de Bonrgogne, « Jeanne iaPucelle vous requiert, de par le Roi du « ciel, notre droit et souverain Seigneur, de faire « avec le roi de France une bonne et sincère paixé « qui dure longtemps. Pardonnez-vous l'un à l'au-

« tre de bon cœur et entièrement, comme le doivent « faire de loyaux chrétiens, et s'il vous plaît de « faire la guerre, allez attaquer les Sarrasins. Prince « de Bourgogne, je vous prie, supplie et requiers, « aussi humblement que je puis le faire, de ne plus « guerroyer contre le royaume de France; faites reti- « rer incontinent et brièvement vos gens qui sont dans « des places et forteresses du royaume de France. Le « gentil Roi de France est prêt à faire la paix avec « vous, sauf son honneur et s'il ne tient en vous. Je c vous fais savoir par leRoi'duciel, mon droit etsou- « verain Seigneur, pour votre bien, pour votre hon- « neur et sur votre vie que vous ne gagnerez pas de « bataille contre les loyaux Français et que tous c ceux qui font la guerre au dit sain t royaume de « France, guerroient contre le roi Jésus, Roi du « ciel et de tout le monde, mon droit et souverain « Seigneur. Je vous prie, supplie et requiers, à mains « jointes de ne pas faire de bataille ; et de ne « plus guerroyer contre nous avec vos gens et su- « jets. Soyez sûr que, quelque nombre de gens que « vous amènerez contre nous, vous ne gagnerez « pas de bataille; que ce sera grande pitié de « voir répandre le sang de ceux que vous aurez « envoyés contre nous. Il y a trois semaines, je « vous ai fait avertir par un héraut de vous trou- « ver au sacre du Roi, qui se fera dans la cité de

« Rheims aujourd'hui dimanche 47e jour do co pré- « sent mois de juillet; mais depuis je n'ai pas eu « de réponse ni de nouvelle dudit héraut. Je « vous recommande à Dieu et je le prie qu'il « vous ait en sa sainte garde, si cela lui plaît. Je « supplie Dieu de mettre bonne paix entre le Roi « et vous. « Ecrit audit lieu de Rheims, le 17e « jour de juillet. » Sur l'adresse était écrit : au duc de Rourgogne.

A cinq heures du matin, les maréchaux do Retz(l) et de Boussac, le maître des arbalétriers, Graville et l'amiral de Culant, qui avaient été nommés par le Roi otages de la Sainte-Ampoule, allèrent à l'abbaye de Saint-Remy de Rheims pour prêter le serment ordinaire de la rapporter après le sacre. Alors l'abbé, en habits de cérémonie, accompagné de ses religieux, l'apporta à la cathédrale, sous un dais de velours et de soie soutenu par quatre religieux. L'archevêque vint la recevoir à la porte et la porta respectueusement sur le maître-autel.

J'assistai, ma bannière à la main, ayant la place d'honneur, à toutes les cérémonies habituelles du sacre. Quand elles furent terminées, je me jetai aux

(1) Ce maréchal de Retz n'était autre que celui auquel l'assassinat de ses sept femmes avait acquis une si étrange célébrité, qui de nos jours subsiste encore daus une des légendes de Perrault : La Barbe Bleue,

pieds du Roi, en le suppliant de me permettre de retourner à Domremy avec mon père, ma mère et mes parents, qui étaient venus me voir à Rheims ; il me releva avec bonté, mais ne me dit rien de positif.

Après la célébration, je retournai chez mon hôtesse, qui m'avait prise en affection.

— Allons, Jeanne, ma mie, me dit-elle dès qu'elle m'aperçut, voici une belle journée pour vous et pour nous. Je crois que vous voudrez bien manger un morceau; en tout cas, j'ai préparé votre dîner.

Après que j'eus mangé, j'allai dans ma chambre ; mais quelle ne fut pas ma surprise quand je la vis inondée d'une lumière si pure, si belle, que je no peux la comparer qu'à celle qui m'entoure maintenant. Il me sembla que j'étais dépouillée de mon enveloppe terrestre ; je vis alors les trois saints, qui me dirent :

— Jeanne, tu as rempli la mission que Dieu t'a confiée. Retourne à Domremy chercher, au sein de ta famille et d'une heureuse obscurité, un bonheur que tu ne trouveras que là.

Quand je ne les vis plus, je me laissai tomber sur une chaise, fort découragée ; je savais que le Roi ne me laisserait pas partir ainsi ; car ma présence seule rendait ses soldats invincibles, par cela même qu'ils

croyaient l'être. 11 faut le dire aussi, cette vie de bruit et d'aventures plaisait à mon naturel vif et impétueux; peut-être ne l'eussé-jo quittée qu'à regret. Bientôt à ces pensées vinrent se mêler de riants souvenirs de mon bonheur passé. Depuis qu'une auréole de gloire entourait mon nom, je n'étais pas véritablement heureuse.

Tout à coup un léger bruit me tira brusquement de ces méditations : c'était une petite boîte de buis, présent de mon parrain le jour de mon baptême ; je l'avais posée sur une table quelques moments auparavant ; un de mes mouvements l'avait peut-être fait tomber, ou plutôt c'était un avertissement du Ciel. Je l'ouvris machinalement, et je n'y trouvai qu'une de ces bagues de cuivre bénites, auxquelles la superstition de ces temps et la naïve crédulité du peuple attachaient un bonheur constant. Celle-ci me rappelait un épisode de ma vie de jeune fille, épisode qui m'avait bien souvent troublée et effrayée.

Un jour (j'avais alors douze ans), par une belle et brûlante journée du mois de juillet, j'étais occupée, avec mes compagnes et ma sœur, à tresser des guirlandes de bleuets et de pâquerettes, que nous allions ensuite suspendre aux branches d'un antique tilleul, dont le vieux tronc noueux portait une statue de la Vierge, grossièrement sculptée.

Tout à coup, une vieille femme, horrible à voir, attirée sans doute par nos chants, vint, par son aspect hideux, nous glacer d'effroi. Elle tenait à la main une baguette de noisetier couverte d'hiéroglyphes rougeâtres et dépouillée de son écorce, à l'exception d'une petite bande que, dans notre épouvante, nous prîmes pour un serpent enroulé autour. Ses vêtements bizarres et ses cheveux gris tombant mêlés sur ses épaules, lui donnaient à peu près l'air d'une furie échappée de l'enfer. Jugez de ma terreur, quand je lavis s'avancer vers moi. Je m'étais blottie près de la rustique Madone, espérant y trouver un refuge ; à me voir, on eût dit une colombe palpitante sous les serres d'un vautour. Elle prit ma main qu'elle ouvrit; alors un voile funèbre couvrit mes yeux et je ne vis plus que la terrible baguette suivant les contours des lignes de ma main; j'entendis la femme murmurer d'une voix farouche des paroles qu'elle semblait m'adresseret dont je ne pus retenir que ces mots :

— France... Dieu... sang... guerriers... victoires... prison... flammes... ingratitude...

Tout à coup elle me secoua fortement et me dit d'une voix forte, qui me tira de mon espèce de léthargie :

— Enfant, une gloire immortelle environnera

ton nom ; ne t'en laisse pas éblouir; dès que ton

devoir ne te retiendra plus, rentre dans l'obscurité,

Alors elle recommença son étrange discours dans lequel prison et flammes, les seuls mots que je comprisse revenaient, sans cesse. Enfin, elle me dit, en m'offrant la bague dont je viens de parler :

— Souviens-toi de Giralda, la Bohême, et de ses paroles.

Elle disparut bientôt dans les détours de la prairie, laissant dans mon cœur un trouble ineffaçable. Malheureusement, comme presque toutes les personnes dont l'existence sort de la foule, et que Dieu fait prévenir par des moyens qui paraissent impossibles, j'eus pour cette prédiction une négligence dont je ressentis plus lard les funestes suites. Elle ne parlait pas moins que de ma captivité et de ma mort tragique, que j'aurais évitées, si j'avais suivi ses conseils.

Ce souvenir et l'espèce de menace que je crus voir dans l'avertissement des saints, m'engagèrent à demander encore au Roi la permission de me retirer. Il était à table; je me jetai baignée de larmes à ses pieds et je le suppliai de me permettre de retourner à Domremy, près de mes parents et de ma sœur. En me voyant dans cet état, presque tous ceux qui étaient présents ne purent s'empêcher de verser des pleurs ; le Roi lui-même put à peine retenir les siens; il me releva avec bonté, en me disant que

ma demande l'affligeait extrêmement, mais que, néanmoins, il examinerait avec ses conseillers s'il était possible d'y faire droit.

La réponse ne se fit pas attendre : ce fut un ordre de demeurer. Les considérations qui l'avaient fait dicter étaient d'abord que ma présence et mes paroles décidaient des événements , la conviction qu'avaient les soldats qu'ils seraient invincibles tant qu'ils m'auraient avec eux leur rendant tout facile. La consternation que ma présence portait parmi les ennemis nous donnait la victoire sans effusion de sang ; tel était le second motif.

Mais quelle ne fut pas ma surprise , en rentrant chez moi , de revoir les trois saints qui m'attendaient. Sainte Catherine, que je regardais en quelque sorte comme ma protectrice particulière, me dit avec tristesse :

— L'entrevue que tu vas avoir avec le Roi (il m'avait dit d'aller le trouver le lendemain) aura pour loi les suites les plus funestes , si tu ne suis pas nos conseils. Le Roi a conçu pour toi une passion criminelle qu'il faut que tu repousses; elle est d'autant moins durable que ton absence la fait évanouir. Quant à ses intentions , il ne peut que te tromper. Souviens-toi que le titre de fille vertueuse est plus noble et plus digne d'envie que celui de maîtresse d'un roi.

Ils disparurent aussitôt. Ce qu'elle m'avait dit n'était que trop vrai ; le Roi me glissa adroitement une promesse de mariage , aussi trompeuse qu'elle l'est toujours dans ces circonstances. Je rejetai ses propositions avec indignation et je sortis furieuse de n'avoir excité dans son cœur que des sentiments aussi coupables, au lieu de l'estime et de l'amitié auxquels mes services me donnaient lieu de prétendre.

Je pris, non sans regrets, la résolution de ne pas retourner dans mon village. Nous restâmes trois jours à Rheims et nous partîmes le quatrième pour Corbeny.

