‹ Évolution de l'éducation physiqueChapitre 4 sur 61 · APERÇU GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

APERÇU GÉNÉRAL

Quand on examine sans parti pris les formes successives de l'éducation physique, on la voit d’abord exclusivement naturelle ; l’homme subit l’influence du mouvement qu’il se donne sans méthode en cherchant simplement sa nourriture, en combattant pour son existence et pour l’amour, en pourvoyant en un mot à ses besoins, à ses plaisirs et à sa défense personnelle. Il n’y a pas encore à proprement parler éducation, mais exercice.

Chez les peuples d’Orient existent depuis la plus haute antiquité des pratiques religieuses qui embrassent l'hygiène et la médecine ; elles se proposent le perfectionnement humain et la guérison des maladies par le mouvement et les moyens naturels.

Entre les mains des Grecs ces traditions se développèrent, l’éducation physique devint un art poussé aussi loin que possible. Les passages de Platon relatifs à la gymnastique et à l'hygiène sont à retenir en entier, ils sont conformes à la science moderne du mouvement et nous aurions peu de chose à y changer si les conditions de vie, de milieu et de société étaient les mêmes aujourd’hui.

Cela s’explique, les anciens ne parlaient et n’écrivaient que des choses vues et vécues, ils étaient avant tout des praticiens ; associant toujours l’idée et l’action, ils ne pouvaient comprendre la spécialisation du travail de l’esprit sans la culture physique menée parallèlement et l’idéal de perfection et de beauté qu’ils recherchaient dans la nature humaine leur fit produire des merveilles.

Cet idéal fut ensuite remplacé par la recherche du plaisir ; le luxe et la mollesse amenèrent tout leur cortège de vices

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et de lâchetés et l’on vit cesser cet admirable effort de l'humanité vers une perfection divine et s’écrouler aussitôt toutes les belles institutions qui en étaient la conséquence ; les conseils et les supplications des sages n’y purent rien, il y a une fatalité dans les lois naturelles, la vie est peut-être un perpétuel recommencement des choses.

La décadence de Rome s’accéléra avec les jeux du cirque, elle apporta un dédain profond de l'éducation virile et. par un revirement qui peut s’expliquer, fatiguée par des excès n’amenant après eux que calamités et malheurs, l’humanité inquiète se tourna vers un autre foyer d’espérance, ne pouvant plus compter sur ses propres forces épuisées, elle eut la vision d’une vie supraterreslre et ne lit plus que de s’y préparer. Le corps abandonné et méprisé se soutint juste assez pour donner une misérable assise à l’exaltation passionnée des facultés cérébrales; les extases et les sacrifices sublimes des martyrs ne servirent qu’a sa ruine complète.

Archange Tuccaro.

La chevalerie et la noblesse avaient eu la précaution de conserver d’antiques traditions. L’éducation d'un seigneur du moyen-âge ne laisse rien à désirer sous le rapport de la débrouillardise et était bien adaptée au rôle qu’il devait jouer. La vie de seigneur au moyen-âge était toute de luttes continuelles et de brigandage, il fallait pour la pratiquer, exceller dans tous les exercices athlétiques.

Archange Tuccaro nous trace un tableau vivant de cet entraînement quand il nous fait l’éloge du roi Charles IX « lequel en quelque exercice du corps que c’eust été s’exercitoit de grande affection auec certaines règles et mesures ; il domptoit le chenal le plus fier et rebours qui eust pu estre, avec telle prudence que l’art et son bon jugement lui enseignoient : il s’esprouvoit contre le plus fort et robuste luicteur qui fust : il s’estudiait à la course : il s’adonnait «à tout espèce de saut, s’y monstrant fort adextre et dispos : il tiroit fort proprement des armes avec les plus grands maîtres

KABELAJS ET MONTAIGNE

d’escrime : il était merveilleusement agile à se manier et voltiger sur vn cheval de bois. 11 estimait estre chose très honorable de sçauoir toutes sortes de bals et de darn es, esquels par-dessus tout la mesure et cadence est nécessaire. 11 estoit désireux au possible de s exercer à ('es sauts périlleux, esquels j’auois cet honneur de lui servir de niaistre . il prenait à grand plaisir tous les ieux de bals : il ressemblait un nouveau Mars en toute manière de tournoy : il estoit chasseur infatiguable, et y estoit très-expert.

Rabelais et Montaigne.

Rabelais nous montre, en quelques pages à propos de l’éducation de Gargantua, ce qu’est l’Art de la chevalerie.

Tous les exercices pratiques qui donnent de la valeur à l’homme y sont décrits avec cette verve particulière à cet auteur, il insiste sur l’application pratique : « Luctoit, couroit, sautoit, non à trois pas un sault, non à clochepied, non au sault d’alleman. Car, disoit Gymnaste, tels saults sont inutiles et de nul bien en guerre. Mais d’un sault persoit un fossé, voloil sus une haie, montoit six pas encontre une muraille, et rampoit en ceste façon à une fenestre de la haul-

teur d'une lance. »

Montaigne indique nettement l’harmonie de l’ètre humain : ce n est pas une âme, ce n’est pas un corps, qu’on dresse, c’est un homme : « il n’en lault pas faire à deux ; et comme dict Platon, il ne fault pas les dresser l’un sans l’autre, mais les conduire également, comme un couple de chevaulx attelez à mesine timon. »

Celte éducation virile, spéciale à la noblesse, formait à coup sur des sujets d'élite, il en sortait quelques individualités marquantes, quelques familles privilégiées. Mais ce n’était pas une éducation nationale.

Le peuple était oublié, il lui restait heureusement la paume, la danse, les rondes et quelques jeux nationaux.

Cet état d'indifférence dura longtemps et l’on oublia tota-

l’ école FRANÇAIS K

lement les traditions anciennes pourtant mises au grand jour par les écrits de Mercurialis. Pendant les périodes troublées

de la Révolution on chercha à les faire renaître; mais, si les écrits n’ont pas manqué, on ne voit pas de système nettement formulé et présentant un corps de doctrine avant l’apparition des trois chefs d’école Amoros, Jahn, Ling, qui s’inspirant des grands éducateurs allemands, de Pestalozzi, Coménius, et des anciens philosophes grecs cherchèrent à faire revivre l’exercice sous différentes formes en rapport avec les caractères des pays respectifs auxquels ils s’adressaient.

Ils faisaient appel : Jahn

à la passion, Ling à la raison humaine, Amoros aux qualités brillantes de la race latine.

Celte genèse des systèmes lera naître leur incompatibilité dans la suite ; on ne modifie pas en effet le caractère d’une nation par une éducation étrangère, c’est le contraire qui a lieu, les procédés d’éducation se modifient d’après les caractères jusqu’à ce que leur adaptation parfaite au génie d’une race soit obtenue.

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