Quand j'étais encore très-jeune, il avait régné dan3 mon village une espèce d'épidémie, qui avait enlevé beaucoup d'enfants de deux à trois ans. Cette maladie occasionnait comme une léthargie ; dans ce cas, on allait consulter des sorcières qui, vu leur ignorance, ne manquaient jamais de déclarer la mort réelle. Atteinte du fléau, j'allais partager le sort des infortunées victimes de la crédulité de ce temps, lorsque tout à coup une vieille femme inconnue, voyant le désespoir de ma mère, lui demanda ce qu'elle avait. Elle lui dit :

— Bonne mère, on a jeté un sort sur ma fille...

— Ce qui l'a fait mourir, interrompit l'inconnue d'une voix railleuse.

— So —

Elle m'examina quelques moments et lui dit de l'accompagner. Après quelques heures de marche, elles arrivèrent enfin à une espèce de trou. L'inconnue y entra et en sortit bientôt, une torche allumée à la main. Elle invita ma mère à la suivre. Après une demi-heure de marche dans des passages souterrains, la sorcière (c'en était une) ouvrit la porte d'une petite caverne où l'on voyait pêle-mêle des animaux empaillés, des instruments d'une forme inconnue et tout l'attirail des sorcières de ce temps. Une torche de résine, qui éclairait faiblement ce laboratoire, donnait par sa lumière sinistre un aspect effrayant à tous les objets. Ma mère était au comble de la frayeur ; mais son amour maternel la soutint et releva bientôt son courage.

L'inconnue me posa sur une table couverte de caractères magiques et prit un grand livre qu'elle ouvrit. Après avoir lu quelques feuillets, elle m'examina de nouveau. Un cri de surprise s'échappa de sa poitrine et, se tournant vers ma mère, elle lui dit, les yeux fixés sur le livre qui semblait dérouler devant elle des événements à venir :

— Vois, la colombe met en fuite le léopard... Elle plane dans les airs... Imprudente, tu vas trop loin!... Gomme le phénix, elle élève son bûcher... comme lui, elle renaîtra ; mais dans sa vraie patrie...

À ces mots, elle se laissa tomber sur un siège, paraissant extrêmement découragée ; enfin elle se leva, pila quelques herbes et, donnant à ma mère de la poudre contenue dans une boîte, elle lui dit :

— Tu prendras la moitié de cette poudre , tu la feras dissoudre dans un verre d'eau provenant de la fontaine aux Fées-Notre-Seigneur (c'était celle qui était près du village et dont j'ai déjà parlé), puis tu la feras boire à ta fille ; quant à l'autre partie, tu la lui donneras après qu'elle t'aura quittée pour aller accomplir une chose extraordinaire.

Ma mère exécuta ses ordres et me rappela ainsi à la vie. Elle me donna la boîte après mon premier retour de Vaucouleurs et me recommanda de la porter toujours.

La veille de mon départ, mon hôtesse entra dans ma chambre. Gomme elle paraissait fort triste, je lui demandai naturellement ce qu'elle avait. Elle me répondit que sa nièce venait de perdre son fils, âgé de deux ans. Alors elle m'expliqua le mal de l'enfant jusque dans ses moindres détails. Je reconnus la maladie dont j'ai parlé plus haut. Je songeai aussitôt à la poudre et je dis à l'hôtesse d'aller chercher un verre d'eau , dans lequel je fis dissoudre le reste du remède. Je demandai à voir l'enfant et, aidée de sa mère, je lui fis prendre la potion, malgré les railleries des voisines, auxquelles la lé-

thargie avait fait supposer une mort réelle, et qui trouvaient assez plaisant d'administrer des remèdes à ceux de l'autre monde. L'enfant, comme je m'en doutais bien, revint à la vie, au grand contentement de ses parents et à l'extrême surprise des commères. On ne manqua pas de m'attribuer la résurrection d'un mort.

Selon la coutume, le Roi alla à Gorbeny le troisième jour après son sacre, pour prier sur le tombeau de saint Marcoul et toucher les écrouelles, en disant :

— Le Roi te touche ; Dieu te guérisse !

Après qu'il eut fait ses prières et ses offrandes, nous nous mîmes en route pour Vailly, petite ville forte, appartenant à l'archevêque de Rheims, et située à quatre lieues de Laon et de Soissons.

A peine arrivé, Charles envoya quelques personnes à Laon, sommer les habitants de le reconnaître, ce qu'ils firent avec grande joie. 11 envoya de même à Soissons, qui suivit cet exemple. Nous partîmes le lendemain de Vailly pour nous rendre à cette première ville, où nous restâmes trois jours, pendant lesquels les villes de Château-Thierry, Provins, Coulommiers, Crécy-en-Brie, etc., députèrent quelques-uns de leurs notables pour présenter à Charles leur soumission. Il y nomma des officiers que les habitants reçurent avec plaisir.

Après un court séjour à Soissons, nous nous mîmes en chemin pour Château-Thierry, que nous quittâmes bientôt pour aller à Provins.

Le bruit de ces progrès parvint bientôt jusqu'à Paris et consterna les grands d'Angleterre qui y séjournaient. Le duc de Bedfort dit hautement qu'il viendrait nous combattre. Le duc de Bourgogne, pressé par le duc de Bedfort, vint à Paris, où il fut tenu plusieurs conseils. Bedfort, craignant que les Parisiens ne se soulevassent en faveur de Charles, fit encore retentir les chaires de déclarations et d'outrages contre les Armagnacs (c'était le nom que portaient les partisans du Roi). Le traité entre le Dauphin, devenu Roi , et le duc de Bourgogne, ainsi que le meurtre de Montreau, fut remis enjeu pour rendre Charles odieux aux Parisiens.

Dans une grande assemblée, le duc de Bourgogne renouvela ses plaintes et ses protestations, qui excitèrent parmi les assistants différents murmures. Le duc de Bedfort prit la parole et imposa silence. Il demanda ensuite au peuple s'il était déterminé à persévérer dans son attachement au roi d'Angleterre, dans son obéissance au duc de Bedfort, régent de France, et dans son attachement au duc de Bourgogne. On exhorta les assistants à lever la main en signe d'affirmation, ce qu'ils firent la plupart à contre-cœur. Le duc de Bourgogne reprit aussitôt

— SOle chemin de la Flandre, promettant d'amener des troupes au secours des Anglais.

On avait publié, quelque temps avant, une croisade contre les Hussites de Bohême. L'opinion la plus probable était que Martin V, qui occupait alors le trône pontifical, n'avait fait publier cette croisade que pour favoriser le parti de Charles par cette diversion. Le duc de Glocester s'y opposa de tout son pouvoir; la raison qu'il faisait valoir, était le bien de l'État ; celle qu'il avait, était sa haine contre le pape, qui avait prononcé la nullité de son mariage avec Jacqueline de Hainault. Le crédit du cardinal de Winchester prévalut ; le parlement donna son consentement à cette croisade, à quelques conditions toutefois. Les croisés, au nombre de cinq mille, commandés par le cardinal de Winchester, vinrent à Paris pour servir jusqu'au mois de décembre sous les ordres du duc de Bedford, auquel ce secours permettait de nous combattre sans dégarnir ses villes.

Le duc de Bedford vint asseoir son camp entre Corbeil et Melun. A cette nouvelle, nous partîmes de Provins et nous allâmes avec l'armée camper près d'un château de la Brie, nommé la Motte-Nangis. Dès notre arrivée, nous eûmes ordre de faire ranger nos troupes en bataille, ce que nous fîmes avec une promptitude merveilleuse, croyant que le

duc de Bedford viendrait nous attaquer sous peu. En effet, à chaque instant nous recevions des nouvelles de son approche. Nous passâmes toute la journée sous les armes ; mais le duc de Bedford avait changé d'avis, et était retourné à Paris, quoiqu'il eût autant de troupes que nous, c'est-à-dire douze mille hommes.

Quelques courtisans lâches et timides insinuèrent au Roi de retourner sur les rives de la Loire. Charles les écouta et nous reçûmes l'ordre de nous mettre en route pour Bray-en-Champagne, afin de passer la Seine sur le pont sûr et commode de cette ville. On lui avait assuré que les habitants seraient heureux de se soumettre -, mais la nuit même du jour où nous devions passer, une quantité d'Anglais arrivèrent et les habitants, contents ou non, leur ouvrirent leurs portes, Nous n'étions prévenus do rien; aussi élait-ce sans défiance que nous approchions. Quelques-uns de l'armée royale se détachèrent pour passer les premiers; mais les Anglais vinrent les assaillir et presque tous furent tués ou faits prisonniers.

Les ducsd'Alençon, de Bar, et tous les capitaines saisirent avec empressement cette circonstance pour déterminer le roi à revenir sur ses pas. Nous allâmes à Dammartin. Le peuple se pressait en foule sur notre passage en criant Noël et en chan-

tant des cantiques. Émue jusqu'aux larmes de leur joie, je dis au comte de Dunois, qui était près de moi :

— Voici un peuple bon et pieux, je serais bien heureuse de mourir dans ce pays. Le chancelier me demanda alors :

— Savez-vous quand et où vous mourrez ? Je répondis ;

— Non! ce sera à la volonté de Dieu; j'ai accompli sa volonté, qui était de faire lever le siège d'Orléans et de mener le Roi à Rheims. Je désirerais bien qu'on me permît de retourner près de mou père et de ma mère, afin de garder leur troupeau avec ma sœur, car je crains, ajoutais-je, qu'il ne m'arrive malheur.

Dès que le régent sut que nous étions à Dammartin, il sortit de Paris avec ses gens et vint se ranger en bataille non loin de nous, dans une position avantageuse. Nous rangeâmes nos troupes de même et nous attendîmes qu'il vint nous attaquer. Le Roi envoya La Hire pour reconnaître leur position; il y eut des escarmouches qui durèrent presque toute la journée, mais qui n'eurent aucun résultat. Le duc de Redford, craignant l'impétuosité des Français, et surtout de perdre sa situation qui lui donnait tant d'avantages sur nous, ne sortit pas de ses retranchements. Le matin, au point du jour, nous

fûmes assez surpris de ne plus voir personne : ils étaient retournés à Paris.

Nous prîmes la route de Crespy, en Valois, d'où le Roi envoya des hérauts à Gompiègne et à Beauvais. La première de ces villes répondit qu'elle reconnaissait Charles pour son souverain seigneur ; la seconde fit la même réponse et chassa son évêque et seigneur, Pierre Gauchon, aussi indigne de la dignité de prêtre que de celle de Français. Le roi décida qu'il irait à Compiègne ; nous allâmes loger à Barron, petit village près Senlis, ville qui appartenait aux Anglais.

Un matin , on vint en toute hâte dire au Roi que le duc de Bedford s'avançait pour nous combattre et pour nous couper le chemin. Le Roi envoya Ambroise de Lore et le seignenr de Xaintrailles pour savoir le véritable dessein des ennemis. Les deux premiers, accompagnés seulement de vingt hommes bien montés, ne tardèrent pas à voir des nuages de poussière s'élever dans la direction de Senlis. Jugeant avec raison que c'étaient les ennemis, ils envoyèrent un des leurs au Roi pour l'avertir de leurs suppositions. Dès qu'ils furent assurés qu'elles étaient fondées, ils envoyèrent un second courrier pour nous prévenir.

Nous traversâmes aussitôt la rivière qui passe non loin de Barron, et nous nous rendîmes à Mont-

pilloi. Bientôt les seigneurs de Xaintr ailles et de Lore vinrent dire que les Anglais commençaient à passer la petite rivière. Ce passage était tellement étroit que l'on ne pouvait défiler que deux chevaux à la fois. Le Roi fit ranger ses troupes en bataille et nous marchâmes droit aux ennemis que nous espérions surprendre. Ils étaient déjà tous passés. Bientôt les deux armées ne furent plus séparées que par trois quarts de lieue. Toute cette journée se passa en escarmouches , où nous ne perdîmes pas grand monde . Au soleil couchant, les ennemis se retirèrent au bout delà rivière et nous allâmes camper à Montpilloi.

Le lendemain de grand matin, le Roi divisa son armée en trois corps principaux. Les commandants du corps de bataille étaient le duc d'Alençon et le comte de Vendôme; ceux de l'aile droite, les ducs de Bar et de Lorraine ; enfin ceux de l'aile gauche, les maréchaux de Boussac et de Retz. J'étais à la tète d'un détachement chargé d'engager la bataille, avec d' Albret, le Bâtard d'Orléans, la Hire et Xaintrailles. Les commandants des archers étaient le seigneur de Graville, maître des arbalétriers de France, et Jean Foucault, chevalier du Limousin* Le Roi, accompagné de la Trémoùlle et de ses gardes, parcourait les rangs avec une intrépidité et un courage dignes de son nom et de son rang, excitant les soldats.

Bientôt les Anglais arrivèrent et se rangèrent en bataille selon leur coutume, c'est-à-dire se retranchant derrière des pieux et des palissades. Le Roi, de l'avis des seigneurs, voulait attaquer les ennemis, qui avaient passé la nuit à fortifier leur camp situé avantageusement; mais tous les capitaines lui représentèrent vivement l'imprudence de cette entreprise, ce qui luifitprendre la résolution d'attendre les ennemis. Cependant nous nous rapprochâmes d'eux jusqu'à environ cent pas de distance. Selon son habitude, l'armée anglaise ne sortit pas de ses retranchements et il n'y eut que des escarmouches assez peu meurtrières ; mais au soleil couchant, il y en eut une sérieuse, qui dura jusqu'à bien avant dans la nuit, et après laquelle nous retournâmes à Montpilloi et les Anglais à Paris.

Le lendemain matin, nous nous rendîmes à Crespy, en Valois, et de là à Compiègne, où nous fûmes reçus avec une grande joie. Le Roi nomma pour gouverneur de cette, ville Guillaume de Flavy, gentilhomme picard.

Les habitants de Beauvais, de Senlis, de Saint- Denis, etc., envoyèrent mettre leurs villes sous l'obéissance du Roi. L'armée royale partait de Compiègne et je montais à cheval, quand un messager de Jean IV, comte d'Armagnac, me remit une lettre de son maître ; voici comme elle était conçue :

« Ma très -chère Dame, je me recommande trèsce humblement à vous et je vous supplie au nom de « Dieu, de bien vouloir m'éclairer sur la division « qui est présentement en la sainte Église univer- « selle, sur le fait des papes ; car il y a trois sou- « verains pontifes qui prétendent chacun à la pa- « pauté. L'un demeure à Rome et se fait appeler « Martin quint, et tous les Rois chrétiens lui obéis- « sent; l'autre demeure à Paniscole, au royaume « de Valence, et porte le nom de pape Clément XII; « le troisième, je ne sais où il demeure ; il a seule- « ment pour lui le cardinal de Saint-Étienne et a peu de gens ; il se fait nommer pape Renoît XIV. « Le premier, qui se dit le pape Martin, fut élu à x Constance avec le consentement de toutes les nai lions chrétiennes ; celui qui Se fait appeler Clés ment fut élu à Paniscole, après la mort du pape ( Benoît XIII, par trois de ses cardinaux ; le troi* ' sième, qui se nomme le pape Benoît XIV, fut élu t secrètement par le cardinal de Saint-Étienne. ; Veuillez, ma très-chère et très-honorée Dame, supplier notre benoît seigneur Jésus-Christ pour que, dans sa miséricorde infinie, il veuille bien nous faire connaître par vous lequel des trois susdits papes est lé vrai, et auquel il lui plaît que nous obéissions. Est-ce à celui qui se dit Martin, ou bien à celui qui se dit Clément, ou enfin à

« celui qui se dit Benoît ? Auquel des trois devons-

« nous croire ? car nous sommes tout prêts à faire

« la volonté et le bon plaisir de notre benoît seigneur

« Jésus-Christ. Je vous prie aussi, ma très-chère et

« très-honorée Dame, de me faire savoir ce que je

« dois penser touchant le fait de certains prophètes,

« qui se disent inspirés de l'esprit de Dieu. Le

« tout votre, comte d'Armagnac. »

Je dictai à la hâte la réponse suivante :

Jésus Maria.

« Comte d'Armagnac, mon très-cher et bon ami, « moi, Jeanne la Pucelle, vous fais connaître que « j'ai reçu le messager que vous m'avez envoyé ici, « pour savoir de moi, par le conseil de mes voix, « auquel des trois papes, ainsi que vous me le man- « dez par écrit, vous devez croire et obéir. Je ne « puis vous le dire présentement. Quant à ce que « vous me demandez touchant le fait de certains « prophètes, qui se disent inspirés de l'esprit de « Dieu, je vous répondrai lorsque je serai à Paris € ou ailleurs en repos, avec la permission du be e noît roi Jésus, Roi du ciel et de tout le monde, « mon droit et souverain Seigneur; sur ce, je vous

« recommande à notre Seigneur et le prie de vous « avoir en sa sainte garde, s'il lui plaît. Écrit à « Compiègne, le 22e jour du présent mois d'août.»

Nous allâmes loger à Senlis.

A la fin d'août,- le duc de Bedford quitta Paris avec son armée, pour se rendre en Normandie, pour laquelle il craignait nos armes ; car le bruit courait que le Roi devait y aller en personne. Peutêtre avait-il été semé par Richemont, afin de profiter de l'effroi que cette nouvelle ne manquerait pas de répandre. Richemont entra en Normandie, surprit Evreux et courut une partie delà province. A cette nouvelle le duc de Bedford pressa sa marche ; mais quand il arriva, il était trop tard : sur le bruit de son approche, le connétable s'était retiré.

Le duc de Bedford, avant son départ de Paris, avait nommé gouverneur Louis de Luxembourg, évêque deThérouenne, chancelier de France nommé par les Anglais. On fit assembler au palais les cours souveraines, les membres de l'Université, la plupart des curés, les supérieurs des maisons religieuses et les principaux bourgeois. Le but de cette nombreuse assemblée était le renouvellement dit serment au traité de Troyes.

La veille de notre départ de Senlis, le Roi assembla le conseil pour délibérer sur ce qu'on de-

vait faire. La majeure partie dos conseillers furent d'avis d'aller attaquer Paris. On convint qu'on irait à Saint-Denis pour s'y préparer.

Le Roi distribua l'armée en trois postes, qui étaient Montmartre, Àubervillicrs et la Chapelle, petit village à mi-cbemin entre Paris et Saint-Denis. J'allai occuper ce dernier avec les ducs d'Àlençon et de Bourbon, les comtes de Vendôme et de Laval, les seigneurs de Retz et de Boussac et d'autres qu'il serait trop long de nommer.

Les généraux, sur de faux rapports, espéraient qu'en tentant l'assaut de la capitale nous soulèverions les habitants en notre faveur. (I) On remit l'assaut au dimanche 8 septembre, jour de la nativité de Notre-Dame. Ce jour arrivé, l'armée commandée par le duc d'Alençon,le comte de Clermont et le sire de Montmorency, s'approcha de la porte Saint-Denis pour faire croire aux Anglais qu'on avait dessein de les attaquer de ce côté.

(1) Quelques personnes m'accusèrent d'avoir été la cause première de cette démarche imprudente ; mais, depuis le sacre, j'avais la ferme conviction que ma mission était remplie, ce qui faisait que je m'abstenais depuis ce temps de combattre les avis et les décisions du conseil, comme je le faisais auparavant. D'ailleurs, d'autres raisons me retenaient ; les services que j'avais rendus au Roi et la considération dont je jouissais m'avaient fait bien des jaloux; j'avais donc pris le parti de ne plus donner d'avis et je me bornais à encourager, par mes paroles et par mes actions, l'armée royale.

Pendant ce temps , un détachement ayant pour chefs les deux maréchaux de Retz et de Boussac, vint attaquer la porte Saint-IIonoré, Les ennemis avaient élevé un retranchement devant le rempart du marché aux pourceaux (quartier de la Butte- Saint -Roch) ; nous l'emportâmes en peu de temps. L'évoque de Thérouenne , l'Isle-Adam , Créquy et Bonneval accourent pour nous repousser.

On s'était flatté, comme je l'ai dit plus haut, que les partisans du Roi soulèveraient le peuple au moment de l'assaut; cette espérance étant déçue, on parla de se retirer. Accoutumée à vaincre, je refusai obstinément de me retirer. Je criai d'apporter des fascines pour combler le fossé, dont j'ignorais la profondeur , afin de pouvoir arriver jusqu'au mur ; tout à coup un trait d'arbalète vint me blesser à la cuisse. Obligée par la douleur et par le sang que je répandais de me retirer, j'allai me coucher derrière une petite éminence. Quelques personnes de notre troupe connaissaient l'impossibilité de combler le fossé ; cependant, soit par jalousie, soit par tout autre motif, elles n'eurent garde de m'en avertir.

Je restai là longtemps , presque seule , sans que personne s'inquiétât de moi. La nuit étant arrivée et ne me voyant pas revenir, le duc d'Alençon me fit chercher à différentes reprises ; mais je ne vou-

lais pas me retirer, ni même en entendre parler. Le duc vint me représenter le danger que je courais; il me ramena lui-même, accompagné de notre troupe, à la Chapelle Saint-Denis.

Le lendemain le duc d'Alençon et moi nous allâmes à Saint-Denis, où le Roi était resté.

Le ciel m'avait donné un nouvel avertissement ; les débauches des soldats me causaient une indignation excessive, qui me faisait souvent sortir de ma douceur habituelle. Etant à Saint-Denis, je vis des hommes d'armes et une jeune femme qui se livraient à des excès. Saisie d'indignation contre cette malheureuse, je la chassai du camp, en frappant sur elle et sur ses compagnons du plat de mon épée. Depuis l'incident de Patay, j'avais soin de me munir dans ces occasions d'un bâton, qui remplissait bien mieux son office ; mais, cette fois, je n'eus pas le temps d'en aller chercher un et je brisai en deux pièces ma chère épée de Sainte-Catherine de Fierbois. Le Roi la fit donner à un armurier qui ne put parvenir à la raccommoder. Cette perte m'affligea extrêmement et je crus reconnaître le doigt de Dieu dans cet avertissement. Cette pensée etl'aban-

don où l'on m'avait laissée, me portèrent à deman-

der la permission do me retirer. Depuis l'accomplissement de ma mission, quand je croyais avoir besoin d'un entretien avec les saints, je me mettais en prières ;- aussitôt ils réapparaissaient ou me parlaient. Chaque fois leurs représentations devenaient plus pressantes ; chaque fois , ils m'engageaient à demander congé au Roi , toujours aussi inutilement.

J'offris mon équipage de guerre aux religieux de Saint-Denis, qui en érigèrent un trophée devant la châsse de l'apôtre de la France.

La Reine, Marie d'Anjou , était mal avec le Roi. Je faisais souvent des reproches à Charles de sa froideur pour cette bonne et vertueuse princesse, et j'employais tout pour les réconcilier. La Reine ayant appris qu'il passait dans le Rerry pour se rendre à Chinon, alla l'attendre dans la ville de Selles. Dès qu'elle connut son approche, elle vint à sa rencontre. Le Roi, contrarié de voir sa royale jeune femme, paraissait disposé à la recevoir fort mal; mais je fis tant qu'il dissimula et consentit non-seulement à la recevoir , mais encore à aller avec elle à Bourges. Heureuse de cette bonne nouvelle, je voulus la porter moi-même à la reine Marie, qui me témoigna tout le bonheur qu'elle en ressentait. Cette réconciliation me causa autant de joie qu'elle mécontenta Agnes Sorel et la

Trémoùlle , qui n'aimaient pas la jeune Reine.

Je partis de Bourges avec le seigneur d'Albret et des gens d'armes. Le but de notre campagne était la conquête de la Charité et de Saint-Pierrele-Moutier. Nous traversâmes la Seine à Bray, qui se soumit, et l'Yonne à Sens, qui nous ouvrit ses portes.

De là nous marchâmes vers la Loire pour aller à Saint-Pierre-le-Moutier, ville forte située dans le Nivernais, entre la Loire et l'Allier. Nous en formâmes aussitôt le siège et bientôt la brèche fut praticable. J'animai les assaillants par mes paroles et mon exemple; mais les ennemis se défendirent vigoureusement et nous repoussèrent. Cependant je ne pouvais me résoudre à abandonner l'assaut. JeanDolon, qui, commeje l'ai ditau commencement de cette histoire, avait été spécialement chargé par le Roi, ainsi que Louis de Comtes, de veiller sur moi, vint m'exhorter à retourner au camp. J'étais entourée de six hommes, qui n'avaient pas voulu m'abandonner; je protestai, quoiqu'il pût dire, que je ne quitterais pas mon poste sans avoir achevé l'entreprise. Jean porta cette nouvelle au camp , où elle enflamma les troupes d'un nouveau courage, soit en les piquant d'honneur , soit en leur faisant craindre le reproche de m'avoir abandonnée. Les ennemis ne s'attendaient pas à cette seconde alta-

que, et nous nous emparâmes de la ville, après avoir éprouvé une faible résistance.

Les capitaines qui étaient avec moi voulurent attaquer la Charilé-sur-Loire. J'y allai avec eux, mais nous échouâmes entièrement.

Les Anglais de la garnison de Melun avaient fait une courte absence pour piller les environs. A leur retour , trouvant les portes fermées , ils allèrent à Corbeil et, ayant appelé à leur secours les garnisons des villes environnantes, ils se présentèrent devant les murs de Melun. J'étais venue dans cette ville pour la défendre et j'aidais Jean Foucault et d'autres capitaines, qui étaient là, à les repousser. J'étais sur les fossés, quand les saintes m'apparurent et me dirent :

— Jeanne, avant la Saint-Jean, tu tomberas au pouvoir de tes ennemis ; mais soumets-toi à la volonté de Dieu et il te soutiendra dans les épreuves qui t'attendent.

Je les suppliai d'obtenir de Dieu que je mourusse avant d'être au pouvoir des Anglais, pour éviter les tourments d'une longue prison; elles me répondirent seulement :

— Aies patience ; Dieu t'aidera.

Elles me réitéraient presque tous les jours cet avertissement; mais je n'en dis rien à personne, pour ne pas décourager les partisans du Roi, et je me résignai.

J'allai à Lagny-sur-Marne , menacé sans cesse par les Anglais. Nous y étions à peine arrivés quand j'appris que quatre cents Anglais (raversaient l'Ile de France. J'allai à leur rencontre avec Jean Foucault, Geoffroy de Saint-Aubin , etc. Nous les joignîmes bientôt et nous leur livrâmes bataille. Presque tous furent tués ou faits prisonniers ; nous revînmes à Lagny.

Le chef ennemi que nous avions battu était ce Franquet d'Arras, si célèbre par ses brigandages et par ses cruautés; il se trouva parmi nos prisonniers ; le bailly de Senlis et les juges de Lagny le réclamèrent pour le livrer à la rigueur des lois. Comme je voulais l'échanger contre un Parisien, je le leur refusai d'abord ; mais ayant appris la mort de celui que je désirais délivrer , je cédai aux instances du bailly et je lui fis remettre Franquet qui subit, après un procès de quinze jours, la peine due à ses forfaits.

Un jour que j'étais dans l'église de Lagny, on apporta un enfant mort et les pucelles de la ville vinrent prier devant l'image de Notre-Dame, pour qu'elle eût pitié de l'enfant et suppliât Dieu de lui rendre un peu de vie. Je me joignis à elles et, m'étant approchée de lui, je crus voir quelques signes de vie que je fis remarquer; en effet, il n'était pas mort et on put lui donner le baptême.

Le Roi, qui était resté à Bourges, manda ma famille afin de l'anoblir en récompense de mes services. Les lettres de noblesse qu'il nous donna comprenaient les hommes et les femmes. Ma famille prit le nom de Dulys et les armoiries suivantes : fond d'azur à une épée d'argent, posée en pal, la pointe en haut, croisée et pommetée d'or, accolée de chaque côté d'une fleur de lys d'or , et surmonté d'une couronne du même métal.

La prise de Compiègne était d'une grande importance pour les Anglais. Le duc de Bourgogne concerta ses mesures de manière à ce que cette ville se trouvât investie de tous côtés en même temps. Malgré le mystère qui entourait ces dispositions , nous en fûmes avertis et j'entrai dans la ville avec Xaintrailles.

Les Anglais arrivèrent bientôt. Le duc de Bourgogne se posta à Condin, situé à une lieue de Compiègne; Jean de Luxembourg, comte de Ligny, à Clarey ; Baudo de Noailles à Marigny, sur la chaussée, et Mongommery dans l'espace du côté opposé qui borde la ville,

Croyant pouvoir profiter du désordre inséparable d'une arrivée, je fis une sortie à la tête de six cents hommes et j'allai attaquer Marigny, où Luxembourg et quelques autres généraux s'étaient rendus pour examiner les approches de la ville. Nous combattî-

mes d'abord avec avantage, mais toutes les troupes anglaises étant venues au secours de Baudo de Noailles, il fallut songer à se retirer. Comme toujours, je formais l'arri ère-garde ; de temps en temps, je faisais volte-face et les ennemis reculaient frappés de terreur. En arrivant près de la barrière, je la trouvai fermée et un archer anglais, plus téméraire que les autres, s'avança vers moi, me saisit et me renversa de cheval. Aussitôt Lyonnel, Bâtard de Vendôme, accourut près de moi; hors d'état de me défendre, je me rendis à lui.

On a accusé Flavy d'avoir été cause de ma prise , en faisant fermer la barrière ; sans être tout à fait innocent, il n'était pas entièrement coupable* Après la rentrée des Français, il avait ordonné de fermer les barrières, sans s'informer si j'étais restée dehors ou non. Des soldats vinrent bientôt lui dire que je me trouvais parmi les ennemis, en le priant de leur permettre de m'ouvrir, ce qu'il leur refusa, craignant que les Bourguignons et les Anglais n'en profitassent pour se jeter dans la ville.

Tous les Français rentrèrent dans Gompiègne en déplorant leur défaite et ma prise. Les ennemis en eurent plus de joie que du gain d'une bataille, tant ma réputation de sorcière était bien établie parmi eux. Les soldats s'embrassaient et se félicitaient mutuellement d'une si belle capture,

Pendant ce temps, Lyonel me faisait désarmer de vive force, et me conduisait à Marigny, où il confiait ma garde à un grand nombre de gens de guerre. Ce n'était pas la peine; entourée d'une armée, il ne m'eût pas été facile de m'échapper. Il est vrai qu'il voulait aussi Die défendre de la fureur des soldats, qui m'eussent volontiers mise en pièces. Tous les gens de guerre accouraient de tous côtés pour me voir. Ils ne durent pas être charmés de moi; je n'étais pas belle en ce moment; j'avais coupé mes cheveux après la prise d'Orléans; depuis ce temps, je les portais arrondis sur les épaules, comme les hommes de l'époque, et quand je n'avais pas passé un bon quart d'heure à les arranger, ils me tombaient si disgracieusement sur le dos, que j'avais presque l'air d'une folle. Je portais, ce jourlà, sur mon armure une tunique de velours rouge.

Le duc de Bourgogne vint me voir et me parla longtemps de choses indifférentes; ensuite il retourna à son logis avec ses gens.

Lyonnelmecéda sur-le-champ à Jean de Luxembourg, comte de Ligny, moyennant une somme d'argent.

Deux jours après ma prise, c'est-à-dire le jeudi 25 mai 4 430, Louis de Luxembourg, évêque de Thérouenne, chancelier de France pour le Roi d'Angleterre, reçut des lettres de son frère, le

comte de Ligny, qui lui mandait que j'étais prisonnière. L'évoque ordonna des réjouissances et lit chanter un Te Deum à Notre-Dame. On envoya dans toutes les villes soumises au Roi d'Angleterre la nouvelle de ma prise.

Frère Martin, vicaire-général de F Inquisition en France, écrivit au duc de Bourgogne pour le sommer de me remettre entre les mains de l'Inquisition, disant que j'étais fortement soupçonnée de plusieurs crimes sentant l'hérésie et que je devais être jugée par son tribunal; mais on ne fît pas grande attention à cette missive.

Peu de jours après, Jean de Luxembourg m'envoya au château de Beaulieu. Dès que je fus seule dans ma prison, je me laissai tomber sur un siège et je me mis à fondre en larmes. Bientôt mon cachot fut inondé de lumière; je relevai ma tète, que j'avais laissée tomber entre mes mains : je vis sainte Catherine qui me regardait avec son doux sourire; elle me prit la main droite, qu'elle serra affectueusement dans les siennes :

— Jeanne, me dit-elle, aie courage; Dieu t'aidera.

En l'entendant parler ainsi, je me mis à genoux et je lui baisai les pieds en signe de respect. (J'ai oublié de dire que j'en usais ainsi chaque fois que je voyais un de mes célestes protecteurs); je lui

— no —

demandai si je serais délivrée. Elle me répondit que je le serais par une grande victoire. Ensuite elle me dit de souffrir mon martyre patiemment et de me soumettre en tout à la volonté de Dieu , m'assurant que, si j'en usais ainsi, j'irais avec elle en Paradis. Elle disparut bientôt en répétant :

— Jeanne, aie du courage ; Dieu t'aidera.

Quand je ne la vis plus, je me mis à genoux pour remercier Dieu de l'assurance qu'il m'avait fait donner de ma prochaine délivrance : ne comprenant pas cette prédiction, bien claire cependant, j'étais persuadée que je serais bientôt remise en liberté, fallût-il un miracle pour cela. Mon ignorance à cet égard était un effet bien touchant de la bonté de Dieu; si j'eusse pu prévoir ma mort, mon courage m'eût entièrement abandonnée et j'eusse enduré, pendant les quelques mois qui me restaient à vivre, des angoisses sans nom.

Gomme il était tard, je me couchai bientôt et je m'endormis d'un profond sommeil. Je me mis à rêver, comme tous les prisonniers, que j'étais libre. Il me semblait que j'étais de retour dans mon humble village; je revoyais la vieille église où Dieu m'avait reçue au nombre de ses enfants, et la modeste chaumière où j'avais vécu si longtemps heureuse et cachée. Père, mère, parents, amis, tous se pressaient sur mes pas pour me revoir; ma mère

me serrait dans ses bras en versant des larmes de joie. L'allégresse la plus vive et l'amitié la plus sincère étaient peintes sur tous les visages qui m'entouraient; mais, hélas î les cris d'une sentinelle, qui veillait sur le donjon, chassèrent ces songes heureux en même temps que le sommeil qui me les avait procurés.

Je me mis sur mon séant et je pleurai; mais je puisai quelques consolations dans l'amertume même de mes larmes; j'élevai mon cœur à Dieu dans une fervente prière et je me sentis plus calme. Je me levai et j'allai me mettre près de l'étroite lucarne qui éclairait ma prison. A mesure que le jour se levait, je voyais les alentours s'animer et les villageois commencer à vaquer à leurs paisibles travaux; mais cette vue m'attrista davantage, en me rappelant les jours si heureux de mon enfance. Toute cette journée se passa dans ces agitations.

Un désir bien vif me distrayait un peu de mes regrets et de mes craintes : c'était de recouvrer ma liberté. Mon imagination ardente ne tarda pas à m'en fournir les moyens : une cloison de planches mal jointes me séparait d'une issue peu fréquentée, qui donnait sur la campagne. A force de travail, je parvins à en détacher quelques-unes des plus petites. C'était vers l'heure où le gardien m'appor-

tait ma nourriture quotidienne, qui se composait d'un peu d'eau et de pain bis. Je replaçai les planches tant bien que mal, pour qu'il ne s'aperçut de rien, résolue d'attendre la nuit pour tenter de m'évader. Ce moment tant désiré étant arrivé, je me disposais à quitter la chambre dans laquelle on m'avait enfermée, après avoir prié Dieu de bénir mon entreprise, quand mes deux célestes protectrices m'apparurent :

— Jeanne, me dirent-elles, que vas-tu faire ? il faut que tu voies le Roi des Anglais.

Elles me quittèrent sans me laisser le temps de leur faire la moindre objection. Je n'en résolus pas moins de poursuivre mon entreprise, me souciant fort peu d'être admise à l'honneur de voir l'enfantroi. L'ouverture que j'avais faite était petite; mais comme j'avais la taille fort fine et que j'étais trèsmaigre, je parvins sans peine à gagner la petite porte de l'issue, qui heureusement n'était fermée que par un verrou poussé de mon côté. Je m'apprêtais à tirer la porte sur moi, enfermant ainsi mes gardes dans la tour, quand Dieu envoya de ce côté le portier du château» Cet homme me demanda, tout surpris, ce que je faisais là; sans lui répondre, je voulus essayer de me sauver en courant de toutes mes forces dans la campagne; mais il me retint par le bras et donna l'alarme par ses cris. On

vint à son secours et malgré mes efforts, on me força de rentrer dans ma prison. Je vis sans découragement ma tentative manquée, pensant que le moment n'était pas venu. Je me dis avec résignation qu'il ne plaisait pas à Dieu que je m'échappasse pour cette fois, et qu'il fallait que je visse le Roi des Anglais, comme les voix me l'avaient dit.

Avant même que le comte de Ligny eut appris cette tentative d'évasion, il s'était décidé à m'envoyer au château de Beaurevoir, en Picardie, situé à quatre lieues au sud de Cambrai. A part les raisons politiques qui lui faisaient redouter ma présence si près des Français et les conseils que la prudence lui suggérait, ma jeunesse, ma beauté, mon innocence et mes malheurs lui avaient inspiré un intérêt qui lui faisait un devoir de me mettre dans un lieu où je n'eusse pas à redouter les attaques multipliées d'ennemis grossiers , qui se jouaient cruellement de ma pudeur.

Madame de Beaurevoir, sa femme, et mademoiselle de Luxembourg, sa sœur, qui y faisaient leur séjour, m'accueillirent comme une sœur bien-aimée. Dès que je fus arrivée, elles me firent prendre un bain et me donnèrent des vêtements neufs. Elles me menèrent à la chambre qui devait me servir de prison ; elles m'y avaient préparé tout ce qui pouvait adoucir ma position, avec ce tact que les

âmes sensibles et délicates possèdent à un si haut degré .

Elles ne me quittaient presque jamais ; souvent même l'une d'elles passait la nuit près de moi. Elles me prodiguaient toutes les consolations qu'il m'était possible de goûter dans ma position. Elles me donnaient du linge à coudre et du lin à filer, occupations qui me rappelaient les humbles travaux de mon enfance et contribuaient à entretenir mes illusions. Afin de me dédommager un peu du plaisir de la promenade qui m'était interdit, elles m'apportaient des fleurs des champs ou de jeunes oiseaux qu'elles avaient ravis pour moi à leurs mères éplorées. Mais ces attentions mêmes m'arrachaient des larmes , en me rappelant le bonheur d'être libre, et je les priais de rendre ces petits êtres au nid qui les avait vus naître, me faisant une douce image de leur bonheur et des transports de leur père et de leur mère à la vue de leurs petits si chers.

De temps en temps, elles me priaient avec les plus grands ménagements, pour ne pas réveiller ma douleur, de prendre les vêtements de mon sexe, sachant que c'était le principal chef d'accusation et même le seul qu'on pût élever contre moi. Mais mes saintes protectrices, dont la sollicitude ne s'était pas démentie un instant, m'empêchaient de céder à leurs instances. Mes nobles hôtesses m'offrirent

— Mo —

vainement les parures de mon sexe qu'elles crurent les plus propres à me plaire -, elles insistèrent et me présentèrent même du drap et diverses étoffes pour que je pusse m'en faire des vêtements ; elles pensaient que peut-être ceux qu'elles m'avaient présentés n'étaient pas de mon goût; je les refusai avec douceur, mais avec fermeté, leur disant que je ne quitterais pas les vêtements d'homme sans la permission de Dieu, qui mêles avait fait prendre pour que j'eusse moins de dangers à courir au milieu des hommes grossiers et corrompus, qui m'environnaient depuis que j'étais sortie de la maison do mon père.

Le comte de Ligny autorisait sa femme et sa sœur à m'entourer de soins. De temps en temps il m'envoyait pour me distraire le chevalier Raymond, seigneur de Macy; mais ce seigneur me blessait, sans le vouloir, dans les instincts les plus sacrés de la nature ; sa conversation et ses gestes grossiers, pour ne pas dire indécents , me déplaisaient on ne peut plus. Pendant quatre mois que dura mon séjour à Beaurevoir, je jouis de tous les adoucissements qui n'étaient pas incompatibles avec ma situation de prisonnière de guerre.

Pierre Cauchon, évêque de Beauvais, était l'ennemi mortel du roi Charles VII et des Armagnacs, nom qu'on donnait aux royalistes. Sa haine pour

moi était encore plus violente ; il me regardait comme la première cause de son bannissement et de la perte de ses revenus, que Charles VII retenait. Il me réclama hautement, comme ayant été prise dans son territoire. C'était une erreur : j'étais dans le diocèse de Soissons, limitrophe de celui de Beauvais. Il écrivit au roi d'Angleterre et fit toutes les démarches qui dépendaient de lui pour que je fusse traduite à son tribunal.

L'Université de Paris, entièrement dévouée aux Anglais, ne laissa pas échapper cette occasion de leur montrer son zèle ; elle écrivit à différentes reprises au duc de Bourgogne, afin qu'il me remît à l'Inquisition pour être jugée par elle, comme ayant usé de magie et de sortilège. Ses lettres étaient remplies de fiel contre moi; elles restèrent pour la plupart sans réponse. Elle en écrivit d'autres au comte de Ligny, pour le féliciter de ce qu'il avait agi en loyal chevalier, en usant de toute sa puissance pour prendre une femme qui, se disant pucelle, avait si grièvement blessé la majesté de Dieu et déshonoré l'Église par ses idolâtries, erreurs et mauvaises doctrines. Elle disait aussi que ce serait offenser les lois divines de la manière la plus grave que de me délivrer. Il serait trop# long de citer ses lettres; il suffit de dire qu'elles respiraient la haine la plus envenimée.

Les démarches de F Université et surtout l'opinion qu'elle avait émise, que tout chrétien était tenu d'obéir à l'Inquisition et à lui, évêque de Beauvais, en ce qui me concernait, enhardirent celui-ci jusqu'à se faire l'entremetteur entre le comte de Ligny, le duc de Bourgogne et le roi d'Angleterre. Le conseil de ce dernier consentait à payer aux deux premiers ma rançon, pourvu qu'ils me remissent entre ses mains.

L'évoque écrivit aussi en son propre nom au duc de Bourgogne et à Jean de Luxembourg. Peut-être ne serait-il pas inutile de transcrire cette lettre curieuse :

« Voici ce que mande l'évêque de Beauvais à « monseigneur le duc de Bourgogne, à messire « Jean de Luxembourg et au Bâtard de Vendôme, « de par le Roi notre maître et de par lui évêque de « Beauvais. Qu'une certaine femme prisonnière, c nommée Jeanne la Pucelle, soit envoyée pour « qu'il la livre à l'Eglise, qui doit lui faire son « procès comme étant soupçonnée d'avoir commis « plusieurs crimes, sortilèges, idolâtries, invoca « tions de démons et autres choses touchant notre « sainte foi et contre elle.

« Qu'elle ne doit pas être prisonnière de guerre, « comme il semble qu'elle l'est, pour les raisons

« émises plus haut. Néanmoins, voulant remercier

« ceux qui l'ont prise et détenue , le Roi consent « libéralement à leur donner jusqu'à la somme de « six mille francs. Quant audit Bâtard, il consent à « lui assigner jusqu'à deux ou trois cents livres de « rentes. »

« Ledit évêque somme, de par lui, les susnom- « mes de lui remettre ladite femme, qui a été prise « dans son diocèse et sous sa juridiction spirituelle, « afin de lui faire son procès selon les formes; « pour quoi il est prêt à réclamer l'assistance de « l'Inquisiteur de la foi, si besoin en est, celle des « docteurs en théologie, en droit civil, et autres « notables personnages experts en fait de justice, « comme la matière le demande, afin qu'il soit * mûrement et dûment fait à l'exaltation de la foi « et à l'instruction de plusieurs qui ont été, en « cette matière, scandalisés et abusés, à l'occasion « de ladite femme et par elle. Si les ci-dessus nom- « mes trouvaient à redire à ce qui vient d'être « émis, bien que la prise de ladite femme ne « soit pas comparable à celle d'un Roi , prince , « ou grand seigneur, qui pourrait se racheter « moyennant dix mille francs, selon les usages et « coutumes de France, ledit évêque somme, au « nom du Roi, les susdits de lui remettre ladite « Pucelle, leur donnant sûreté de ladite somme de « dix mille francs. Enfin ledit évêque, de par lui,

a selon la forme et son droit, exhorte les susnommés « duc de Bourgogne, comte de Ligny et Bâtard de ■ Vendôme, de lui remettre ladite femme comme « il est dit ci-dessus. »

Cette négociation ne tarda pas à tourner en langueur; d'un côté le comte de Ligny ne pouvait se résoudre à me livrer à mes ennemis et aux bûchers de T Inquisition; de l'autre côté, Charles VII faisait des démarches près du duc de Bourgogne pour être admis à payer ma rançon.

Ces délais rendaient encore plus furieuse la haine de mes ennemis, qui cherchaient à l'assouvir sur tous ceux qui s'intéressaient à moi, sur ceux même qui gardaient un prudent silence. Une Bretonne, nommée Pierrone, fut brûlée, pour avoir assuré que j'étais bonne et que ce que je faisais était bien fait selon Dieu. On prétexta, pour la punir avec une apparence de justice, qu'elle avait blasphémé en disant que Dieu lui apparaissait souvent, vêtu d'une longue robe blanche, avec une tunique vermeille. Quand même on l'eût prise en flagrant délit de mensonge, on n'eût dû que la renfermer dans une maison de fous.

Le comte de Ligny commençait à se laisser ébranler; il n'était plus retenu que par les sollicitations de sa femme, qui alla plusieurs fois se jeter à ses pieds, pour le supplier de ne pas me livrer à

la mort. Malgré les soins que mes nobles hôtesses prenaient de me cacher ces nouvelles, je ne laissai pas d'en être informée.

Ce qui me causait le plus de peine, c'était de me voir dans l'impossibilité de voler au secours de Compiègne; le désir d'en faire lever le siège n'avait pas été un des moindres motifs de ma tentative d'évasion au château de Beaulieu. Mes ennemis se faisaient déjà un jeu de mes douleurs; des gardes, qu'ils avaient gagnés, me donnaient chaque jour de fausses nouvelles qui m'annonçaient soit des défaites des Français, soit de nouveaux malheurs qui étaient venus fondre sur eux; voyant combien cela m'affligeait, un d'eux alla jusqu'à me dire que tous les habitants de Compiègne, depuis l'âge de sept ans, seraient massacrés. Cet avis me causa une telle douleur que j'en fus presque folle; souvent je m'écriais, dans mon trouble et mon agitation :

— Comment Dieu laissera-t-il périr les bonnes gens de Compiègne, qui ont été si fidèles à leur maître?

La nouvelle que j'étais vendue aux Anglais acheva de me faire perdre la tête. Je résolus de tout tenter plutôt que de tomber entre les mains de mes ennemis, ce qui m'ôterait tout espoir de pouvoir venir en aide à ceux de Compiègne. Mes

sainles protectrices tentèrent vainement de calmer mon exaltation. Une seule chance de salut me restait; encore était-elle hasardeuse : c'était de m'élancer du haut de la tour où j'étais enfermée. Elle n'avait pas moins de cent pieds d'élévation; cependant il ne me vint pas à la pensée que je pusse me tuer, ni même me blesser. L'exécution de ce projet était fort difficile pour moi, observée comme je l'étais. Saint Michel, sainte Marguerite et sainte Catherine, particulièrement, firent tout ce qu'ils purent pour m'en détourner. Sainte Catherine me disait presque tous les jours qu'il ne fallait pas que je sautasse; que Dieu m'aiderait ainsi que les gens de Compiègne. Je lui répondis que puisque Dieu leur viendrait en aide, je voulais y être.

— Jeanne, reprit-elle, il faut que tu supportes patiemment ce qui arrivera ; tu ne seras pas délivrée avant que tu aies vu l'enfant-roi d'Angleterre.

— Vraiment! répondis-je, je ne veux pas le voir, ni être mise entre les mains des Anglais.

Dès que le moment propice fut arrivé, je me recommandai à Dieu et à Notre-Dame, je fermai les yeux et je pris mon élan. D'abord je sentis que je traversais l'espace avec rapidité; puis il me sembla que ma course se ralentissait, comme si des bras m'eussent soutenue. Cependant, quand je tou-

chai la terre , ma tète frappa rudement contre une pierre et la douleur que je ressentis de ce coup me fit évanouir.

Des gardes accoururent ; me voyant sans mouvement, ils crurent que j'étais morte. Bientôt je revins à moi et je leur demandai, tout étonnée, pourquoi je me trouvais là; ils médirent que je m'étais précipitée de la tour; j'avais complètement perdu la mémoire de ce qui s'était passé.

Tandis que je me désolais de me trouver dans l'impossibilité de voler au secours des habitants de Compiègne, j'entendis la voix de sainte Catherine qui me disait :

— Jeanne, aie courage ! tu guériras et ceux de Compiègne seront secourus.

Mais cette promesse ne put me rassurer sur le sort des habitants delà fidèle cité; je fus si affectée de mon impuissance à leur égard que je passai trois jours en refusant obstinément de prendre la moindre nourriture.

Ma désobéissance aux défenses des saints me causait beaucoup de chagrin. Sainte Catherine, voyant que je déplorais amèrement cette faute, me dit de me confesser et de demander pardon à Dieu. J'obéis et bientôt elle me donna l'assurance que Dieu m'avait exaucée, et qu'il secourerait les habitants de Compiègne, à la Saint-Martin d'hiver.

Mes bonnes amies ne m'abandonnèrent pas ; elles m'entourèrent de soins assidus ; je ne tardai pas à être entièrement rétablie. Une nouvelle épreuve m'attendait : il me fallait quitter madame de Beaurevoir et mademoiselle de Luxembourg, ces amies si chères que Dieu m'avait données dans mon infortune. Le moment des adieux fut bien pénible; il nous semblait à toutes trois que c'était la dernière fois que nous nous voyions ici bas ; un vague pressentiment me faisait redouter des malheurs plus terribles; mais la religion me soutint et je les quittai en emportant l'espérance de les revoir dans une meilleure vie.

On me mena à Arras, lieu où les officiers nommés par le conseil de l'enfant-roi devaient venir me chercher.

On me conduisit bientôt au château du Crotoy, en Picardie. J'y fus traitée beaucoup plus rigoureusement qu'à Beaurevoir; mais l'amitié m'y consola aussi : un ecclésiastique selon Dieu, homme plein de vertus et de mérite, était détenu dans la même prison que moi; c'était Nicolas Quenville, chancelier de l'église d'Amiens, docteur en droit canon et en droit civil. Il célébrait presque tous les jours la sainte messe dans une salle du donjon affectée à cet usage; comme j'avais beaucoup de piété, j'y assistais toujours et je recevais presque

toutes les fois l'auguste sacrement de l'Eucharistie.

Les saints réapparaissaient souvent et notamment saint Michel. 11 m'avait fait sur la France différentes prédictions; j'avais répété à Charles YII celles qui le touchaient particulièrement; elles se réalisèrent toutes dans la suite. Les saints m'avaient fait aussi de grandes révélations sur le duc Charles d'Orléans, alors prisonnier en Angleterre; ils m'avaient dit, entre autres choses, que son fils unique, qui naquit bien des années après ma mort, monterait sur le trône après le petit-fils de Charles VII et que sa mémoire resterait chérie et vénérée parmi les Français. Bien d'autres révélations, importantes à cette époque, me furent faites; mais en les répétant, je ne ferais qu'une inutile et ennuyeuse digression.

Tandis que je languissais résignée dans une triste prison, les promesses de mes célestes protecteurs se réalisaient: les Français avaient remporté différents avantages et Compiègne était délivré; Gournay-sur- Aronde, Pont-Sainte-Maxence , Longueil et bien d'autres villes étaient rentrées sous la domination française. Mes ennemis me cachèrent avec soin ces nouvelles; mais les saints m'en instruisaient et j'en eus plus de joie que si l'on m'eût annoncé ma délivrance. Poton de Xaintrailles et ses braves compagnons achevaient dignement mon ouvrage, grâce à

leur bravoure et à la protection du ciel; mais les Anglais virent en moi la seule cause de leurs défaites et leur rage contre moi s'en accrut. Tous, jusqu'au moindre soldat, demandaient hautement ma mort. Quoique m'ayant dans leurs fers, ils me redoutaient tellement qu'ils refusaient de prendre part à aucune expédition, pensant que tant que je serais en vie ils ne pourraient avoir que des revers.

Les moindres Anglais en usaient en tyrans à l'égard des Français qui portaient impatiemment leur joug. Ils ravissaient les femmes à leurs maris et les filles à leurs parents; souvent ils enlevaient à de malheureux pères de famille les fruits de leurs labeurs, pour les dissiper dans leurs orgies. Rien n'était comparable à l'affreuse misère des Français : beaucoup cherchaient dans le suicide un remède à des maux plus terribles que la mort; mais la plupart devenaient les esclaves dociles et les lâches adulateurs de leurs cruels persécuteurs.

L'Université de Paris, qui tant de fois avait donné des exemples de sagesse, était alors prèsqu'entièrement composée de ces derniers. Elle écrivit deux lettres, le 2 novembre, l'une adressée à Pierre Cauchon, évêque de Beauvais, dans laquelle elle se plaignait de sa lenteur. Elle lui disait que s'il avait agi avec la diligence nécessaire mon pro-

cesserait déjà entamé, et que, loin de là, je n'étais même pas encore entre ses mains. Elle terminait en l'invitant à venir me juger à Paris.

L'autre missive était destinée à l'enfant-roi, c'està-dire à son conseil. Elle avait pour but de l'engager à me remettre entre les mains de l'évêque de Beauvais et de l'Inquisition. Le duc de Bedfort et le conseil anglais espéraient que ces démarches rejetteraient sur la nation française l'opprobre d'une mort utile à leurs intérêts.

De nouveaux revers vinrent encore aggraver ma position, en augmentant la terreur superstitieuse de mes ennemis. On songea à me transférer à Rouen, où étaient l'enfant-roi et son conseil. Pendant notre voyage du Grotoy à la capitale normande , nous fîmes quelques haltes. A la dernière, tandis que je m'apprêtais à monter à cheval, un Anglais qui était pKs de moi, trouvant que je ne remontais pas assez vite à son gré, me donna un coup de lance aux parties du corps qui portent sur la selle. Bien que la blessure qu'il me fit ne fût pas profonde, elle ne laissa pas de me causer d'intolérables douleurs.

On m'enferma dans la grosse tour du château de Rouen. On avait fait forger pour moi une espèce de cage de fer dans laquelle on me mit. J'y étais étroitement resserrée; j'avais une grosse chaîne au cou, une à la taille et d'autres aux pieds et aux

mains. J'eusse succombé à cette affreuse détresse si Dieu et mes saintes protectrices ne m'eussent ménagé des consolations ; l'ange Gabriel , le même qui annonça à la vierge-mère sa divine mission, vint me visiter plusieurs fois. Rien ne peut peindre leur touchante sollicitude et les ineffables consolations qu'ils me donnèrent. Mourante de faim, à demi-vêtue, entourée d'immondices et meurtrie par mes fers, je puisai dans la religion le courage de pardonner à mes bourreaux.

La duchesse de Bedfort , sœur du duc de Bourgogne, apprit bientôt comme j'étais traitée; touchée de pitié , elle s'employa si vivement pour moi, près du duc son mari, que l'on me transféra dans une pièce assez vaste , éclairée sur la campagne.

Mon sort fut un peu adouci. Durant le jour, je n'avais des fers qu'aux pieds ; encore étaient-il assez longs pour me permettre de faire quelques pas dans ma prison. La nuit, j'étais retenue par les pieds au moyen d'une paire de fers tenant à une chaîne étroitement scellée dans une grosse pièce de bois ; j'avais une autre chaîne autour de la taille , en sorte qu'il m'était impossible de bouger. Cinq Anglais, choisis dans la fange de la populace , furent chargés de veiller sur moi. Trois d'entre eux couchaient la nuit dans ma chambre et les deux autres

veillaient à ma porte. Ils m'accablaient journellement des injures les plus grossières ; ils s'amusaient à me réveiller au milieu de la nuit, en me disant que j'allais mourir et qu'ils venaient me chercher pour me conduire au bûcher. Ils avaient beau faire, je ne pouvais croire que les Anglais voulussent me faire mourir, n'ayant commis aucun crime qui pût m'attirer la peine capitale. Je pensais qu'ils me rendraient pour de l'argent et que si je n'étaispas encore libre, c'était que Charles VII n'avait pas encore pu terminer les négociations pour ma rançon.

J'étais extrêmement chaste , mais cette vertu fut pour moi une source de peines nouvelles; mes gardes sachant que je m'étais toujours fortement élevée contre les mauvaises moeurs, s'amusaient à répéter des chansons obscènes et échangeaient des propos indécents. Non contents de s'en tenir aux paroles, ils essayèrent à différentes reprises de me violer ; c'était autant de leur propre mouvement que pour obéir à l'évêque, qui leur avait promis une forte récompense s'ils parvenaient à m'enlever ma virginité ; s'ils avaient réussi, Cauchon eût pu facilement me faire condamner comme sorcière. Le salut du genre humain était sorti d'une vierge; on croyait presqu'universellement, dans le monde chrétien, que Satan éprouvait pour toute femme immaculée une aversion insurmontable et respectueuse, ce qui

rendait cette qualité incompatible avec la magie et la sorcellerie. Une fois mes gardes allèrent si loin^ que si le comte de Warwick, attiré par mes cris, ne fût venu à mon secours, j'eusse été perdue. Grâce à ce seigneur, j'eus de nouveaux gardes qui me respectèrent plus. Les dangers de cette sorte que j'avais courus depuis que j'avais quitté le château de Beaurevoir, me pénétrèrent d'une vive reconnaissance envers mes saintes protectrices : avec mes vêtements d'homme, j'étais moins exposée aux outrages ; si j'eusse cédé aux instances des dames de Beaurevoir, en perdant la sûreté que j'avais chez elles, il m'eût été impossible de recouvrer celle que me donnaient mes vêtements d'homme.

Plusieurs personnes parvinrent à me voir ; cette faveur ne s'accordait que difficilement et ce fut un bonheur pour moi , car les questions des uns , les railleries des autres, et la curiosité de tous, jointes à l'indifférence la plus grande, m'étaient extrêmement pénibles. Dans les grands malheurs , l'isolement est un bien que tous les infortunés savent apprécier; au moins on peut pleurer à l'aise, sans craindre les regards indiscrets des indifférents.

Mon procès coûta beaucoup d'argent aux Anglais; outre la somme énorme qu'ils avaient donnée pour m'avoir, ils payèrent les frais du procès ; ils firent aussi des traitements considérables à tous ceux qui y prirent part.

L'évêque ne pouvait exercer sa juridiction dans le diocèse de Rouen sans le consentement du chapitre, qui était investi de l'autorité archiépiscopale, le siège de Rouen n'étant pas rempli. Il lui en demanda l'autorisation qu'il obtint sans peine; on dressa sur-le-champ les lettres qui lui accordaient territoire et juridiction, pour instruire mon procès, dans toute l'étendue du diocèse.

Les lettres patentes de l'enfant-roi parurent bientôt après; le conseil y autorisait en son nom ma mise en jugement. Tout en accordant à l'évôquc de Beauvais la faculté d'instruire, conjointement avec l'Inquisition , on laissait à entendre qu'on ne me

livrait à la justice ecclésiastique qu'avec quelque répugnance, et le conseil se réservait, toujours au nom du jeune Henri, de me reprendre, si je n'étais condamnée à mort ; il n'y avait dès-lors pour moi aucune chance de salut.

Gauchon mit tous ses soins à suivre scrupuleusement les formes usitées par l'Inquisition dans ses jugements, afin que celui auquel il allait présider eût la validité infaillible de ceux qu'elle intentait. Il crut que la présence de l'Inquisiteur était nécessaire pour cela ; en conséquence, il fit tous ses efforts pour l'engager à y prendre part. Mais, s'il désirait ardemment de le voir siéger parmi les juges, frère Jacques Graverand ne désirait pas moins vivement de ne pas figurer dans cette affaire ; présents, promesses, menaces de mort même, on n'épargna rien pour vaincre ses scrupules; bon gré malgré, il dut se mêler à mon procès. Il députa pour le diocèse de Rouen Jean Le Maistre, frère prêcheur. La mission qui lui était confiée ne plaisait pas beaucoup à celui-ci ; il éleva mille difficultés et parvint à n'être chargé que du rôle de témoin et de docteur consulté. Plus tard cependant il dut accepter celui de juge.

L'évèque de Beauvais tint une consultation, en présence de huit docteurs licenciés et maîtres èsarts, pour convenir des premières mesures à prendre. Jean Le Maistre n'y assista pas; néanmoins il

iigura comme juge dans le procès-verbal de celte séance. On y donna les détails nécessaires sur ma personne, sur ma prise et sur mes prétendus crimes; il y fut donné lecture de tous les actes touchant mon procès, tels que les lettres patentes qui l'autorisaient et les lettres territoriales accordées à l'évoque de Beauvais.

Après l'exposé des motifs de cette consultation, Févêque instruisit ses collègues des informations qu'il avait déjà prises sur moi et, d'un commun accord, ils décidèrent qu'on en prendrait de nouvelles, plus amples et plus précises. On procéda à l'élection des officiers du tribunal et à tous les préliminaires du procès.

Presque tous les docteurs voulurent que l'on me transférât,, selon l'usage, dans les prisons ecclésiastiques ; mais l'évêque tint ferme et protesta qu'il ne prendrait pas sur lui de me faire sortir du château de Rouen. Cette réponse fît beaucoup murmurer ; mais Cauchon ne tint pas plus compte du mécontentement des docteurs consultés que de mes réclamations.

Dans une seconde séance, qui eut lieu chez lui, l'évoque lut le procès-verbal de la précédente assemblée et communiqua ensuite aux conseillers ou juges assesseurs les informations que l'on avait prises sur moi, tant à Domremy qu'à Vaucou-

leurs et aux lieux que j'avais le plus fréquentés. On lui avait rapporté que j'étais bonne fille, chaste, modeste, patiente, modérée, prudente, trèsdouce, laborieuse, craignant Dieu et aimant à soigner les malades ; que j'étais bien élevée selon mon état, pleine de bonnes mœurs, d'une conversation honnête et paisible; que je ne jurais jamais, que j'obéissais en tout à mes parents, et que je recherchais l'entretien des femmes et des filles les plus vertueuses ; que quand j'avais terminé les travaux du ménage, qui m'avaient occupée depuis l'âge de discrétion jusqu'à l'époque où j'avais quitté le pays, au lieu d'errer dans les rues ou d'aller danser avec les autres jeunes filles, j'allais m'agenouiller dans l'église pour y prier avec recueillement et ferveur; que j'étais si timide que la moindre parole me décontenançait; si charitable, que souvent je partageais mon pain avec les pauvres; enfin, si hospitalière , que bien des fois mon père avait dû user de son autorité pour m'empêcher de céder mon lit à des pauvres sans abri; que j'assistais régulièrement aux offices et m'approchais fréquemment des sacrements avec les dispositions d'une bonne chrétienne ; mes occupations, disait-on, étaient celles de tous les enfants du village : les travaux de la mois son avec les villageois, et ceux du ménage avec ma

sœur et ma mère.

Pour mes amusements, ils étaient aussi innocents que mes occupations. De temps en temps, je faisais des pèlerinages et j'allumais des chandelles devant les images de Notre-Dame et des saints. L'été, je tressais des guirlandes de fleurs avec mes compagnes, pour en parer les chapelles champêtres. Souvent aussi j'allais avec mes compagnes chanter sous l'arbre des fées ; c'était un grand hêtre d'une remarquable beauté, qui était près d'une fontaine; j'en ai déjà parlé au commencement de cette histoire. 11 servait de point de réunion à tout le village ; les jeunes filles et les jeunes garçons y venaient danser, accompagnés de leurs parents ; nous y faisions des repas champêtres, que des troubadours errants ou bien encore les bonnes femmes du village égayaient par leurs récits ; les châtelaines de Domremy ne dédaignaient pas de se mêler à ces divertissements ; Catherine de la Roche, dame de Domremy, femme de Jean de Boulermont, s'y rendait fréquemment avec ses filles. Dans les processions, les branches de l'arbre vénérable, chargées de guirlandes de fleurs, devenaientun petit sanctuaire fleuri dans lequel on déposait le Sauveur du monde.

Il n'y avait dans tout cela rien de répréhensible, aussi Cauchon jugea-t-il à propos de falsifier les dépositions de ceux qui avaient fait l'enquête, et il en rendit compte à l'assemblée comme il lui plut.

Les assesseurs décidèrent qu'on rédigerait des articles avec les informations prises sur moi et les mémoires qui contenaient ce que la voix publique disait de moi, afin que la question de mon innocence ou de ma culpabilité fût plus facile à résoudre. L'évêque fît quelques objections à cette décision, mais voyant que ses collègues n'en voulaient pas changer, il se résigna sans trop de peine à suivre le vœu de l'assemblée, se réservant de gagner ceux qui seraient chargés de rédiger les articles. Il doutait d'autant moins du succès de ses manœuvres, que les informations qu'il avait communiquées avaient été acceptées sans contradictions, bien qu'elles ne fussent qu'un composé grossier de vérités et de mensonges. Le procès- verbal même de la première séance avait été singulièrement altéré ; cependant les juges n'en avaient rien témoigné, par crainte de l'évêque et des Anglais. Cette déférence, sur laquelle il ne comptait pas, l'enhardit à ce point qu'il ne se mit plus en peine d'observer les formes qui le gênaient.

Dans une troisième séance, les assesseurs émirent l'avis que l'évêque procédât à une information préparatoire; voici ce qui avait amené cette demande, extraordinaire après ce qu'on a lu plus haut. Un nommé Nicolas Bailly avait été chargé de prendre les informations ; il rapporta la vérité tout entière à l'évêque, qui s'en servit on sait comment. Bailly

eut l'occasion d'entretenir l'un des assesseurs, qui lui parla de l'enquête qu'il avait faite ; on comprend sans peine la surprise de celui-ci, en entendant dire des choses si contraires à celles qu'il savait ; ils en vinrent bientôt à une explication; l'assesseur indigné rapporta à la séance sa conversation avec Bailly. On se figure sans peine la fureur de Cauchon; il traita Bailly de traître et de menteur, soutint qu'il lui avait fait un rapport tout différent, et tira la conséquence que ces informations étaient fausses et qu'il ne s'était pas rendu dans mon pays. Les assesseurs feignirent de se contenter de cette réponse, sentant combien leur situation était périlleuse ; voilà pourquoi ils décidèrent que l'on prendrait des informations préparatoires.

L'évêque se trouva dans une étrange difficulté ; il ne voulait ni prendre de nouvelles informations, ni recueillir les bruits qu'on répandait sur moi : les uns et les autres m'étaient favorables. 11 avait dessein de se servir du rapport de Bailly pour me faire des questions captieuses ; mais, pour en faire usage, il fallait qu il eût quelques indications qu'il pût avouer hautement.

Nicolas TOyseleur, un de ses familiers, lui proposa un expédient tel qu'il le désirait : ce fut de se dire de mon pays et de s'introduire dans ma prison comme prisonnier de guerre. L'évoque enchanté

accepta et ne tarda pas à le mettre en œuvre.

On pratiqua dans le mur de ma prison un trou qu'on reboucha, de manière à ne pas éveiller mes soupçons et à laisser passage au son de la voix. On fît ensuite asseoir près de ce trou , dans l'autre chambre bien entendu, deux prêtres, Guillaume Manchon et Guillaume Colles, dit Boys- Guillaume, chargés d'écrire ce qu'ils entendraient. On leur expliqua préalablement que l'on voulait s'assurer de mes mensonges par ma propre bouche et, qu'à cet effet, Nicolas l'Oyseleur devait s'introduire dans ma prison vêtu en habit court, feignant d'être Armagnac, né à Domremy et prisonnier de guerre, afin de me faire parler.

Un peu avant l'heure à laquelle il devait venir, sainte Catherine et sainte Marguerite m'étaient apparues :

— Jeanne, m'avait dit la dernière, prends garde à tes paroles; ne te fie pas à celui qui va venir, car le serpent cache son venin sous les fleurs.

Assise sur mon lit, je réfléchissais au sens de ces paroles, quand la porte de ma prison s'ouvrit doucement; un homme d'assez mauvaise apparence entra et me salua respectueusement; il était conduit par le comte de Warwick qui fit signe aux gardes de le suivre. Quand la porte eût été referm.'o sur eux, l'Oyseleur regarda attentivement

autour de nous, comme s'il voulait s'assurer que nous étions bien seuls.

— Ah ! Jeanne, me dit-il, que Dieu soit béni de l'immense consolation qu'il me donne de vous voir ! nous sommes tous deux du même pays.

— Vous? lui dis-je avec surprise; et comment vous nommez-vous?

— Nicolas l'Oyseleur.

— Vous dites?

— Nicolas l'Oyseleur. Je réfléchis un moment, puis je lui dis :

— Je ne connais pas ce nom.

— Il y a longtemps que j'ai quitté mon cher pays, répondit-il, et je n'y suis retourné qu'après votre départ.

Alors il me donna des nouvelles de ma famille, de mes amis et des affaires de la France, toutes aussi fausses les unes que les autres. Il parvint sans peine à gagner toute ma confiance et amena adroitement la conversation sur mes visions ; je lui dis tout, excepté cependant le secret du Roi et les révélations que les voix m'avaient défendu de répéter. 11 affecta de croire tout ce que je disais et s'entretint longtemps avec moi de la bonté de Dieu. Sachant combien j'aimais la France, il ne m'en parlait qu'avec toutes les expressions du plus sincère amour pour elle. Quand il me quitta, je me mis à

fondre en larmes, craignant ne plus le revoir, bien qu'il m'eût promis de revenir me visiter.

Pendant tout ce temps, l'évêque de Beauvais, le comte de Warwick et les deux notaires étaient restés dans la chambre voisine, écoutant mes paroles. L'évêque dit à Manchon et à Boys-Guillaume d'écrire ce qu'ils venaient d'entendre; mais l'un et l'autre refusèrent nettement, disant qu'il serait déloyal de commencer ainsi le procès; mais que si je répétais les mêmes paroles devant le tribunal ils les enregistreraient volontiers. Si l'évêque n'atteignit pas son but, du moins il n'échoua pas entièrement; mes imprudentes paroles devinrent entre ses mains des armes dangereuses, dont il se servit habilement contre moi.

Non content de me tromper indignement, l'Oyseleur voulut lire jusque dans les replis les plus secrets de mon âme en me confessant. A la troisième visite qu'il me fit, il me dit qu'il était prêtre. Je ne pus m'empêcher de lui témoigner ma surprise de ce qu'il me l'eût caché, tandis que je l'avais initié à tous les secrets dont je pouvais disposer librement. Il me répondit qu'étant prisonnier de guerre il avait dû cacher son état, de crainte qu'on ne le mit en jugement pour avoir été pris les armes à la main, combattant pour les Armagnacs. Incapable de tromper, je pensais qu'il en était de même des

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